‹ L'enfant du divorceChapitre 24 sur 88 · LE PENSIONNAT D AUTEUIL · texte numérisé non relu

LE PENSIONNAT D AUTEUIL

^^j^ E marquis était profondément abattu.

ul^/ "^ ^°^ abattement se mêlait une fureur sourde, car il lui

•^i^êrô semblait déjà que la vérité devait être découverte, que demain le juge d'instruction saurait tout.

Alors, s'il en était ainsi, c'était Marion perdue pour lui.

Son amour était menacé.

Il était sombre, agité par une fureur intérieure.

Dans le premier instant, il avait dit :

« La vérité, je ne veux pas qu'on la sache!... Je saurai bien l'empêcher d'être découverte !... »

Maintenant il comprenait que non seulement cela lui serait impossible, mais que tout ce qu'il tenterait pourrait être inutile si Geneviève avait déjà parlé dans son délire.

Qu'avait- elle dit?

Quels noms avait-elle prononcés qui faisaient espérer au juge d"in.':truction d'arriver bientôt au but qu'il poursuivait?

Cette perspective le jetait dans une véritable terreur.

Il arriva au rendez-vous qu'il avait, comme la veille, avec Marion, le visage décomposé.

M™° Gradignan comprit tout de suite que son amant allait lui annoncer une mauvaise nouvelle.

Elle l'interrogea, ne pouvant se défendre elle-même d'une véritable anxiété.

Guy raconta à sa maîtresse la rencontre qu'il venait de faire et ce que le juge d'instruction lui avait dit :

Il lui apprit que Geneviève était grièvement malade, qu'elle était atteinte d'une fièvre cérébrale, qu'on avait dû la transporter à l'Hùtel- Dieu, et que, dans son délire, elle devait avoir dit des choses qui avaient été soigneusement recueillies par la justice.

Marion partagea aussitôt les appréhensions de son amant.

Elle sentit comme lui que si la vérité était découverte, l'avenir qu'elle s'était promis se trouvait sérieusement menacé.

Mais elle se rassura plus vite que le marquis et en discutant avec lui, en conjecturant sur ce qui avait dû se passer, elle trouva un argument sérieux pour établir que rien n'était encore compromis.

— Non, dit-elle, elle ne doit rien avoir dit, c'est certain, car si le juge avait appris la vérité, il ne t'aurait pas tenu ce langage.

— Évidemment, répondit Guy de Fleurancc, M. Gordurier ne sait rien encore de positif, mais quelques paroles prononcées par la marquise dans son délire, doivent l'avoir mis sur la voie.

— Il peut se tromper.

— Demain tout peut être découvert.

— Je ne le crois pas.

Le marquis était étonné de l'assurance de sa maîtresse.

Il aurait voulu pouvoir partager sa confiance, mais ses craintes ne s'apaisaient pas.

Il reprit :

■ — Une enquête va être faite à Souvigny ; le juge de paix en a été chargé par le parquet.

— Eh bien, fit Marion, que démontrera cette enquête?

— Elle fera savoir au juge d'instruction que la marquise de Fleurance n'est pas au château.

— Et tu crois que le juge en conclura que c'est elle la prévenue que l'on a arrêtée ?... Jamais il n'osera avoir cette idée.

Guy sentit que Marion avait raison.

Il écouta tout ce qu'elle lui dit encore et peu à peu il se sentit gagner par la confiance qu'elle manifestait. .

Il se rassura.

Il lui tardait maintenant d'avoir des nouvelles de la maladie de Geneviève.

Si elle allait mourir !...

M. Gordurier avait dit que, de l'avis des médecins, ses jours étaient en danger.

Il n'allait pas jusqu'à souhaiter sa mort ; mais le ressentiment qu'il éprouvait contre elle qu'il croyait coupable, lui en faisait envisager la perspective sans douleur.

Ge serait même une délivrance.

G'est Marion qui lui suggéra cette pensée.

— Une fièvre cérébrale, dit-elle, on n'en réchappe guère !... Eh bien, ce serait le meilleur de tous les divorces. Ge seraient tous les ennuis et toutes les lenteurs de la procédure épargnés.

Mais la perfide créature se disait :

— Nous n'aurons pas cette chance !

Elle ajouta :

— Pour le moment, il faut te tenir au courant de ce qui se passera, ce qui est facile, car le juge d'instruction, très honoré d'être en rapport avec M. le marquis de Fleurance, ne te cachera rien.

Et puis après, ajouta Marion qui cherchait à prévoir toutes les conjectures possibles, si l'on venait à savoir que la personne que l'on a arrêtée est la marquise de Fleurance elle-même, il n'y aurait rien de perdu pour cela, rien de changé à ce que tu veux faire.

Un homme seul, un juge, qui est tenu à la discrétion la plus sérieuse,, saurait la vérité. Tu la lui apprendrais toi-même. Tu lui dirais franchement qu'elle a été ta stupéfaction en reconnaissant ta femme lorsque fu as été mis en présence de celle que tu croyais la voleuse des bijoux. Tu lui dirais qu'à ce moment les soupçons que tu avais conçus -se sont changés en certitude et que si tu n'as pas voulu dire tout de suite la vérité c'est que tu as essayé de laisser ignorer ton malheur, à l'exemple de ta femme elle-même qui n'a pas voulu se faire connaître afin d'éviter le scandale.

Rien ne se saurait, car rien ne sortirait du cabinet du juge d'instruction.

Rien ne serait compromis, car cela ne modifierait pas les torts de ta femme envers toi et tu n'en poursuivrais pas moins le procès que tu vas lui intenter.

Ce procès n'aurait pas plus de retentissement parce que ta femme serait en liberté, car elle ne tiendrait pas plus que toi à soulever un scandale qui en somme retomberait exclusivement sur elle.

Alors, à quoi bon se tourmenter.

Il vaut mieux laisser aller les événements qui se dirigent d'euxmêmes mieux que nous ne saurions le faire.

Les conseils de Marion achevaient de rassurer le marquis.

Il lui semblait maintenant que toutes les issues possibles des événements qu'il traversait étaient ainsi prévues et il se sentait prêt à faire face à toutes les situations.

D'une façon comme de l'autre, rien ne ferait obstacle à l'implacable résolution qu'il avait prise de rompre le lien qui l'attachait à Geneviève.

Lorsqu'une nuit eut passé sur cette journée, il ne restait plus rien en son esprit des angoisses, des appréhensions et des terreurs qu'il avait conçues la veille.

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Tout s'évanouit sous les baisers passionnes de Marion qui avait su s'emparer si complètement de toutes les facultés de son amant, et ce fut d'un cœur léger, d'une âme rassérénée que le marquis de Fleurance revint le lendemain malin chez lui pour prendre sa fille qu'il devait conduire au couvent des Dames de l'Assomption.

Diane avait vu arriver le moment où allait commencer pour elle l'existence toute nouvelle du pensionnat, sans concevoir aucune de ces tristesses qui accablent ordinairement les fillettes de son âge en semblable occurrence.

L'adorable enfant avait dans l'âme une peine trop grande pour qu'un chagrin de ce genre puisse y trouver place.

Elle était trop profondément atteinte par la cruelle et inexplicable séparation dont elle souffrait depuis plusieurs jours pour s'affliger du changement que sa vie allait subir.

Elle ne songeait qu'à sa mère et son esprit ne parvenait pas à comprendre ces mystérieux événements qui la désolaient.

Elle n'avait plus osé interroger personne.

Le portrait, qui se trouvait le premier jour sur la table du salon, supporté par un chevalet en peluche, avait disparu et elle n'avait pas eu le courage de demander ce qu'on en avait fait.

Elle sentait, sans se l'expliquer, sans pouvoir en pressentir les causes, qu'il s'était passé quelque chose de grave entre sa mère et son père.

Elle avait compris que le lien d'affection qui les avait unis jusque-là avait été rompu, mais il lui était impossible de connaître les motifs de ce changement douloureux.

La pauvre fillette se résignait dans sa désolation ; elle taisait sa douleur, elle cachait sa peine, elle étouffait ses sanglots, et elle espérait, car elle ne cessait de prier Dieu en qui elle avait foi de lui rendre les baisers de sa mère.

Diane avait caché plus soigneusement que jamais le petit portrait qu'elle avait emporté du château.

Le soir, elle le plaçait sous son oreiller, et, avant de s'endormir, elle pleurait en silence laissant couler ses pleurs sur le verre qui le recouvrait, essuyant ses larmes avec ses baisers.

Pendant le jour, elle ne s'en séparait pas.

Elle l'avait mis dans la poche de la nouvelle robe que Nanette lui avait fait revêtir le samedi matin quand elle s'habilla et personne ne saurait qu'elle remporterait au couvent.

Lorsque le marquis de Fleurance arriva chez lui, tout était prêt pour le départ.

Le trousseau de Diane, complètement livré depuis la veille, était soigneusement arrangé dans deux grandes corbeilles d'osier.

Bénévent devait, dans l'après-midi, les faire transporter au pensionnat d'Auteuil.

Le coupé attendait devant la porte.

Guy avait annoncé à Nanette qu'elle accompagnerait Diane au couvent avec lui.

Il préférait avoir un tiers, entre sa, fille et lui, cette vieille servante dont il connaissait le dévouement et l'affection.

Non seulement Nanette, par sa présence, rendrait moins pénible la transition qui allait s'opérer dans l'existence de la fillette; mais elle empêcherait toute question à laquelle il n'aurait pu répondre.

Le trajet du boulevard Malesherbes à Auteuil ne dura que vingt minutes à peine, et il se passa dans un silence presque ininterrompu.

C'est Nanette qui parla constamment seule, car Diane ne répondait que par monosyllabes ou par gestes de tête.

La vieille bonne éprouvait le besoin de parler, comme si la conversation pouvait faire oublier à la jeune fille la peine qui la déchirait.

Elle lui demandait si elle n'avait rien oublié; elle lui disait qu'on irait la voir au parloir; elle lui parlait des jours de sortie, du tableau d'honneur, des prix, des vacances, du vovage qu'elle devait faire à cette époque.

Le marquis prononçait à peine quelques paroles de temps en temps, afin de ne pas paraître indifférent.

Enfin la voiture arriva.

Diane éprouva comme un véritable soulagement lorsqu'elle franchit le seuil du couvent, reçue par une sœur converse qui la conduisit avec son père au parloir de madame la supérieure.

11 lui sembla que la contrainte pénible qui pesait sur elle allait cesser.

Elle se sentait délivrée de cette gêne en laquelle elle était tenue en présence de son père.

Dans cette maison, elle serait au moins avec des étrangers et il lui semblerait moins douloureux de ne pas avoir des nouvelles de sa mère puisqu'on ne pourrait pas lui en donner, tandis qu'il lui paraissait insupportable et cruel de ne pouvoir parler d'elle dans cette famille oii sa place était marquée.

La supérieure eut pour sa nouvelle élève un accueil encore plus

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affectueux que le jour où elle était venue au boulevard Malesherbes.

Elle était bonne et maternelle et elle cherchait à atténuer par les démonstrations les plus tendres ce que pouvait avoir de pénible l'entrée au pensionnat.

Les adieux furent simples.

Diane y aurait mis plus de tendresse si son père s'y fût mieux prêté .

Mais le marquis de Fleurance, sans être froid cependant, fut très peu démonstratif.

Les caresses de Nanette, au contraire, furent vibrantes.

La vieille bonne se retourna plusieurs fois en partant pour revoir la fille de sa maîtresse et avant de sortir en suivant le marquis, elle envoya encore à Diane, sur le seuil, un sourire et un baiser.

Pour une nouvelle venue, dans une maison d'éducation telle que celle dirigée par les Dames de l'Assomption à Auteuil, le règlement n'a aucune sévérité le premier jour.

On assigna à Diane une classe composée d'élèves à peu près de son âge, mais la maîtresse, sœur Pauline, une religieuse au visage angélique, dont les superbes yeux bleus et le teint diaphane révélaient la blonde chevelure qu'emprisonnait sa cornette, s'attacha tout particulièrement à elle.

Tandis qu'elle faisait répéter par sa meilleur élève, sa « monitrice », la leçon enseignée à la classe précédente, elle avait pris la fille de Geneviève à part et elle la mettait au courant des travaux- qu'elle allait avoir à suivre.

Lorsqu'elle dicta les devoirs que les élèves auraient à faire pendant les études du soir, elle en facilita l'exécution pour Diane en les lui expliquant et elle les lui abrégea en la dispensant d'une analyse.

Pendant la récréation, elle la recommanda à sœur Catherine de Sienne, la surveillante, pour qu'elle la fît jouer.

Pendant l'étude, elle vint la chercher et, causant avec elle, elle lui fit passer un véritable petit examen pour se rendre compte de son degré d'instruction.

Enfin tout ce que l'on put faire fut fait pour adoucir, pour égayer et môme pour charmer l'entrée de la nouvelle pensionnaire.

Pendant la première récréation, — la grande récréation, celle qui a lieu après le déjeuner, — toutes les élèves de la division entourèrent Diane, la « nouvelle », car on ne savait pas encore son nom.

On le lui demanda de tous les côtés et ou lui adressa toutes les

questions que suggère en pareil cas la précoce curiosité féminine. On voulait s'avoir d'où elle était, si les parents habitaient Paris ou la province, si son père était fonctionnaire, magistrat où propriétaire ; on lui demanda son âge.

— As-tu des frères ?

Cette question surtout fut adressée avec une curiosité manifeste et la réponse négative de Diane parut causer un réel désappointement.

— C'est la première fois que tu es mise en pension ? demanda Claudia de Saint-Pons, une jolie fillette aux cheveux dorés qui avait été au réfectoire l'une des deux voisines de la nouvelle.

— Oui c'est la première fois, répondit la fille de Geneviève.

— Alors tu avais une institutrice ?

— Non... C'est ma mère qui m'instruisait. .

— Ta mère est donc morte?... dit Claudia.

La tristesse qui déjà était empreinte dans les yeux do la fille de Geneviève, s'accentua subitement à cette question. Diane répondit de la tète :

— Non.

• — Je t'ai fait de la peine en le demandant cela? fit aussitôt Claudia de Saint-Pons qui, pour racheter ses paroles, embrassa celle dont elle faisait à l'instant sa nouvelle amie.

Aucune des élèves de la divison ne songea à se livrer à ces plaisanteries, à ces farces, à ces petites vexations qui sont le tribut ordinaire de la bienvenue dans les pensionnats déjeunes filles, comme les brimades dans les lycées et les écoles spéciales.

La sympathique beauté de Diane que pas une ne jalousa et que presque toutes admirèrent, et surtout l'air de langoureuse tristesse qui était sur son visage la protégèrent et lui valurent de subites amitiés.

Elle eut, au contraire, à résister aux invitations bruyantes qui lui furent faites de toutes parts pour qu'elle se mêlât aux jeux, car la pauvre enfant avait le cœur trop désolé pour songer à s'égayer.

Claudia de Saint-Pons, qui décidément faisait de Diane son amie préférée, la prit sous sa protection, quoique étant absolument du même âge qu'elle.

— Vous voyez bien qu'elle ne peut pas se mettre à jouer du premier coup !... Il faut bien qu'elle s'habitue, dit-elle aux autres élèves.

Et elle prit Diane par le bras qu'elle passa sous le sien, puis elle l'entraîna à l'écart, sous la double rangée de platanes touffus dont l'allée ombrageait les quatre cotés de la cour et la séparaient du jardin.

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La slupéfaciion d'Hubert de Glamondans fut complète. (P. 263.)

— Viens, lui dil-elle ; tu auras bien le temps de jouer demain, nestce pas?

Sœur Catherine de Sienne, qui surveillait la division pendant la recréation, attentive à la nouvelle élève qu'on lui avait particulièrement recommandée, ne parut pas opposée à la formation de cette amitié.

Claudia de Saint-Pons était, sinon la meilleure, du moins la plus intelligente élève do sa classe.

33« Liv. — l'enfanï du DIVûUCE.

Elle était d'une gaieté que rien ne pouvait tarir, mais aussi d'une espièglerie qui ne connaissait aucun frein.

Merveilleusement douée au point de vue des facultés de l'esprit, elle tenait sans cesse la première place dans sa classe, son nom était constamment an tableau d'honneur en tête de la liste des places de composition ; mais il n'y figurait jamais parmi les lauréates de la sagesse et de la diligence.

Elle faisait ses devoirs et elle apprenait ses leçons avec cette merveilleuse facilité naturelle qui lui permettait de comprendre sans le moindre effort les enseignements et les explications de sœur Pauline, le professeur de sa classe ; mais dès que son ouvrage était fait, elle employait tout le temps de l'étude qui lui restait libre à s'amuser, à rire, à jour, ce qui lui valait bien souvent des réprimandes et quelquefois des punitions.

Claudia, dans la cour, était le bout- en-train des récréations.

Elle était aimée de toutes ses camarades, et elle avait pris sur elles un véritable ascendant moral, une certaine autorité à laquelle chacune se soumettait volontiers.

Alors, entre les deux nouvelles amies, commença une longue conversation.

En se promenant sous les grands arbres, pendant que presque toutes les autres élèves jouaient, Claudia et Diane causaient et il se formait entre elles, dans le développement de la sympathie immédiatement et réciproquement conçue, un lien qui devait subsister plus tard, une amitié qui ne devait pas rester sans influence sur les événements dont la fille de Geneviève doit par la suite être l'intéressante héroïne.

Elles parlaient de leur famille.

Claudia questionnait.

Elle voulait pénétrer la cause de cette douleur dont elle avait découvert la trace dans la tristesse de Diane.

Elle lui parla de nouveau de sa mère.

Diane hésita d'abord ; puis gagnée par la confiance que sa nouvelle amie lui inspirait, elle lui conta, comme elle les connaissait, les événements inexpliqués qu'elle traversait depuis quelques jours et qui avaient déterminé son père à la mettre en pension.

Très intelligente et d'une perspicacité subtile qu'elle devait au milieu dans lequel elle avait été élevée, Claudia de Saint-Pons comprit à peu près ce qui se passait.

Elle vit dans cette séparation un de ces désaccords, une de ces désunions qui scindent parfois des familles.

Orpheline de bonne heure, elle avait été élevée par sa tante, M""" de Saint-Pons, qui était en même temps sa marraine, et qui était à la fois une des plus jolies veuves et une mondaine des plus élégantes de Paris.

On ne se gênait peut-être pas assez pour parler devant cette fillette à l'intelligence précoce, les jours de sortie, pendant les vacances, dans les salons, dans les fêtes auxquelles elle assistait, sur les plages à la mode l'été dont M"' de Saint-Pons était une des habituées les plus admirées.

Claudia n'ignorait rien de la vie mondaine dont elle serait à son tour l'une des reines, à l'exemple de sajuarraine.

Parisienne accomplie, elle formait avec cette petite provinciale ingénue un contraste piquant, qui servirait de stimulant à l'amitié qui se formait entre elles et qui devait, par la suite, avoir une influence décisive et irrésistible sur cette fillette que la fatalité privait des affections tutélaires qui l'avaient enveloppée jusqu'alors, et qui allait devenir V enfant du divorce.

Cependant Claudia ne laissa pas percevoir à Diane ce qu'elle avait deviné.

Elle fut retenue par la compassion qu'elle ressentit pour elle et elle ne voulait pas augmenter son affliction.

Au contraire, elle resserra les liens de son amitié, elle s'attacha plus étroitement à la fille de Geneviève et elle s'appliqua par son enjouement affectueux à la distraire des tristes préoccupations qui la désolaient.

Elle lui parla d'elle-même, pour détourner son esprit de ses propres douleurs.

Elle lui raconta qu'elle n'avait jamais connu sa mère, ou plutôt qu'elle n'avait pu conserver d'elle aucun souvenir, tant elle était jeune quand elle était morte.

Son père, dit-elle, le colonel de Saint-Pons, était attaché militaire à l'ambassade française de Saint-Pétersbourg, et elle ne le voyait qu'une fois par an, à l'époque de son congé qu'il ne passait qu'en partie à Paris.

Elle lui parla de sa marraine et des fêtes splendides qui étaient données pendant tout l'hiver à son hôtel de la rue Pierre-Charron et des parties de chasse qui étaient organisées dans le parc de son château dans les Basses- Alpes.

Elle parlait si abondamment, si gaiement, si spirituellement même,

que Diane se sentait saisie, attirée, captivée, intéressée et charmée au plus haut point.

Une diversion salutaire s'opérait dans l'esprit de la malheureuse jeune fille et à la faveur de cette amitié, qui se développa rapidement, surtout pendant la journée du dimanche, Diane sentit sa peine s'atténuer.

Le soir cependant, quand elle fut couchée dans son petit lit aux blancs rideaux, qu'entouraient ceux tout pareils de ses voisines du dortoir, la fille de Geneviève se retrouva de nouveau livrée aux affligeantes méditations de son esprit.

Quel changement pour elle !

Oii était sa petite chambre bleue et blanche, si gaie, si coquette, voisine de la chambre de sa mère?

Et ces baisers qui lui fermaient les yeux chaque soir et qui amenaient chaque matin le premier sourire sur son visage !

Elle se demandait encore :

— Qui me dira donc ce qui se passe?... Pourquoi ma bonne petite mère qui m'aimait tant et qui m'aime toujours, je le sens bien, m"a-t-elle laissé emmener loin d'elle?

Pourquoi ne vient-elle pas me retrouver, et si je dois rester ici, pourquoi ne vient-elle pas me voir ?

Je ne sais oii elle est, je ne comprends pas quelle nécessité cruelle la sépare de moi, et elle non plus ne sait pas où je suis.

Elle m'appelle sans doute et de loin elle m'envoie ses baisers comme je lui envoie les miens...

Mère chérie!... fit Diane avec amour et ferveur en embrassant le petit portrait qu'elle avait placé sous son oreiller.

Puis, dans un répit de sa désolation, une inspiration vint à l'esprit de l'adorable fille de Geneviève.

— Si j'écrivais à M. le curé !... se dit-elle. Je lui dirais que je suis ici, il me répondra... et peut-être il me parlera de ma mère... Peut-être il me dira où elle est !.. .

Et le lundi matin, à l'étude, Diane demanda à la surveillante l'autorisation de faire cette lettre.

Elle écrivit.

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