‹ L'enfant du divorceChapitre 40 sur 88 · UT · texte numérisé non relu

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— Ta femme a été absolument stupéfaite de te rencontrer. Elle n'en a rien fait paraître cependant, et, avec une relie force de caractère, malgré la situation extrêmement grave pour elle, a essayé de te donner le change sur le mobile de son voyage.

Et puis, quand tu l'as crue repartie pour les Migettes après la découverte du vol, elle est revenue pour engager ses bijoux ; il fallut encore cette chance qu elle n'avait pas de papiers d'identité, ignorait les usages du Mont-de-Piété, pour qu'on ne l'arrêtât et qu'ainsi tout fût découvert. — Sinon, on lui aurait prêté l'argent qu'elle demandait et tu ne te serais même pas aperçu que ses écrins étaient vides. Elle aurait repris ses bijoux plus tard, quand elle serait parvenue à se procurer la somme nécessaire.

— Et Loriol, reprit Marion, as-tu compris pourquoi il est venu chez toi ?

— Non.

— Parbleu!... c'est bien simple. — Il attendait l'argent que ta femme devait lui donner, cette somm? qui était pour lui le salut, et n'ayant plus aucune nouvelle, et ne sachant ce que sa maîtresse est devenue, il vient chez le mari oii on le renseignera peut-être.

— Ce que ce misérable devait rire de moi !... gronda le marquis

— Loriol te croyait à Paris en ce moment, dit Marion; à Souvigny on lui avait dit que tu étais allé à Tours, car il a questionné. C'est par tes domestiques qu'il comptait se renseigner. Il espérait qu'on lui répondrait :

(' — Madame la marquise seule est ici. »

Sa surprise a dû être grande lorsqu'il a appris que tu étais là... Alors, vaguement inquiet, il a demandé à te parler, espérant dégager la vérité de cette conversation... Et toi, indigné, puisque tu savais tout en ce moment, tu as refusé de le recevoir.

Puis, ce duel!... Yois-tu un misérable comme ça, un homme taré comme Loriol, qui a l'outrecuidance de croire que tu vas lui faire l'honneur de te battre avec lui!... qui tranche du gentilhomme et qui a lair de traiter avec toi de pair à pair!... Il t'a envoyé des témoins, ceux qu'il a trouvés, non sans peine, le pauvre ! car je me demande quel homme d'honneur voudrait être le second du prétendu baron Loriol.

— Oui, tout cela est vrai, tout cela s'enchaîne, dit le marquis de Fleurance. — Il a fallu vraiment que je fusse bien aveugle pour ne pas m'apercevoir de quoi que ce fût. Depuis déjà longtemps, l'infâme était la maîtresse de cet homme.

— Parbleu !... appuya Marion. Le service qu'elle allait lui rendre le prouve.

— Cette misérable au front si candide, aux yeux si purs, à l'accent si sincère me trompait indignement I

Il reprit d'une voix sombre :

— Cette femme, à qui j'eusse confié sans hésiter ma vie, mon honneur, ne valait pas mieux que la dernière des filles, qui a pour elle, au moins, l'excuse du milieu dans lequel elle vit.

Marion intervint avec une habileté diabolique qui ne pouvait qu'exciter davantage son amant.

— Je t'en prie, mon ami, fit-elle en lui prenant la main, ne t'excite pas ainsi !... Qui sait si M°" de Fleurance n'a pas lutté courageusement avant de succomber...? peut-être t'aimait-elle encore !

— Elle ! fit Guy en éclatant de rire

— Elle n'a jamais dû avoir de cœur ni d'âme !

Mais, reprit-il en relevant la tête, j'ai arraché de mon âme jusqu'au sentiment de la pitié... C'est désormais fini entre nous. Ma décision est irrévocablement prise ! je commencerai dès demain les formalités nécessaires.

Le lendemain, le marquis se rendit chez M" Vernoux, qui le reçut avec le plus grand empressement et les égards les plus marqués dès qu'il eut décliné sa qualité.

L'avoué, flatté de recevoir un client de cette valeur, congédia immédiatement son maître clerc à qui il dictait la substance des conclusions à développer dans une affaire de conseil judiciaire.

II s'inclinait respectueusement et introduisait le marquis dans son cabinet.

Guy s'assit commodément dans le fauteuil qu'on lui tendit, et, après avoir étudié un instant l'avoué dont la physionomie fine, encadrée de favoris grisonnants et éclairée par des yeux vifs et noirs, parut lui convenir, il commença :

— Monsieur, je viens vous charger d'un procès en divorce que je veux intenter immédiatement.

L'avoué ne put dissimuler un geste de surprise qui n'échappa pas au marquis.

— Cela vous étonne ? poursuivit-il en souriant. Il faut, en effet, que les motifs soient graves pour que je veuille profiter de cette nouvelle loi que j'ai pourtant désapprouvée dès l'origine. L'expérience personnelle a modifié mon opinion, et j'en comprends aujourd'hui la nécessité.

M' Yernoux s'inclina :

— Une loi de préservation et de justice, dit-il.

— D'un mot, je vous mettrai au courant de la situation, reprit le marquis de Fleurance.

Au surplus, les avoués sont, comme les confesseurs, tenus au secret professionnel, je n'ai donc rien à vous cacher. — La marquise de Fleurance a disparu... partie pour suivre son amant sans doute, en abandonnant sa fille, une enfant de douze ans...

— Abandon de domicile conjugal, accentua l'avoué. C'est très simple.

— Je désirerais, et vous en comprenez facilement les raisons, que non seulement l'affaire fût vite expédiée, mais encore qu'elle ne fit pas de bruit ni dans le public, ni au palais de justice... à cause de mon nom, à cause de ma fille que je veux tenir en dehors de ce malheur déplorable.

— Je puis vous rassurer pleinement à cet égard, monsieur le marquis. Il n'y a que de très rares auditeurs à la première chambre devant laquelle votre procès sera plaidé, et il sera facile d'éviter tout ce qui serait de nature à ébruiter l'affaire. Il y a quelques formalités de droit à remplir, pour la validité même de la procédure, mais nous en usons le plus discrètement possible.

• — Quelles formalités? demanda anxieusement le marquis.

— L'affichage de la citation au parquet et à la mairie, par exemple, puisque M°" la marquise de Fleurance ne pourra être touchée directement. Il faudra ensuite que le jugement soit inséré, mais vous pourrez vous en rapporter à moi, dit l'avoué ; l'insertion sera faite par mes soins dans le journal le moins répandu du département, un simple journal agricole ou financier, à tirage restreint.

— Le procès sera rapidement conduit?

— Le plus rapidement possible.

L'abandon du domicile conjugal est même un des rares cas pour lequel la procédure soit assez expéditive. Il va sans dire, cependant, monsieur le marquis, que vous êtes tenu de donner l'adresse de M°" la marquise au cas oîi vous la connaîtriez, pour que nous puissions la faire toucher par l'assignation.

— Je l'ignore, répondit l'amant de Marion avec un embarras qui ne fut pas remarqué de l'avoué.

M* Yernoux continua :

— Dans ce cas, voici ce qui se passera : vous serez convoqués, vous et votre femme, devant le preViJcnt du tribunal de première instance pour la tentative de réconciliation.

La mission du président, lors de cette première entrevue, est purement familiale. La loi lui fait un devoir de tenter tout ce qui est possible, par ses conseils, par ses représentations en quelque sorte paternelles, pour aboutir à une réconciliation.

— Alors, demanda le marquis, dans mon cas, puisque personne ne se présentera à cette convocation du président, que se passera-t-il?

î— Le président a pleins pouvoirs ; il peut passer outre s'il le juge à propos ou réassigner à vingt jours.

L'avoué rédigea ensuite, d'après les indications de son client, la substance de la requête à adresser au tribunal et il lui fit signer une feuille de papier timbré en blanc sur laquelle on la transcrirait.

— Il faut encore que je prenne un avocat? demanda le mari de Geneviève.

— Nullement, répondit M' Yernoux, nous aurons un défaut comme vous le pressentez, et je n'aurai par conséquent qu'à développer vos conclusions à la barre, et le tribunal nous les adjugera sans plaidoiries.

— Et après?

— Après?... ce sera fini, vous serez libre. Vous aurez seul la garde de votre enfant.

Dans quelles conditions êtes-vous marié?... questionna encore l'avoué.

— Sous le régime dotal.

— Il y aura donc liquidation au point de vue de la fortune.

— Avez-vous votre contrat de mariage ?

— Il est entre les mains de mon notaire. M* Ducormier.

— Très bien, je pourrai en faire prendre communication quand cela sera nécessaire.

Rapportez-vous-en à mon expérience, monsieur le marquis, conclut M^ Yernoux, l'affaire est simple et sera rapidement menée.

Le marquis se retira satisfait de sa visite.

En somme, l'avoué ne lui avait rien appris de plus que ce qu'avait dit le capax en droit à Marion.

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