LE PROCES
Vt^^^d.N ne tarda pas à connaître aux Migettes les intentions de divorce 'îj I ^ l du marquis de Fleurance, et cette nouvelle, qui surprit, qui >^2;^3 stupéfia même tout le pays, consterna surtout M* Bécoulet et l'abbé Julien.
Que s'était-il donc passé?
Le juge de paix et le curé se rencontrèrent un beau matin sur le petit chemin rocailleux menant du presbytère à la justice de paix.
Il ne faudrait pas croire cependant que cette rencontre fût uniquement le fait d'un hasard.
Pson.
Il s'était trouvé que le juge de paix s'était dit :
— Pauvre marquise !... Pauvre petite Diane !
Il y a dans ce divorce inattendu, dont je ne reviens pas, quelque douloureuse énigme que, par affection pour elles, je voudrais connaître, afin de compatir à leur peine. Mais ce divorce ne peut avoir lieu !... M. le curé sait peut-être quelque chose...
Et l'abbé Julien se disait de son côté au même moment :
— Oh! cette loi impie, ce divorce abominable!... qu'est-il donc arrivé?...
Je ne verrai donc plus ma petite Diane, ni cette bonne marquise si charitable?... Il se passe depuis quelque temps des choses singulières !... Je vais aller voir cet excellent Bécoulet qui est peut-être mieux au courant à cause de sa position.
Et le magistrat et le prêtre s'étaient ainsi rencontrés à mi-chemin de leurs demeures.
— J'allais chez vous, dit le juge de paix.
— Moi aussi, répondit le curé de Souvigny.
— Vous êtes comme" moi : le procès que fait le marquis de Fleurance vous a ému et surpris ?
> — Douloureusement surpris. Mais ce divorce ne peut avoir lieu.
— Nous devons l'empêcher.
— Je ]e voudrais, mais il faudrait savoir ce qui se passe.
— Qu'est devenue la marquise?... que signifie cette disparition?... Cette chère femme ne peut être coupable...
— Oh! cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Je me demande si la cause de cela n'est pas le frère de M""* de Fleurance, le jeune duc de Glamondans, pour qui elle a toujours eu une affection véritablement maternelle.
— En effet, c'est possible, dit le curé; la marquise n'est pas à Paris.
— Elle est peut-être auprès de son frère.
J'ai reçu une lettre naïve et charmante de cette pauvre Diane qui m'écrit du couvent des Dames de l'Assomption où son père l'a placée.
La pauvre enfant ne sait pas pourquoi on l'a séparée de sa mère.
Or vous, mon bon Bécoulet, qui connaissez comme moi le cœur de la marquise, la croyez-vous capable de rester deux jours et même un jour sans voir sa fille?
— Non, certes, répondit le juge de paix, et ce que vous me dites là m'inquiète beaucoup; si la marquise n'est pas à Paris, où peut-elle être?
— Oui... Dieu seul le sait, et c'est sans doute cette absence inexpliable qui a trompé le marquis sur les intentions de sa femme, qui est, pourtant incapable de la moindre faute; abusé par les apparences, il demande le divorce.
— Tenez, voulez-vous que je vous dise, mon cher ami?... Je crois à un malheur... J'en ai le pressentiment, et quelque chose me dit que cette pauvre femme est victime de quelque affreuse aventure.
— Ciel ! s'écria le curé en joignant les mains.
— Je me suis torturé l'esprit. J'ai fait les suppositions les plus folles, et plus j'ai cherché, plus je suis arrivé à croire à la réalité de mes pressentiments.
— Pauvre dame !
— Montrez-moi donc la lettre de cette pauvre fillette; peut-être pourrons-nous en tirer quelque indice.
Le curé sortit vivement de sa soutane une lettre qu'il avait déjà lue et relue bien des fois.
Le juge lut à haute voix.
« Paris, 13 juillet 1884.
« Mon bon monsieur le curé,
« Je vous écris dû pensionnat des Dames de l'Assomption où mon père vient de me mettre pour faire mon éducation, et je suis bien triste
car je n'ai plus revu ma chère petite mère depuis qu'elle est partie des Migettes, oij vous m'avez vue tant pleurer en l'attendant.
« Je croyais la retrouver à Paris où mon père m'amenait, mais elle n'y était pas, et je n'en entends plus parler. Je comprends que mon père, lorsque je l'interroge, est ennuyé de m'entendre, et c'est pour cela que je vous écris, monsieur le curé, car vous êtes si bon que vous ne me gronderez pas pour cela.
« Mon père m'a dit la dernière fois que plus tard, quand je serai grande, je saurai et je comprendrai ce qui se passe. C'est donc un malheur qui m'a séparée de ma pauvre petite mère chérie, puisqu'on n'ose me le dire?
« J'ai pourtant bien pleuré et bien souffert depuis dix jours, moi qui étais si heureuse! Je tremble à la pensée que des malheurs plus grands encore ne me soient réservés, car ce ne peut être que de quelque chose de terrible que mon père a voulu me parler, puisque je suis trop jeune pour qu'il me le dise.
« Chaque jour je prie le bon Dieu de me rendre ma mère, et je lui demande de la protéger, car je sens qu'elle doit être malheureuse.
« Yous que le bon Dieu entend encore mieux que moi, monsieur le curé, vous qui le priez chaque jour pendant la messe, demandez-lui aussi de me rendre ma pauvre mère, car je serai trop malheureuse sans elle.
<( Si la volonté de mon père était de me mettre en pension, j'étais prête à m'y soumettre, bien que j'aurais préféré rester auprès de ma petite mère, que je n'avais jamais quittée. Mais pourquoi ne la vois-je plus?... Pourquoi ne me parle-t-on pas d'elle?
« Je suis dans la 2° classe du cours de grammaire, et je serais bien heureuse d'apprendre et de devenir bien instruite pour obéir à mon père. J'ai des amies, une surtout, ma voisine de classe et d'étude, Claudia de Saint-Pons, et tout le monde ici est bon pour moi.
« Si un jour vous venez à Paris, monsieur le curé, ne m'oubliez pas , et venez voir votre petite Diane que vous aimez bien ; et en attendant, écrivez-moi, dites-moi ce que vous savez, consolez-moi un peu et donnezmoi la force de me résigner à mon malheur.
« Veuillez agréer, monsieur le curé, les affectueux souvenirs de votre petite amie bien malheureuse.
« Diane de Fleurance. »
Le juge, après avoir lu cette lettre, la rendit à l'abbé Julien en hochant la tête.
Elle vit des mères embrasser leurs enfants et ces échanges de caresses lui firent mal. (P. 365.)
46» LIV. — HECTOR DE JlO.NTrEltHEUX. — l'eNFA.N