‹ L'enfant du divorceChapitre 32 sur 88 · LA REVELATION · texte numérisé non relu

LA REVELATION

E baron prit une chaise recouverte de cuir et vint se placer près du fauteuil de bureau où Gradignan s'était assis. Il avait l'air grave.

— Mon cher ami, lui dit-il, je viens vous demander un service. Le négociant crut à un emprunt. Gela lui était déjà arrivé.

Il était déjà prêt à y consentir, voulant se concilier les bonnes grâces de Loriol, dont il comptait se servir.

— Un service?... fit-il.

— Le service d'être mon témoin.

— Vous vous mariez?

— Non... Je me bats.

— Ah! diable!

— Je me battrai demain.

— Avec qui?

— Avec le marquis de Fleurance.

— Lui!... Le marquis!... s'écria Gradignan. — Mais il était votre ami*^

— Naturellement, répondit Loriol. — Quand on se bat, ce n'est pas avec un étranger; c'est toujours avec un ami.

— Que s'est-il donc passé?

— J'ai été insulté... hier soir... M. de Fleurance m'a mis à la porto de chez lui... Je n'y comprends rien!...

— C'est inconcevable!

— Je vais vous raconter ça... Vous allez voir!... Il a tenu sur moi des propos... il s'est servi d'expressions que l'on n'emploierait pas envers un laquais que l'on chasse!... c'est inouï!... Il faut que je lui envoie mes témoins ! . . . Il faut que je le tue ! ... Il faut que je le tue ! . . .

Le baron paraissait hors de lui.

Mais plutôt que d'écouter le récit que fit Loriol à Achille Gradignan, il y a intérêt à assister à la scène qui avait motivé sa visite matinale et qui était cause de sa grande fureur contre le mari de Geneviève.

Le baron Loriol était étrangement surpris, profondément intrigué par ce qui se passait.

Il n'y comprenait rien.

Il sentait un mystère qui l'énervait.

Il enrageait de savoir que Marion, qu'il avait si ardemment convoitée, était aujourd'hui la maîtresse du marquis de Fleurance.

Denis, qu'il avait revu, le lui avait dit explicitement.

Il lui en avait fourni les preuves.

Le valet de chambre d'Hubert de Glamondans, pour être plus exactement renseigné sur ce qui se passait, avait poussé le baron à aller voir le beau-frère de son maître, visite qui n'aurait rien de singulier.

Il saurait ainsi ce que la marquise était devenue.

Il apprendrait peut-être, en causant avec le marquis, ce qui se passait de mystérieux et de si extraordinaire, les causes incompréhensibles de ce subit et profond changement dans l'existence de M. de Fleurance qui avait ramené sa fille des Migettes et qui l'avait placée en pension à Auteuil.

Ce que Denis lui avait dit le remplissait d'inquiétude.

Il songeait à Marion, qu'il convoitait par-dessus tout.

Loriol n'hésita pas.

Sans savoir ce qu'il dirait au marquis de Fleurance, il se rendit chez lui.

Les rapports qui existaient entre eux justifiaient amplement cette visite.

En entendant le nom du baron que son valet de chambre annonça, Guy sentit subitement son sang bouillonner en ses veines.

Il avait dit : « Celui-là, je le tuerai! »

Toute sa haine revenait.

Lui!... Que venait-il faire?

Lui^ que le marquis, perfidement incité par Marion, trompé par la lettre qu'il avait trouvée dans le secrétaire de Geneviève et' par les apparences menteuses dont il était le jouet, croyait l'amant de sa femme, il avait l'audace de se présenter chez lui!

Que lui voulait-il?

Guy de Fleurance avait résolu de se battre avec le baron Loriol, mais plus que tout il voulait éviter le scandale.

Il fallait que ce duel eût un prétexte plausible, qu'il serait facile de faire naître, à la première occasion, à la première rencontre.

Il comptait sur le hasard pour cela.

Et voilà que Loriol venait à lui!

Le marquis était contrarié.

D'une voix qui découvrait tout son ressentiment, il cria :

— Je ne veux pas recevoir M. Loriot!

Du salon où Bénévent l'avait déjà fait entrer, le baron entendit.

Son amour-propre se révolta.

Bénévent revint.

Il allait répéter, en les atténuant, les paroles de son maître.

Loriol l'arrêta.

— J'ai entendu, dit-il.

Et tout bas :

— Que se passe-t-il donc?... demanda-t-il. — Pourquoi M. de Fleurance ne veut-il pas me recevoir?

Mais avant que le valet de chambre eût eu le temps de répondre, la portière se souleva et le marquis parut,

— Vous questionnez mes gens!... s'écria-t-il se contenant avec peine. — Quel rôle jouez-vous donc?...

Ahuri, le baron, ne pouvant comprendre la cause de cette conduite, allait protester.

L'amant de Marion ne lui en laissa pas le temps.

— Si j'ai dit que je ne voulais pas vous recevoir, cria-t-il, c'est que cela ne me convient pas !

Son ton et son attitude hautaine avaient une suprême impertinence.

— Je vous prie de vous retirer!... ajouta-t-il.

— Monsieur!... essaya Loriol.

— Sortez!

Et du doigt, frémissant, le marquis montrait la porte.

— C'est une insulte!... dit le baron blême.

— C'est ce qu'il vous plaira!

Et Guy répéta :

— Sortez donc ou je vous fais chasser d'ici!

Loriol était partagé entre la fureur et la stupéfaction. Il partit.

A quoi attribuer ce changement de conduite du marquis de Fleurance à son égard?

Pourquoi cette insulte inattendue?

Il se dit :

— Denis a raison... Il se passe des choses incompréhensibles!

Mais la situation qui lui était faite ne permettait pas au baron Loriol de longues conjectures.

Avant tout, il fallait songer à venger l'outrage qui venait de lui être fait.

Un duel était inévitable.

Patrice Loriol était d'autant plus chatouilleux en matière de point d'honneur, il tenait avec d'autant plus de force à jouer son rôle de gentilhomme qu'il savait bien n'y avoir aucun droit.

Il tenait à se conduire comme les gens du monde dans lequel il s'était introduit à la faveur de ce titre dont personne n'avait jamais constaté rauthenticité. <

Il fallait constituer immédiatement des témoins.

Le baron se rendit à son cercle.

Il n'y trouva aucun de ses amis.

Au Lion d'or, il parvint enfin à en rencontrer deux.

Il leur exposa son affaire.

L'un et 1 autre se récusèrent poliment.

Alors il pensa à M. Gradignan, et le lendemain, à la première heure il se transporta à Saint-Maurice.

L'intention de Loriol ne consistait pas uniquement à solliciter le concours du négociant en vins; il voulait surtout que Marion sût qu'il allait se battre avec son amant.

Il lui semblait que ce rôle le grandirait à ses yeux. •

Il comptait bien être vainqueur, du reste, dans ce duel.

Achille Gradignan avait écouté le baron avec autant de surprise que d'attention.

Quand il eut fini, il déclina l'offre qui lui était faite.

Il ne pouvait consentir à servir de témoin à l'adversaire d'un de ses clients.

Tous les efforts du baron ne purent l'en faire démordre.

Mais le mari de Marion tenait à profiter des circonstances qui se présentaient.

L'occasion était belle pour causer.

Gradignan ne soupçonnait pas Loriol.

Il le voyait galant auprès de sa femme, mais il savait trop bien que Marion ne pouvait pas le sentir.

Sa galanterie ne tirait pas à conséquence.

C'était son genre, sa manière, ses façons d'homme du monde qui voulaient ça.

Mais ça n'allait pas plus loin.

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Loriol avait peut-être appris quelque chose.

Il ne savait comment venir au sujet qui l'intéressait.

Il dit, répondant aux dernières paroles du baron :

— Vous étiez si bien avec M. le marquis de Flcurance!... Vous êtes même allé, d'après ce que vous m'avez dit, le voir à son château, à Souvigny .

— Oui, c'est vrai, répondit Loriol.

Il ajouta :

— Aussi je ne comprends pas... Il se passe des choses incompréhensibles...

Il céda sans réflexion à la haine qui s'était emparée de lui, sous l'aff'ront qui lai avait été infligé.

Cette haine rageuse l'emballait.

Il dit, se reprenant :

— Ou plutôt je comprends trop bien ce qui se passe!... Tenez, voulez-vous que je vous dise?... Eh bien! le marquis m'en veut parce que je suis l'ami d'un homme dont la femme est sa maîtresse!

Il a compris que j'ai vu clair et je le gône.

Gradignan, tout à ses préoccupations, disposé à tout rapporter à sa femme, eut une inspiration.

Loriol ajouta :

— Je ne suis pas le seul à savoir... La marquise de Fleurance doit être édiflée aussi... Elle est venue à Paris, probablement parce qu'elle a su ce qui se passait... Le marquis l'a fait repartir... puis il est retourné aux Migettes, chercher sa fille... Il a pris le train le samedi soir et il est revenu lundi... Depuis, on n'a plus vu la marquise... Elle n'est pas à son château!... Cet homme, voyez-vous, est un misérable, car M""* la marquise de Fleurance est la plus digne des femmes!...

Le Bordelais se rappelait en ce moment tout ce que Rose lui avait dit.

Marion avait pris le même train, le samedi, que le marquis de Fleurance, à la gare d'Orléans.

Il ne l'avait vue que le lendemain matin à la gare de Tours, quand elle venait censément à sa rencontre.

Son esprit inquiet rapprochait son départ de celui du marquis de Fleurance.

Il se rappelait aussi la dépêche qu'il avait reçue à Léognan, cette dépêche mystérieuse, signée Un ami, qui lui disait de revenir à Paris dans son intérêt.

Imbécile! — il le comprenait aujourd'hui, — il avait télégraphié son retour à Marion.

Loriol venait de dire qu'il était l'ami d'un homme dont la femme était la maîtresse du marquis.

N'était-ce pas de lui qu'il voulait parler? Alors, il questionna, plein de soupçons :

— Il est parti le samedi soir, à huit heures!... fit-il. — Ma femme aussi a pris le train ce soir-là... Elle venait à ma rencontre!...

A la voix d'Achille Gradignan, le baron eut peur.

Il regrettait déjà ce qu'il avait dit.

Il était trop tard pour reculer.

Mais le Bordelais changea tout à coup de ton.

— Ah! dit-il, vous connaissez la maîtresse du marquis de Fleurance?... Une femme mariée!... Est-ce que je la connais?

Loriol hésita :

— Je... essaya-t-il.

Puis, il se reprit vivement.

— Non, ne me questionnez pas... Je ne peux pas vous dire... Et d'un air chevaleresque :

— Il s'agit de la réputation d'une femme ! Gradignan ricana.

L'hésitation du baron, son embarras, son refus de s'expliquer avaient équivalu à une révélation pour son esprit prévenu.

— Yous pouvez me dire, fit-il d'une voix sifflante. Je sais tout!... Loriol le crut.

Il recula sur son siège, épouvanté.

— Quoi!... Yous savez...

— Oui, je sais... Tenez!... dit le Bordelais. Il lui tendit la lettre anonyme.

— Il y a toujours des amis, assez lâches pour ne pas se faire connaître, qui vous préviennent sans risques.

Yous voyez bien que vous pouvez parler ! . . .

La maîtresse du marquis de Fleurance, c'est ma femme ! cria Gradignan en se levant.

— Mon cher ami!... fit le baron qui se leva aussi pour le retenir.

— Depuis hier soir, je sais tout!... Yous allez voir comment j'arrange les choses, moi!...

Yenez!...

Il l'entraînait.

— Non, je ne veux pas, protesta Loriol. — Laissez-moi, je vous en prie!... Ma présence ferait croire que je suis l'auteur de cette lettre...

Gradignan s'arrêta

Oui, à ]a rue!... cria-t-il. (P. 299.)

„ — Qui a bu, boira! » — fit-il en montrant la lettre. — La misérable était la maîtresse du marquis de Fleurance avant de me connaître!... Elle l'est encore aujourd'hui!...

Soit, partez!...

Yous voyez bien que je ne puis vous servir de témoin contre cet homme.

38« Liv. — l'enfant du nivoiîCE. 38» uv.

Et il ajouta, avec un rire forcé :

• — C'est un client, n'est-ce pis?

— Qu'allez-vous faire?... demanda Loriol que le sort de Marion inquiétait.

• — Rassurez- vous!... répondit le négociant. — Je veux sortir du ridicule où je suis, voilà tout.

— Du calme, mon cher ami !

— Oh ! je suis parfaitement calme... Vous le voyez!... Puis il ajouta :

— Vous vous battez donc pour moi!...

Loriol prit mélodramatiquement la main de son ami.

— Visez bien ! dit Gradignan.

— Soyez tranquille !...

— Bonne chance!... au revoir!...

Marion arrivait.

Par la fenêtre du salon qu'elle traversait, elle vit le baron qui sortait, passant par le jardin.

Sa présence l'étonna.

Au moment où elle allait ouvrir la porte du cabinet de son mari, le Bordelais parut, l'ouvrant lui-même, se trouvant ainsi face à face avec elle.

— Ah! te voilà!... fit-il.

Sa voix stupéfia la maîtresse du marquis.

— Misérable!... Tu es la dernière des dernières!...

Il la saisit par le poignet, l'entraînant dans le salon pour que l'on n entendît rien dans le bureau.

Puis, avec sa volubilité méridionale que décuplait sa colère, il débita sans lui laisser le temps de placer un mot :

— Tu t'es assez moquée de moi, n'est-ce pas?... de moi, bonne bête, qui ai eu confiance en toi!... tu es la maîtresse du marquis de Fleurance!... il était ton amant avant ton mariage!... Je sais tout aujourd'hui... Pendant que j'étais à Bordeaux, tu es allée le trouver!... Tu es partie en voyage avec lui pour venir censément à ma rencontre, quand je revenais!... Vendredi, pendant que j'étais au Mans, tu lui as télégraphié et tues ailée le rejoindre!... Tu as passé la nuit avec lui!...

Hein! t'es-tu assez jouée de moi!... Mais c'est fini!...

Oh î ne crains rien ; je ne suis pas de ceux qui tuent ! ... Je n'aime pas le drame!... Je n'aime pas les procès non plus!... Je me fiche du divorce, moi!... Je n'en ai pas besoin!... Je me moque de tout!... Je suis dans

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mon droit!... Je te flanque à la porte, à la rue!... Va trouver ton amant!... pas besoin de la justice pour me faire mon droit!...

Gradignan tenait toujours la misérable par le poignet. Il ne l'avait pas lâchée en parlant, la serrant de toute sa force.

Il l'entraîna vers la porte qui ouvrait sur le vestibule.

— Oui, à la rue!... cria-t-il, — L'affaire est réglée comme ça!.. Je suis expéditif, moi!... Je n'ai pas de temps à perdre avec les tribunaux ni d'argent à donner aux avoués!... ficho-moi le camp!... Si tu as des droits, tu les feras valoir!...

Il ouvrit la porte qui donnait sur la route.

Brutalement, il poussa Marion dehors, ne se souciant pas de son costume, un simple peignoir du matin.

— Fiche-moi le camp!... répéta-t-il. — ïa place n"est plus ici!... Je t'ai prise sans le sou, je t'ai reconnu une dot de vingt mille francs, je le la laisse!... je ne veux pas plaider!... Tes affaires, je les mettrai à la consigne de la gare ; tu viendras les y prendre!... Je ne veux rien à toi !... iiche-moi le camp!... Ya te faire pendre!...

Alors, Marion, sentant qu'il n'y avait rien à faire, voulut être impertinente.

Délivrée de l'étreinte qui l'avait tenue jusque-là, elle se releva.

— Imbécile!... cria-t-elle.

Et elle ajouta :

— Je serai marquise de Fleurancc ! . . .

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