LE VOL
A marquise n'avait plus un son dans la voix. Elle franchit, la tête basse, cette porte qu'on venait de rouvrir et elle partit. Qu'allait-elle faire?
Ses papiers !,.. Il fallait qu'elle écrivit à M. Bécoulet pour se les faire envoyer. Cela prendrait du temps. Qui sait si M. Lebon attendrait?
La mère de Diane était en présence de la plus angoissante perspective. Elle marchait lentement, rasant les maisons, souffrant une indicible torture.
Tout était contre elle. Il semblait qu'une fatalité inexorable la poursuivait. Elle allait être obligée de prolonger son séjour à Paris, alors qu'elle avait annoncé qu'elle serait de retour le soir.
Que penserait-on chez elle de cette absence? Elle n'avait jamais quitté les Migettes que deux fois, avec son mari et avec sa fille.
Que croirait-on?
Et cette pauvre Diane qui l'attendait, à qui elle avait promis de revenir le soir même, combien ne se désolerait-elle pas?
Geneviève était sûre que sa fille ne voudrait pas se coucher avant que sa mère ne fût de retour. Elle veillerait pour l'attendre. Sa jeune imagination concevrait de désolantes inquiétudes, de douloureuses alarmes.
Elle souffrirait en pensant qu'un malheur pouvait être arrivé. Elle passerait une nuit terrible, presque sans sommeil, peuplée de songes épouvantables. Ce serait la première fois que la bien-aimée s'endormirait sans avoir reçu dans son petit lit le baiser de sa mère.
— Et si Guy revenait aux Migettes?. . se demandait la marquise pleine d'angoisses en pensant à son mari.
Car il pouvait être honteux de sa conduite, regretter cette faute commise dans un moment d'entraînement et revenir auprès de sa femme et de sa fille. Alors, que croirait-il en ne la trouvant pas?
Que soupçonnerait-il?
Toutes ces conjectures l'épouvantaient.
A tout prix il fallait sortir de cette situation.
Etrangère à tout ce qui se passait autour d'elle, ne percevant même plus le bruit et le mouvement de la rue. la marquise essayait de
dissiper le trouble que l'épouvante jetait en elle, afin de retrouver toute la présence d'esprit et toute l'énergie dont elle sentait le besoin.
Elle parvint à se ressaisir lentement sous l'effort moral qu'elle fit pour recouvrer sa lucidité et. plus calme alors, quoique toujours harcelée par les appréhensions qui l'avaient envahie, il lui sembla qu'elle trouvait un moyen de sortir d'embarras.
Il fallait à tout prix qu'elle revînt le soir même aux Migettes et il était nécessaire qu'elle y rapportât la somme exigée par le misérable qui avait bâti une odieuse spéculation sur la faute du jeune duc de Glamondans.
Pour cela, Geneviève était obligée de se procurer avant le soir les' pièces qu'on lui avait demandées au Mont-de-Piété, des pièces établissant son identité.
Alors elle pensa à son frère. Hubert pourrait peut-être lui procurer ce qu'il lui fallait, avec les papiers qu'il possédait.
Geneviève n'avait pas à lui cacher, puisqu'elle ne pouvait faire autrement, ce qu'elle comptait faire pour se procurer la somme nécessaire pour racheter la preuve du faux qui avait été commis sous sa responsabilité.
Elle lui avouerait que, pour le sauver, elle avait été obligée d'engager ses bijoux.
Elle le prierait de l'accompagner au Mont-de-Piété.
Cette idée apparut à la marquise comme une véritable inspiration et aussitôt elle résolut de la mettre à exécution.
C'était le salut !
Elle pourrait encore, de la sorte, reprendre le train le soir même et revenir chez elle comme elle l'avait dit.
Alors, pour ne pas perdre de temps dans des recherches ni dans un trajet qui pouvait être long, Geneviève prit un fiacre.
Elle donna au cocher l'adresse de son frère :
— Rue Meyerber 11.
Le jeune duc de Glamondans habitait, près de l'Opéra, au sein de ce splendide quartier qui s'éleva autour du magnifique édifice, un coquet entresol, une délicieuse garçonnière meublée avec un luxe inouï.
11 avait pour le servir un valet de chambre, Denis, que la marquise elle-même avait placé auprès de son frère en toute confiance, le chargeant de veiller sur lui.
Denis Féroux était loin cependant de mériter l'opinion avantageuse que l'on avait de lui. C'était un habile gredin qui avait su jouer à
merveille son rôle, fourbe, hypocrite, animé des pires sentiments et des plus perverses intentions.
La duchesse douairière de Glamondans l'avait recueilli charitablement, parce qu'il était demeuré orphelin à la mort de son père qui avait tenu pendant plus de vingt ans au château le poste de majordome.
Elle l'avait fait élever; elle comptait plus tard le mettre en apprentissage et l'élablir ensuite.
Vaniteux à l'excès, Denis avait pris dans le château une familiarité que la duchesse tolérait eu égard à son jeune âge ; mais il dut changer à contre-cœur de ton et d'allures à la mort de sa protectrice.
Le duc ne l'avait conservé qu'en souvenir de l'œuvre charitable commencée par sa femme et pour lui faire sentir son autorité à laquelle il essayait de se dérober, il le plaça dans le service de la maison.
C'était une condition humiliante aux yeux du jeune homme qui avait pris de mauvaises habitudes grâce à la trop grande faiblesse de la duchesse, et plutôt que de se résigner, il quitta le château et il s'engagea dans un régiment d'infanterie, emportant un vif ressentiment contre le duc dont il oublia dès lors les bienfaits.
Geneviève, qui ne voyait pas tout ce qu'il y avait de noirceur scélérate dans cette âme hypocrite et envieuse eut le tort de s'apitoyer sur le sort de Denis. Elle ne voyait en lui que le protégé de sa mère dont elle aurait voulu continuer la bonne œuvre.
Elle le plaignit sincèrement lorsqu'il partit et elle lui promit de s'intéresser toujours à lui.
La fille du duc ne pouvait pas savoir qu'en rappelant Denis auprès d'elle, ce serait comme une vipère qu'elle réchaufferait dans son sein.
Le fils du majordome de Glamondans était parti ayant au cœur une haine farouche contre le duc et contre toute sa famjlle, que dans son injuste ressentiment il rendait responsable de l'infériorité de sa condition que son orgueil trouvait humiliante; il avait dans l'âme de noirs sentiments d'envie contre ces bienfaiteurs qui avaient pris soin de son enfance, qui ne l'avaient pas laissé à la merci du hasard et il trouvait injuste qu'U y eût au monde des êtres favorisés par la nature et par la fortune.
Aussi, il jurait qu'un jour il se vengerait de cette injustice du sort.
Il se promettait de garder sa rancune épouvantable jusqu'à ce qu'il fût parvenu à creuser sous les pas de la famille de Glamondans un abîme dans lequel sombrerait le nom, la fortune et même l'honneur.
Au régiment, Denis Féroux qui ne pouvait souffrir aucune autorité, fut cependant obligé de se soumettre, tenu par la rigide discipline militaire.
Mais sa soumission, résultant uniquement de son impuissance, ne fut qu'une hypocrite contrainte contre laquelle il protestait intérieurement et qui révoltait en silence son esprit orgueilleux.
C'est à Grenoble qu'il était en garnison.
Toujours poussé par son orgueil et par sa vanité, il ne voulait pas être confondu avec ses camarades, et il prétendait sottement appartenir à une excellente famille. Il disait môme qu'il était un petit parent des ducs de Glamondans, se prévalant des lettres que Geneviève lui envoyait en cachette pour lui faire parvenir quelque argent.
C'est ainsi qu'il s'introduisit dans une honnête famille d'industriels des environs de la ville, où il avait remarqué une jeune fille d'une réelle beauté, à laquelle il sut inspirer un amour aveugle.
Il avait promis le mariage à Marguerite Maurin. Il l'épouserait, annonçait-il, aussitôt après sa libération.
Mais M. Maurin eut, un jour, par un hasard providentiel, des renseignements sur celui qu'il considérait déjà comme le fiancé de sa fille, et lorsqu'il sut qu'il n'était que le fils d'un serviteur de la maison de Glamondans, il l'éloigna afin que Marguerite parvînt à l'oublier.
La jeune fille avait malheureusement conçu pour le misérable un de ces amours aveugles, une de ces passions qui ne raisonnent pas, et, le jour où Denis fut libre, elle quitta la maison de son père pour le suivre.
Denis vint à Lyon avec sa maîtresse.
Il espérait que les parents se laisseraient enfin toucher par les supplications de leur fille et que, maintenant qu'il l'avait séduite, ils ne s'opposeraient plus à ce mariage qui lui apporterait une certaine fortune.
Le père demeura intraitable.
Il déclara que Marguerite ne remettrait jamais plus les pieds chez lui et pour que ni elle ni son amant n'aient jamais rien, il mit tout ce qu'il possédait en viager.
Dès lors, Denis changea complètement à l'égard de sa maîtresse et, bien qu'elle fût enceinte, il l'abandonna, ne voulant pas avoir la charge d'une femme et d'un enfant.
La malheureuse, repoussée par sa famille, obligée de travailler pour vivre jusqu'au dernier jour de sa grossesse, dut aller accoucher à l'hospice et elle était si épuisée qu'elle mourut en mettant au monde une fille à laquelle elle donna, avec son nom, le prénom de Fernande.
Informé de la mort de celle qui l'avait aimé au point de lui sacrifier son honneur et sa famille, instruit en même temps de la naissance de l'enfant, le misérable ne comprit ses devoirs de père qu'en se disant :
— Sa mère l'a reconnue, cela suffit. Il est inutile de prendre la
L'KNFANT DU DIVORCE ^^
responsabilité d'une enfant. Seulement c'est une fille, il ne faut pas la perdre de vue, car on ne sait pas... une fille peut rapporter un jour par un bon mariage ou autrement.
Il veilla si bien sur l'enfant, qu'à quinze ans Fernande Maurin était à Paris, guidée par celui qu'elle savait son père, et ses charmes précoces avaient déjà trouvé un sénile adorateur.
Après son lâche abandon, Denis Féroux avait pu se placer, grâce à la protection de Geneviève, et, lorsque le duc de Glamondans fut mort, il revint au château où il prit des fonctions importantes.
Lorsque Hubert de Glamondans vint à Paris, la marquise de Fleurance demanda à Denis, comme un service dont elle lui serait toujours reconnaissante, de rester auprès de son frère.
L'hypocrite accepta.
Le jeune duc n'était pas fâché d'avoir pour le servir, un homme auquel il était habitué, et dont le caractère enjoué lui plaisait.
Il savait bien que Denis, qui n'avait que quinze ans environ de plus que lui, ne serait pas une gêne dans l'existence agréable qu'il se promettait de mener à Paris.
Le valet de chambre sut inspirer une telle confiance à son jeune maître, qu'il devint en peu de temps le confident de toutes ses folies, qu'il encourageait du reste de son mieux.
Ce fut même lui qui poussa Hubert dans les bras de Fernande, lui laissant ignorer bien entendu les liens qui l'unissaient à elle.
Il faisait ainsi de sa fille l'auxiliaire de la haine qu'il nourrissait toujours pour le nom de Glamondans.
Lorsque le fiacre se fut arrêté devant la maison de la rue Meyerbeer, la marquise descendit et étant entrée dans le vestibule, elle s'adressa au concierge pour se faire indiquer l'appartement de son frère.
Denis était dans la loge, en train de jouer aux cartes avec le concierge.
Il se leva en la voyant.
— Madame la marquise!... fit-il avec une véritable stupéfaction. Geneviève fut heureuse de le trouver.
— Mon frère est chez lui? demanda-t-elle.
— Non, madame la marquise, répondit Denis. M. le duc est en 'voyage, en Normandie, depuis hier... et je suis seul... Je passe mon
temps, comme vous le voyez, avec le concierge de la maison, car ne sortant jamais, je ne connais presque personne.
Mais, voyant qu'un changement venait de se faire subitement sur le visage de M°" de Fleurance qui avait pâli en voyant s'évanouir l'espoir de salut qu'elle avait un moment entrevu, il ajouta avec une hypocrite manifestation d'intérêt qui dissimulait sa vive curiosité :
— Je prie madame la marquise de vo ^loir bien monter un instant chez M. le duc pour se remettre.
Geneviève et Denis, étant sortis de la loge, se trouvaient maintenant dans le corridor.
— Non, merci, Denis, répondit la sœur d'Hubert, essayant de cacher son trouble et ses angoisses. J'ai eu besoin de venir à Paris pour une affaire, et j'aurais voulu en profiter pour voir mon frère, voilà tout. — Je vais repartir tout de suite.
Geneviève avait hâte d'être seule.
— Si madame la marquise veut bien me charger d'une commission pour M. le duc?... proposa Denis.
— C'est inutile... Je n'ai rien à lui dire... Je le verrai aux Migettes quand il reviendra. — Au revoir!
Le valet de chambre accompagna la marquise jusqu'à sa voiture dont il lui ouvrit lui-même la portière, en lui renouvelant ses hypocrites protestations de dévouement.
Geneviève venait de se décider à retourner à l'hôtel où elle avait déjeuné et où elle avait laissé son sac de voyage contenant ses écrins vides ; mais ne voulant pas donner cette adresse devant le domestique de son frère, elle dit seulement :
— Conduisez-moi rue de Rivoli près de la rue du Pont-Neuf.
La marquise avait rapidement pris une résolution. Elle venait de se décider à télégraphier à M. Bécoulet, le juge de paix de Souvigny, pour le prier de lui expédier la pièce dont elle avait besoin.
C'était la seule ressource qui lui restait.
Le fiacre s'arrêta à l'angle des deux rues indiquées et la marquise en descendit.
Elle paya le cocher et, au moment où elle se retourna pour se diriger vers l'hôtel qui n'était qu'à quelques pas, elle se trouva subitement en face de son mari.
Une pâleur livide couvrit aussitôt les traits de la malheureuse, en même temps que tout son corps était parcouru par un frisson épouvantable.
— Vous!... Geneviève... à Paris!... fit le marquis au comble de l'étonnement et de la stupeur.
Tenez, monsieur le marquis '. . . . tit
-il boul'jvers- en montrant le sac ouvert... (P. o4.)
Le saisissement de la marquise était extrême.
\ l'instant, il lui sembla que tout ce qu'elle avait fait était découvert.
Son mari, revenu peut-être aux Migettes, avait appris son départ.
Qui sait s'il n'avait pas vu M. Lebon?
Alors, il savait tout, il connaissait la faute d'Hubert.
Elle était là devant lui, la malheureuse, manquant de voix, manquant
1» Liv. — l'enfant du divorce.
7» trv.
oO L'ENFANT DU DIVORCE
d'idcos, telle qu'une coupable prise en faute, dont la rougeur et le trouble trahissent la culpabilité.
Mais non, Guy ne savait rien, car son visage que Geneviève interrogeait avec une palpitante anxiété, n'exprimait que la surprise de la renconirer.
— Comment se fait-il que vous soyez venue à Paris ? questionna-t-i) avec plu 5 de curiosité que de méfiance.
Guy de Fleurance n'avait pu rester longtemps à Tours avec Marion.
Il craignait trop d'y être vu en sa compagnie par toutes les personnes qui le connaissaient, et, repris d'une folle passion pour cette maîtresse retrouvée, embellie par les attraits capiteux de la femme, alors qu'il l'avait laissée encore jeune fille, il avait voulu renouer avec elle le lien d'un amour qui se revi fiait avec une force nouvelle.
De Tours il l'avait conduite à Paris, où il est si facile de passer inaperçu au milieu du mouvement général.
Il l'avait installée précisément dans la rue de Rivoli, dans une maison meublée qu'il connaissait, pour qu'elle ne fût pas obligée de retourner chez elle où il n'aurait pu la voir sans s'exposer aux commentaires malveillants des voisins.
Ils étaient arrivés dans l'après-midi.
En ce moment, il venait de quitter Marion qui s'apprêtait pour le dîner, car il devait la conduire dans un restaurant, et il sortait pour lui acheter au Louvre divers objets de toilette qui lui étaient indispensables et que dans la précipitation de son départ, dont elle ignorait du reste les consé(}uences futures, elle n'avait pas emportés.
Alors la pensée que sa femme pouvait avoir eu un doute, un soupçon traversa son esprit.
Que faisait Geneviève à Paris si elle n'y était venue pour savoir ce qu'il y faisait lui-même.
— Je suis arrivée ce matin, répondit la marquise qui avait pu reprendre quelque assurance, car j'étais inquiète au sujet de mon frère... Je viens de chez lui et je ne l'ai pas trouvé. Denis m'a appris qu'il était en Normandie.
— Ah !
— Tenez, j'ai déjeuné là, fit-elle en montrant l'hôtel, et j'allais venir vous trouver, puisque vous m'aviez dit que vous veniez à Paris.
Geneviève avait commis un léger mensonge, car elle ne voulait à aucun prix faire connaître le but de son voyage. Les circonstances s'y prêtaient naturellement. Pour cacher son départ pour Tours et la galante aventure qu'il y
L'ENFANT DU DIVOIiCE 51
poursuivait, (hiy n'avait-il pas dit en ((rot qu'il so ronflait à Paris?
11 s'en souvint.
Il était heureux en somme que la marquise ne fut pas venue directement chez lui, car il n'avait pas paru à son hUcl du boulevard Malesherbes.
Aussi il ne songeait pas à lui demander d'autres explications.
C'est lui qui en fournit, sans être interrogé,, préférant devancer les questions pour que ses réponses ne parussent pas des excuses et ne devinssent pas suspectes.
— J'ai été obligé de m'arrêter en route, dit-ii dnn ton très nalurol, car j'ai fait le voyage avec le comte de Bellegarde que j'ai rencontré dans le train, et j'ai passé la nuit à son château de Rambouillet. Je viens d'arriver à l'instant. — Vous ne m'auriez pas trouvé et j'en aurais été vraiment désolé... Aussi, j'étais si loin de prévoir que vous viendriez àParis-
— Vous m'avez dit que vous prenez rarement vos repas chez vous, dit alors la marquise qui avait repris maintenant tout son empire sur ellemême, et comme je suis arrivée vers midi, j'ai déjeuné au premier hôtel venu... pour ne pas aller seule dans un restaurant. Je reviens à l'instant de chez Hubert et je venais prendre mon petit sac que j'ai laissé ici ce matin.
Le marquis de Fleurance était contrarié de la présence inattendue de sa femme ; mais il n'en voulut rien laisser paraître et c'est sur le tott le plus aimable qu'il dit :
— Je vais vous conduire chez moi... Seulement je serai obligé de vous laisser ce soir, car, ignorant votre arrivée, j'avais pris un rendezvous avec des amis et je serai obligé d'aller les rejoindre, n'ayant plus le temps convenable pour m'excuscr
— Je ne veux pas que ma présence vous gêne en quoi que ce soit, répondit Geneviève avec sa douceur et sa soumission accoutumées... Du reste, bien que je sois absolument tranquille et que j'aie toute confiance en Nanettte, je ne voudrais pas laisser Diane trop longtemps seule, et je compte repartir demain.
Ce court dialogue avait eu lieu sur le trottoir.
Le marquis accompagna Geneviève dans l'hôtel où elle relira son sac de maroquin.
Guy allait le lui prendre pour lui éviter la peine de le porter, mais eUe s'en défendit.
Elle craignait que son mari ne comprît que des écrins y otai(Mit enfermés et, s'il lui prenait l'idée de l'ouvrir, qu'il ne constatât qu'ils étaient vides.
Ils prirent, du reste, un fiacre, pour aller au boulevard Malcsherbes.
L'amant de Marion cherchait à paraître très gai pour dissimuler son ennui et sa de'ception ; il se montrait excessivement heureux de Fexceliente surprise qui lui était faite.
Il félicitait Geneviève d'avoir enfin surmonté l'aversion que Paris lui inspirait et il disait qu'il espérait la voir se décider bientôt à y venir passer avec lui une partie de l'année, la brillante saison des fêtes, des réceptions et des théâtres.
La marquise trompée par ces bonnes paroles et par les affectueuses démonstrations de son mari avait senti une de ses douleurs se dissiper. '
Sans doute le baron Loriol s'était trompé et il avait été mal renseigné en disant que Guy était allé à Tours.
Guy n'avait pas menti lorsqu'il lui avait annoncé qu'il se rendait à Paris.
Elle voyait bien qu'il était sincère.
M. le baron aussi s'était trompé en assurant qu'il l'avait vu à Tours.
Dès lors toutes alarmes étaient oubliées.
Guy lui était fidèle ; Guy l'aimait toujours.
Pendant ce trajet en fiacre, elle songeait, tandis qu'il lui parlait, à ce qu'elle ferait.
Elle calculait qu'elle pourrait peut-être se procurer chez son mari la pièce qui lui était nécessaire pour établir son identité.
Elle profiterait d'une absence de Guy pour retourner au Mont- depiété et elle pourrait revenir à Souvigny avec les trente mille francs qu'elle avait promis.
Maintenant la marquise était presque entièrement rassurée, car son amour, en retrouvant la confiance, avait laissé le calme renaître en son âme.
Guy lui dépeignait à l'avance ce petit intérieur du boulevard Malesherbes oii elle n'avait jamais pénétré.
Il lui disait ce qu'était cet appartement qu'il avait fait installer avec tout le confortable et tout le luxe nécessaires, lorsqu'il avait espéré autrefois qu'elle viendrait l'habiter avec lui ; où elle avait sa chambre toute prête, neuve encore, n'ayant jamais été occupée par personne.
On arriva.
Le marquis congédia le fiacre.
li n'y avait au boulevard Malesherbes, — un deuxième étage de cinq pièces, — que deux domestiques, Bénévent et Collette Rocheron, le mari et la femme, qui suffisaient amplement au service.
Ils avaient été amenés des Migettes où ils étaient avant le mariage de leur maître.
Ils n'avaient connu la fille du duc de Glamondans que pendant la première année de son arrivée à Souvigny et ils ne l'avaient plus revue, car ils étaient restés continuellement à Paris.
Ils furent surpris de la voir si inopinément, revenant avec leur maître qu'ils croyaient absent; mais, en serviteurs bien stylés, ils ne manifestèrent aucune impression.
Collette prit le sac de maroquin des mains de la marquise qui lui dit :
— Portez cela dans ma chambre.
Le marquis voulut faire lui-même à Geneviève les honneurs de la maison, en lui montrant chaque pièce.
Dans le salon, sur un guéridon de bois doré, se trouvait le portrait de la marquise, porté par un chevalet de peluche aux mignonnes draperies.
— Vous voyez, dit Guy, que, même loin de vous, je vous ai toujours sous les yeux.
Elle le remercia d'un regard affectueux. Tout à coup, on attendit accourir.
La femme de chambre frappa à la porte du salon et l'ouvrit presque en même temps.
Haletante d'émotion, elle dit :
— Madame la marquise... mon Dieu, j'ai peur... Je crois que madame a été volée!...
Geneviève ne comprit pas tout de suite. Le marquis demanda une explication :
— Que voulez-vous dire?... Qu'y a-t-il?
— Je venais pour ranger les effets de madame la marquise et j"ai vu que le sac n'était pas fermé à clef...
Subitement, Geneviève devint pâle comme une morte.
11 s'agissait de ses écrins que cette femme venait de voir vidc-^.
Collette continuait :
— J'ai eu la curiosité d'ouvrir l'un des écrins de mailanii^ la marquise, afin de voir les bijoux, et cet écrin était vide... J'ai ouvert les autres, effrayée,... vides aussi... J'ai appelé mon mar'...
— Oui, c'est vrai, confirma Bénévent qui arrivai! . et nous nous sommes demandés si madame la marquise n'aurait pas été volée...
— Volée!... fit le marquis.
Vous aviez apporté vos bijoux?
— Oui, balbutia la marquise dont le trouble manifesti? pouvait être
mis sur le compte de celte bouleversante nouvelle, quelques-uns, ceux auxquels je tiens le plus... pour ne pas m'en séparer...
Oh ! il lui coûtait de mentir ici ; mais à aucun prix la malheureuse n'aurait voulu avouer le véritable but de son voyage pour ne pas être amenée à confesser la faute de son frère.
Le valet de chambre était allé chercher le sac.
— Tenez, madame la marquise!... Tenez, monsieur le marquis!... fit-il bouleversé en montrant le sac ouvert, les écrins vides.
Geneviève demeurait clouée par la stupeur, les yeux largement ouverts, les regards fixés sur le velours des écrins où se voyaient les traces des bijoux enlevés.
— Un vol a été commis, dit le marquis de Fleurance, il n'y a pas à en douter!
Il demanda à sa femme ,
— Ce sac n"ctait-il pas fermé?
— Oui, répondit-elle faisant un effort violent sur elle-même, afin de ne pas se trahir, il me semble bien que je l'avais fermé.
— En tout cas, il était facile de l'ouvrir. — Ce vol a été commis à l'hôtel pendant que vous êtes allée chez votre frère.
— Monsieur le marquis veut-il que j'aille chercher le commissaire? demanda Bénévent.
— Non, je vais y aller. — Venez avec moi ; prenez ce sac I La marquise demeurait consternée.
Un vol!...
On croyait à un vol !
Qu'allait-il arriver maintenant?
L'ENFANT DU DIVOIîCE 5a
CIIAPITUE VI
SKJOUR FORCE
■ç^^OLLETTE s'approcha de sa maîtresse.
'^-^^ — Mon Dieu, quel malheur, madame la marquise I dit-elle.
Heureusement que je m'en suis aperçue tout de suite; le voleur n'aura pas ainsi le temps de disparaître., On pourra l'arrêter. Puis elle demandait des détails, s'excusant de questionner. Geneviève était trop vivement préoccupée pour répondre.
— Ma pauvre Collette, cela m'a tellement frappée, dit-elle, que je n'ai pas ma tête à moi... Je ne sais plus si je rêve ou si je suis éveillée
— Il ne faut pas que madame la marquise se tourmente, dit la femme de chambre. Les bijoux de madame ne tarderont pas à être retrouvés... Ah! c'est que la police est bien faite à Paris!...
Madame la marquise est toute pâle, ajouta-t-elle en vovant que sa maîtresse se laissait tomber brisée sur le canapé. Si madame veut, je vais lui faire une tasse de tilleul.
— Oui, répondit Geneviève heureuse de se débarrasser un instant de la présence de la camériste.
Elle voulait être seule pour réfléchir.
Elle se demandait encore avec les plus épouvantables angoisses :
— Que va-t-il arriver?
Il était trop tard, du reste, pour avouer la vérité.
On avait cru qu'il s'agissait d'un vol et elle n'avait pas protesté.
Elle ne le pouvait plus maintenant.
Au fait, quelle explication aurait-elle donné si Guy s'était aper(;u luimême de la disparition de ses bijoux?
Ce vol expliquait tout.
Oui, c'était peut-être un bonheur que les choses se passassent ainsi.
A mesure que le trouble du premier instant se dissipait, la marquise jugeait la situation d'un esprit plus sain.
Qu'allait-il se passer?
On croirait à un vol, puisqu'on ce moment Guv était chez le commissaire de police pour le déclarer.
On rechercherait le prétendu voleur et naturellement on ne ]e trouverait pas.
L"enquète durerait quelque temps, puis les recherches sans résultat seraient arrêtées et on ne s'occuperait plus de cette affaire.
Plus tard, quand elle aurait les fonds pour rembourser au Mont-de- Piété la somme qu'on allait lui prêter, la marquise trouverait le moyen de faire envoyer ses bijoux au château, — par l'intermédiaire du curé de Souvigny, par exemple, — et l'on croirait à une restitution anonyme faite par le voleur repentant.
Cette solution trouvée, Geneviève sentit ses angoisses s'évanouir.
C'était en quelque sorte le salut.
Maintenant elle s'estimait heureuse que l'on ait eu l'idée d'un vol.
Que serait-il arrivé si son mari s'était aperçu de la disparition des bijoux un jour aux Migettes?
Collette revint avec une petite théière et une tasse en argent sur un plateau.
' Elle versa l'infusion.
Pendant que la marquise buvait lentement, elle avait recommencé à parler.
Ce vol la préoccupait.
Il devait y avoir des bijoux pour une somme considérable.
La tasse de tilleul bue, elle offrit ses services à sa maîtresse pour l'aider à se dévêtir, car Geneviève n'avait retiré que son chapeau en arrivant ; elle avait encore son manteau.
Elle demandait si « Madame la marquise n'avait pas apporté une malle avec des costumes et du linge. »
Geneviève fut obligée d'expliquer qu'elle avait compté repartir le soir même afin de ne pas laisser sa fille seule.
Sa fille!... La petite Diane!... C'est à elle qu'elle pensait en ce moment.
Impossible, avec ce qui s'était passé, d'aller maintenant au Mont-de- Piété.
La marquise ne pourrait y retourner que le lendemain matin avant son départ.
La pauvre fillette allait être bien triste en ne la voyant pas revenir, en étant privée ce soir du baiser de sa mère.
La femme de chambre qui savait maintenant que sa maîtresse passerait la nuit, s'était mise à préparer la chambre, à sortir des draps et des taies d'oreiller pour le lit, à disposer tout ce qui pouvait être nécessaire.
Puis, la remettant au cocher, il dit: — Portez-moi cette carte rue de Rivoli... (P. 59.)
Puis, elle deinaiiJait dos ordres pour le dîner, car on irait le commander chez le traiteur qui servait habituellement M. le marquis, lorsqu'il / mangeait à la maison.
Geneviève donna ses instructions.
Puis, comme elle n'avait pas de linge, — elle n'avait en effet apporté aucun bagage, — Collette offrit d'aller acheter tout ce qu'il faudrait, afin
88 nv. — l'enfant du divorce.
8e LIV.
que sa maîtresse pût changer, puisqu'elle ne repartait que le lendemain.
Le linge n'est jamais perdu.
Il y avait, assurait la femme de chambre, un très grand magasin de nouveautés dans le quartier, tout près de la Madeleine, où l'on trouverait le plus beau linge possible, admirablement confectionné.
La marquise consentit à cet achat.
Alors, quand elle fut seule, Geneviève tira machinalement de sa poche son porte-cartes et l'ayant ouvert, elle fut surprise avec plaisir d'y trouver un papier qu'elle ne croyait pas posséder qui y était depuis deuxmois à peu près.
C'était un certificat qu'elle avait rédigé à cette époque pour Glorinde, sa femme de chambre des Migettes, qui avait été sur le point de la quitter pour se marier, et qui n'avait pas donné suite à ce projet.
La marquise avait conservé ce certificat devenu inutile.
Mais en le voyant elle comprit que cette pièce pouvait lui servir à établir son identité lorsqu'elle retournerait au Mont-de-Piété.
On lui avait demandé un acte authentique ou un papier portant sa signature.
Elle y était sur ce certificat ; elle était légalisée par le juge de paix de Souvigny qui y avait apposé le sceau.
Décidément tout était pour le mieux et la pauvre femme, dont toutes les angoisses se trouvaient maintenant apaisées, avait reconquis le calme de l'esprit.
Elle laissa le porte-cartes inutile sur la cheminée de sa chambre et mit le certificat dans son porte-monnaie, afin d'être sûre de ne pas l'égarer.
Ce n'était pas sans raison que le marquis de Fleurance avait voulu se rendre au commissariat de police pour faire sa déclaration, plutôt que de faire appeler le commissaire chez lui.
Il pensait profiter de cette sortie pour faire prévenir Marion de l'événement inattendu qui venait de survenir et qui allait le retenir plus longtemps qu'il avait cru.
Il vit des fiacres à la station, sur le boulevard.
— Attendez-moi un instant, dit-il à son valet de chambre qui l'accompagnait, portant le sac.
Il traversa la chaussée et avisa l'un des cochers.
— Vous allez me faire une course pressée, lui dit-il.
L'ENFANT DU DIVORCE y,Q
En même temps, l'amant de Marion sortit son portefeuille et y prit une carte sur laquelle il écrivit rapidement au crayon. Je ne pourrai être de retour avant six heures. Ne t'iînpatiente pas.
Un événement imprévu que je f expliquerai me retient. Compte sur moi quand même.
Puis, la remettant au cocher, il dit :
— Portez-moi cette carte rue de Rivoli 185 ; vous la remettrez à M""' Bernay elle-même.
Marion avait pris pour la circonstance son nom de jeune fille. :Le cocher demanda :
— Faut-il rapporter une réponse ?
— Non, il n'y a pas de réponse ; mais c'est très pressé.
— Dans un quart d'heure la commission sera faite.
Le marquis remit cinq francs au cocher et rejoignit Bénévent qui le conduisit au commissariat de police du quartier, rue d'Astorg.
La disparition des bijoux de la marquise fut expliquée par le vol, car personne ne pouvait supposer autre chose et le commissaire partagea cette opinion.
Il se fit donner tous les renseignements nécessaires pour faire de promptes recherches.
Il demanda :
— M"* la marquise de Fleurance avait-elle l'habitude de descendre dans cet hôtel ?
— Non, monsieur, répondit Guy : la marquise venait pour la première fois à Paris et comme elle sait qu'ordinairement, quand je suis seul, je déjeune à mon cercle, elle s'est arrêtée dans le premier hôtel venu afin de n'être pas seule dans un restaurant.
— Elle y a donc déjeuné?
— Elle s'est fait donner une chambre pour pouvoir procéder à sa toilette et elle s'y est fait servir.
— Pendant ce temps M"* la marquise a conservé son sac avec elle? - Oui, monsieur.
— Et quand elle est sortie, elle l'a confié à la gérante de l'hôtel?
— Elle est sortie après déjeuner pour aller voir son frère, le duc Je Glamondans, rue Meyerbeer, et elle a laissé son sac, comme je v®ns l'ai dit, à la garde de la personne qui se trouvait dans le bureau de l'hôtel.
La marquise, ajouta le père de Diane, a pris un fiacre pour faire sa course, et elle est revenue à l'hôtel chercher son sac pour se rendre
ensuite à la maison, où elle pensait alors me trouver, lorsque nous nous sommes rencontrés rue de Rivoli, à la porte même de l'hôtel.
— Vous étiez donc avec M"" la marquise au moment où elle a retiré son sac ?
— Oui, monsieur.
— • Vous n'avez rien rejmarqué dans l'expression des personnes que vous avez vues ? questionna le magistrat.
— Absolument rien.
— Ce n'est que chez vous que la constatation de la disparition des bijoux a été faite?
— C'est la domestique, la femme de mon valet de chambre, dit le marquis en désignant Bénévent, qui s'en est aperçue.
— ■ Ma femme, expliqua le serviteur du marquis de Fleurance, rangeait les affaires de M"' la marquise dans la chambre et elle avait le sac que M"* la marquise venait de lui remettre.
— Etait-il fermé à clef?
— Non, monsieur le commissaire.
— M"* la marquise se rappelle-t-elle l'avoir laissé ouvert? demanda le commissaire en s'adressant au marquis.
— Elle l'avait fermé en le laissant à l'hôtel, répondit Guy, et ne l'ayant pas quittée un seul instant depuis qu'elle l'eut repris, je puis attester qu'elle ne l'a pas rouvert.
— Alors votre femme a vu le sac ouvert, dit le commissaire en revenant au valet de chambre, elle a regardé les écrins et les a trouvés vides?
— C'est bien ça, monsieur le commissaire, répondit Bénévent. Elle m'a appelé tout de suite. Nous avions bien vu que M™* la marquise n'avait pas ses bijoux sur elle ; alors nous avons pensé aussitôt que M"' la marquise devait avoir été volée et nous sommes allés la prévenir.
— Pouvez-vous me donner la description des bijoux qui ont disparu? demanda le magistrat au mari de Geneviève.
— Parfaitement, répondit Guy.
Il prit alors un à un les écrins vides et dicta la description exacte du bijou que chacun d'eux avait contenu.
Le commissaire dit ensuite :
— Je vais aller moi-même voir le propriétaire de cet hôtel de la rue de Rivoli et interroger toutes les personnes de la maison. En même temps, je vais informer le chef de la Sûreté de ce vol afm qu'il prenne immédiatement toutes les dispositions nécessaires pour en rechercher les
L'KNFANT DU DIVORCE 61
auteurs et pour arriver à découvrir les bijoux dont on cherchera évidemment à tirer parti.
Puis il demanda :
— M""' la marquise n'a pas regardé si ses bijoux étaient bien dans leurs écrins avant de confier son sac à la personne qui se trouvait dans le bureau de l'hôtel?
— Non, monsieur, répondit le marquis. Avant de partir de Souvigny la marquise avait fermé son sac qui ne contenait du reste pas autre chose que ses bijoux, et elle n'a pas eu à s'en servir.
— Il peut se faire que le vol ait été commis au chemin de fer, au départ de M"' la marquise, pendant le trajet, ou à son arrivée à Paris; il y a des industriels si habiles dans ce genre de vol qu'il suffît d'un instant d'inattention pour qu'ils puissent opérer.
— En effet, c'est possible.
— Mon opinion est que le vol doit avoir été commis par une personne qui savait ce que contenait le sac de M""* la marquise. — Je vais aller avant toute chose à la Sûreté, car les recherches devront être faites avec la plus grande rapidité et elles s'étendront probablement au delà de Paris.
Le marquis laissa au commisariat le sac et les écrins vides et il se retira avec son valet de chambre.
Dès qu'il fut revenu chez lui, Guy rapporta à Geneviève la démarche qu'il venait de faire, puis il la pria de l'excuser d'être obligé de la laisser, ainsi qu'il le lui avait annoncé, et il repartit.
Avant de se rendre à la rue de Rivoli, le marquis passa au Louvre pour les achats qu'il devait faire, puis il rejoignit Marion qui avait reçu depuis longtemps son billet et qui était fort intriguée par cet « événement imprévu » dont elle ne parvenait pas à comprendre la nature.
Tout de suite elle questionna.
— La marquise est à Paris !
— Ta femme !
Le marquis raconta les choses telles qu'il les savait, telles que les lui avait dites Geneviève en qui il avait une confiance entière, absolue.
Marion souriait tandis qu'il parlait.
Elle avait un sourire railleur, sceptique, et elle poussait par moments de petits « ah ! » qui avaient l'air de dire :
« C'est bien extraordinaire ! »
« Je ne crois pas ces histoires-là ! »
62 L'ENFAiNT DU DIVORCE
« 11 y a quelque chose là-dessous ! » Le marquis finit par s'en apercevoir.
Alors Marion :
— De la sorte, c'est pour voir son frère que ta femme est venue comme ça à Paris, tandis que tu la croyais à Souvigny.
— Oui, elle était inquiète, répondit Guy sincère et convaincu. 11 y avait longtemps qu'il ne lui avait pas écrit.
— Elle ne t'en avait pas parlé ?
— Non.
— Tu lui as dit que tu venais à Paris... parbleu !
— Je ne voulais pas lui dire que j'allais à Tours.
— Eh bien! mon cher, déclara Marion, ta femme se méfie.
— Non, c'est impossible, répondit le marquis.
11 avait réfléchi longuement, ayant eu le premier cette pensée, et il était bien certain que Geneviève n'avait eu aucun soupçon. 11 ajouta :
— Quelle méfiance peut-elle avoir?... Comment saurait-elle que je suis allé te rejoindre?... D'où ses soupçons auraient-ils pu naître puisque je te revoyais pour la première fois depuis mon mariage?
Du reste, si elle avait su quelque chose, c'est à Tours qu'elle serait venue ! . . .
— Alors, c'est qu'il y a autre chose, dit la piquante brune.
— Que veux-tu qu'il y ait?
— Tu ne me feras jamais croire que ta femme, qui n'est jamais venue à Paris, d'après ce que tu m'as dit, ait eu tout d'un coup l'idée d'y venir... pour voir son frère, qui précisément n'y est pas.
— Elle pouvait l'ignorer.
— Allons donc ! . . .
• — Voyons !
— Enfm ce voyage si précipité... C'est singulier.
Pourquoi ta femme est-elle descendue à un hôtel de la rue de Rivoli, au lieu de venir chez toi ?
Le marquis était ennuyé de cette discussion.
11 rassura sa maîtresse de son mieux et parvint à donner un autre tour à la conversation.
— En somme, que m'importe! dit-il. Qu'elle soit au boulevard Malesherbes ou aux Migettes, elle ne nous gênera pas. Du reste, je m'en moque.
Et gaiement, embrassant Marion sur le cou, au moment où
elle levait les bras pour attacher sa voilette derrière la tète, il ajouta :
— Nous allons dîner sans nous préoccuper de tout cela... Où préfères-tu aller?
— Mène-moi où tu voudras, répondit Marion.
— Aux environs de Paris ?
— - Oui, je préfère.
-- A Saint- Germain... Au pavillon Henri IV.
— Nous y resterons ?
- Oui.
— Et ta femme ?
— Oh ! laisse-moi tranquille avec elle ! riposta le marquis sur le ton de la plaisanterie. Je ne m'en préoccupe pas tant que ça. Demain matin j'irai la rejoindre et je l'accompagnerai à la gare.
Les deux amants sortirent pour prendre une voiture afin d'aller à la gare Saint-Lazare.
Nous ne les suivrons pas, et nous rejoindrons la marquise qui ne se doutait nullement de la trahison de son mari et qui en ce moment, seule chez elle, laissait s'envoler sa pensée vers ce château où elle avait laissé sa fille adorée.
Elle se disait :
— Ma pauvre mignonne !... déjà elle doit commencer à regarder la pendule et à se dire : <■( Maintenant petite mère doit prendre le train pour revenir. » — Et la chérie m'attendra vainement!... Elle ne me verra pas ce soir.
Résolue, elle ajouta :
— Mais demain, dès que je serai allée... là-bas, je partirai... J'irai te rejoindre mon amour et je ne te quitterai jamais plus, je te le promets.
Elle dîna seule, sans appétit, mangeant à peine.
Puis elle se retira dans sa chambre, où Collette avait placé les quelques effets de lingerie qu'elle avait achetés et que la marquise avait trouvés très jolis.
Elle fit seule sa toilette et elle se coucha.
La pauvre mère fut longue à s'endormir, car la pensée de Diane ne cessait de la préoccuper.
Il lui semblait voir sa fille qui, comme elle, ne pouvait pas dormir, inquiète, alarmée peut-être.
Enfin la lassitude eut raison de son cœur et elle dormit.
64 L'ENFANT DU DIVOUCE
Le matin, en s'éveillant, Geneviève songea à ce qu'elle avait à faire.
Elle voulait d'abord savoir à quel moment elle pourrait s'absenter pour aller au Mont-de-Piété.
Collette se présenta et la marquise lui dit :
— Demandez à votre mari si M. le marquis peut venir me trouver. La femme de chambre était habituée à l'existence que son maître
menait et elle eut l'intelligence de répondre :
• — Monsieur n'a pas encore sonné.
Guy n'était pas rentré.
Geneviève acheva sa toilette avec l'aide de Collette qui lui conseilla de garder sur elle le linge neuf qu'elle avait acheté, et qui la coiffa fort bien, connaissant à fond toutes les parties de son service.
Quand elle fut prête, le marquis rentra.
Elle n'avait même pas entendu ouvrir la porte du palier.
Guy quitta son pardessus, son chapeau et sa canne dans Tantichambre et il vint frapper à la porte de sa femme.
La marquise ne se douta de rien en le voyant.
Elle ne lui adressa aucune question tant ce qui se passait lui semblait naturel .
Elle manifesta son intention de retourner tout de suite à Souvigny.
Le marquis essaya, pour la forme, de la décider, puisqu'elle avait tant fait que de venir à Paris, de prolonger son séjour ne serait-ce que jusqu'au lendemain, afin qu'il puisse la conduire un peu partout.
— Je languis d'être r^uprès de ma fille, répondit la marquise de Fleurance; je vous remercie.
— Eh bien! soit, puisque je ne puis vous retenir; mais demeurez au moins jusqu'à cet après-midi pour que j'aie le plaisir de déjeuner en votre compagnie.
Geneviève n'osa refuser.
Guy avait dit à Marion qu'il viendrait la retrouver dans le courant de la journée.
La marquise aurait bien voulu être seule.
Elle ne savait comment s'y prendre, car elle comprenait que, si elle manifestait l'intention de sortir, son mari lui offrirait aussitôt de l'accompagner.
Impossible de se soustraire à sa compagnie.
La malheureuse ne trouvait aucun prétexte pour sortir, aucune raison vraisemblable à donner.
LT.NFANT DU DIVORCF
Ces bijoux ne sont pas à vous, interrompit l'employé; ils ont été volés 1 (P. 69.)
Maintenant n'allait-elle pas pouvoir retourner au Mont-de-Piété, et, accompagnée par son mari jusqu'à la gare, serait-elle obligée de revenir plus tard à Paris.
Pendant ce temps, que ferait M. Lebon?
Geneviève, en y réfléchissant, se rassura et elle comprit que de ce côté elle n'avait rien à craindre.
9' Liv. — l'enfant du divorce.
9 e LIV.
Ce misérable tenait avant tout à recevoir la somme qu'il avait fixée et qu'il exigeait.
Il saurait que sa victime était partie pour Paris, car, s'il venait aux Migettes, on le lui dirait et il comprendrait que ce voyage était fait dans le but de se procurer la somme nécessaire.
La marquise envoya cependant un télégramme à Nanette pour qu'elle consolât Diane dont elle devinait la douleur.
Elle lui dit qu'elle avait été retenue par son mari plus longtemps qu'elle ne l'aurait cru, mais qu'elle reviendrait dans la soirée.
Elle la chargeait d'embrasser bien fort sa fille pour elle et pour son père, en attendant qu'elle lui apportât tous les baisers qui s'accumulaient' sur ses lèvres.
Collette s'était occupée du déjeuner.
A dix heures elle annonça :
Madame la marquise est servie.
Puis, à midi, le coupé de louage dont le marquis avait l'habitude de se servir pendant ses séjours à Paris, transporta Geneviève et son mari à l3,gare d'Orléans.
Le trajet fut presque silencieux.
C'est à peine si le marquis de Fleurance et Geneviève échangèreni quelques paroles.
Guy était doublement préoccupé.
Il pensait encore à ce voyage inopiné que la marquise venait de faire et dont le but, malgré ce qu'elle lui avait dit, ne lui apparaissait pas bien clairement. Il ne voyait pas quelle nécessité si grande Geneviève avait éprouvée de venir ainsi subitement à Paris, sans l'en avoir prévenu, uniquement pour voir son frère Hubert. Il trouvait encore plus singulier, en y réfléchissant, qu'elle se fût arrêtée dans un hôtel.
Il ne comprenait pas cette précaution puérile d'emporter tant de bijoux, qui ne couraient aucun risque au château et dont Geneviève n'avait nullement besoin pendant un séjour aussi court.
Mais le marquis de Fleurance songeait aussi à Marion.
Il avait l'esprit profondément préoccupé et le cœur passionnément épris pour cette maîtresse qu'il avait aimée autrefois, qu'il avait perdue de vue, et qu'il venait de retrouver plus belle et plus désirable.
Sa passion se corsait de l'attrait du fruit défendu, du piquant qu'ajoutaient à l'aventure les obstacles, quelque légers qu'ils soient, que la présence de la marquise à Paris venait de lui créer.
Il languissait plus encore de la rejoindre et de se livrer à ses baisers.