‹ L'enfant du divorceChapitre 3 sur 88 · LE CHÈQUE · texte numérisé non relu

LE CHÈQUE

)!■: fut une soirée et une nuit terribles que la marquise de Fleurance passa dans ces transes torturantes, et, malgré tout l'empire qu'elle essaya de prendre sur elle-même, elle ne put effacer complètement les traces de sa douleur.

Diane, si affectueuse et si tendre, s'en aperçut aussitôt quand elle embrassa sa mère le matin.

— Qu'as-tu donc, mère chérie! demanda-t-cUe au milieu de ses baisers. — Pourquoi as-tu pleuré?... Oui, je le sais, tu as pleuré cette nuit, car je t'ai entendue de ma chambre : je ne dormais pas.

— Tu t'es trompée, ma mignonne, répondit Geneviève qui essayait de mentir pour rassurer l'adorable fillette.

— Non... et j'ai pleuré aussi.

— Toi!

^ Puisque tu pleurais ! — Je sais bien, va, c'est depuis que petit père est parti. — Mais tu ne pleurais pas ainsi les autres fois...

La marquise chercha à détourner la conversation qui était trop douloureuse pour elle. Elle y parvint en souriant, secondée par la nature fugitive des impressions de l'enfance et, comme elle faisait souvent le matin, elle emmena Diane dans le parc où la promenade était si agréable avant les heures chaudes de la journée. — Elle l'entretint de tout ce qui lui passait par la tête, afin d'empêcher le retour de ses questions, et pour se distraire elle-même de ses cruelles préoccupations.

Elle n'y parvenait pas et tout en parlant sa pensée était ailleurs... Elle accompagnait Guy au loin avec cette femme qu'il aimait sans doute puisqu'il l'avait abandonnée pour la suivre. — Elle aurait voulu pouvoir le rappeler à elle, heureuse de lui pardonner, préférant tout à cette douleur intolérable. Elle lui aurait ouvert les bras et elle ne l'aurait même pas questionné, tant sa joie de le revoir aurait été grande. Elle aurait oublié à l'instant tout ce qu'elle avait souffert, pourvu qu'il lui revînt, pourvu qu'il l'aimât encore.

Mais ce désir, la malheureuse entendait une voix en elle lui disant

qu'il ne se re'aliserait pas. Elle se sentait en ce moment sous l'influence funeste d'une fatalité perverse, assaillie d'appréhensions qui l'effrayaient sans qu'elle sût à quoi elles se rapportaient, environnée de menaces mystérieuses planant autour d'elle.

Ces noirs pressentiments devaient se réaliser et la marquise qui n'avait pu parvenir à se délivrer de leur cruelle obsession, fut toute tremblante lorsque, dans l'après-midi, on lui annonça la visite de M. Lebon, le caissier de M* Ducormier, le notaire de son mari, à Tours.

Que se passait-il? Pourquoi cette visite?

Elle en eut bientôt l'explication

Le vieux petit bonhomme à l'allure cauteleuse et sournoise, qui était le caissier du tabellion tourangeau, salua humblement, courbant davantage son échine déjà voûtée, rajustant ses lunettes bleues devant ses yeux chassieux, ramena avec la paume de la main les longues mèches de ses cheveux gris qui, partant de la nuque, escaladaient le crâne, soutenues par le cosmétique qui leur donnait une teinte sale, pour cacher une calvitie presque complète, et ouvrit de sa main osseuse une serviette de molesquine d'où il tira un petit papier de forme oblongue, imprimé en bleu et couvert par places de quelques mots d'écriture.

— Je viens pour ceci, fit-il de sa voix de fausset. — C'est un chèque signé par M. le marquis et qui a été présenté hier à l'étude.

Geneviève ne comprenait pas.

Elle avait cru que l'employé du notaire était le messager d'une mauvaise nouvelle concernant son mari ; elle se sentait délivrée de cette inquiétude.

— Je sais que M. le marquis n'est pas aux Migettes en ce moment, continua le cauteleux personnage, et c'est pour cela que je suis venu vous trouver, madame la marquise, persuadé que vous désirerez autant que moi lui cacher ce que je vais vous apprendre.

De nouveau, la marquise s'était mise à trembler. Elle sentait une menace dans la voix de ce bonhomme aux allures doucereuses.

— De quoi s'agit-il ? questionna-t-elle pleine d'appréhensions. Qu'est-ce que ce chèque?

— Un chèque de dix-huit mille francs, madame la marquise, répondit M. Lebon. C'est de la part de M. le duc de Glamondans qu'il a été présenté par l'envoyé d'une demoiselle Fernande Maurin. — Seulement....

Le caissier s'arrêta, toussotant, comme s'il comptait sur l'effet comminatoire de sa suspension.

— Seulement, reprit-il ensuite, l'affaire paraît toute simple

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présentée de la sorte. M. le marquis de Fleurance a remis h son beaufrère un choque à titre d'avances sur le trimestre de ses revenus, la signature est authentique, rien de plus régulier. Ce qui ne l'est pas, c'est la somme inscrite sur le chèque : ici, en chiffres, fit le petit vieux en montrant la place de son doigt noueux, et là en toutes lettres. Ici le chiffre 1 et là le mot dix ont été ajoutes frauduleusement.

— Monsieur!... s'écria aussitôt la marquise d'une voix vibrante d'indignation.

M. Lebon ne s'émut nullement.

— J'en ai eu la preuve, poursuivit-il placidement, car j'ai eu la bonne fortune de savoir que M. le marquis était à Tours et sous le prétexte de vérifier la numération des souches de son carnet, j'ai pu constater quand il me l'a montré que le talon du chèque 649, celui-ci, ne porte que la somme de huit mille francs. — H y a donc eu.... un faux... Eh! oui, c'est le mot, madame la marquise. — Mais loin de moi, je vous assure, la pensée que M. le duc de Glamondans puisse en être l'auteur!...

Geneviève était atterrée.

— Que pensez-vous alors? demanda-t-elle toute troublée.

— Mon Dieu, il peut se faire que cette addition habile soit l'œuvre de cette Fernande Maurin, la maîtresse de M. le duc; mais il est bien certain que si M^ Ducormier portait l'affaire devant M. le procureur de la République, ce serait sûrement monsieur votre frère qui serait considéré comme coupable, car il ne pourrait laisser condamner une femme, n'estce pas?... une femme qu'il aime... et je suis sûr qu'il préférerait payer.

Convaincu d'autre part que vous ne voudrez à aucun prix que M. le marquis découvre cette fraude, j'ai voulu vous on prévenir...

— Oui, vous avez bien fait, dit la marquise qui par-dessus tout tenait à cacher à son mari les graves écarts et les compromissions de son frère. Je vous remercie, monsieur.

— ... Et vous mettre à morne, continua le vieillard, d'arrêter ce scandale avant qu'il soit né. — Le chèque a été payé; c'est moi-même qui en ai fait les fonds, pcrsoniipllcynent , — Î\I. Lebon insista sur ce mot, — afin que M" Ducormier ne l'ait pas entre les mains et ne puisse ainsi découvrir le faux... Car il saute aux yeux; voyez, madame la marquise. L'écriture est trop grossièrement contrefaite.

— Alors, il faut que je vous paye ces dix mille francs?... fit la marquise qui déjà se demandait avec terreur où elle pourrait prendre une telle somme, elle qui, pour sauver plusieurs fois son frère compromis, avait épuisé toutes les ressources, qui avait même sacrifié, avec le concours d'un ami, tout ce qui de son patrimoine n'était pas dotalement engagé.

M. Lebon souriait derrière ses limettes et hochant la tôte :

— C'est un peu plus que cela, fit-il. Le service que je suis heureux de vous rendre mérite, il me semble, quelque considération... et j'ai pensé que trente mille francs...

— Trente mille !...

— L'honneur du duc de Glamondans vaut certainement mieux que cela, madame la marquise, et si j'ai soldé de ma poche, c'est que j'y ai compté, riposta cyniquement le misérable petit vieux en faisant disparaître le chèque dans sa serviette.

Geneviève était absolument anéantie.

Elle sentait l'honneur de son nom au pouvoir de ce misérable.

Cet honneur qui lui était aussi cher que la vie de sa fille qu'elle aimait pourtant avec la plus profonde tendresse, plus que tout au monde, lui était plus précieux encore en ce moment où elle voyait que tout s'effondrait autour d'elle; en ce moment oià, atteinte dans son amour, elle se sentait abandonnée par son mari qui ne pouvait plus l'aimer puisqu'il en aimait une autre.

Sa préoccupation constante avait été de cacher soigneusement au marquis de Fleurance les compromissions dans lesquelles Hubert de Glamondans, emporté par la faiblesse de son caractère et aveuglé par son inexpérience, pourrait laisser ternir l'honneur de ce nom que portait celle dont il avait fait sa femme.

Plus que jamais, aujourd'hui que Guy se détournait d'elle, il fallait qu'il ignorât le faux qui avait été commis, ce faux dont Hubert était coupable ou dont il s'avouerait plutôt l'auteur que dénoncer la femme dont la passion l'enchaînait, ce faux qui avait été commis sur un chèque portant la signature du marquis de Fleurance qui en serait sûrement instruit si on ne parvenait à l'anéantir.

Mais cet homme, armé de cette preuve de déshonneur exigeait trente mille francs ! Oii prendre cette somme énorme aujourd'hui que, dépouillée par son frère, Geneviève ne possédait rien.

La malheureuse demeurait muette, épouvantée, au bord de l'abîme qui venait de s'ouvrir sous ses pas.

— Je ne veux pas être inhumain, madame la marquise, dit le petit vieux, voyant son affollement et sa terreur, et je sais fort bien qu'il vous faut le temps de réunir cette somme. Aussi je m'engage à garder pour moi ce secret jusqu'après demain jeudi.

Et voyant qu'elle ne répondait pas :

— Après demain... répcta-t-il. C'est bien entendu : trente mille? Puis il se retira à reculons et disparut.

Elle s'arrêta, comme si sa plume refusait d'aller plus loin. (P. 29.)

La marquise s'aperçut à peine de la disparition du misérable, tant elle était écrasée par l'épouvante de la situation qui lui était laite.

Ce qu'on lui demandait était impossible ; cette somme énorme était • irréalisable.

Elle n'aurait pu se la procurer qu'en en parlant à son mari dont l'autorisation était nécessaire pour une réalisation de fonds de cette

4* LIV. — l'enKANT du DIVOUCE,

importance ; mais alors il aurait fallu expliquer pour quel motif elle avait besoin de ces trente mille francs. Le marquis aurait voulu connaître l'emploi de cette somme; Geneviève inhabile à mentir, aurait eu peur de se trahir ou de laisser soupçonner la vérité.

Alors c'était la divulgation de ce faux qu'elle voulait qu'il ignorât à tout prix; comme cela le serait aussi, si elle ne parvenait pas à satisfaire les odieuses exigences du misérable qui s'était rendu maître de l'honneur de son nom!

D'un côté comme de l'autre, c'était cette menace épouvantable.

Guy, qui déjà était détourné d'elle par la passion qu'avait su lui inspirer la femme qu'il avait suivie, se sentirait définitivement détaché par le mépris qu'il concevrait pour elle dont le nom serait couvert de cette honte. Oh! non, cela, il ne le fallait pas!

Il fallait, plus soigneusement que jamais, empêcher tout ce qui pouvait éloigner Guy de sa femme et de sa fille surtout.

Il le fallait par-dessus tout pour Diane, pour cette enfant si tendrement aimée, qui ne pouvait demeurer sans père, pour cette fille chérie qui avait besoin de la double affection de ceux qui lui avaient donné la vie; pour elle, dont l'avenir serait injustement et cruellement brisé, si le lien qui unissait son père et sa mère venait à être rompu; pour elle dont le bonheur sombrerait fatalement au milieu de ces dissentiments affreux qui anéantissent la famille; pour elle, qui serait semblable à ces innocentes victimes écrasées sans pitié dans l'efTondrement du mariage auquel elles doivent le jour et qui portent au front la marque cruelle d'enfant du divorce !

Enfant du Divorce!... c'est-à-dire ceux qui n'ont plus ni père ni mère!... Ceux qui sont pris entre ces haines farouches des époux ennemis!... Ceux que la loi a sacrifiés !

Non, Diane ne serait pas cela !

Pour la sauver, Geneviève, résignée et courageuse, accepterait toutes les douleurs et toutes les tortures; pour lui conserver un père, elle pardonnerait la trahison infligée à son amour, et, pour son bonheur, elle sauverait encore son nom de la flétrissure qui pouvait l'atteindre.

Cette résolution tira l'infortunée marquise de son anéantissement et dissipa sa douloureuse torpeur.

Elle se raidissait maintenant avec énergie et avec courage contre le danger qui la menaçait.

Ces trente mille francs, il fallait les trouver quand même, car ils étaient le prix, non seulement de l'honneur du nom de Glamondans, mais du salut de Diane !

Alors la marquise se mit à calculer, à conjecturer.

Comment se procurerait-elle cette somme, puisqu'elle ne pouvait rien réaliser de ce qu'elle possédait sans le concours de son mari?

A qui pourrait-elle l'emprunter?

A qui s'adresserait-elle?

Elle songea tout d'abord à M. Bécoulet, le juge de paix de Souvigny, qui avait été tant de fois son conseil, qui la connaissait depuis l'enfance et qui lui était si dévoué.

Léon Bécoulet avait été un protégé du duc de Glamondans qui lui avait fourni le cautionnement exigé pour sa charge, de greffier de justice de paix dans les Vosges, car il était orphelin et sans fortune.

Quelques années après son mariage, Geneviève l'avait fait nommer juge de paix à Souvigny.

Ce fut à lui qu'elle pensa le premier.

Comme elle, M. Bécoulet tenait chèrement, par reconnaissance, à ce que le nom de son bienfaiteur fût préservé de toute souillure. — Il l'aiderait.

Sans lui expliquer la cause, le juge de paix lui procurerait peut-être quelqu'un qui aurait confiance en elle et qui lui prêterait la somme dont elle avait besoin, car il ne le pouvait personnellement, ne s'étant pas enrichi dans ses modestes fonctions.

La marquise alla le trouver.

M. Bécoulet comprit à son accent, à son trouble qui apparaissait malgré ses efforts, que la somme qu'il lui fallait serait pour elle un véritable salut, et sans lui adresser une question, respectant sa réserve, il chercha par quel moyen il pourrait arriver à lui rendre ce service.

Il connaissait à fond l'état des affaires de Geneviève, lui qui avait été en quelque sorte l'homme de confiance de son père, lui qui avait été un des témoins instrumentai res exigés par la loi pour l'établissement du contrat de mariage; lui qui déjà avait aidé la marquise à se procurer, par les moyens les plus légaux et les plus habiles en même temps, toutes les sommes dont elle avait eu besoin à diverses reprises pour réparer les compromettantes folies de son frère.

Il savait qu'aujourd'hui elle était arrivée à la dernière extrémité et qu'il lui serait impossible de trouver aucune somme sans le consentement de son mari, d'offrir aucune garantie sans son autorisation formellement donnée par acte notarié.

Il comprenait bien qu'il s'agissait encore une fois de sauver le jeune duc de Glamondans compromis dans une aventure fâcheuse, et l'émoi de

la marquise que son observation découvrait, suffisait à lui en révéler la gravité.

Mais aucune solution n'était possible.

Le juge de paix cependant aurait emprunté lui-même cette somme pour la lui remettre s'il avait pu se douter de ce qui se passait, si elle en avait seulement manifesté le désir. Il l'aurait fait, quelle qu'eût dû être sa responsabilité, lors même que ces trente mille francs, — presque une fortune, — eussent pu être perdus pour lui. — Mais Geneviève n'insista pas devant la responsabilité qu'elle sentit.

Elle se retira, maîtresse de son secret, mais plus anéantie encore à mesure que la difficulté devenait plus inextricable.

En revenant chez elle, la mère de Diane rencontra l'abbé Jullien, le vénérable curé de Souvigny, ce ministre de Dieu pour qui, en pénitente sincère, son âme n'avait aucun secret. — Elle pensa un moment à lui confier sa désolation et à le supplier de venir à son aide, mais elle jugea que le prêtre ne pourrait pas lui prêter le seul concours qui aurait pu la sauver et qu'il lui serait impossible, dans le bref délai qui lui était assigné, de lui procurer la somme énorme qu'il lui fallait.

La malheureuse était absolument désespérée lorsqu'elle arriva au château.

Son visage, toujours si frais et si plein de bonheur, portait les traces visibles des affreux ravages de son âme. — On le voyait et on le constatait autour d'elle.

Diane s'en aperçut aussi et, comme tout le monde, elle attribua à l'absence de son père la douleur qui torturait ainsi sa pauvre mère. Elle s'efforça de la consoler et de lui rendre courage et espérance sous les baisers qu'elle lui prodiguait et par les émouvantes démonstrations de son amour filial.

L'intervention de l'adorable fillette, loin d'être un soulagement pour la marquise, la torturait davantage, car plus elle sentait combien l'amour de cette enfant était grand, plus elle comprenait combien son bonheur lui était cher, et plus aussi elle était poussée cruellement à sentir qu'il fallait à tout prix qu'elle réussisse pour la sauver.

Oh ! la nuit que passa Geneviève fut plus affreuse encore que la précédente.

Elle ne pleurait plus, car il semblait que le désespoir avait tari en elle la source des larmes ; mais elle sentait sa raison s'égarer aux prises avec son impuissance, elle voyait approcher la folie qui guettait son cerveau bouleversé, elle pressentait plus profond et plus affreux l'abîme épouvantable qui venait de se creuser sous ses pas et dans lequel elle allait être

inexorablement précipitée si elle ne parvenait à trouver cette somme.

Alors, dans la fièvre de son cerveau surmené par de si horribles angoisses, la fille du duc de Glamondans eut une inspiration :

— Le baron !...

Oui, le baron Loriol pourrait peut-être lui rendre ce service. — Il n'était pas riche, mais il avait des amis auprès desquels il était influent. Il trouverait sans doute ces trente mille francs nécessaires à son salut.

Il connaissait déjà tout ce qui s'était passé, les folies d'Hubert qu'il avait fallu racheter, les scandales qu'on avait étouffés à prix d'or.

Oui, c'était une idée !... Patrice Loriol serait le sauveur !

Elle écrivit.

« Mon cher baron,

« L'affection dont vous m'avez déjà' donné tant de preuves depuis plus de douze ans... »

Elle s'arrêta, comme si sa plume refusait d'aller plus loin.

Qu'allait penser le baron?

N'avait-il pas été autrefois, avant le marquis de Fleurance, le prétendant à sa main?

Ne l'avait-il pas aimée, puisqu'il avait songé à faire d'elle sa femme?

S'il l'aimait encore !

Si la confiance qu'elle serait obligée de lui témoigner réveillait les sentiments endormis de son cœur !...

S'il allait croire que ce recours lui permettrait de penser de nouveau à elle!...

Le baron avait deviné la vérité.

Il savait que le marquis de Fleurance délaissait sa femme pour courir à d'autres amours.

L'appel de la marquise pourrait se présenter à lui comme un moyen de lui faire agréer ses hommages.

Etait-il un homme sûr et délicat?

Son honnêteté était-elle exempte de tout reproche?

S'il allait mettre un prix au service que Geneviève lui demanderait !...

La mère de Diane recula épouvantée devant cette perspective qui révoltait ses sentiments d'épouse honnête et aimante, autant que sa conscience et sa dignité maternelles.

Elle laissa sa lettre.

Alors, que faire?... Car il fallait cet argent avant le lendemain !... il le fallait à tout prix : c'était le prix de l'honneur et le prix du bonheur de Diane.

Où donc?... Qui donc?...

La marquise ne trouvait rien.

La faculté de penser semblait se retirer de son esprit ; elle sentait un vide affreux en elle.

Son trouble était si grand qu'elle flottait, saisie par la folie, ballottée par toutes les secousses du désespoir, comme un navire désemparé par les sourdes raffales et par les longues lames de la tempête.

Elle demeura longtemps dans cet état d'inconscience et d'incapacité complète, en un annihilement absolu de toutes ses facultés.

Puis, petit à petit, les forces mentales ayant reparu, accumulées lentement en elle pendant le répit de ce désarroi et de cet effondrement, elle se ressaisit et elle recommença à trouver des pensées.

Ses bijoux !...

Oui, c'était une ressource... Elle n'avait besoin d'aucun concours pour s'en servir.

Il y en avait là, dans tous ses écrins, pour plus de cent mille francs !.. » Sur ces richesses on lui prêterait bien la somme qui lui était nécessaire.

Pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt?

Aucune confidence n'était nécessaire de la sorte... Aucun concours à solliciter.

Aucun concours!... et pourtant, pour trouver à emprunter ces trente mille francs sur la garantie de ces riches joyaux, il fallait bien s'adresser à un prêteur.

A Souvigny, pas plus qu'aux environs, c'était impossible.

Que penserait-on en apprenant que la marquise de Fleurance donnait ses bijoux en gage d'un emprunt ?

Quels commentaires ne ferait-on pas !

Mais on pouvait aller à Paris. En trois ou quatre heures de chemin de fer, la marquise y serait.

Là, il est vrai, elle n'était pas connue, puisque, n'y étant jamais venue, elle n'y avait aucune relation. Cela ne l'empêcherait pas cependant de trouver un prêteur, car Paris est, à ce point de vue, la ville de toutes les ressources.

Mais, à celui qu'elle trouverait, il faudrait bien se faire connaître.

Le danger était le même, car cette affaire pouvait être ébruitée

Le mont-de-piété !...

Yoilà le prêteur anonyme qu'il lui fallait, et la marquise considéra cette idée comme celle du salut.

Cela lui faisait horreur. — Le nom seul de cette banque ouverte par la charité publique à toutes les misères la glaçait et la révoltait.

Elle, marquise de Fleurance, elle irait dans cette maison, coudoyant tous les infortune's que l'inégalité et l'injustice sociales accablent, et, comme eux, elle offrirait ce qu'elle possédait en échange de l'argent qu'on lui prêterait !

Quelle autre issue, pourtant?

La marquise n'y réfléchit qu'un instant, car elle trouva dans l'amour de sa fille et dans les sentiments les plus élevés de son âme, la force de surmonter la répugnance qui l'envahissait.

— Non, rien ne me coûtera quand il s'agit de toi, ma bien-aimée, se disait- elle en embrassant sa fillette qui était venue à elle comme chaque matin à son réveil. J'irai me confondre parmi tous les infortunés pour assurer ton bonheur, car c'est à toi que je pense plus encore qu'à cet honneur qui est le mien comme le tien aussi. — J'irai, je n'aurai pas honte, et je te sauverai !

Et dans cette résolution, inconsciemment encouragée par les affectueuses démonstrations de sa fille, Geneviève sentit toute son énergie lui revenir.

Elle aurait le courage nécessaire maintenant.

La solution trouvée, c'était le salut assuré.

Le mont-de-piété!... Oui, cela supprimait toute confidence, toute curiosité éveillée, toute médisance et toute suspicion.

Là, elle n'aurait qu'à se présenter; sans lui demander aucune explication, sans être contrainte d'avouer quel besoin la poussait, on lui prêterait la somme qu'il lui fallait.

Plus tard, elle pourrait retirer ses bijoux, les reprendre en remboursant, car avec le temps elle parviendrait sûrement à trouver les fonds nécessaires.

Qu'avait-elle besoin de tous ces bijoux, elle qui ne sortait jamais de son château, elle qui ne vivait qu'avec sa fille, étrangère au monde et à ses fêtes ?

Depuis qu'elle était mariée la marquise ne s'en était pas parée une seule fois.

Il y avait là des bijoux qui avaient appartenu à la duchesse de Glamondans sa mère, qu'elle conservait comme de pieux souvenirs, mais .qu'elle n'avait jamais portés.

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