‹ L'enfant du divorceChapitre 26 sur 88 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

QDI A BU, boira!

)cHiLLE Gradignan était revenu du Mans, après avoir terminé à son entière satisfaction l'affaire qui l'y avait amené.

Il passa toute la journée de samedi à lire la volumineuse correspondance qui s'était entassée sur son bureau pendant son absence et à répondre à presque toutes les lettres.

Il veilla môme assez tard le soir pour achever cette besogne, car il n'avait pu arriver à temps pour expédier toutes ses réponses par le dernier courrier, et il avait gardé pour la veillée les lettres qui pouvaient supporter un jour de retard.

Notre Bordelais était on ne peut plus satisfait de ses affaires.

La saison s'annonçait pour lui infiniment plus belle que toutes les précédentes.

Il s'était rendu compte, pendant les quelques jours qu'il avait passés dans ses vignobles, de la qualité des vins qu'il récolterait.

Cette année 1884 marquait une reprise considérable des vignes qui, décimées par le philloxera, avaient été régénérées grâce à des cépages habiles et par des procédés d'irrigation et de culture appliqués depuis quatre ans déjà.

Non seulement les vins promettaient d'être excellents, mais la récolte serait encore abondante.

Les affaires, de leur côté, s'annonçaient comme devant être faciles.

Le courrier qu'Achille Gradignan avait reçu lui permettait de présager les transactions les plus avantageuses.

Presque toute sa récolte était vendue à l'avance.

Les commandes arrivaient de plus en plus nombreuses.

Dans la journée, pendant que le propriétaire bordelais répondait à toutes les lettres accumulées en son absence, trois nouvelles distributions avaient été faites par le facteur.

Il y avait des lettres de toutes provenances, de Paris, des départements et de l'étranger.

C'était le moment des approvisionnements en vue de la récolte qui se préparait. i

Des hôtels, des restaurants envoyaient aussi bien leurs ordres que la clientèle bourgeoise.

Il allait falloir préparer de nombreux échantillons dès que le vin serait en état, et pendant plus d'un mois les représentants et les voyageurs auraient une besogne considérable.

Le lendemain dimanche, les lettres arrivèrent en aussi grand nombre que la veille.

Gradignan travailla encore toute la matinée et il aurait passé l'après-, midi à son bureau s'il ii'avait pensé qu'il ne se devait uniquement à ses affaires et qu'il ne devait pas, pour elles, négliger sa femme.

Il aimait sincèrement Marion.

Après l'effervescence du premier amour, — lune de miel qui avait duré plusieurs années, — le cœur d'Achille Gradignan ne s'était pas refroidi.

Il avait toujours cette bonne et solide affection, cette tendresse immuable pour celle dont les beaux yeux pleins de passion avaient si délicieusement ému son âme.

Parfois même, sous ses baisers, sa nature de Méridional toujours prête aux emballements, retrouvait une ardeur amoureuse égale à celles des premiers jours, aussi capiteuse que celle de cette inoubliable nuit de noces où il prit plaisir, en lutinant tendrement la désirable ensorceleuse toute vêtue de la blanche toilette des vierges, à faire tomber une à une les fleurs d'oranger de son diadème nuptial.

A cette tendresse sincère et profonde, se joignait un autre sentiment qui alimentait et renouvelait sans cesse les dispositions de Gradignan.

Il était orgueilleux de sa femme.

Marion était belle, elle était adorablement jolie, et sa beauté ne passait jamais inaperçue.

Le confiant Bordelais en était fier.

Il était heureux de la voir remarquée.

Son amour-propre de Méridional était bien souvent flatté par les regards d'admiration et de convoitise qu'il surprenait autour d'elle.

Il avait l'air de dire :

« Elle est jolie, n'est-ce pas?... Eh bien! c'est à moi!... C'est à moi tout seul!... »

Le dimanche, on allait aux courses. . . (P. 214.)

Aussi on était de toutes les fêles, on allait partout où Ion se montre, dans les promenades les plus fréquentées, dans les théâtres où éc at des lumières corse la beauté que rehaussent les toilettes, dans les bals officiels pour lesquels on recevait des cartes de certains députés, amateurs de bon vin, mais plus exacts à transmettre des invitations qui ne leur coulaient rien qu'à payer leurs traites.

35« LIV. — l'e^fam du divorce.

Le dimanche, on allait aux courses, à Longchamp ou à Auteuil, et Marion, toujours coquettement et richement habillée, n'était pas la moins belle parmi les ravissantes spectatrices des tribunes.

Dans l'allée des Acacias, au milieu des équipages et des nombreux promeneurs, elle n'était pas la moins remarquée dans sa Victoria de louage et l'admiration dont elle était l'objet était encore une jouissance nouvelle pour l'esprit de son mari.

Cette sortie du dimanche, le spectacle des courses et la promenade au bois, la jolie brune y tenait plus qu'à tout et Gradignan n'aurait certes pas voulu l'en priver.

Aussi, malgré les affaires qui auraient exigé encore une journée dé travail, il fut prêt à l'heure.

Il n'y avait pas courses à Longchamp ce jour-là.

On était dans la saison des coursés normandes, saison du « Tout à la plage », en laquelle les acteurs de la grande vie parisienne fuient les hippodromes du bois de Boulogne à la suite des grandes écuries qui émigrent sur les rivages de la Manche.

Mais le tour du bois ne perd jamais ses droits.

L'allée de Longchamp est toujours couverte de voitures et de promeneurs aux heures consacrées.

Ceux que l'été retient à Paris sont encore nombreux, malgré le départ des privilégiés de l'oisiveté.

Ce fut donc au bois que M. et M"*' Gradignan se rendirent ce jour-là

Puis la soirée s'acheva au pavillon d'Ermenonville, en un fin dîner agrémenté par la musique des tziganes.

Le soir, en rentrant à Saint -Maurice, le négociant ne se remit pas à la besogne.

Le dimanche, du reste, la poste chôme en partie et les localités suburbaines sont privées de distribution pendant la demi-journée.

D'ailleurs, il ne fallait pas songer qu'aux affaires.

L'amour a ses droits, et notre Bordelais sentait qu'il les revendiquait énergiquement ce jour-là.

Il avait trouvé sa femme plus jolie et plus séduisante que jamais.

Le lendemain, les employés du négociant avaient congé. — C'était le 14 juillet, fête nationale, et M. Gradignan, dont la maison et les bureaux étaient pavoises et illuminés, fit comme son personnel : il prit un jour de repos.

Mais le surlendemain, il se remit à la besogne.

De nouvelles commandes arrivaient encore.

La récolte pourtant fort belle ne suffirait pas à donner satisfaction à tous, et le propriétaire du clos de Léognan combinait déjà ce qu'il aurait à faire pour remplir tous ces ordres.

Un marchand de vins ne doit jamais être embarrassé.

Les coupages et les bouquets sont leur ressource.

Les clients d'élite seraient servis comme de coutume; ils recevraient les produits véritables des crus de Léognan et de Cestas. — Mais les autres se contenteraient bien d'un vin à peu près semblable, habilement travaillé, relevé par un bouquet délicat, capsulé et étiqueté comme le bordeaux le plus sincère, ou logé dans des bordelaises estampées comme les autres à la marque de la propriété.

Il faudrait aller à Narbonne et à Cette sans doute pour acheter

Bah! Gradignan ferait encore ce voyage.

Ce ne serait pas la première fois... ni la dernière.

Les vins reprenaient comme avant 1870, avant le philloxera que les habiles commençaient à conjurer en régénérant leurs vignes par les cépages américains.

A chaque distribution nouvelle, c'étaient des lettres qui venaient s'ajouter aux autres.

Les employés avait fort à faire dans le bureau.

M. Gradignan leur taillait de la besogne, ne se réservant que les affaires importantes ou les clients qu'il soignait particulièrement.

Le soir, cependant, le mouvement se ralentit tout à coup, en un de ces brusques arrêts, aussi inexplicables que les affluences.

Au dernier courrier, il y avait à peine cinq ou six lettres.

Mais l'une d'elles, d'un format plus petit que les larges enveloppes blanches ou bulles avec en-têtes imprimées, se détachait du groupe, posée sur les autres qui faisaient ressortir la délicate teinte crème de son papier anglais.

L'écriture de la suscription attestait, comme la coquetterie de l'enveloppe, une main féminine.

Achille Gradignan la prit et l'examina.

Le timbre dateur de la poste indiquait qu'elle avait été expédiée du bureau de la rue Milton.

— Quartier Saint-Georges !... Quartier Bréda!... se dit le Bordelais. Je n'ai pas de client de ce côté.

Il inséra la pointe de son canif dans le pli de la fermeture et trancha le bord de l'enveloppe.

Un parfum suave se dégagea de l'intérieur.

Les sourcils relevés, les yeux agrandis, Gradignan siffla légèrement.

— Houpfuou!... Plus que ça de chic!... du papier parfumé, milledious!... Ce n'est pas une commande de Léognan qu'il y a là dedans !...

Il tira la feuille dont les suaves émanations devinrent plus pénétrantes.

Il la porta à ses narines avant de la déplier.

— Ylang-Ylang ! . . . se dit-il.

Voyons !

Alors, les yeux du Bordelais s'écarquillèrent subitement quand leuFS regards se portèrent sur le libellé de cette lettre. En haut pas de date.

Pas de formule « monsieur » ou « cher monsieur ». — Rien! En bas, aucune signature.

Une seule initiale, un E majuscule sans parafe. Le mari de Marion lut ceci :

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