QUI A BU, BOIRA
Ces quatre mots étaient tracés en grandes lettres et soulignés d'un trait de plume énergique.
Ce proverbe convient à merveille à un marchand de vins.
LorsquHl est en outre marié à une jolie fille, ce proverbe est encore mieux de circonstance.
QUI A BU, BOIRAI... Ça dit tout.
C'est une promesse de fidélité pour la clientèle qui revient toujours à son vin préféré.
C'est aussi une projnesse de fidélité de la part de la jolie fille qui ne peut s'empêcher de revenir... à ses premières amours!
QUI A BU, BOIRA!... C'est la véritable devise à prendre.
Un retour sérieux, un examen attentif des antécédents de la piquante brune aux yeux bleus, et ce proverbe trouvera sa justification la plus complète et sa très exacte application.
Il faut l'inscrire sur les étiquettes des bordelaises et sur le jront de la Parisienne.
Au lieu de QUI A BU, BOIRA, on pourrait même écrire :
QUI A BU, BOIT TOUJOUBSa
Le Bordelais ne riait plus.
Son teint, ordinairement haut en couleur, était subitement devenu livide, avec une teinte jaune.
Ses sourcils s'étaient froncés.
Ses yeux noirs étincelaient.
Son nez et ses lèvres se pinçaient.
Il relut la lettre.
L'anonyme qui l'avait écrite le raillait acerbement et non sans esprit, certes.
Qui pouvait-il être?
L'écriture fine, déliée, légère, aux lettres minces et allongées, attestait une femme.
Aucun nom qui se rapportât à cette initiale E ne venait à l'esprit du mari de Mari on.
Le malheureux souffrait.
C'était d'un seul coup l'effondrement complet de son bonheur.
C'était son amour et sa confiance devenant une duperie épouvantable dont il avait été si longtemps victime.
C'était le ridicule !.. .
Oh! le ridicule!... cette torture de l'âme et de l'esprit pour un homme qui avait été aussi fier, aussi orgueilleux de celle qu'il aimait.
Car, on a beau dire, on croit toujours, plus ou moins, à cette lâcheté criminelle que contient une lettre anonyme.
On essaye de lutter, on s'efforce de repousser la délation infâme ; elle se lève gouailleuse, insultante et grossie par son anonymat, exagérée par le mystère qui l'entoure et sous lequel les alarmes et les angoisses aussitôt conçues trouvent, sentent et pressentent encore plus de vilainies et des accusations encore plus graves que celles contenues en des lignes succinctes.
Il y a l'atrocité des sous-entendus qu'on devine.
Gradignan s'était levé.
La lettre parfumée, dont le venin avait tout à coup empoisonné son existence, était à sa main crispée qui la chiffonnait. Il relisait malgré lui ces mots en grosses lettres :