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SUR LES BORDS DE LA MARAE

'^j^ E marquis de Fleurance avait laissé sa voiture près du ^.ont, au ]%^ confluent de la Marne et de la Seine, et il remontait la bcro:e de la verdoyante rivière qui fait Jes délices de si nombreux canotiers.

11 allait lentement, les mains derrière le dos, jouant nerveusement avec sa canne à pomme d'or, regardant autour de lui et aussi loin que les détours de la rive permettaient à sa vue de s'étendre.

Il s'ennuyait déjà et il se tourmentait, comme tous les impatients amoureux qu'un retard, si léger qu'il soit, inquiète, énerve et angoisse.

Marion n'était pourtant pas encore en retard.

Au bout d'un moment seulement, quatre coups furent sonnés par l'horloge de l'asile des aliénés.

Une minute après. M"'' Gradignan parut.

Guy l'aperçut de loin.

Elle venait du côté de Saint-Maurice, descendant le long de la Marne, marchant vite.

Le marquis doubla le pas pour la rejoindre.

Ils s'étreignirent seulement de la main, à cause des personnes qui auraient pu les voir et ils s'éloignèrent en causant.

Marion expliqua d'abord comment elle avait pu être libre.

— Mon mari a été obligé de partir pour le Mans, dit-elle ; il a reçu en déjeunant une dépêche d'un de ses plus importants clients lui annonçant que son dernier envoi avait été arrêté en gare par suite d'une erreur dans les formalités de la Régie.

Il a pris le train à trois heures et il ne reviendra que ce soir, ou flutôt cette nuit.

Alors j'en ai profité... Je me suis tant ennuyée depuis dimanche!... Elle serrait le bras de son amant, car elle l'avait pris en disant :

— De la sorte, on nous remarquera moins.

Puis elle avait ajouté, démontrant ainsi son esprit pratique et sa rouerie habile :

— Du reste on ne nous connaît pas ; tu ne viens jamais par ici et

moi, je ne sors jamais dans le pays, alin de n"y être pas connue. Tout à coup :

— Ah ! que je te diso ! ... Je sais pourquoi il est revenu si Vite ! //, c'était Gradi^ian.

Elle évitait de dire : « Mon mari ».

— Il a reçu une dépêche... une dépêche anonyme lui disant ([u i! avait intérêt à revenir au plus tôt.

Au lieu d'un nom, il y avait en guise de signature : « Un ami ». Je sais qui m'a joué ce tour-là.

— Qui donc?

— Un ami de mon mari... un imbécile qui me fait inutilement la cour depuis plusieurs mois et qui comptait profiter de l'absence do M. Gradignan pour renouveler ses tentatives.

C'est le bçiron Loriol... tu le connais bien ?

Le marquis eut des lueurs farouches dans les prunelles en entendant ce nom.

— Lui !

— Oui, lui, ce fat 1...

Viens par ici, dit Marion.

Elle montra la rive gauche de la Marne.

— Mène-moi dans cet établissement, dit-elle ; nous serons mieux à l'aise pour causer et nous serons seuls.

En voyant le geste que la jeune femme a\ait fait, un batelier détacha son bac de la berge opposée et, godillant, arriva aux pieds des deux amoureux.

— Ah ! il faut traverser en bateau ?

— Oui, le pont est trop loin, répondit Marion. Ils embarquèrent.

De l'autre côté était un de ces établissements qui abondent sur les rives que fréquentent les Parisiens le dimanche, cafés-restaurants célèbres par leurs fritures et leurs matelotes.

Celui-ci, situé dans un endroit pittoresque, au bord d'une ilo. était presque enfoui sous les grands arbres qui l'ombragent.

Tout autour de la maison sont semées des tourelles oii dînent les bruyants canotiers et les joyeuses canotièrcs.

Au rez-de-chaussée, est la salle principale et les billards :

Au premier, une terrasse couverte occupe la moitié de la maison, tandis que le reste de l'étage est divisé en cabinets particuliers.

Les chambres sont au-dessus.

A cette heure, un jour de semaine, l'établissement du père Martin était absolument désert.

Les deux garçons chargés du service épluchaient des pommes de terre nouvelles pour aider à la patronne qui faisait elle-même la cuisine.

L'un d'eux se leva en voyant arriver des clients.

— Si monsieur et madame veulent monter à la terrasse, proposa-t-il avec un regard connaisseur, ils seront tout à fait bien.

Marion accepta.

Là haut, le garçon demanda ce qu'il devait servir.

— Un madère, commanda la jeune femme.

— Moi aussi, dit Guy de Fleurance ayant hâte d'être seul.

Alors, quand il put reprendre la conversation interrompue, il demanda :

— Comment as-tu su que c'était le baron Loriol qui avait envoyé cette dépêche?

— D'abord, répondit Marion, je l'ai deviné; j'en ai eu le pressentiment et j'ai bien vu ensuite que je ne m'étais pas trompée.

— Dans quel but a-t-il fait cela?.,. Il savait donc que tu étais avec moi ?

— Il a su que je suis allée à Souvigny. Il est venu chez moi quelques heures après mon départ et il a questionné ma bonne qui le lui a dit.

— ■ Alors, fit Guy après une courte recherche dans son esprit, c'est mardi de la semaine dernière.

— Oui, c'était le premier du mois.

— Et le lendemain il est venu aux Migettes, je l'ai su.

— Ah ! tu vois bien ce que je te disais !... s'écria la perfide créature avec un rayonnement de triomphe.

— Oui... tu avais raison.

— Tu as découvert quelque chose ?

— Assez pour savoir la vérité.

— Quoi?

— Une lettre que la marquise lui écrivait et qu'elle n'avait pas achevée.

— Une lettre d'amour?

— Tiens!

Le marquis montra la feuille de papier qu'il avait prise dans le petit secrétaire de Geneviève.

— Parbleu ! c'est clair, dit Marion après avoir lu. Et aussitôt, tirant une déduction :

— Alors, fit-elle, cet argent qu'il fallait à ta femme... c'était pour lui?

• — Sans doute...

— Quel misérable tout de même que cet homme-là!

Guy fronçait les sourcils d'une façon sinistre, toute sa fureur se trouvant rallumée par ce souvenir.

— Mais tu ne vas pas en rester là, dit Marion qui tenait à savoir ce que son amant allait faire et qui voulait le pousser s'il hésitait.

— Oh ! non !

— A la bonne heure !... Tu as bien raison 1... Puis elle demanda :

— Et ta femme ?

- Elle est toujours... là-bas.

— - En prison ?

— - Au secret.

— Elle n'a rien dit?

~ Elle ne parlera pas; j'en suis sûr maintenant.

— Tu vas la laisser se débrouiller, n'est-ce paâ?... et pendant ce temps tu peux faire marcher les affaires.

As-tu vu ton avoué ?

— Pas encore.

— 11 ne faut pas tarder... La loi du divorce ne sera pas longue à passer maintenant. Mon mari m'en parlait hier. Il parait que depuis que les députés l'ont votée^ Naquet reçoit des milliers de lettres de félicitations et des cadeaux de tous genres. — Ce qu'il va faire le bonheur de bien des gens, celui-là !

Aussi, continua Marion avec une volubilité bavarde qui masquait tout ce que ses paroles avaient de venimeux, le mariage sans divorce est insensé. On vous marie sans se préoccuper si c'est votre bonheur ou votre malheur que l'on fait ; puis le jour où l'on s'aperçoit que votre femme vous rend ridicule, qu'elle déshonore votre nom, qu'elle vous donne des enfants dont la loi vous oblige à être le père, il n'y a pas moyen de sortir de là. — Il faut laisser traîner votre nom dans la boue et, si votre existence est brisée, il vous est défendu de vous en refaire une autre.

Ah! Naquet a joliment bien fait!... Il est le libérateur des malheureux!

Tu n'es pas de cet avis? fit-elle en voyant que le marquis ne répondait pas.

— Oh! oui, répondit Guy do Fleui'auce.

Marion reprit :

— Mon baron Loriol, je lui garde un chien de ma chienne, comme on dit!... Il verra, cet imbécile-là, comme une femme sait bien se venger!

Ah! si tu l'avais vu, comme il avait l'air penaud quand il m'a vu revenir avec mon mari!... Il ne s'attendait pas à ça. Elle s'interrompit pour parler de Diane.

— A propos, sais-tu qu'elle est gentille comme tout, ta fille!... Oh! ce qu'elle te ressemble!

— Tu trouves?

— Tout ton portrait.

Que dit-elle de tout ça 2

— Elle est triste, répondit le marquis. Tu comprends, elle ne sait pas ce que sa mère est devenue, et on ne peut pas le lui expliquer.

— Bien sûr. — Tu vas la garder avec toi?

— Non; samedi, elle entrera en pension à Auteuil.

— C'est ce que tu as de mieux à faire.

— Je veux que sa mère ne la revoie pas, mais je ne veux pas en être embarrassé.

Puis, comme pour corriger la brutalité de ses derniers mots, Guy reprit :

— Un homme ne peut pas élever une jeune fille... Les bonnes éducations ne se font que dans les pensions.

— Et à Souvigny, demanda Marion, que dit-on de tout ça?

— On est intrigué, mais on ne sait rien... On croit que la marquis' est à Paris, mais on sait bien qu'il se passe des choses graves.

Les deux amants ne causèrent que quelques instants encore de toui cela.

Passionnément épris l'un de l'autre, ils éprouvaient le besoin de s'entretenir de leur amour.

Ils demeurèrent ainsi longtemps, ne voulant pas voir venir le momeni oii ils seraient obligés de se séparer.

Lorsque le coucou de l'établissement du père Martin jeta ses cinq cris d'une voix métallique entre les tintements graves du timbre sonnant cinrj heures, Marion dit :

— Tu rentres dîner chez toi... avec ta fille? Guy la regarda, voulant pénétrer sa pensée. Et aussitôt il proposa :

— Si nous dînions ici tous les deux?

— Volontiers?... répondit- elle en se rapprochant pour embrasser son amant.

Et tout bas, à l'oreille, elle lui dit : — Je n'osais pas te le demander.

Diane était seule avec Naneite à la maison du boulevard Maleshorbos et cette solitude à laquelle elle n'était pas habituée lui paraissait plus lourde et plus sombre dans cette demeure à laquelle elle se trouvait en quelque sorte étrangère.

Collette, d'un caractère excessivement gai, toujours rieuse, s'efforçait vainement de la distraire.

Elle avait questionné Nanette qui, bien que peu bavarde, lui avait dit ce qu'elle savait : fort peu de choses, car elle en était, comme tous, réduite aux conjectures.

Un point s'était pourtant embrouillé et obscurci dans les hypothèses que faisaient les serviteurs du marquis de Fleurance.

Bénévent et Collette étaient certains que la marquise était repartie pour les Migettcs, puisque M. le marquis lui-même avait accompagné madame à la gare d'Orléans le vendredi précédent.

Cependant Nanette affirmait que la mère de Diane n'avait pas reparu au château.

Que s'était-il passé?

Collette avait raconté la découverte du vol des bijoux, qu'elle avait faite elle-même.

On conjecturait sur ce voyage inexplicable et plus encore sur l'attitude de monsieur qui devait bien savoir ce que madame était t'evenue, et qui n'en disait'pas un mot.

On se répétait ce qu'il avait répondu à Diane.

« Plus tard »... avait-il dit avec un ennui manifeste. — ■( Tu comprendras cela quand tu seras plus grande ».

Il y avait donc quelque chose d'affreux qu'il ne voulait ou (piil ne pouvait pas dire !

Ce soir-là, on attendit M. de Fleurance pour dîner, car il était sorti sans prévenir.

11 n'avait donné aucun ordre.

On ne savait pas oii il était allé.

Il était déjà huit heures, alors qu'on dinait d'habitude à six heures.

Qu'était-il arrivé? ^

Bénévent, qui connaissait son maître, n'était pas inquiet.

Nanette voyait dans cette absence quelque chose qui se rattachait aux myslérionx événements que l'on Iraversait.

Diane était accablée par la douleur et par l'ennui. Les regards rivés au portrait de sa mère, elle se demandait comment elle pourrait faire pour savoir où elle était.

— Ah! si je savais oii tu es, lui disait-elle avec amour, je m'échapperais pour venir te rejoindre!...

Mais on ne me dit rien... Je ne sais rien... Personne ne me parle de toi, mère chérie, et il semble qu'autour de moi tout conspire pour que je t'oublie!...

Oh! non, non, tu es toujours dans mon cœur, et je sens bien mieux encore combien je t'aime maintenant !

Et toi?... toi, petite mère qui aime tant ta fille, pourquoi ne viens-lu pas la retrouver?... qui te retient donc loin de moi?... qui t'empècho de venir?... qui nous sépare?

Nanette s'approcha tout doucement et comme si elle avait compris ce qui se passait dans l'esprit de cette enfant qu'elle aimait comme si elle eût été à elle, elle l'embrassa.

— Yenez, lui dit-elle doucement, je vais vous faire dîner. Diane se leva.

— Mon père n'est pas rentré? demanda-t-elle.

— Pas encore. — Mais ça ne fait rien; monsieur votre père a sans doute été retenu par ses affaires, et il est tard...

— Je n'ai pas faim.

— Vous ne mangez plus!... fit tristement la vieille bonne. Vous tomberez malade.

L'enfant laissa exhaler un long et douloureux soupir. • — Tu sais bien que je suis trop triste pour avoir faim i

— Ma pauvre mignonne, dit Nanette en l'embrassant de nouveau, il faut tâcher de ne pas être triste. Monsieur votre père vous a bien dit quil vous expliquera tout un jour... Alors il faut se faire une résolution. — Venez !

Elle l'entraîna doucement vers la salle à manger, sévère avec ses hautes boiseries de noyer et ses meubles du plus pur style Henri II, éclairés par la suspension en fer forgé.

Collette servit.

Diane mangea à peine.

Chaque bouchée lui faisait lever le cœur.

Elle ne pleurait plus maintenant, mais son âme était en proie à la môme tristesse.

Elle ne pleurait que la nuit, quand elle était seule, quand tout le monde dormait.

Denis but lentement, humant en connaisseur... (P. 229.)

Diane sentait bien qu'on l'aimait, que ces braves gens qui étaient autour d'elle lui étaient dévoués, qu'ils compatissaient à sa peine et qu'ils auraient bien voulu pouvoir la soulager.

Elle aimait mieux être seule avec eux qu'avec son père.

Depuis un jour, la fillette avait senti avec une peine profonde se

modifier en elle la nature de ses sentiments à son égard.

2'J« Liv. — l'enfant du divokcb.

Son atYection n'avait pas diminué, car son cœur était trop bien fait pour aimer.

Mais elle éprouvait une sorte de crainte et de gêne en présence de son père.

Il lui semblait qu'il était la cause de ces événements mystérieux qu'elle traversait et, sans l'accuser, elle le redoutait presque.

Elle songeait auss^ à cette femme que l'on avait rencontrée au bois de Boulogne, à cette femme pour qui elle avait éprouvé une aversion instinctive, comme si elle eût été une ennemie, comme si elle eût compris qu'elle était la cause de sa souffrance, comme si elle eût deviné en elle celle qui avait pris la place de sa mère.

Elle la voyait encore dans son souvenir où son image s'était gravée en traits ineffaçables.

Qu'était cette femme ?

Diane n'avait pas osé adresser une question.

Son père lui avait dit que c'était une amie.

Elle, elle sentait bien qu'elle ne l'aimait pas.

A neuf heures, le marquis de Fleurance rentra.

Il embrassa sa fille.

Il approuva Nanette qui l'avait fait dîner et lui dit même qu'elle avait trop attendu.

Puis il mangea un morceau à la hâte, tandis que Diane demeurait auprès de lui, et tout en dînant rapidement, il lui parlait.

Il revenait sur la visite de la supérieure du couvent, ramenant ainsi la fillette à des pensées douces qui la détournaient des autres.

Dès qu'il eut achevé son repas, Guy alluma un cigare, avala en deux gorgées un petit verre de fine Champagne, et il ressortit.

Aussitôt après, on frappa à la porte de l'escalier de service.

Bénévent était seul, car sa femme était avec Nanette auprès de Diane.

Il ouvrit.

C'était Denis, le valet de chambre du duc de Glamondans.

Il avait appris le retour du marquis de Fleurance et l'arrivée de sa fille.

Intrigué, il voulait savoir des nouvelles, car ce qui se passait, ce qui se préparait surtout, ce qu'il pressentait l'intéressait au plus haut point.

Sa haine flairait des malheurs dont elle aurait bientôt à se réjouir et il lui tardait d'en percevoir l'approche.

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