A.NT DU DIVORCE. — }. ROUFF ET C'», ÉDIT. 46' UV
L'KNl'ANT DU DIVORCE 363
— Cette lettre, conclut-il, n'éclaircit pas le mystère.
• — Ecoutez, monsieur Bécoulet, attendons que M. le marquis vienne aux Migettes, et je le verrai, je... je lui parlerai.
— Il ne viendra pas.
— Pourquoi?
— Parce qu'il sait bien qu'ici la marquise est adorée ; tout le monde le blâme.
— Que faire alors?
— Attendons et suivons attentivement les événements ; peut-être la Providence viendra-t-elle à notre aide !
— Attendons, puisqu'il le faut, fit le curé avec un grand geste de désespoir. — Allons, au revoir, à bientôt, mon ami.
— A bientôt, répondit le juge de paix en regardant s'éloigner le prêtre, si bon, si aimé de ses paroissiens.
L'abbé Julien aurait pu devenir autre chose qu'un simple curé de village.
Son esprit droit, son bon sens et son instruction le désignaient pour de plus hautes dignités ecclésiastiques.
Maintes fois la marquise de Fleurance avait voulu le pousser, le recommander, et toujours le prêtre s'y était opposé.
« — Je veux vivre et mourir au milieu de mes chers paroissiens, disait-il. Nous nous aimons trop pour nous quitter. — D'ailleurs, faisait-il en riant, mes goûts simples s'accommoderaient mal du luxe des villes oii je passerais pour un sauvage sans éducation. »
La marquise n'avait plus insisté et s'était contentée de donner toute son estime et son amitié à cet homme au caractère si grand.
Le curé était dans un état d'accablement extrême en revenant de sa conversation avec son ami M. Bécoulet.
Il voyait avec douleur cette union que le ciel avait bénie, si effroyablement brisée.
L'avenir réservé à Diane l'inquiétait surtout.
Que deviendrait la pauvre enfant, si elle n'avait pas sa mère pour la garder dans la vie?
Car il ne fallait pus compter sur son père.
Non pas qu'il fût mauvais; mais le genre de vie qu'il menait n'était plus fait pour lui permettre de se transformer en éducateur.
Quelle mauvaise chose tout de même que cette loi sur le divorce!
Le vénérable prêtre songeait également à la marquise.
364 L'ENFANT DU DIVORCK
Pas un instant, il ne lui vint un soupçon sur le compte de celle qu'il était bien près de regarder comme une sainte.
Il cherchait la cause de ce qu'il considérait comme une catastrophe, et toujours le nom d'Hubert de Glamondans lui paraissait mêlé à cette mystérieuse histoire.
Rentré au presbytère et tout ému encore, l'abbé Julien parla à sa gouvernante, une vieille nièce, de toutes ses réQexions et la fit pleurer en lui lisant à nouveau la lettre de la petite Diane.
Il écrivit ensuite à la jeune fille une longue lettre toute paterneUe pour l'encourager.
Il lui conseilla de prier avec ferveur la Sainte Vierge, la mère des affligés.
Il lui dit aussi qu'il ne fallait pas qu'elle cherchât à approfondir le malheur présent qui la frappait, car le bon Dieu ne la délaisserait pas; il la protégerait et il ramènerait un jour auprès d'elle la bonne mère qu'elle pleurait.
Diane reçut cette lettre un mercredi jour de sortie pour toutes les élèves qui avaient leurs parents ou un correspondant à Paris.
Triste et seule, elle croyait passer cette journée au pensionnai comme toutes les élèves dont les parents habitaient la province, sans voir un visage ami, sans rien qui pût la consoler et l'égayer un peu; aussi futellc toute joyeuse en reconnaissant la signature du curé de Souvigny.
Presque toutes les élèves étaient sorties, emmenées par les parents qui venaient les chercher, et Diane, avec cinq ou six seulement, était restée sous la surveillance de sœur Catherine de Sienne.
Quelle ne fut pas la surprise de la pauvre enfant quand, vers dix heures, on l'appela, et quand elle vit Nanette qui venait la chercher!
De joie, avec la mobilité de pensée de l'enfance qui ne peut songer longtemps à un chagrin, elle sauta en l'air en battant des mains, et se jeta au cou de la vieille bonne pour l'embrasser.
Elle fut vite prêle et elle sortit.
La fille de Geneviève interrogea Nanette dès qu'elle fut seule avec elle.
Mais celle-ci ne put lui apprendre grand'chose.
Le marquis n'était pas à la maison; Diane passa donc sa journée en compagnie de Nanette, de Bénévent et de Collette.
Nanette mangea avec elle dans la salle à manger, pour ne pas la laisser complètement seule.
Puis, sur un désir exprimé par la jeune fille, sa bonne l'emmena promener aux Tuileries.
Il faisait un temps radieux, et de nombreuses bandes d'enfants accompagnés de leurs parents, se livraient au jeu avec une ardeur charmante.
Mais cette promenade que Diane avait désiré faire, pour connaître ce jardin des Tuileries dont lui parlaient ses petites camarades, loin de lui être agréable, ne fit que l'attrister davantage.
Elle rencontra des jeunes filles de son âge, jolies comme elle, sérieuses, donnant avec une gravité comique le bras à de jeunes et charmantes femmes, leurs mamans.
Elle saisit des bribes de conversation.
Elle vit des mères embrasser leurs enfants et ces échanges de caresses lui firent mal.
Elle se compara aux enfants qu'elle venait de voir.
Elle songea à la journée qu'elle venait de passer en compagnie de domestiques, n'ayant même pas eu la consolation d'embrasser son père.
Et ce fut tout en larmes que le soir Nanette la ramena au couvent des Dames de l'Assomption
Fidèle à la promesse qu'il s'était faite, le marquis ne parut pas aux Migettes. Il se borna aux démarches légales strictement nécessaires et attendit.
La marquise de Fleurance, que l'assignation ne pouvait toucher et pour cause, puisque la malheureuse femme agonisait sur un lit d'hôpital, ce que le tribunal ignorait, n'allait pas paraître à la comparution sur requête.
Seul, le marquis se présenta en conciliation devant le président au palais de justice de style moderne qui se dresse au croisement de la rue Nationale et des boulevards.
Après les formalités d'usage, le magistrat fit à Guy la traditionnelle question :
— Persistez-vous, monsieur, dans vos intentions?
— Oui, répondit le marquis d'une voix brève.
— C'est de mon devoir, continua le président, de vous mettre en garde contre vous-même. La colè^re est mauvaise conseillère... Avez-vous réfléchi mûrement à l'acte que vous voulez commettre?
— J'y suis aussi fermement résolu que lorsque je commençai les premières démarches.
Le président inclina la tête, regarda un instant l'attitude énergiquement résolue du marquis, puis reprit, après une courte pause :
— Je ne doute nullement de la fermeté de vos intentions, monsieur. Réfléchissez cependant longuement avant de prendre une décision aussi grave, aussi irrévocable. Songez bien à ce que sera l'avenir... Voyez la situation malheureuse que votre divorce fera à votre fille, privée de la tendre éducation maternelle à l'heure môme oii celle-ci lui serait le plus précieuse. — Ne craignez-vous pas d'endosser seul une aussi lourde charge, une responsabilité aussi grande que l'éducation d'une jeune fille?.. . Votre fille n'a que douze ans encore, mais qui la guidera dans le monde plus tard? qui la mettra en garde contre certaines embûches? Quel œil autre que celui d'une mère pourra exercer sur elle cette surveillance de tous les instants, si nécessaire à cet âge critique.
— C'est inutilement, monsieur le président, que vous chercherez à me convaincre, interrompit avec calme le marquis de Fleurance ; je persiste dans ma résolution.
— Je connais, monsieur, toute l'étendue de mes devoirs, répondit sèchement le président piqué du ton incisif et froid du gentilhomme, et c'est parce que je me rends compte des malheurs que la désunion des parents peut amener sur la tête d'une enfant, que je vous fais toucher le danger du doigt.
Le marquis fit un geste de dénégation.
■ — Ne soyez pas à ce point incrédule, reprit le magistrat, et si le souvenir des années de bonheur passées avec une femme que vous avez aimée ne peut rien contre votre résolution, si votre cœur est fermé en ce qui concerne M"* la marquise de Fleurance à tout sentiment de pitié, pensez à votre fille, à cette pauvre enfant désormais sans mère, de par votre propre volonté.
Guy eut un mouvement de colère.
— C'est justement parce que je songe à cela, s'écria-t-il avec emportement, que plus que jamais je suis résolu à maintenir ma demande... Une épouse qui a trahi ses serments ne peut être bonne mère, et il est de mon devoir de chef de famille d'éloigner ce mauvais exemple des yeux de ma fille.
Il est encore temps maintenant... Qui sait si plus tard je n'aurais pas à regretter cette résolution que vous me reprochez, monsieur le président?
— Je ne vous reproche rien, monsieur, j'attire simplement votre
attention sur les dangers d'un emballement et sur les conséquences d'une résolution trop hâtivement prise.
— Eh bien ! puisqu'il en est ainsi, monsieur le président, fit le marquis avec solennité, je vous affirme sur mon honneur que c'est après mûre réflexion, que c'est en pleine connaissance de cause que je me décide à demander le divorce. Il me serait désormais impossible de supporter la présence d'une femme pour laquelle je n'aurais plus que du mépris... Quelle serait donc l'existence de ma fille placée entre ces deux haines, victime innocente d'une mère coupable et d'un père inflexible?... Non! non! mille fois non ! Il ne peut être question de réconciliation. Ce divorce est nécessaire; je vous prie, monsieur le président, de ne pas vous y opposer.
— Soit, monsieur, dit le magistrat, enfin convaincu de l'inutilité des représentations, je n'insiste plus devant une volonté aussi fermement marquée.
Je ne crois pas non plus qu'il soit indispensable, malgré le défaut de la défenderesse, de réassigner M""' la marquise, puisque votre décision est irrévocable. Vous êtes d'ailleurs, d'après les griefs invoqués dans votre requête, dans les conditions voulues pour obtenir le divorce. L'abandon du domicile conjugal que vous avez fait constater par huissier constitue l'injure grave dont parle la loi.
Monsieur le marquis, fit le président du tribunal, en signant au bas de la requête l'autorisation d'introduction d'instance, votre instance en divorce est définitivement engagée.
C'est avec un soupir de soulagement que le marquis rejoignit son avoué qui attendait le résultat de l'assignation en conciliation dans la salle des pas-perdus.
Un instant, il avait craint que le président, gagné par des influences ocultes, ne fît des difficultés pour ordonner l'introduction de l'instance.
Le premier pas, qui était le plus important, était fait maintenant; il pouvait enfin entamer la procédure et activer l'affaire.
M" Yernoux, dès qu'il aperçut son client, courut à lui et l'interrogea :
— Eh bien? fit-il anxieux.
— Nous pouvons aller de l'avant, répondit M. de Fleurance, j'ai ' l'autorisation du président.
— Je vous le disais bien! s'écria l'avoué en se frottant les mains ; ça devait aller tout seul. Nous ne serons pas longtemps à être divorcés.
Il prononça ce « Nous » avec une telle conviction que le marquis, malgré les gros soucis qui l'obsédaient, ne put s'empêcher de sourire.
— Allons, monsieur le marquis, ne perdons pas notre temps ici, nous n'avons plus rien à faire aujourd'hui au palais. Yenez avec moi à l'étude, où nous rédigerons les conclusions définitives.
Et, entraînant M. de Fleurance, M' Yernoux se dirigea à grands pas vers son étude.
Marion, également anxieuse de connaître le résultat qui l'intéressait au plus haut point, attendait chez l'avoué le retour de son amant.
Elle fut vite mise au courant de ce qui s'était passé.
Elle félicita chaudement M. de Fleurance pour l'énergie qu'il avait déployée et l'en récompensa par un long regard d'amour.
— Tu ne saurais croire, fit-elle en sortant de chez M* Yernoux, à quel point je suis heureuse de savoir que prochainement tu seras débarrassé de cette femme.
— Cette femme, riposta Guy froissé, est encore M"* la marquise de Fleurance.
Un peu honteuse de s'être ainsi laissée aller à exprimer à haute voix, un peu trop librement sans doute, la haine qu'elle ressentait pour Geneviève, Marion s'excusa :
— Pardonne-moi, mon ami, dit-elle d'une voix innocente, je ne voulais pas te fâcher ; mais je me suis laissée emporter par amour pour toi.
Et puis, ajouta la jolie femme calmée, je lui en veux un peu, moi aussi, à ta femme. Ne m'a-t-elle pas dérobé pendant de longs mois une part de ce cœur que je voudrais tout à moi ?
Guy lui pressa tendrement la main.
— Oh ! dit-elle, si tu savais l'amour que je te porte et le dévouement que je ressens pour toi, tu ne me ferais jamais de reproches lorsqu'il m'arrive bien fortuitement de médire de celle que je considère malgré tout comme indigne de toi.
— Oui, indigne de moi, répéta le marquis avec feu. Tu as raison, Marion. Je ne devrais pas la défendre.
Marion connaissait assez son amant pour sentir qu'elle avait frappé juste, et que le marquis était plus atteint encore dans son amour-propre que dans son affection.
Elle voulut alors avoir l'air de défendre Geneviève, certaine qu'elle était de provoquer un sentiment contraire chez Guy et d'exciter sa colère.
Tu m'agaces 1... répondit Hubert. (P. 372.)
— Il ne faut pas cependant te laisser emporter ainsi, mon ami; M"' de Fleurance aimait ce Loriol, c'est incontestable : son insigne imprudence en est l'évidente preuve; mais je crois aussi qu'elle aimait Diane, et qu'elle n'eût pas entrepris ce voyage si elle eût pu supposer un instant que l^s conséquences en seraient si pénibles pour son amour maternel.
— Je reconnais bien là ta qualité de cœur, ma pauvre enfant,
47« Liv. — l'enfant do divobck.
répondit le marquis. Tu crois encore aux bons sentiments d'une créature assez fausse pour simuler durant des mois, pendant des années, des sentiments d'amour, alors que la haine est au fond de son cœur...
— Mais...
Le marquis lui ferma la bouche.
— Ne prononce plus ce nom, te dis-je, je ne veux plus qu'on parle d'elle devant moi.
Et cependant, continua- t-il avec amertume, je ne suis pas mauvais; je possédais, je le sens, encore assez d'élévation d'âme pour pardonner, à cause de Diane, pour le monde... Et je l'eusse fait... Séparés dans l'intimité, nous aurions vécus devant les étrangers sur le pied d'une parfaite union si Geneviève n'eût fait qu'obéir à un subit amour, à un de ces emballements irréfléchis qu'excuse la faiblesse humaine...
Mais, reprit le marquis d'une voix que faisait trembler la colère, qu'une femme depuis le jour de son mariage ait assez de force de caractère pour vivre d'une vie double, que sa duplicité soit telle vraiment, que pendant douze ans, elle puisse, sous un visage angélique, sous des manières d'une douceur infinie, faire taire le ressentiment qu'elle éprouvait pour l'homme qui l'avait empêché d'épouser l'élu de son choix. Cela, je ne le puis concevoir... Il faut que, sous cette enveloppe séduisante, se soit caché une âme noire et vile... Quoi! pendant douze ans, pas une défaillance, pas un signe qui pût trahir l'abominable comédie qu'elle jouait, et tu crois encore, ma chère Marion, à quelque bon sentiment chez cette femme... Détrompe-toi, vois-tu. La marquise n'a rien des faiblesses inhérentes à son sexe, elle ne possède rien de ces dons naturels de bonté, de dévouement et de délicatesse qui font tout pardonner à la femme; c'est un monstre... Assez sur ce sujet, encore une fois, Marion, la colère me pousserait à quelque excès.
Intérieurement ravie, Marion écoutait son amant.
Elle vit que plus rien désormais ne changerait ses dispositions, aussi crut-elle prudent de détourner la conversation et de ramener le marquis à d'autres sentiments.
— Tu as raison, dit-elle, parlons d'autre chose ; parlons de toi, de moi, de nos projets d'avenir.
Tiens, ajouta-t-elle comme soudainement inspirée, j'ai une bonne idée!... Voudrais-tu faire plaisir à ta petite Marion?
— Si c'est dans les choses possibles? fit-il en s'efforçant de sourire.
— Bien vrai! tu feras ce que je te demanderai? ^- Mais oui!
— Eh bien! depuis notre arrivée à Tours, j'ai toujours rêvé une
promenade à deux sur les rives du Gher^, puis un bon petit dîner sur la terrasse d'un restaurant du bord de l'eau... Une dînette charmante, un vrai repas d'amoureux... puis encore...
Elle hésita, rayonnante, délicieuse sous sa coquette toilette d'été.
— Puis encore?... interrogea Guy complètement rasséréné.
— Puis encore... le retour le soir avec le clair de lune, le doux murmure des ondes, le léger frémissement des feuilles et... et les bonnes paroles d'amour, acheva-t-elle rougissante en fixant sur son amant un regard ardent qui le remplit d'un trouble extrême.
— Comme te voilà poétique, ma petite Marion!... Et quel programme enchanteur?... le dîner, le bord de l'eau, le clair de lune, tout jusqu'au bruit mystérieux des feuilles... Et cependant tu oublies quelque chose, dit le marquis mi-railleur, mi-sérieux.
— Quoi donc! fit-elle étonnée.
— Les baisers...
— Oh! quant à cela...
Et d'un geste charmant, elle compléta la pensée qu'elle ne voulait pas formuler, mais qu'un sourire d'ange infernal rendait suffisamment claire.
— Deux amoureux alors?... Roméo et Juliette, Daphnis et Chloé...
— Cela te convient-il ainsi?
— Entendu, s'écria Guy rendu à la gaieté par cette proposition ; je signe ce programme des deux mains.
— Tout de suite, alors?
— Partons où tu voudras, je te suivrai.
L'ensorceleuse tint les promesses qu'elle avait faites.
Le diner, arrosé d'un léger vin tourangeau, que vint corser une bouteille de Corton 1874, fut d'une étourdissante gaieté, trop bruyante sans doute, car on sentait chez Guy le besoin d'oublier.
Sous les baisers de Marion, on forma de beaux projets d'avenir et tard, fort avant dans la soirée, les amants revinrent à leur domicile.
Il fut décidé que le retour à Paris aurait lieu le lendemain matin, après une dernière visite à l'avoué destinée à le presser encore.
Et le sourire sur les lèvres, la joie au cœur, Marion s'endormit en se répétant encore :
— Je serai marquise de Fleurance.