AVOUÉ
A travers les vitres du premier étage, dont la partie inférieure seulement était dépolie, elle voyait les clercs à leurs bureaux, occupés à écrire, grossoyant des actes, préparant des pièces ou fouillant dans de grands cartons verts qui s'étageaient contre le mur.
Inutile d'aller plus loin.
Autant valait cet avoué qu'un autre.
On l'aurait ainsi sous la main.
Marion se proposait d'en parler à son amant, dès qu'il serait auprès d'elle.
Elle entendait le marquis dans sa chambre, séparée de la sienne par un petit salon, — au mobilier banal et quelconque qui semble avoir été fait sur le même modèle pour toutes les maisons meublées, — procédant de son côté à sa toilette.
On avait pris des chambres séparées, absolument comme si Tonne se connaissait que par rencontre, car, jusqu'au jour où le jugement serait rendu, il fallait être prudent.
Marion était trop avisée et trop fine pour n'y avoir pas songé à l'égard du marquis de Fleurance, qui, dans cette ville oii il était quelque peu connu, était exposé à rencontrer des personnes de sa connaissance; quelques précautions étaient nécessaires.
Elles ne Tétaient pas moins en ce qui concernait Marion, qui se méfiait quand même de son amant.
Elle voulait prévoir le cas où M. Gradignan, excité peut-être par le baron Loriot, la ferait -suivre et surveiller, et se déciderait à lui envoyer un commissaire de police pour la surprendre en flagrant délit d'adultère.
Les menaces de Loriol pouvaient ne pas être vaines.
Marion avait senti en lui un dépit trop violent quand il avait vu qu'elle avait un amant , tandis qu'il n'avait jamais obtenu aucune faveur.
Il était bon de se méfier.
En arrivant dans cette maison meublée, le marquis de Fleurance avait dit, — ainsi que cela avait été convenu à l'avance, — que l'adresse de la maison lui avait été donnée par un de ses amis.
Il avait présenté Marion comme une parente, — M™* Bernay, — que des intérêts amenaient à Tours en même temps que lui.
L'appartement qu'on leur avait donné avait deux entrées sur le palier.
Il pouvait simplement, en condamnant les portes de communication, d'un côté ou de l'autre du salon sur lequel elles ouvraient, être transformé en deux logements bien séparés et absolument distincts.
Ici, une chambre avec son cabinet de toilette ; là, une chambre, avec un bouge disposé en porte-manteau et un petit cabinet. Le salon se trouvait entre les deux et serait, au gré des locataires, adjoint à la partie de droite ou à celle de gauche.
Les apparences seraient ainsi sauvegardées.
Dans la rue, on sortirait ensemble le moins possible et sans se donner le bras.
Du reste, cela ne durerait que quinze jours à trois semaines au plus, le temps d'engager le procès et jusqu'au moment où la présence du marquis de Fleurance ne serait plus nécessaire.
Marion ne voulait pas perdre de temps.
Elle profita du premier moment où Guy vint la retrouver, ayant frappé à sa porte.
Ils s'étaient réunis dans le salon, prêts l'un et l'autre à sortir, pour aller dîner au restaurant, ainsi que cela avait été projeté.
— Ça va être bien commode, dit-elle tout de suite. — Il y a un avoué juste en face.
Elle mena le marquis près de la fenêtre.
— Tiens, là !... indiqua-t-elle. On voit l'étude d'ici. Puis, elle demanda :
— Est-ce que tu le connais?
— Non, répondit le mari de Geneviève, je n'ai d'avoué qu'à Paris pour mes maisons.
— Eh bien, tu iras chez celui-ci demain matin. — Gela vaut mieux le matin, il y a moins de monde.
Alors, s'étant assise sur un fauteuil de reps dont le dossier et les bras étaient recouverts de ronds au crochet, elle dit :
— C'est égal, quand j'y songe, il faut avouer qu'il s'en est fallu d'un rien que tu ne découvrisses pas ce qui se passait. — Sans cette rencontre que tu as eu la chance de faire dans la rue de Rivoli, lorsque tu t'es trouvé en face de ta femme, tu n'aurais jamais eu le moindre soupçon.
— Assurément, répondit Guy de Fieurance. J'avais une telle confiance en elle...
— Elle était bien placée !... Ah ! le proverbe qui dit de se méfier des eaux dormantes a bien raison.
G'est moi qui suis cause de ta découverte, ajouta la perfide créature sur un ton à demi gai. G'est parce que je t'ai rencontré, parce que tu m'as menée dans cette maison de la rue de Rivoli où tu devais venir me rejoindre, que tu as passé par là. — Sans cela, tu n'aurais jamais su ({\\elle était à Paris, et tu aurais continué à croire qu'elle était bien tranquille en son château, uniquement occupée de sa fille et de ses pauvres, car en province il est bon d'avoir quelques vertus ostensibles.
Ah! elle était habile. M"" la marquise!... Ses précautions étaient savamment prises !
— Oui, dit le marquis, elle a été d'une hypocrisie !...
— Révoltante, ajouta Marion. — Et pour quel homme ! je te le demande!... Un baron de contrebande, un déclassé, un homme couvert de dettes, affiché dans un cercle, exclu... et encore, on ne sait pas tout!
— G'est un misérable !... cria Guy avec colère, — moi je le sais.
— Tenu par la femme au courant de tous tes faits et gestes, il
352 L'ENFAiNT DU DIVORCE
devait profiter de chacune de tes absences pour venir aux Migettes; cette lettre que tu as trouvée dans le secrétaire le prouve... Elle ne pouvait quitter le pays, gênée par sa fille, par les domestiques qui auraient pu s'étonner de ses absences ; elle écrivait à Loriol dès qu'elle se savait libre pour quelque temps.
En silence, Guy écoutait le langage venimeux de la perfide créature.
— Elle allait lui écrire de nouveau, poursuivit Marion, mais le baron, qui avait appris ton départ, est arrivé de lui-même. Il l'a surprise en train de lui écrire, et cela explique pourquoi cette lettre n'était pas terminée.
— C'est évident.
— Mais le but du voyage de Loriol est tout ce qu'il y a de plus évident aussi. Il était à bout de ressources, tu le sais bien? à bout d'expédients... Il venait d'être affiché au cercle, il voulait, en payant ses dettes criardes, éviter d'être exclu... Il se sentait perdu !
M. de Fleurance se souvenait des emprunts d'argent que lui avait faits Loriol, et il connaissait les résultats de l'enquête pratiquée sur son compte par le comité du cercle.
Tout ce que disait Marion était absolument vraisemblable.
— La marquise n'avait pas d'argent disponible, poursuivit l'infernale créature. Elle ne pouvait évidemment te demander une si forte somme sans t'en expliquer l'usage; que fait-elle alors?... Elle fait ce qu'eût fait à sa place toute femme qui veut sauver celui qu'elle aime : elle court mettre ses bijoux en gage.
— L'infâme !
— Elle te savait à Paris, mais elle comptait, en prenant quelques précautions, que tu ne te douterais pas de son passage à Tours, elle est trop connue pour y venir. A Paris personne ne la connaît.
Le danger cependant ne lui paraissait pas très grand ; elle était descendue dans un hôtel où elle n'avait même pas donné son norn, ainsi que tu Tas vu par l'enquête qui a été faite.
— C'est vrai, elle n'était pas inscrite sur le registre.
— Elle cherchait à ce que son passage ne laissât aucune trace.
Elle le fuyait, ceci est flagrant. Elle s'est rendue chez son frère pour bien s'assurer qu'il était parti, pour être certaine que personne ne pourrait la rencontrer.
Elle pouvait alors en toute sûreté s'occuper de sauver l'honneur de Loriol.
Ciel! s'écria le curé en joignant les mains. (P. 359.)
Le marquis essaya de rire pour masquer sa colère ; mais il n'eut qu'un rire forcé, un ricanement qui sonnait faux.
Marion suivait avec une visible satisfaction la profonde impression produite par ses paroles perfides.
Elle savait que le mari de Geneviève était complètement décidé à divorcer, mais elle continua néanmoins, ne voulant lui laisser aucune illusion.
45« Liv. — l'bxfant du divorcr.