‹ L'enfant du divorceChapitre 37 sur 88 · DIVORCE · texte numérisé non relu

DIVORCE

(Loi du 29 juillet 1884). Prompte solution. Consultations de 4. h à 6 h.* et Corr. 'H.TP^OliYT'E, jurisconsulte spécial, 6 r. de Franche-Comté.

C'était loin de son quartier, là-bas, tout au fond du Marais, près du Temple.

Personne ne la connaîtrait.

Marion revêtit une toilette sombre et modeste, ainsi qu'il convient à une femme sérieuse, à une victime du mariage aspirant à l'émancipation.

Elle prit un fiacre devant le Louvre et se fit conduire à l'adresse indiquée par le journal.

Là, en dépit d'une plaque mêlée à sept ou huit autres qui flanquaient les deux côtés de la porte, elle s'adressa au concierge.

— M. Hippolyte? demanda-t-elle modestement.

On lui répondit :

— • C'est au cintième au-dessus de l'entresol.

Toute une ascension !

La maîtresse du marquis gravit lentement les six étages.

Si cet exercice l'essoufflait un peu, cela ne ferait pas mal. Le halètement de sa respiration serait peut-être mis au compte de l'émotion que doit éprouver une femme qui vient demander le divorce.

Enfin, après avoir passé devant les portes d'un fabricant de bronzes, d'un bijoutier et d'un retoucheur de clichés photographiques, elle vit une plaque de cuivre avec cette inscription :

Me J. HIPPOLYTE

Capax en Droit

Jurisconsulte

Elle appuya sur le bouton d'une sonnette électrique .

La porte s'ouvrit et un gamin de quinze ans, vêtu d'un veston trop

large à manches de lustrine et d'an pantalon trop court, la plume à l'oreille et les doigts maculds d'encre, la mine futée, le nez faubouriennement retroussé, apparut.

C'était le seul et unique clerc du jurisconsulte.

— M. Ilippolyte? demanda de nouveau Marion.

— Donnez-vous la peine d'entrer, madame, dit le saute-ruisseau. Alors, ayant refermé la porte derrière elle, il fit passer la visiteuse

dans une pièce qui tenait à la fois du bureau, du salon et de la salle à manger par la variété des meubles et des objets qui y étaient réunis.

Au plafond, une suspension à réflecteur, se balançait pendue à ses trois chaînes de cuivre, au-dessus d'une table à rallonges, couverte d'un tapis et chargée de livres et de journaux.

Contre les murs, un buffet de chêne, garni de livres et faisant fonction de bibliothèque, un cartonnier, quelques tableaux et dans des cadres sans verres les pancartes donnant la composition des divers tribunaux, le tableau des notaires, de la compagnie des huissiers, dos syndics de faillite et des agents de change.

Comme sièges, des fauteuils, un canapé-lit et des chaises cannées.

Enfin près d'une fenêtre, un petit bureau à casier oii écrivait le clerc de M* Ilippolyte, tandis qu'une cage pleine de serins surmontant une jardinière était placée dans l'embrasure de l'autre ouverture.

Les rideaux... 17 fr. 95 tout posés, selon le catalogue des grands magasins.

Le gamin offrit un siège à la nouvelle cliente.

Puis il lui dit :

— M' Ilippolyte va être à vous dans un instant.

En même temps, il frappa légèrement à la porte fermée donnant sur la pièce voisine, sans doute pour prévenir son patron qu'il avait une consultation.

Bien que ]\P Ilippolyte fût seul dans son cabinet, Marion eut quelques instants à attendre.

Il est bon de faire faire un peu antichambre ; cela paraît être nécessité par les clients en conférence avec le jurisconsulte.

Au bout d'une dizaine de minutes, Marion entendit un bruit de portes ouvertes, des pas dans un couloir, puis enfin une voix d'homme disant :

— Laissez-moi faire ! . . . J'enverrai la requête ce soir même, et demain nous aurons l'autorisation d'assigner... Je réponds du succès... Allons, au revoir !... Ne vous préoccupez de rien.

M* Ilippolyte parlait ainsi à un client imaginaire.

C'était purement et simplement de la mise en scène qu'il faisait là.

Quand il eut fini, il entra, l'air grave et souriant tout à la fois. Il dit :

— Madame, veuillez passer dans mon cabinet.

Marion se dirigea vers la porte que le jurisconsulte indiquait d'un geste, s'efFaçant devant elle, et elle entra.

C'était un petit homme, court, trapu, grassouillet que M. Hippolyte, le capax en droit du quartier du Marais.

Le crâne, presque entièrement chauve, brillant comme une bille d'ivoire, était encadré d'une frange de cheveux gris allant d'une temp.e à l'autre en contournant la nuque.

Le visage glabre, avec des yeux gris fort mobiles sous l'enfoncement des sourcils épais, était orné de favoris ras, à la mode du barreau, les lèvres et le menton rasés.

Le cou, trop court, s'enfonçait dans un faux col à pointes sanglé par une large cravate de soie noire.

Tout le costume était noir aussi, la redingote, le gilet et le pantalon.

Un lorgnon à monture d'écaillé se balançait sur le plaston, heurtant en des chocs perpétuels la giletière et la breloque.

Un fauteuil était placé auprès de la table-ministre à laquelle M' Hippolyte s'installa après l'avoir offert à sa visiteuse.

. Marion commença.

— J'ai vu votre annonce dans le journal, monsieur... Le capax en droit était fixé.

— Il s'agit, prononça-t-il en agitant faiblement ses lèvres épaisses, d'une instance en divorce?

— Oui, monsieur.

— Etes-vous déjà séparée de votre mari?

— Mon mari m'a quittée depuis un mois, répondit M"* Gradignan.

— Quittée!... il vous a abandonnée?

— Oui, monsieur, il a disparu... pour suivre une maîtresse sans doute.

— Oh! oh!... abandon du domicile conjugal!... C'est une des injures graves prévues par la nouvelle loi.

— Ah!... s'écria Marion. C'est une des...

— Oui, madame. Un cas de divorce péremptoire.

— Alors, demanda le jurisconsulte, c'est vous qui êtes demanderesse?

— C'est moi qui veux le divorce.

— Parfaitement... Vous en avez tous les droits... L'affaire esu excessivement claire... Avez- vous apporté votre acte de mariage?

— Non, monsieur.

— Il me le faut.

— Je vous l'apporterai... Il faudra que je me le procure; c'est mon mari qui avait tous les papiers.

— Vous êtes mariée à Paris?

— ■ Non, monsieur, en province. Mais j'écrirai à mes parents et j'aurai toutes les pièces qu'il faut.

— Sous quel régime êtes-vous mariée?

— Le régime dotal... Quant à ça... mon père avait bien pris ses précautions, et il avait fort bien fait, car sans cela, je ne sais pas trop ce qui resterait de ce que je possède.

Marion jouait fort bien son rôle.

Elle parlait avec une animation qui paraissait contenue, comme une femme qui est décidée à en fmir avec son rôle de victime d'un époux odieux.

— Est-ce à Paris que vous habitiez avec votre mari? interrogea encore M. Hippolyte.

— Oui, monsieur.

— Fort bien. C'est devant le tribunal de première instance de la Seine que nous introduirons l'instance, car c'est le domicile du mari qui fixe la compétence.

— Alors, vous pensez que je serai divorcée?... questionna Mario a avec une anxiété fort bien jouée.

— Gela ne fait aucun doute, madame, répondit le jurisconsulte. Nous avons déjà un grief sérieux résultant de l'abandon du domicile conjugal. Mais vous avez encore d'autres griefs, sans doute.

— Oh! oui, monsieur... mais s'il était possible de n'invoquer que celui-ci... ,

— • Vous avez des raisons pour cela?

— Oui... à cause de la famille de mon mari et de la mienne aussi.

— Mon Dieu, cela suffit en réalité pour obtenir le divorce de piano.

— Et si mon mari ne se présente pas...

— Cela ne fait rien.

— On le recherchera peut-être?

— Pas le moins du monde.

— Alors comment fera-t-on?

— L'assignation sera signifiée au maire de son arrondissement et au

parquet du procureur de la République, dit l'homme d'affaires, et aprèa les délais légaux, nous prendrons défaut contre lui.

^ Alors le divorce sera prononcé sans qu'il soit là?

— Absolument.

— Sans autre formalité?

— Aucune... absolument aucune, j'en réponds. C'est tout ce que Marion voulait savoir.

Elle répondit encore à diverses questions que le jurisconsulte lui posa, notamment pour savoir si elle n'avait pas d'avoué attitré et s'il serait chargé de conduire la procédure.

Elle donna un faux nom, le premier qui lui passa à la tète, et une fausse adresse.

Puis, comme elle prétendit avoir besoin de prendre conseil d'un parent qui s'intéressait vivement à elle, elle demanda à payer la consultation que le capax en droit tarifia au prix de dix francs.

Alors, elle partit, promettant de revenir dès qu'elle aurait reçu les pièces qu'elle allait demander, et reconduite jusqu'à la porte palière par M. Hippolyte qui était heureux à la perspective d'avoir une affaire, la seule que ses annonces lui avaient amenée depuis trois jours.

Le cas du marquis de Fleurance était précis.

Marion était édifiée maintenant.

Le divorce serait prononcé de piano, ainsi que l'avait dit le jurisconsulte de la rue de Franche-Comté, basé sur le seul fait de la disparition de la marquise qui constituait l'injure grave d'abandon du domicile conjugal.

La femme de Guy ne saurait même rien.

Le jugement serait rendu par défaut.

La procédure serait ainsi considérablement abrégée. jEn trois mois au plus, tout serait terminé.

L'ENFANT DU DIVORCE 3i5

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