L ŒUVRE DE DENIS
i3N, non, s'était dit Denis Féroux en revenant à la rue Meyerbeer, après l'entretien qu'il avait eu avec les serviteurs du marquis de i^ Fleurance, je ne me trompe pas; il se passe dans la maison des choses graves, des choses intéressantes !...
Il revenait à l'idée qu'il avait eue.
— M. le marquis et M""^ la marquise se sont quittés, pensait-il, je no vois pas une autre explication de possible.
Quittés, pourquoi?... Parce que madame a su que son mari avait une maîtresse?... Elle le sait, c'est certain d'après ce qu'a dit Nanette. — Mais je la connais : elle aurait tout supporté avec résignation, elle n'aurait jamais rompu d'elle-même... Elle n'aurait pas laissé sa fille.
Alors c'est que ça vient du côté de M. le marquis... Pour être libre, peut-être!... oui, il a voulu se débarrasser de madame, afin de pouvoir aimer à son aise la jolie M""^ Gradignan... Bigre ! c'est qu'elle on vaut la peine!... elle vous a de ces yeux!... Je comprends ça, moi!... Alors, quand M. le marquis a vu que sa femme se doutait de quelque chose, qu'elle savait peut-être la vérité, car on doit avoir jasé là-bas, à Souvignv, lorsqu'on a vu M"* Gradignan, — j'entends ça d'ici, — il a trouvé un truc pour s'affranchir.
Eh! parbleu, ça explique tout : le voyage de M"" la marquise, son arrivée à Paris où M. le marquis l'a rejointe, puis son départ... Mais où peut-il bien l'avoir envoyée?...
Cette question qui demeurait forcément sans réponse tracassait énormément le drôle qu'Hubert de Glamondans avait à son service.
Il sentait que là résidait le mystère.
Et comment savoir ce que la marquise de Fleurance était devenue?
Elle n'était ni aux Migettes, ni à Glamondans, ni à Trouville auprès lie son frère, car elle ne se compromettrait pas en la compagnie de Fernande.
— Elle a peut-être éciit à M. le duc !... se dit Denis Féroux. Et il ajouta aussitôt :
— Je saurai ça ! il faut que je le saclie !
Il prit aussitôt une résolution.
• — Après demain dimanche, se dit-il, il y a un train de plaisir pour Trouville ; je vais y aller, — M, le duc ne trouvera pas cela étonnant, car j'aurai pour prétexte de le mettre au courant de ce qui se passe.
S'il sait quelque chose, je le saurai à mon tour.
Du reste, il y a Fernande que je verrai, à qui je ferai la leçon et qui s'arrangera bien pour lui faire dire ce qu'il sait.
Mais Denis, attentif à tout ce qui se passait, cherchant l'explication des faits bizarres et mystérieux qu'il pressentait, avait encore une autre préoccupation.
Il se demandait comment avait pu se déterminer aussi subitement cette passion que le marquis de Fleurance avait conçue pour sa maîtresse.
— C'est vrai que M""^ Gradignan est jolie et rudement jolie, se disait-il. Mais enfin il n'en avait jamais été question... M. le marquis faisait bien un peu la noce à droite et à gauche, mais jusqu'ici il n'avait jamais eu de maîtresse en titre...
Il faut qu'il y ait eu déjà quelque chose entre eux. Ils devaient se connaître... M"° Gradignan est allée à Souvigny ; le baron Loriol l'a su et et on le lui a dit là-bas. M. le marquis l'a vue et il est parti aussitôt avec elle... Par conséquent, il est évident qu'ils se connaissaient auparavant.
Mais comment savoir ça?... .
Si le baron avait été au courant il me l'aurait dit. Il ne savait donc rien... Il était furieux, comme un homme qui est surpris par un coup imprévu... Dame, M. le marquis lui enlève la maîtresse qu'il convoitait!... Si M. le marquis avait déjà été l'amant de M"' Gradignan, le baron aurait été moins désappointé... alors c'est qu'ils ont bien caché leur jeu.
M. le duc n'est guère dans les confidences de son beau-frère ; ils ne sont pas assez du même âge. Il ne doit rien savoir de tout ça.
Enfin il faudra bien que je me renseigne !
Denis passa alors à un autre ordre d'idées.
— Ce qui est certain, se dit-il, c'est que M. le marquis s'est débarrassé de sa femme et qu'il n'est pas près de la revoir, puisqu'il a mis M'" Diane en pension et qu'il lui a dit qu'elle saurait tout plus tard, quand elle serait grande.
Il n'y a peut-être pas scission définitive entre eux, mais cela peut venir !... Il faudrait que M"^ Gradignan ne lâchât pas M. le marquis. Elle ferait de lui ce qu'elle voudrait.
Oui, mais voilà : le malheur c'est qu'elle est mariée et qu'elle n'est
L'tiM'ANT DU DIVORCE 263
pas libre!... G'cst-il bètc de la part d'une femme jolie comme ça de s'enchaîner en e'pousant un marchand de vins, qui est riche et qui fait bien ses affaires, c'est vrai, mais qui n'en est pas moins un simple marchand de vins et un gascon!... Elle aurait rudement bien réussi, si elle avait voulu !...
Ah ! si elle était libre, comme Fernande !... M. le marquis ne serait pas long à ne plus songer à sa femme et à tout envoyer au diable !
Si j'étais à la place du baron Loriol, je sais bien ce que je ferais !... oui, moi, mais pas lui ; il est bien trop épris de la jolie M"' Gradignan pour la pousser plus avant avec un autre. Il chercherait plutôt à la lui faire perdre. — Mais si j'avais mes entrées chez le marchand de vins, comme lui, si je pouvais être camarade avec M""' Gradignan, je saurais bien comment m'y prendre pour qu'elle profitât de la situation et pour (|n'elle empêchât M. le marquis de revenir à sa femme !
Ah! si je connaissais un moyen!
Le samedi matin Denis, qui avait consulté les affiches annonçant les trains de plaisir qui ont lieu chaque dimanche pendant la saison des bains de mer, prit à l'avance son billet à la gare à Saint-Lazare.
Le soir à onze heures, il était exact au départ et il s'installa dans un c:)mpartiment de troisièmes.
Aussitôt arrivé à Trouville, il se rendit à l'hôtel des Roches noires, l'un des plus beaux de la plage, où se trouvaient Fernande et Hubert de Glamondans.
L'heure était encore trop matinale pour que les deux amants, qui avaient passé une bonne partie de la nuit au Casino, fussent déjà sortis.
La femme de chambre que Denis interrogea lui apprit que M. le duc était là depuis quelque temps et qu'il attendait en ce moment le coiffeur.
Fernande occupait une chambre séparée, mais voisine de celle d'Hubert.
Elle était déjà habillée.
Le frère do Geneviève fut surpris quand on lui annonça l'arrivée de son valet de chambre, mais il était habitué aux libertés que prenait Denis et il n'avait jamais eu qu'à se féliciter de le laisser agir à sa guise .
Denis, du reste, expliqua immédiatement le motif de son voyage.
Fernande, l'ayant entendu, arriva et écouta ce qu'il disait.
H exposa ce qui se passait.
La stupéfaction d'Hubert de Glamondans fut complète.
H était évident qu'il n'avait reçu aucune nouvelle de sa sœur.
Denis ne cacha rien à son maître.
Non seulement il lui apprit le voyage inattendu de la marquise de Fleurance à Paris et le vol de bijoux qui l'avait signalé, son départ pour une destination inconnue, le retour du marquis aux Migettes, d'où il était revenu presque tout de suite avec sa fille qu'il avait mise en pension à Paris ; mais lui dit aussi ce qu'il savait, ce qu'il avait compris ou supposé, ce qui concernait la liaison du marquis de Fleurance et de M"'^ Gradiffnan.
Alors Fernande s'écia :
— Bah!... M"' Gradignan!... la femme du marchand de vins de Bercy que le baron Loriol m'a envoyé !...
— Elle-même, répondit Denis.
En public, le père et la fille, dont la parenté était ignorée de tous, jouaient sans une faute leur rôle d'étrangers l'un à l'autre.
— La belle Marion!... ajouta Fernande.
— Tu la connais ? demanda Hubert. i
— Non, mais j'ai entendu parler d'elle par une de mes amies... Tu sais bien, EmmaLampérieux?
— Lampérieux ?. . .
— Emma de Gorens, si tu préfères, puisqu'elle a repris son nom de jeune fille, ajouta Fernande pour compléter son explication.
— Ah! très bien ! fit alors le jeune duc, j'y suis, c'est elle que tu appelles Chouchoute?
— C'est cela.
— Et M'°^ Gradignan a des amies comme ça?... En effet, puisqu'elle a aussi un ami comme mon cher beau-frère...
— Non, Emma et M"' Gradignan ne se voient plus depuis longtemps, depuis qu'elles ont quitté le couvent, car elles ont été élevées dans la même maison.
Et en quelques mots, Fernande fit l'histoire de son amie pour la rappeler à Hubert.
— Emma, dit-elle, est d'une très bonne famille.
— Parbleu ! les de Gorens !
— Tandis M"* Gradignan était, à ce qu'elle m'a dit, la fille d'un simple employé. Emma s'est mariée, pour des raisons de fortune, avec un avoué...
— M° Lampérieux.
— Mais elle n'a pas tardé à tromper son mari avec le premier clerc de son étude, un jeune homme très comme il faut, un noble, que l'avoué a mis à la porte en même temps qu'elle, le jour oii il a découvert leur manège.
... Il se rendit cliez celle que Fernande avait appelée Chouchoute. (P. 267. ^
— Et voilà comment, conclut en riant le jeune duc, une jeune fille noble s'est trouvée lancée dans le monde de la galanterie oi!i ses amies lui ont donné le sobriquet de Chouchoute.
— Lorsque j'ai dit à Emma que le baron Loriol m'avait fait fournir du bordeaux par M. Gradignan, elle me parla de la femme de notre marchand de vin. Eh bien, il paraît que cet excellent Bordelais ferait un très
34e Liy — l'enfant DU DlVOliCE.
34» Liv.
mauvais membre d'un jury chargé de décerner des prix de vertu...
— Bah!... M"*" Gradignan avait cascade avant son mariage! s'écria Hubert.
— Parfaitement.
— Eh bien, elle continue après, voilà tout.
Denis n'avait pas perdu un mot de ce qui venait d'être dit. Il avait pensé aussitôt:
— Je comprends tout !... M"^ Gradignan connaissait le marquis de Fleurance ! . . . Il avait déjà été son amant, voilà qui explique cette liaison si rapidement formée !
Il considérait déjà cette conjecture comme un point parfaitement éclairci, mais il se promettait cependant de la vérifier dès qu'il serait revenu à Paris pour changer sa présomption en certitude.
A plusieurs reprises, pendant cette journée que Denis passa auprès du jeune duc et de Fernande, il fut de nouveau question des événements dont il avait apporté la nouvelle.
En réalité, Hubert de Glamondans était fort intrigué par la disparition de sa sœur.
Il connaissait à merveille son caractère sérieux, son attachement profond à ses devoirs, son honnêteté infaillible d'épouse, son affection maternelle qui semblait être la dominante de toute son existence, et il ne pouvait comprendre ce qui s'était passé.
Il aimait du reste sincèrement Geneviève qu'il avait toujours beaucoup plus considérée comme une petite mère que comme une sœur, et il lui était resté des soins et des soucis qu'elle avait eus pour lui, des devoirs qu'elle avait si bien remplis à son égard, des grands services qu'elle lui avait rendus, une affection que la reconnaissance avait sans cesse augmentée.
Hubert était léger, frivole, dissipateur, « jouisseur » pour nous servir d'une expression qui a cours aujourd'hui et qui le peint à merveille ; mais il avait un cœur excellent.
S'il avait pu pressentir qu'il fat arrivé quelque chose de fâcheux à Geneviève, il n'aurait pas hésité à courir à son aide.
Mais, comme Denis le pensait lui-même, il croyait que son beau-frère avait tout simplement éloigné sa femme pour qu'elle ne causât aucun obstacle à la passion qu'il avait conçue pour Marion.
Cependant il fit à cette opinion une objection fort censée.
— S'il en est ainsi, dit-il, mon beau-frère prend bien des précautions inutiles. Geneviève, entièrement absorbée par l'affection de sa fille, n'était
pas bien gênante pour lui. Je la connais : elle n'a jamais quitté son château et elle y serait demeurée bien tranquillement, sans venir troubler son existence parisienne. — Il ne se gônait pas cependant jusqu'ici pour s'amuser discrètement, c'est vrai.
Mais il n'attacha pas grande importance à ce raisonnement.
Il pensa que sa sœur lui écrirait bientôt et qu'il serait par elle mis au courant de ce qui se passait.
La démarche qu'elle avait faite pour venir le voir, aussitôt arrivée à Paris, lui faisait pressentir qu'il ne tarderait pas à recevoir de ses nouvelles.
Dès que Denis fut revenu à Paris, c'est-à-dire le lundi matin, il se rendit chez celle que Fernande avait appelée Chouchoute.
Tant qu'elle avait été jeune fille, Emma de Gorens avait été petite, mignonne, fluette, et c'est au couvent même où elle avait été élevée que ses amies lui avaient donné ce surnom de Chouchoute qui, à leur point de vue, convenait à son type.
Dès qu'elle fut mariée, M°" Lampérieux se mit à prendre quelque embonpoint qui ne lui messayait pas et qui corsait d'une façon assez piquante sa beauté spéciale due surtout à de grands yeux noirs et à une bouche toute petite, piquée de deux fossettes.
Puis, quand elle se sépara de son mari, — séparation judiciaire réglée avec tout l'art que possédait l'avoué, avec liquidation, règlement de pension et jugement consacré par toutes les formalités légales, — la nouvelle demi-mondaine se mit réellement à grossir.
Les yeux s'étaient rapetisses sous la chair protubérante et sa bouche déjà petite, aux fossettes presque effacées, disparaissait presque dans l'encadrement de ses joues.
Elle avait prononcé un jour, en montrant la lettre d'une de ses amies d'enfance qui l'appelait ainsi, le sobriquet dont on l'avait gratifiée autrefois, et celles qui l'entendirent trouvèrent que ce nom de Chouchoute lui convenait à merveille.
Le fait est que, dans son insignifiance absolue, il pouvait être aussi bien le sobriquet d'une fillette mignonne que de celle que l'on appelle « une femme forte ».
Emma de Gorens ne connaissait pas Denis Féroux.
Celui-ci cependant n'était pas embarrassé pour se présenter à elle.
Il demandait un simple renseignement, que, lui avait-on assuré, M""^ de Gorens était à même de fournir.
Yoici, du reste, l'explication qu'il donna.
Etant au service du duc de Glamondans, il avait été chargé par son maître de lui procurer, pour une communication urgente, l'adresse actuelle du marquis de Fleurance, son beau-frère, qui était en voyage avec M"' Gradignan.
— Marion Gradignan!... fit Chouchoute surprise.
— Elle-même, madame, répondit Denis, et M. le duc a entendu dire à l'une de vos amies, M™* Fernande, que vous la connaissiez.
— Comment! s'écria Emma de Gorens, Marion est retournée avec ^on marquis !
C'était une révélation pour Denis.
Il n'en laissa rien paraître, en serviteur uniquement chargé d'une commission que les détails accessoires préoccupent peu. Mais cela expliquait tout.
Cela confirmait la présomption que l'habile drôle avait déjà acquise. Il fit tout simplement :
— Il paraît.
• — Comment cela s'est-il fait? reprit l'amie de Fernande. Le marquis de Fleurance est marié.
Denis sourit.
Il paraissait dire :
« Mon Dieu, cela n'est pas un obstacle. »
— Marion avait bien fait tout ce qu'elle avait pu pour se faire épouser, mais le marquis de Fleurance avait mieux à faire... et, en effet, je me rappelle fort bien avoir appris qu'il avait pris une demoiselle de Glamondans.
— La fille de M. le duc, dit le valet de chambre ; la sœur de mon maître.
— Mais si M""* Gradignan a quitté son mari, dit Emma, comment pourrai -je vous dire où elle est?
— jyjme Pernande a pensé qu'elle aurait pu vous écrire.
— A moi?... je ne l'ai jamais plus revue!... Nous ne nous voyons pas... Merci, elle a été trop bonne langue à mon égard.
— Je regrette vivement, madame, dit Denis, de vous avoir dérangée inutilement.
— Si je savais ce que vous me demandez, je serais heureuse d'être agréable à Fernande et au duc de Glamondans; mais je ne sais rien.
Je n'ai jamais plus entendu parler de Marion depuis son mariage, si ce n'est pour savoir qu'elle avait fait des gorges chaudes avec une de mes amies lorsque je me suis séparée d'avec mon mari.
Avant, nous nous fréquentions, comme deux amies de pension. Elle était venue quelquefois chez moi ; j'allais aussi chez elle.
C'est ainsi que j'ai su un jour que le marquis de Fleurance lui avait fait la cour et qu'elle l'avait pris pour amant.
Mais je n'ai pas été aussi méchante qu'elle, et lorsqu'elle a été quittée par le marquis, je l'ai plainte de tout mon cœur, car je craignais que ce qu'elle avait fait ne lui portât tort plus tard.
Elle a été habile, elle a su trouver un brave homme qui a eu confiance en elle, qui ne savait rien et qui l'a épousée à Bordeaux, couronnée de fleurs d'oranger et vêtue de blanc comme une vierge.
— Oh! fit Denis avec une expression intraduisible, et c'est elle, à qui vous auriez pu porter grand tort, qui s'est conduite aussi mal envers vous !
L'habile gredin profitait de toutes les circonstances qui pouvaient servir ses machiavéliques combinaisons.
Il aurait voulu que Marion s'attachât si étroitement au marquis de Fleurance que la rupture qu'il pressentait entre lui et la fille du duc de Glamondans devînt absolue et décisive.
Si M""* Gradignan quittait son mari; si le propriétaire bordelais, éclairé sur son passé, la chassait, son projet serait en bonne voie.
En un instant, Denis avait vu tout cela.
Il avait combiné immédiatement de se servir, s'il était possible, de l'amie de Fernande, de susciter en elle une rancune et un besoin de vengeance contre Marion.
— Oui, c'est elle, répondit Emma.
— Madame est bien bonne de ne pas s'être vengée, ayant la partie aussi belle, dit le père de Fernande.
— Je ne suis pas aussi méchante qu'elle.
— C'est un tort; ceux qui sont trop bons sont toujours victimes des autres.
— C'est bien vrai!
Puis Chouchoute, qui décidément s'intéressait à ces nouvelles, demanda :
— Alors Marion a quitté son mari?
— Non, répondit Denis; M. Gradignan est absent de Paris... C'est bientôt la saison des vendanges, et chaque année, paraît-il, il va voir ses vignobles et passer quelque temps à Bordeaux.
— Le marquis de Fleurance, questionna encore l'amie de Fernande, n'est pas séparé de sa femme '?
— Pas le moins du monde. M"* la marquise est une femme charmante, dit hypocritement l'ancien serviteur de Glamondans, une très jolie femme... Elle a une fille... Et réellement c'est malheureux de voir un homme comme M. le marquis détourné de sa famille par une femme comme ça.
— Oui, c'est malheureux!
. — Ah ! si j'étais à la place de madame, je sais bien ce que je ferais!... Comment! c'est une femme qui se conduit de la sorte qui se permet de critiquer la conduite de madame!... Ah! j'aurais vite fait de me venger!... C'est si facile !
— Que fe riez-vous?
• — Je sais bien qu'on n'aime pas se fourrer dans des histoires, dit Denis; mais il n'y aurait pas besoin de faire savoir d'où vient le coup... Moi, j'écrirais tout simplement ce qu'il en est à M. Gradignan.
— Une lettre anonyme!... fit Emma de Gorens avec répugnance.
— C'est plus simple.
— Non, je ne fais pas l'honneur à M"' Gradignan de me venger d'elle.
Denis comprit qu'il échouait.
Il n'insista pas.
Du reste, il venait de se décider à faire lui-même ce qu'il conseillait inutilement à l'amie de Fernande.
La lettre anonyme ne lui inspirait aucune répugnance, à lui.
11 saurait assez bien la tourner et l'écrire pour que les soupçons qu'elle ferait naître ne tournassent pas contre lui.
Au contraire, il s'arrangerait pour qu'au besoin on crût qu'elle émanait de l'ancienne amie de Marion.
L'ENFAiM DU DIVORCE 271