LE MONT-DE- PIÉTÉ
'exécution de la résolution que la marquise de Fleurance venait 1*^^^ de prendre était bien facile.
'S Elle pouvait aller à Paris sans avoir aucune explication à fournir.
Le soir même, elle serait de retour.
L'absence du marquis facilitait absolument les choses.
Geneviève était remise maintenant et la réaction qui s'était opérée en elle avait, avec le retour de l'énergie morale, rendu à son visage son aspect accoutumé.
C'est à peine si elle paraissait avoir éprouvé une fatigue passagère, à cause de ses paupières légèrement rougies par une nuit de veille douloureuse.
Il ne subsistait en elle qu'une fièvre ardente, résultat des préoccupations qui l'agitaient encore ; mais cet état fiévreux s'apaiserait de lui-même lorsque tout serait terminé, lorsqu'elle reviendrait le soir à Souvigny, avec le calme que son esprit aurait recouvré.
Maintenant, il s'agissait de savoir à quelle heure passait un train pour Paris et à quelle heure aurait lieu le retour.
L'indicateur du marquis était là, sur la petite table de son cabinet de toilette.
Geneviève le consulta rapidement.
Elle vit, qu'en allant prendre le train à Limeray, elle serait à Paris vers deux heures après midi.
Le soir, pour revenir, elle aurait trois express à sa disposition.
Il fallait se hâter.
La marquise appela Nanette et lui fit transmettre l'ordre d'atteler pour la conduire à la gare, qui était à près de deux lieues des Migettes.
La vieille servante parut surprise de cette résolution que rien n'avait annoncée.
Geneviève crut devoir lui donner une explication et elle dit :
— C'est vrai, ma bonne Nanette, je ne t'ai rien dit ; c'était convenu avec le marquis... En vérité, je ne sais où j'ai la tête depuis hier.
Mais le portier qui était sous la voûte, remarqua son air embarrassé et lui dit : — C'est-il pour un engagement? (P. 39.)
Puis Diane demanda avec une petite moue désolée et sur le ton d'un afTectueux reproche :
— Tu pars... et tu ne m'emmènes pas avec toi?
La marquise embrassa sa iîlle'avec un véritable transport.
— Je serai de retour ce soir, ma chérie, lui dit-elle.
— Oi:i vas-tu, mère? questionna la fillette.
5« nv. — l'enfant du DIVOHCB. 58 nv.
— A Paris,. ,
— Pourquoi?... Tu ne me l'avais pas dit.
— A cause des affaires de ton père... Je te dirai tout ça quand je reviendrai.
Ya voir si on attelle, ajouta Geneviève pour éloigner sa fille un instant.
Alors, profitant de l'absence de Diane, la marquise entassa précipitamment dans un sac de maroquin des écrins qu'elle prit dans un bahut ancien.
Elle ferma vivement le sac au moment où sa femme de chambre,' Glorinde, vint pour l'aider à s'habiller.
La toilette que mit la marquise était très simple : un costume de lainage gris recouvert d'un long et simple manteau de soie noire, une capote de paille noire garnie d'un petit piquet de fleurs et une voilette.
Diane qui était revenue auprès de sa mère pendant qu'elle achevait de s'habiller avait le cœur bien gros à l'approche de ce départ qui venait de lui être annoncé d'une façon si inattendue.
Cette séparation était la première, car, en effet, depuis sa naissance, Geneviève ne l'avait pas laissée un seul jour.
La fillette se surmontait, afin de ne pas pleurer devant sa mère et de ne pas attrister les derniers moments qu'elle passait auprès d'elle.
Elle avait des pressentiments bien douloureux, car il lui semblait lire, sur ce visage qu'elle aimait, des tourments cachés, des angoisses qu'elle aurait voulu connaître pour les dissiper, s'il était possible, sous ses baisers les plus affectueux.
L'enfant attribuait tout ce qui se passait à son père, car elle avait toujours à l'esprit la peine que sa mère avait eue lorsqu'il était parti.
La marquise aussi était bien triste et elle s'efforçait de cacher son affliction, pour rendre la séparation moins pénible.
Elle parlait à Diane, en achevant de réunir ce qu'elle emportait avec elle.
Elle lui répétait que son absence ne serait pas longue, qu'il ne s'agissait que d'une affaire et qu'elle serait de retour le soir, ou au plus tard dans la nuit.
Puis elle l'embrassa longuement, lui recommandant bien de ne pas quitter Nanette, et à la vieille servante aussi elle recommanda de veiller attentivement sur sa fille.
Elle l'accompagnèrent toutes deux suivies de loin par la femme de chambre que ce voyage intriguait, jusque sur la terrasse du château oii la
voiture attendait, et là, dans le coupé, la fillette embrassa une dernière fois sa mère.
Puis elle demeura jusqu'à ce que la voiture eût disparu derrière le mur du parc qui cachait la route, et ensuite, de la fenêtre de sa chambre où elle monta, elle la vit reparaître au loin, toute petite déjà, filant dans la direction de Limeray.
La marquise ne pouvait se défendre des mystérieuses appréhensions qui la dévoraient et qui la harcelèrent tout le long du trajet, puis pendant le voyage. Pour essayer de les dissiper et pour se rassurer, elle cherchait à les analyser et elle se demandait d'où pouvaient provenir ces angoisses indéfinissables.
Maintenant qu'elle avait trouvé les moyens de salut, que pouvait-elle avoir à craindre?
N'avait-elle pas là, dans son sac de voyage, des bijoux pour une somme considérable?
Y avait-il à redouter qu'on ne lui prêtât pas sur ces gages précieux les trente mille francs dont elle avait besoin pour sauver l'honneur de son frère, pour que son mari ignorât encore cette faute nouvelle, plus grave que les autres, et pour que rien ne pût le détacher d'elle?
Qui saurait ce qu'elle avait fait? — personne.
Le mont-de-piété, — encore qu'elle n'en connût pas parfaitement l'organisation, — était un refuge discret.
En y ayant recours, elle n'aurait à se faire connaître de personne.
La marquise de Fleurance était même si ignorante des règlements des Monts-de-piété qu'elle croyait qu'elle n'aurait pas besoin de se nommer pour engager ses bijoux. Cela la rassurait.
Elle pensait que l'administration de ces établissements ne se préoccupe que de constater la valeur du gage qui lui est offert pour juger s'il constitue une garantie suffisante du prêt qu'elle consent.
Alors quelle était la cause de ces pressentiments?
Le faux, commis évidemment par cette fille qui avait su prendre une telle puissance sur le caractère faible d'Hubert, ne serait jamais connu, car M. Lebon rendrait le chèque que l'on anéantirait.
Une fois le chèque détruit, Geneviève verrait son frère et elle s'en- ,tendrait avec lui pour qu'il dise au marquis qu'il l'avait perdu, car il faudrait expliquer pour quel motif il ne figurerait pas au débit du compte de M. de Fleurance chez le notaire.
De ce côté, aucun ennui à craindre, en réalité.
Et cependant, malgré tous ces raisonnements, la malheureuse femme ne cessait de se sentir sous le coup d'une menace indéfinissable.
Elle ne pouvait parvenir à se rassurer complètement.
Alors, elle essaya de ne plus penser à tout cela, et sa pensée volontairement distraite, se reportait vers son mari dont la trahison absolument certaine l'affligeait si cruellement.
Elle se demandait ce qu'était cette femme que le marquis avait suivie, qu'il aimait sans doute.
L'infortunée souffrait à ces pensées, car elle entrevoyait la perte de son bonheur et elle voyait sur l'avenir de sa fille s'amonceler de sombres nuages.
Alors elle pensait que c'était sans doute de ce côté, que partaient les menaces mystérieuses qui l'épouvantaient, que là était la cause des pressentiments qui emplissaient son âme d'angoisses.
Elle revenait alors aux résolutions qu'elle avait prises et de nouveau elle se déclarait prête à tout pardonner, à sacrifier même son amour et son bonheur d'épouse pour assurer l'avenir et la félicité de cette enfant quelle adorait.
Le train, franchissant la banlieue, arrivait à Paris.
C'était en quelque sorte la première fois que la marquise y venait, car elle n'y avait passé que deux jours après son mariage, treize ans auparavant.
Elle y était seule, inconnue. Il fallait se diriger dans cette ville immense, pleine de bruit et de mouvements.
Geneviève sortit de la gare, au milieu des voitures qui se croisaient en tous sens et des arrivants pressés et aff'airés.
Où allait-elle se diriger?
Il était près d'une heure et, sans éprouver le moindre appétit, la marquise comprenait qu'elle avait besoin de prendre quelque nourriture pour se soutenir, car elle était absolument à jeun depuis la veille; il lui avait été impossible de manger le matin.
Elle n'aurait pas osé s'aventurer seule dans un restaurant, avec ce sac à la main, en costume de voyage. Elle pensa à se faire conduire dans un hôtel, où elle se ferait servir dans sa chambre.
Un cocher à qui elle avait fait un signe s'était approché avec sa voiture et, penché vers elle, sur son siège, il attendait que sa cliente lui indiquât où elle voulait se rendre.
A son embarras il comprit qu'elle était étrangère et demanda :
— Est-ce à l'hôtel que vous descendez?
— Oui, répondit timidement la marquise.
— En avez-vous choisi un?
— Peu importe.
— Dans quel quartier désirez-vous habiter?
— Au centre, dit Geneviève qui pensait ainsi être plus près du Mont-de-Piété.
— Eh bien, montez, ma petite dame. Je vais vous mener dans un bon petit hôtel de la rue de Rivoli où vous serez à merveille ; confortable et pas cher.
Et la portière refermée, la voiture roula.
Geneviève était assourdie par le bruit des rues que l'on suivait, effrayée par cet immense mouvement de population et elle regardait curieusement au dehors, en songeant, non sans quelque confusion et quelque honte, qu'il lui faudrait demander oii se trouvait le Mont-de- Piété et que la personne à laquelle elle s'adresserait la prendrait pour une de ces malheureuses qui vont engager ce qu'elles possèdent afin de se créer les ressources indispensables à l'existence.
Le fiacre s'arrêta devant un hôtel d'assez bonne apparence.
La marquise descendit, paya le cocher et laissa prendre son sac par un garçon qui se présenta et qui l'accompagna à l'intérieur.
— Vous n'avez pas d'autre bagage? lui demanda-t-on.
— Non, répondit la mère de Diane. Voulez-vous me donner une chambre.
On la conduisit au premier et là, sur sa demande, on lui servit un déjeuner auquel elle put à peine toucher, tant la malheureuse se sentait la gorge et la poitrine contractées par tout ce qu'elle avait souffert.
On ne lui demanda pas son nom que la gérante de l'hôtel se proposait sans doute de prendre plus tard.
La marquise, du reste, paya son repas et annonça qu'elle comptait repartir le soir même, ce qui dispensait l'hôtelier de la formalité de l'inscription sur ses registres que les règlements de police ne rendent obligatoire qu'à l'égard des voyageurs passant au moins une nuit à l'hôtel.
Elle retira ensuite ses bijoux de leurs écrins qui portaient ses initiales et la couronne aux cinq fleurons, et elle les enveloppa dans un journal pour mieux les dissimuler dans sa poche.
Il y avait des solitaires de toute beauté, un collier de perles du plus
grand prix, une broche avec des saphirs énormes dessinant une fleur de
lis entourée de brillants, deux bracelets ornés de diamants magnifiques,
^une croix formée de neuf brillants de la plus belle eau, un autre collier
en brillants et émeraudes.
Geneviève quitta l'hôtel, laissant son sac dans la chambre.
Dehors elle se demanda à qui elle allait s'adresser pour se renseigner et machinalement elle se dirigea vers la place Saint-Germain-l'Auxerrois.
Alors, en passant près de la mairie qui fait pendant à la vieille église, elle vit, apposé dans un cadre réservé aux affiches administratives, un placard blanc avec cet entête en grosses lettres :
MoNT-DE-PlÉTÉ
C'était l'annonce de la vente prochaine des bijoux, meubles et bardes qui n'avaient pa. été dégagés dans les délais voulus. Il y avait l'adresse du chef-lieu oii les enchères auraient lieu : rue des Francs-Bourgeois. C'était un moyen tout naturellement offert à l'infortunée de demander la direction qu'elle devait suivre, sans avoir à faire connaître le but de sa course.
Arrivée dans cette rue, elle verrait bien le Mont-de-Piété qui ne pouvait être qu'un établissement important.
Alors la marquise eut plus d'assurance.
Elle s'adressa à l'un des conducteurs de la station des tramways, dont la tête de ligne est sur la place, qui attendait l'heure du départ de sa voiture, et elle lui demanda :
— Voudriez-vous avoir la bonté de m'indiquer la rue des Francs- Bourgeois?
— Yous n'avez qu'à suivre la rue de Rivoli jusqu'à la rue des Archives que vous trouverez à gauche, aussitôt après avoir dépassé rHôtel-de-Yille, répondit l'employé de la compagnie, et vous prendrez cette rue qui vous conduira à la rue des Francs-Bourgeois.
Geneviève remercia et prit la direction qu'on lui indiquait.
Maintenant qu'elle connaissait son itinéraire, elle marchait vite, pressant le pas, ne voulant pas attirer l'attention, cherchant à passer inaperçue au milieu de la foule qui allait et venait sur les larges trottoirs.
Elle vit la tour Saint-Jacques et plus loin un immense édifice neuf, encore entouré de quelques palissades, dans lequel elle reconnut l'Hôtelde-Yille dont la physionomie avait été si répandue par la photographie et par l'image au moment de son incendie sous la commune et de sa reconstruction.
Enfin elle arriva dans la rue^des Francs-Bourgeois, et presque en face de l'Ecole des Chartes qui est à l'angle de la rue des Archives, elle vit les vastes bâtiments à la façade noirâtre, aux fenêtres garnies de barreaux et de grillages, où se trouve le Mont-de-Piété.
Geneviève s'avança et entra.
Elle cherchait à s'orienter sans rien demander à personne, au moyen des inscriptions peintes sur les murs, indiquant la situation des divers services. — Mais le portier qui était sous la voûte, remarqua son air embarrassé et lui dit :
— C'est-il pour un engagement?
La marquise fut aussitôt couverte de confusion et c'est toute troublée qu'elle répondit :
— Oui, monsieur.
— C'est là, dans la première cour, à droite, vous monterez un étage.
Puis, il se ravisa aussitôt, au moment où Geneviève, l'ayant remercié, s'éloignait; il avait été subitement intéressé par la distinction de sa personne qui l'avait frappé, et croyant avoir affaire à une de ces dames du grand monde qu'un revers de fortune amène quelquefois dans la maison, il lui dit :
— Si vous ne voulez pas être avec tout le monde, vous pouvez aller dans le bureau particulier où vous serez seule.
La marquise accepta avec empressement.
— C'est par ici, ajouta le portier en indiquant un escalier, sous la voûte, à côté de sa loge. Venez avec moi je vais vous montrer.
Il précéda Geneviève qui marchait osant à peine lever les yeux, rouge de honte, impressionnée par les circonstances qu'elle traversait pour la première fois de sa vie.
Elle arriva en haut de l'escalier haletante, plus par l'émotion que par la fatigue insignifiante de cette simple montée d'un étage.
On la fit entrer dans un petit cabinet formé par une cloison aux vitres dépolies qui coupait une pièce, dans laquelle se trouvaient pour tout mobilier deux chaises cannées et une table couverte d'un tapis de reps vert.
— Attendez un moment, lui dit son guide, on va venir.
Et tandis qu'elle s'asseyait timidement, essayant de se remettre, il referma la porte et la laissa seule.
La marquise demeura ainsi moins d'une minute qui lui parut mortellement longue, angoissante.
• — Comment vais-je dire? se demandait-elle.
La porte se rouvrit et un employé parut. Elle se leva.
— Vous venez pour un engagement? demanda l'employé.
^ — Oui... monsieur, répondit la malheureuse, sentant qu'elle balbutiait sous les violentes palpitations qui l'essoufllaient. Elle sortit son paquet de bijoux qu'elle développa.
L'employé les regarda à peine, les trouva sans doute superbes en un simple coup d'oeil et les prit.
— Attendez un instant, dit- il. On va faire « l'estime ». Il ressortit.
La marquise était encore seule dans cette pièce aux murs jaunis par la peinture, de plus en plus troublée, appréhendant toutes sortes de choses.
Elle attendit ainsi près d'un quart d'heure, le temps nécessaire au commissaire-priseur pour évaluer les joyaux.
Enfin l'employé revint.
— On fera cinquante-deux mille francs, dit-il.
Ce fut une joie projetée d'un seul coup sur Fâme angoissée de la pauvre femme et elle allait répondre qu'elle ne désirait que trente mille francs, lorsque l'employé lui demanda :
— Vous avez des papiers?
Des papiers!... Cette simple demande augmenta à un tel point le trouble de la marquise qu'elle ne put comprendre ce qu'on voulait dire.
— Une pièce quelconque, expliqua l'employé, comme un bail, un effet de commerce avec votre signature, afin d'établir votre identité.
Elle demeurait anéantie, ne sachant que répondre. Ainsi donc, ce n'était pas assez de la honte anonyme ; il fallait se faire connaître.
Ce fut d'une voix à peine intelligible qu'elle répondit :
— Je n'ai rien apporté.
— Il faut aller les chercher.
Mais alors Geneviève pensa que puisqu'il fallait qu'elle avouât son nom, il était préférable de s'adresser à un usurier quelconque qui se contenterait de son affirmation et qui ne lui demanderait pas des pièces qu'il lui était maintenant impossible de se procurer dans le délai qu'elle s'était assigné pour revenir à Souvigny.
— Alors je préfère reprendre mes bijoux, dit-elle.
— C'est impossible, madame, répondit l'employé.
— Impossible!...
— Du moment que vous n'avez pas refusé le prêt, on ne peut vous les rendre que sur la production de vos pièces.
La marquise était atterrée.
L'employé du Mont-de-Piété traça quelques mots sur un bulletin qu'il prit dans un carnet et le lui remettant :
— Avec ceci, dit-il, on vous remettra vos bijoux ou la somme prêtée à votre choix, quand vous reviendrez avec vos pièces... Je le regrette madame, mais c'est le règlement.
Elle se trouva subitement en face de son mari. (P. 48.)
6* LIV. — HECTOR DE MOKTrERKEUX. — LEXFANT DU DIVORCE. — J. ROLFF ET C'S ÉDIT. 6» UV.