AVANT LE DUEL
RADiGNAN donna immédiatement des ordres.
Il voulait en finir au plus vite, bâcler l'affaire comme l'on fait ^:^i^^ avec un client que l'on sait perdu et dont on n'espère plus avoir la fourniture.
Il ne fallait pas que cela traînât plus que de raison.
Et puis, il était emballé maintenant, et il voulait profiter de son emballement, car il se connaissait, et il avait peur de se laisser reprendre s'il n'agissait pas sous le coup de la colère ; si, sous son impulsion, il ne faisait pas des choses irréparables.
Il fallait que tout fût réglé à l'instant afin qu'il n'eût plus à y revenir, afin qu'il ne se trouvât pas exposé à revoir Marion, si elle revenait pour chercher ce qui lui appartenait.
Il lui avait dit qu'il lui enverrait toutes ses affaires à la consigne de la gare, et c'est ce qui allait être fait tout de suite.
Il appela Rose.
— Voilà!... fit-il quand la petite Gasconne fut là. C'est réglé!... Ah! ça n'a pas traîné, va !... Je l'ai fichue à la porte...
— Mon Dieu !... C'est vrai?...
— Qu'elle aille se faire pendre où elle voudra!... dit le Bordelais qui voulait maintenir son état d'excitation. — Je lui ai tout dit... Je sais tout... Tu vois que ça n'a pas duré longtemps à découvrir?
— En effet... comment avez-vous su...
— Je te raconterai ça un autre jour, répondit Gradignan. Pour le moment, allons au plus pressé, car je ne veux pas qu'elle ait l'occasion de revenir ici... Je ne sais pas ce que je ferais si je la revoyais !... J'ai eu de l empire sur moi, va, tout à l'heure!... Mais si elle reparaissait devant
: moi, sapredious ! je pourrais faire un malheur !.. ..
— Oh ! Dieu garde !
— Voilà ce que tu vas faire : tu prendras la grande malle de voyage de cette...
— La chapclièrc de madame?
— Oui, c'est ça. — Tu y mottras ses robes, ses affaires, son linge, ses bijoux, tout, tout, tout, entends-tu? absolument tout !
— Oui, monsieur.
— N'oublie rien!... Sandis! n'oublie rien de rien, jusqu'aux chiffons, aux gants, aux chaussures, à n'importe quoi qui lui appartient... Je ne veux rien avoir de cette coquine !
— Ça ne tiendra jamais dans la chapelière, observa la petite Gasconne.
— Eh bien ! tu prendras des caisses à bouteilles. Baptiste t'en donnera. Tu en prendras deux, trois, tant qu'il en faudra.
— Bien.
— Attends, Baptiste va t'aider, dit le Bordelais ; ça ira plus vite.
Il ouvrit la porte de son cabinet, le traversa, fit glisser un petit carreau de verre dépoli qui fermait une ouverture pratiquée dans la cloison et, communiquant ainsi avec le bureau de ses employés :
— Appelez-moi Baptiste, commanda-t-il.
Baptiste arriva, avec son grand tablier noir à bavette par-dessus sa blouse aux manches retroussées montrant ses bras velus.
— Patron?... fit-il la casquette basse.
— Tu vas prendre des caisses de bordelaises... lui dit Gradignan. Apporte-les à la maison. Rose te dira combien il en faut. — Tu l'aideras à emballer les affaires qu'elle préparera et puis tu me porteras tout ça à la gare, avec une malle qu'on va préparer aussi.
— A la gare?... dit Baptiste.
— Oui, à la consigne.
— Il faudra faire les feuilles ?
— Non, il n'y a besoin de rien. — A la consigne, au nom de madame... Bernay... Oui, c'est ça. M""* Bernay.
■ — Très bien.
— Tu as bien compris ?
— Parfaitement.
— Et que ce soit vite fait.
Baptiste disparut avec Rose.
Alors, le Bordelais se mit à arpenter à grands pas son cabinet, maintenant son énervement au même diapason, jusqu'à ce que tout fût terminé.
Il rabroua un employé qui venait lui demander un renseignement.
— Fichez-moi la paix!... Je n'ai pas le temps de m'occuper de ça !... Saprcdious ! vous croyez donc que je m'amuse !
Puis, impatient, il monta dans les chambres où Baptiste et Piose emballaient les efïets de Marion.
Il avait besoin de voir, de surveiller, de stimuler.
— N'oubliez rien !... Tenez, ça, ce pot de poudre de riz, et celui de cold-cream... Ce n'est pas à moi tout ça !
Il faisait passer lui-même les pots et les flacons qu'il jetait sur le linge entassé.
— Allons, dépêchons, que je n'entende plus parler de tout ça!... J'ai mes affaires, je n'ai pas de temps à perdre !
Gradignan songea alors à l'argent.
Il ne voulait pas être ennuyé de nouveau avec cette affaire.
En se mariant, il avait reconnu une dot à Marion qui ne possédait pas un sou ; il tenait à la lui compter.
Il était bien au-dessus de ça.
Alors, il redescendit dans son cabinet, prit dans son coffre-fort son carnet de chèques sur la Banque de France où il avait son compte de dépôt, et il libella une souche et un talon sur lesquels il inscrivit la somme qui représentait la dot de la fille du chef de bureau.
Il était fier de lui.
— J'espère que je me conduis en grand seigneur, sandis !... se dit-il avec joie et avec orgueil.
Et il ajouta pour que l'on ne l'ignorât et aussi par prudente constatation :
« Montant de la dot de M"* Marion Bernay, épouse Gradignan. »
Il remonta et prenant un écrin parmi ceux de Marion que l'on avait placés dans un sac de toilette, il y mit le chèque.
Puis, à Baptiste :
— Tu attendras à la gare, jusqu'à ce que madame soit venue, dit-il. — Elle ne tardera pas, j'en ai l'idée. — Tu lui remettras ceci en mains propres et tu lui feras constater qu'il y a un chèque.
L'emballage était achevé, les caisses clouées. L'employé demanda :
— Avec quoi vais-je transporter tout ça à la gare?
— Prends ce que tu voudras, répondit Gradignan, le camion, un baquet, n'importe quoi.
Le chargement ne fut pas long.
Un charretier vint aider Baptiste à le faire.
Le Bordelais y assista, éprouvant une véritable satisfaction à voir partir tout ce qui avait appartenu à Marion.
Il y avait encore des photographies dans l'album et dans un cadre.
Gradignan les en arracha et les remit à Baptiste.
— Tiens, tu lui donneras encore ça !... Enfin, le baquet partit.
Le négociant poussa un immense soupir de satisfaction et ayant vu la longue charette disparaître au coin de la route, il rentra et vint dans sa chambre.
Alors, seul, devant le cadre dont le passc-partout était vide, une émotion le pénétra et le remua.
Il sentit son cœur se gonfler.
Des larmes inconscientes vinrent à ses yeux.
— Tonnerre!... murmura-t-il. — Ah! il n'y a pas à dire, je l'aimais !... Coquine, va !...
Mais Gradignan se reprit aussitôt.
Il put réagir énergiquement.
D'un brusque mouvement, il sécha ses yeux du revers de sa main.
— Suis-jo bête !... se dit-il. — Je ne veux plus y penser!... C'est fini !
Et ce devait être fini, en effet,
A la gare, Baptiste trouva Marion.
Elle attendait.
Elle connaissait son mari, et elle savait qu'il tiendrait sa parole et que ses affaires n'allaient pas tarder à venir.
Elle voulait éviter les formalités de la consigne et les explications à donner aux employés de la gare qui la connaissaient.
Elle désirait aussi avoir au plus tôt ses vêtements et son linge, afin de quitter le costume d'intérieur avec lequel elle avait été obligée do partir.
Marion avait pris également une résolution décisive.
Elle pensait que Gradignan aurait peut-être du remords, qu'il la rappellerait, car elle se savait aimée.
Qui sait même si, pour la revoir, pour l'obliger à revenir, il n'allait pas garder ce qui lui appartenait ?
C'était fini !
Elle était trop heureuse de la tournure que les choses avaient prise ^ pour y revenir.
Elle était libre et elle ne voulait pas renoncer à la liberté.
Elle se répétait :
— Je serai marquise de Fleurance !
304 L'KNFANT DU DIVORCE
Déjà, pendant que l'on emballait ses effets et ses bibelots, elle était allée à la poste et elle avait télégraphié à Guy :
« Tout est fini avec Gradignan.
« Ai besoin de te voir. '^
« Viens apj^ès-midi à Vhôtel^ rue de Rivoli, où nous étions.
« Marion. »
Ce fut une joie véritable qui s'empara d'elle, la joie de la délivrance définitive, lorsqu'elle vit arriver Baptiste avec la malle et les caisses chargées sur le baquet.
Elle alla au-devant de lui, ne le laissant pas arriver jusqu'à la gare,
Baptiste remit le sac de toilette et montra le chèque, comme son patron le lui avait recommandé.
Marion sourit.
Elle n'avait aucuns remords, aucuns regrets.
Elle ne songeait même pas que la révélation de son indignité et la découverte de sa faute pouvaient avoir brisé le cœur de cet homme qui l'aimait si profondément et avec une telle confiance.
Et quand Baptiste lui demanda machinalement :
— Je n'ai rien à dire au patron ?
Elle répondit sottement :
— Dites-lui que je me moque de lui!... Dites-lui qu'il est un serin!...
En partant de chez Gradignan, le baron Loriol était moins préoccupe par ce qui allait se passer chez le Bordelais que par son affaire avec le marquis de Fleurancc.
Ce duel, il y tenait.
Une rencontre avec un homme de la situation du marquis flattait énormément son sot amour-propre.
Ça relevait.
Il se considérait comme l'égal du gentilhomme qui allait se trouver en face de lui l'épée ou le pistolet à la main.
Il pensait bien aussi à Marion, emporté par la passion qu'il avait conçue pour elle et hanté par le nouvel espoir qui venait de surgir, puisqu'il avait compris qu'elle allait être chassée par son mari.
Mais en cela, Loriol ne songeait qu'à lui.
L'adjudant, vidant le verre d'absinthe que son ami lui avait offert dans un café, lui demanda alors... (P. 308.)
Il se disait :
— Elle connaîtra ce duel et elle en saura les causes vc'ri Labiés !... Je veux qu'elle sache que je me bats par amour pour elle !... Je la verrai 1... Je le lui dirai !...
Il ne se préoccupait pas de Gradignan ni de ce que souffrail le malheureux qui le croyait son ami.
39» uv. — l'enfant du divorce. 30= lit.
Le baron pensait à se procurer des témoins.
Cela devenait urgent.
Le marquis de Fleurance, en ne voyant venir personne, après ce qu'il lui avait dit la veille, pourrait croire qu'il avait reculé, qu'il avait manqué de courage pour donner suite à l'affaire.
Où trouver les amis qui l'assisteraient?
Patrice Loriol savait bien qu'au cercle, où une afficbe récente pour une dette de jeu demeurant impayée l'avait mis en quelque sorte au ban, il ne trouverait personne qui voulût lui servir de second.
C'est un peu pour cela qu'il était venu trouver Gradignan.
Il fallait se retourner d'autre part.
Tout à coup, en un instant de réflexion, il trouva son affaire.
Breton, l'adjudant maître d'armes du 68° de ligne, où il avait fait l'année dernière ses vingt-huit jours comme réserviste.
Yoilà un témoin!
Un maître d'armes, ça le poserait.
Breton était justement à la caserne du Château-d'Eau.
Loriol avait été du dernier bien avec lui pendant ses quatre semaines de service.
Cet adjudant avait été flatté de le connaître et pas mécontent des parties fines, inconnues auparavant pour lui, dans lesquelles il l'avait conduit.
Il ferait bon effet avec sa tenue.
Aussitôt revenu à Paris, le baron alla le trouver.
Le maître d'armes du 68* était, dans toute la force du terme, ce que l'on appelle « une vieille culotte de peau ».
Dans six semaines il devait avoir sa retraite. — Ses pièces étaient déjà au ministère.
Le visage haut en couleur, le nez rubicond et bourgeonné, la moustache hirsute, la barbiche à l'impériale, les cheveux gris et ras, les yeux verts, petits, percés à la vrille sous d'énormes sourcils en broussailles, tel était l'adjudant Breton.
Il fut heureux de revoir Loriol.
Quand il sut de quoi il s'agissait, il accepta carrément.
Une simple démarche auprès du colonel pour obtenir son autorisation et il était prêt.
On pouvait compter sur lui.
Il avait même un autre témoin sous la main, son beau-frère, Géromet, huissier à la préfecture de la Seine.
Loriol accepta.
Mais quand l'adjudant sut que le baron, qui avait le choix des armes en sa qualité d'offensd, préferait le pistolet à l'épée, il fit une atlVeuse grimace.
— Le pistolet!... allons donc !... Ce n'est pas une arme ça !... parlezmoi de l'épée, du fleuret, du sabre !... On sent le fer de son adversaire !... On le tient!... et une, deux! là, ça y est!... Le pistolet, c'est l'arme de ceux qui n'en connaissent aucune !... Et puis quoi, jamais de résultat !... Le recul fait dévier, et les balles vont se perdre à tous les diables!... jamais personne le touché !... Pas besoin d'être courageux pour se battre au pistolet !...
Le baron avait assurément d'autres raisons que celles qu'il fit valoir pour soutenir l'arme qu'il avait choisie.
En réalité, il avait peur.
Il tenait à sa peau.
Il savait que le marquis de Fleurance, l'un des meilleurs élevés de Ruzé, était de première force.
Il ne tenait pas à risquer sa vie.
Il fit valoir quelques raisons assez spécieuses, alléguant sa haine pour son advcisaire.
Il voulait un duel à mort.
— A l'épée, mon cher, à la première piqûre, le médecin du marquis nous arrêtera; il dira que son client est dans un état d'infériorité manifeste et les témoins déclareront l'honneur satisfait !
Ce n'est pas ça que je veux !... Je veux qu'il ait ma vie ou que j'aie I4 sienne !... Au pistolet, je suis sûr de mon afl"aire !...
— Et si vous vous manquez tous deux!... objecta l'adjudant. — Deux balles, quatre balles môme échangées sans résultat, c'est la formule de presque tous les duels au pistolet.
— J'aime mieux ça qu'une égratignure.
— Eh bien ! soit ; mais au moins mettons dans les conditions que, si la rencontre au pistolet, après un échange de deux balles, ne donne aucun résultat, le duel se poursuivra à l'épée de combat jusqu'à blessure sérieuse mettant l'un des deux adversaires dans l'impossibilité de continuer la lutte.
Loriol hésitait. 11 n'y tenait pas.
— Voyons, fit Breton, vous ne pouvez pas faire difioremment.
— Allez-y!... fit enfin le petit baron, si ça vous fait plaisir.
— Rapportez-vous-en à moi, rien ne clochera.
Où demeure votre adversaire ?
— Le marquis de Fleurance?... Boulevard Malesherbes, 17.
— Bon. — Avant deux heures de l'après-midi, je serai chez lui avec mon beau-frère.
L'adjudant, vidant le verre d'absinthe que son ami lui avait offert dans un café, lui demanda alors :
— Où vous trouverai-je après avoir vu votre adversaire?
— Chez moi, parbleu ! répondit Loriol.
— Vous êtes toujours rue Yivienne ?
— Toujours.
Le baron habitait là, presque au coin du boulevard, un petit logement de deux pièces, à l'entresol, sur la cour.
Il n'avait pas de domestique.
C'était la concierge qui faisait sa chambre, donnait son linge au blanchisseur, le raccommodait et cirait ses chaussures.
Le terme, quoique peu élevé, n'était jamais payé à l'échéance; mais malgré le retard, Loriol y arrivait tout de même.
Il prenait ses repas au cercle, et, depuis qu'il n'y allait plus, dans un restaurant du Palais-Royal.
Il était onze heures et demie; l'appétit, aiguisé par la course matinale que Patrice Loriol avait faite, sonnait l'heure du déjeuner.
Le baron accompagna l'adjudant qui allait prévenir son beau-frère, jusqu'à la rue de Rivoli.
Là, il le quitta, lui ayant rappelé son rendez-vous.
A peine Loriol avait-il deux ou trois cents pas dans la direction du Palais-Royal que, d'une voiture qui venait de s'arrêter contre la bordure du trottoir, il vit sortir Marion.
L'impériale du fiacre à galerie était chargée de bagages.
M°" Gradignan était vêtue d'un manteau de tussor qui recouvrait le costume d'intérieur qu'elle n'avait pu quitter.
Avant de partir de Charenton, elle avait pris ce vêtement, un chapeau et une voilette dans la grande malle que Baptiste venait de lui apporter, et elle avait dissimulé ainsi sa toilette qui aurait pu paraître étrange.
Loriol tressaillit en la reconnaissant.
Il s'approcha.
— ]\Iadamc...
— Ah' c'est vous!., fit Marion.
Elle réfléchit aussitôt et ne voulut pas faire savoir qu'elle l'avait aperçu chez son mari.
Elle voulait le faire causer.
— Que se passe-t-il donc?... dit Loriol avec une surprise qui aurait pu passer pour sincère... que vous est-il donc arrivé?... Ces bagages... ce costume...
— Quoi! vous ne savez pas?
— Non.
— Venez, je vais vous le dire.
— Vous permettez?
Il la suivit dans l'hôtel, se tenant sur le palier pendant que Marion, se faisant reconnaître au bureau, demandait une chambre.
Puis, quand on l'y conduisit, il monta derrière elle.
La porte fermée, Marion défit son manteau et le jeta sur le lit, avec son chapeau et sa voilette.
— Ah! vous ne savez pas?... fit-elle railleuse.
— Non!... parole!...
— Eh bien! j'ai quitté mon mari!,,, voilai
— Quitté!
— Oui.
— Pour toujours?
— Ça vous étonne ?
— Vous le pensez bien!,.. Ainsi c'est vrai?
— Vous le voyez, répondit Marion en montrant sa toilette. Je suis partie telle que j'étais, en robe de chambre.
— Mais que s'est-il passé?
— M. Gradignan a reçu une lettre anonyme. Marion tenait à éclaircir ce point.
Elle avait pensé à Loriol qui était déjà, elle n'en doutait pas, l'auteur de la dépêche envoyée à Bordeaux.
Aussi, fut-elle étonnée quand elle l'entendit répondre :
— Oui, je sais que votre mari a reçu une lâche dénonciation. Il m'a montré cette lettre ce matin.
— Vous l'avez donc vu?
— Je suis allé chez lui... J'y étais à huit heures.
— Croyez-vous que c'est canaille, que c'est lâche de la part de celui qui a fait ça !
— C'est indigne!... Vous ne soupçonnez personne?
— Oh ! je m'en moque un peu, répondit Marion. — J'aime mieux ça !
maintenant au moins la situation est franche. Il sait tout, tant pis pour lui!... Moi, je suis libre; c'est tout ce que je veux. ■ — Alors qu'allez-vous faire?
— Ce que je voudrai.
— Vous savez, dit Loriol, si je peux vous être utile...
— ]\Ierci.
Puis Marion demanda :
— Que venicz-vous donc faire chez lui?
— Ah !... j'aurais préféré ne rien vous dire, répondit Loriol avec un embarras bien joué.
Et comme s'il avait peine à l'avouer :
— Je me bats à cause de vous, ajouta-t-il.
— A cause de moi?
— Oui!... à cause de vous!...
— Vous m'intriguez.
— Ah ! vous ne savez pas ce qui se passe en moi! dit alors Loriol avec un effet déclamatoire. — Je ne voulais rien vous dire parce que vous étiez la femme d'un ami, d'un homme pour qui j'avais une sincère estime... d'un homme qui m'avait rendu service quelquefois, vous le savez?., i Mais vous avez bien compris quels sentiments vous m'avez inspirés, malgré la violence que je me suis imposée bien des fois pour ne pas me trahir!... c'était plus fort que moi!... L'amour m'emportait!... J'ai même commis la faute de vous le dire!...
Marion souriait.
— Alors vous vous battez? fit-elle pour revenir à une question qui l'intriguait. — Avec qui?
— Vous le demandez!... s'écria le baron. Je me bats avec celui que je déteste parce qu'il vous aime !... avec M. de Flcurance!
La maîtresse du marquis n'avait plus rien à cacher.
— Avec M. de Fleurance!... fit-elle.
— Oui, avec lui!
— Et d'où vient ce duel?
— Il vient de ce qu'il vous aime... de ce qu'il a été moins délicat que moi, lui qui vous a détournée de vos devoirs!...
— Oh!... vous voilà moraliste!...
— Non, je ne le suis pas...
— Ce n'est pourtant pas votre faute si vous ne l'avez pas fait à sa sa place!... alors vous voyez que le souci des devoirs, les scrupules, la conscience ne vous arrêtaient guère.
«- Oui... Je ne dis pas... Quand on aime, tout n'est-il pas excusable?
— Eh Lien?
— Eh bien! demain j'aurai tué M, de Fleurance ou je me serai fait tuer pour vous !... déclama Loriol avec emphase.
— Ah! j'espère bien que vous ne me ferez pas cet honneur, ricana Marion.
— Je ne le ferai pas?... vous verrez!...
— Oui, je voudrais voir ça!
• — Ah! je vois bien que vous ne m'avez jamais compris !
— Pour ça, je l'avoue.
— Vous n'avez pas senti combien je vous aime!... quelle passion longtemps contenue s'est emparée de moi!...
— Mon cher, inutile, interrompit Marion. Je vous en prie, si c'est cela que vous avez à me dire...
— Vous ne voulez pas m'entendre?... riposta Loriol, Vous ne me croyez pas?... Et si je me fais tuer pour vous?...
— Allons donc!
— Ce sera pour vous que je mourrai, je vous le jure!
— Vous aurez tort!
— Oui, car l'on a toujours tort d'être vaincu, reprit Loriol avec feii. — Les femmes, comme Napoléon qui n'aimait que les généraux vainqueurs, n'aiment que les amants heureux!... On peut se battre pour elles, mais il faut être victorieux !... Eh bien, si c'est l'amour qui donne la victoire, je l'aurai!... oui, je l'aurai, vous verrez!
— Alors, bonne chance, mon cher baron, fit Marion toujours railleuse, bonne chance!
Et Patrice Loriol s'en alla dépité, encore plus furieux contre le marquis qu'il exécrait déjà de toutes ses forces.
— Il faut que je le tue!... se disait-il. — Alors elle sera à moi!