CHAPITRE XXXIII
L AVOUE TOURANGEAD
, v^y^ARiON se félicitait de Theiireuse inspiration qu'elle avait eue
d'aller consulter elle-même un homme d'affaires sur le cas de i<:)C2S son amant.
Elle était fixée mieux que si le marquis de Fleurance était allé seul demander l'avis d'un avoué.
Maintenant, il n'y avait plus un instant à perdre pour engager ce procès en divorce.
Il fallait profiter des circonstances éminemment favorables dans lesquelles on se trouvait.
Guy était dans les meilleures dispositions possibles; il croyait sa femme coupable, sinon de fait, du moins, d'intention. Il était convaincu que Geneviève avait conçu et conservé secrètement une affection pour celui qui le premier avait demandé sa main. Il haïssait le baron Loriol. Il était indigné contre sa femme. C'étaient autant d'atouts que la perfide Marion, poussée aussi bien par son ambition que par sa passion, avait en main ; elle comptait s'en servir habilement pour gagner la partie qu'elle jouait.
Qui sait ce qui pouvait arriver si Ton perdait du temps?
La marquise de Fleurance était au plus mal ; mais la science des illustres médecins de l'IIôtel-Dieu était capable d'accomplir des prodiges inespérés.
Elle pouvait être sauvée.
Guérie, elle resterait en prison.
Mais ne parviendrait-on pas un jour, malgré sa résolution de ne pas se faire connaître, à*savoir la vérité et à découvrir son identité?
Dès lors, il n'y aurait plus de vol de bijoux.
La marquise serait aussitôt relâchée.
Les préventions que Guy de Fleurance avait conçues contre sa femme n'en subsisteraient pas moins, il est vrai ; il continuerait, trompé par les apparences, à la croire coupable, et il ne renoncerait pas, poussé habilement par sa maîtresse, à faire ce procès injuste, mais Geneviève
serait là, elle saurait ce qui se passerait, elle s'indignerait et elle se défendrait.
Qu'arriverait-il alors?
Il fallait donc agir sans relard, et c'est à cela que s'appliqua Marion quand elle eut exposé à son amant le résultat de la consultation qu'elle venait de prendre chez le capax en droit de la rue de Franche-Comté.
Le cas était absolument clair.
Le divorce était de droit.
Il découlait du fait même de l'abandon du domicile conjugal, puisque la marquise avait disparu et que personne ne savait ce au'elle était devenue.
Rien ne se saurait à Paris.
L'instance, introduite à Tours, ne ferait aucun bruit, aucun tapage.
Tout passerait inaperçu.
Le marquis de Fleurance se laissa guider aveuglément par sa maîtresse, dont il ne percevait ni l'habileté ni la perfidie.
Il croyait, tant elle était comédienne, que Marion n'était poussée que par l'indignation que la conduite de Geneviève lui avait inspirée.
Il résolut d'agir immédiatement, de se rendre aussitôt à Tours et de commencer le procès.
Marion tenait à être là.
Elle ne voulait pas que son amant s'occupât seul de cette affaire doni le succès l'intéressait si vivement.
Elle voulait être auprès de lui pour savoir tout ce qui se passerait, pour continuer à exercer sur Guy l'influence pernicieuse, pour l'exciter, pour le stimuler.
Cela lui fut facile.
Le marquis de Fleurance, aveuglé par son amour, n'avait d'autre volonté que celle de cette perfide créature.
Ce fut donc Marion qui décida tout.
— Nous allons partir tout de suite pour Tours, dit-elle résolument, car je ne veux pas te laisser seul au milieu de tous les ennuis que tu vas traverser. Je veux en avoir ma part. Je veux être auprès de toi pour te soutenir et pour t'encourager.
Que ferais-tu seul à Tours?... Tu t'ennuierais mortellement.
Et puis tu ne vas pas paraître à Souvigny, je suppose ; car tu ne voudras pas t'exposer à la malignité de ces gens du pays qui sont curieux et médisants.
Nous resterons à Tours où personne ne me connaît.
Tiens, làl... indiqua-t-elle. (P. 33 1.)
Cela fut ainsi décidé.
Le départ fut fixé au lendemain.
Le marquis de Fleurance prévint Béne'vent et Collette de labscncc qu'il allait faire et, sans rien faire connaître de ses intentions, il donna l'ordre de préparer ses bagages.
Il pensa cependant à sa fille.
44e UV. — L'ENFAf4T DU DIVORCE
44« UV.
Ce séjour à Tours, que les circonstances du procès pourraient bien prolonger, le séparerait peut-être assez longtemps de Diane qui venait à peine d'entrer au pensionnat d'Auteuil, et qui souffrait déjà si douloureusement d'être privée de sa mère.
Guy n'était allé la voir qu'une seule fois, un dimanche, à l'heure du parloir.
Il recommanda à Nanette d'y aller.
Le jour de sortie, qui était proche, la vieille bonne irait prendre la fillette, la ferait promener et la distrairait.
Le marquis et sa maîtresse partirent.
Au lieu de descendre à l'hôtel de la Boule d'Or, comme ils l'avaient fait précédemment, ils s'installèrent dans une maison meublée de la ruf Nationale, à proximité du palais de justice, où ils prirent un appartement au premier étage.
Là, personne ne les connaissait.
Ils passeraient absolument inaperçus.
Du reste, ils n'y resteraient que le temps absolument nécessaire et, dès que le procès serait engagé, dès que l'avoué préviendrait le marquis de Fleurance que sa présence n'était plus nécessaire, ils repartiraient immédiatement.
Nous savons que le magistrat instructeur, M. Cordurier, avait envoyé une commission rogatoire à M. Bécoulet, le juge de paix de Souvigny, le chargeant de recueillir dans le pays des informations sur le vol dont la marquise de Fleurance avait été victime et d'éclaircir, s'il était possible, la justice sur l'identité de l'accusée.
L'excellent homme devait chercher à savoir si la voleuse, dont on lui envoyait une photographie faite par le service de la préfecture de police, n'avait pas habité lo pays, si elle n'y était pas passée, si personne ne la connaissait ou ne l'avait vue.
Les quelques renseignements complémentaires envoyés par M. Cordurier n'offrirent en outre qu'un vague intérêt ; le juge d'instruction ne possédait lui-môme que de faibles indications sur la mystérieuse malade del'Hôtel-Dieu.
Consciencieusement M. Bécoulet se mit à l'œuvre et n'obtint partout, comme bien on pense, que des résultats négatifs.
Le juge de paix ne reconnut pas la marquise de Fleurance ni dans la
mauvaise photographie qu'on lui avait envoyée, ni dans l'état signalétique qui lui était soumis.
Il aurait été invraisemblable de sa part de songer à la mère de Diane, pour qui il professait une estime si grande, à qui l'attachait une reconnaissance si profonde et une si sincère affection, lorsqu'il avait pour mission de rechercher quel était l'auteur du vol commis au préjudice de la marquise elle-même.
La photographie, du reste, était absolument défectueuse.
L'expression des traits, que la douleur avait altérés, que toutes les angoisses avaient ravagés, était tellement modifiée que la ressemblance faisait absolument défaut.
L'attitude elle-même était si prostrée, si abattue, qu'il était impossible de reconnaître Geneviève dans cette épreuve photographique.
Le signalement était vague, — comme tous les signalements, — du reste, — et la couleur des yeux, la nuance des cheveux, la taille et les autres indications établies pour tous les prévenus sur un patron uniforme, pouvaient s'appliquer à un très grand nombre de personnes.
Le rapport que M. Bécoulet envoya à Paris n'apporta donc aucun éclaircissement à l'instruction ; le juge de paix s'était borné à écrire que la voleuse était totalement inconnue dans le pays.
Cependant, l'absence prolongée de Geneviève, le retour du marquis et son départ avec Diane intriguaient fort les habitants de Souvigny.
Que s'était-il donc passé?
Comment se faisait-il que la marquise ne revenait pas ?
On avait supposé un instant que le jeune duc de Glamondans était gravement malade et que sa sœur s'était installée à son chevet.
Mais alors comment expliquer le départ de Diane que son père avait emmenée, on le savait aux Migettes, pour la mettre en pension à Paris?
Quel changement, quel bouleversement mystérieux s'était donc produit dans l'existence jusque-là si heureuse et si calme de la châtelaine de Souvigny !
On reçut enfin des nouvelles de iSanette ; mais ces nouvelles, loin d'apporter de grands éclaircissements, ne firent qu'augmenter la curiosité publique.
La vieille bonne de Diane s'était contentée d'écrire à une vieille fille de ses amies que la fille de. ses maîtres était en pension à Paris, et qu'elle pensait y rester définitivement.
Dans cette lettre, pas un mot de la marquise.
3i8 L'ENFANT DU DIVORCE
Jamais le pays, ordinairement si calme, n'avait été bouleversé à ce point.
Ces étranges événements étaient le sujet quotidien de toutes les conversations.
On sut bientôt, par une lettre de M. Ducormier, le notaire du marquis de Fleurance à Tours, que Guy était arrivé en cette ville.
Le notaire désirait que M. Bécoulet lui envoyât quelques pièces dont il avait le plus urgent besoin ; mais il n'expliquait pas à quoi ces documents étaient destinés.
Quoiqu'il n'osât en convenir ouvertement devant Marion, quelque chose retenait le marquis et l'empêchait d'aller aux Migettes.
Malgré ses préventions, qu'il croyait justifiées contre Geneviève, l'acte qu'il allait commettre lui semblait si extraordinaire qu'il ne voulait pas y réfléchir, et qu'il cherchait à précipiter les choses autant pour s'étourdir que pour ne plus pouvoir reculer.
Un sentiment qu'il ne pouvait exactement définir, sentiment très complexe, tenant à la fois du remords et d'un préjugé d'éducation et de race, lui faisait envisager sous un jour sombre la détermination qu'il avait prise.
La présence d'un seul des habitants de Souvigny lui eût fait l'effet d'un vivant reproche de sa décision.
11 craignait d'avoir une conversation avec M. Bécoulet et d'être embarrassé par ses questions.
Le bon curé, l'excellent abbé Julien, lui faisait également un peu peur.
Qu'eût-il pu lui dire, en effet, lorsque le prêtre lui eût demandé des nouvelles de la marquise, sa chère pénitente, celle qui était la providence des pauvres, celle que l'on n'appelait que la « bonne marquise », et celle de sa belle petite élève qu'il préparait à la première communion?
Si le marquis se gardait bien d'ouvrir son cœur à Marion et de lui faire part des sentiments qui l'agitaient, celle-ci, avec sa perspicacité toute féminine, avait depuis longtemps deviné ce qui se passait dans l'esprit du gentilhomme.
L'ardente passion qui s'était réveillée en elle pour celui qui avait fait battre son cœur, l'ambition dont les désirs la brûlaient et la subtilité merveilleuse avec laquelle elle analysait les pensées de son amant lui faisaient lire à livre ouvert dans son âme.
L'ENFANT DU DIVORCb: 3i9
C'est parce qu'elle savait ce qui se passait en lui , c'est parce qu'elle avait prévu tout ce que Guy redoutait en ce moment, que l'habile créature avait insisté pour ne pas l'abandonner pendant le voyage.
Elle voulait le soutenir de son énergie durant cette terrible épreuve.
Cependant, en arrivant à Tours, Marion crut voir quelque faiblesse et une certaine hésitation chez son amant ; elle résolut de frapper un coup décisif et de réveiller son ressentiment et son ardeur en excitant sa jalousie et son amour-propre.
Elle n'était pas fâchée également de desservir Loriol dont elle redoutait les menaces.
Oh ! si cela avait dépendu d'elle seule, à peine arrivée à Tours, elle aurait couru chez un avoué, comme elle était allée à Paris chez ce jurisconsulte du quartier du Marais, et, sans plus attendre, elle aurait fait engager immédiatement l'instance.
Déjà, par la fenêtre de sa chambre, pendant qu'elle quittait son costume de voyage, Marion avait vu, de l'autre côté de la rue Nationale, la maison d'un avoué.
Les affiches posées dans les cadres à sa porte, annonçant des adjudications d'immeubles, avaient du premier coup attiré son attention.
A l'aide de sa petite lorgnette de théâtre qu'elle avait apportée, elle avait pu lire de loin l'inscription de la plaque de cuivre qu'elle avait aperçue :
ÉTUDE DE Me VERNOUX