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LES PROJETS DE FERNANDE

)gnorant de ce qui se passait, Hubert de Glamondans que nous avons laissé avec sa maîtresse, la blonde Fernande, à l'hôtel des Roches noires à Trouville, ne songeait qu'à s'amuser en se refaisant un peu de l'excès des fêtes parisiennes et en fuyant les bruyantes et populaires solennités du 14 juillet.

Le jeune duc, par genre, ne voulait pas qu'il fût dit qu'il restait à Paris le jour de la Fête nationale.

Désœuvrés, les deux amants cherchaient à organiser le programme de leur saison, au moment où nous les retrouvons.

Fernande en déshabillé du matin, se balançait doucement dans une « Rocking-chair » causait gaiement jetant parfois des notes éclatantes d'un rire perlé et regardant curieusement Hubert, gravement occupé à séparer ses cheveux rebelles en deux parties égales.

Plusieurs fois déjà, promenant le peigne de la nuque à la hauteur du front, le jeune homme avait recommencé ses tentatives.

Il s'agissait d'arriver à une séparation aussi complète qu'artistique des cheveux, surtout derrière la tête. C'était alors la mode et le comble ' du chic.

Les gestes d'impatience du duc mettaient en joie Fernande.

Celle-ci, en une charmante matinée de crépon bleu, rayonnante de beauté, les cheveux d'or, les yeux noirs superbes d'éclat, la bouche large, les dents aiguës et bien plantées, le col gracieusement attaché sur des épaules merveilleuses et un buste élégant et souple continuait à se balancer imperturbablement.

Elle tenait sur ses genoux un petit fox-terrier qu'elle caressait de sa fine main surchargée de brillants.

— Pourquoi n'es-tu pas comme ce pauvre chéri, dit-elle en désignant l'animal à poils ras qu'elle dorlotait ; tu n'aurais jamais de raie à faire et tu serais alors d'une humeur charmante?

— Tu m'agaces !... répondit Hubert.

— Tu entends, mon bijou, ce que dit ton maître? fit Fernande en

entamant plaisamment une conversation avec son chien. — Nous en fautil tout de même du dévouement pour tenir compagnie à cet Absalon?

— Tu crois que c'est amusant de recommencer vingt fois la même chose ?

— Alors je dois bien t'ennuyer, car tu me répètes plus de vingt fois par jour que tu m'aimes.

Le jeune homme se dérangeant de sa toilette alla embrasser sa maîtresse, flatta doucement le fox-terrier et revint se poser devant sa glace.

— ■ Voilà des excuses, fit-il, es-tu satisfaite?

— Ça dépend de l'accueil que tu feras à mon programme d'été

— Voyons ce programme?

— Nous ferons toute la saison des courses normandes D'abord Caen, puis Cabourg, Deauville, Dieppe...

— Parfait!

— Nous descendrons dans les premiers hôtels!

— Accordé!

— Et j'aurai des toilettes de plage nouvelles pour chaque station.

— Et mon budget! s'écria le jeune duc, en brandissant son peigne d'un geste d'un comique achevé.

— Ton budget ne me regarde pas ! . . . Tu prendras des avances sur tes revenus, tu t'adresseras à ta sœur ou à ton beau-frère et, si ça ne suffit pas, tu feras des dettes, répondit-elle insoucieusement.

— C'est bien cela!... Fernande, tu me ruineras!

— Dis plutôt, nous nous ruinerons, car tu profiteras comme moi de cet argent. — Et puis, mon cher, lorsqu'on veut une maîtresse, il faut subvenir à ses besoins.

— Dis tout de suite que je te laisse dans la misère.

— Oh ! il ne faudrait pas poser non plus pour l'homme généreux!... Je me prive pour te faire faire des économies ; je n'ai qu'un appartement et il y a bien des femmes, à ma place, qui exigeraient un petit hôtel. Je n'use que dix à douze toilettes par an, et je n'ai qu'une voiture au mois.

— Fernande !... s'écria le duc sur un ton de reproche.

— Et je te sacrifie ma belle jeunesse, continua-t-elle, sûre d'arriver à ce qu'elle désirait en piquant Famour-propre d'Hubert.

Va, mon bonhomme, tu en trouveras beaucoup de maîtresses comme moi; jolie...

— Ça c'est vrai !

— Bonne !

— Ilum!

374 L'ENFANT DIJ DIVORCE

— Econome, dévouée, douce, fidèle, aimapte... fit-^lle tout d'une haleine.

— Arrête, Fernande! arrête!... s'écria le jeune homme en éclatant de rire; j'aime mieux t'accorder tout de suite ce que tu m'as demandé, car l'énumération de tes qualités me coûterait trop cher.

— Enfin !... Il y arrive, ce n'est pas malheureux.

— Je n'ai pas le choix.

— Dites-moi, monsieur Harpagon, j'ai encore une autre idée. Inquiet, le jeune homme abandonna sa toilette et vint s'asseoir sur

un tabouret aux pieds de sa maîtresse.

— Parions que ton idée va encore coûter gros? dit-il en poussant un soupir.

— Il a deviné, le gros malin! Il a deviné!.,, s'écria-t-elle en battant des mains. Venez vite, recevoir un baiser, monsieur, en récompense de votre intelligence.

Souriant, le duc de Glamondans se laissa aller entre les mains de sa maîtresse qui, après lui avoir donné le baiser, poursuivit :

— Là, voilà une belle récompense?... Ecoutez maintenant, monsieur le duc.

— A vos ordres, madame ! répondit le jeune homme d'un ton plaisant.

— Nous allons créer une écurie de courses pour cet hiver.

— Diable!... s'écria Hubert. C'est encore plus d'argent que je ne pensais.

— Et nous prendrons un amour de casaque, continua la jolie fille, sans prendre garde aux exclamations du duc.

— Mais...

— Nous inaugurerons la saison d'automne d'Autcuil où, si nous étions pris de court, la saison d'hiver.

— Voyons, Fernande!...

— Nous gagnerons des prix, car nous aurons pour entraîneur, un homme habile et de bons jockeys.

— Comment veux-tu ?. . .

— Et mon chéri, montera ses chevaux dans les courses de gentlemenriders, reprit-elle en l'embrassant à nouveau, et le duc de Glamondans montrera à toutes ces dames du monde qui viennent au pesage comme il est beau et élégant à cheval.

Hubert sourit.

— Quels sont les armes de Glamondans? demanda-t-elle en fronçant

L'ENFANT DU DIVORCE 37o

les sourcils, la tète appuyde sur la paume de sa main et paraissant se livrer à de graves réflexions.

— D'azur, à une tour crénelée d'or, semée de trois tourillons d'or, et notre devise « Per fas ».

— Qu'est-ce que ça signifie, tout ce charabia?

— Ces armes, reprit-il, sont les anciennes armes de Saint-Dié, données aux ducs de Glamondans en 1445, lorsque les Bourguignons s'emparèrent de la ville, en souvenir de la résistance héroïque qu'opposa l'un de mes aïeux. — La devise latine veut dire : Par le droit.

La jeune femme resta quelques instants sans répondre, toujours plongée dans ses pensées.

— J'ai trouvé! j'ai trouvé!... s'écria-t-elle soudain, toute joyeuse.

— Quoi?... trouvé quoi? questionna le duc.

— La casaque, notre casaque !

— Voyons, dit-il curieusement.

— Casaque et toque d'azur lamées d'or, ce sera charmant au possible !... Oh! dis, mon petit Hubert, n'est-ce pas que ce sera charmant et que tu ne peux me refuser cela?

Gagné plus qu'à moitié par cette idée, le jeune homme n'osa persister d'avantage dans son opposition.

— Eh bien, oui, là! fit-il, j'accepte.

Les couleurs des Glamondans brilleront sur le turf et remporteront, je l'espère, plus d'un triomphe.

— Bravo! Bravo, s'écria Fernande absolument ravie et se voyant déjà jouant son nouveau rôle de sportwoman au pesage. — Ilurrah! pour la casaque d'azur.

— Et maintenant, dit le jeune duc que nous avons pris cette décision, au travail ! . . .

Fernande, interloquée, le regarda :

— Tu ne comprends pas?

— Très sincèrement, je ne saisis pas.

— Bien sûr, au travail, tu as parlé tout à l'heure d'un programme, ne faut-il pas l'étudier. Il ne s'agit pas de dire nous irons ici, là, et puis ailleurs; il faut que les dates concordent avec les journées de courses et que nous soyons rentrés à Paris pour la reprise d'Auteuil.

— Tu as raison, mon petit duc, au travail !... répéta à son tour la belle demi-mondaine.

Ils prirent le calendrier des courses et tout deux, l'un pointant, l'autre lisant, tracèrent leur itinéraire, comptant deux ou trois jours, quatre au

plus sur chaque plage et huit jours pleins à Deauville, pendant la grande semaine.

Il fut également convenu qu'on ne resterait pas inactif durant ce mois, et que Hubert s'occuperait de recruter aux ventes normandes de Lyon- Chéri et du Tatersall un ou deux steeple-chasers de choix et quelques yarlings, première base de l'écurie de courses projetée.

La fièvre des courses les avait pris tous deux et les projets succédaient aux projets.

Hubert, très lent à accepter la proposition de sa maîtresse, était maintenant le plus emballé.

Cette idée devait sourire à ce jeune homme que nous connaissons un peu écervelé.

Le jeune duc de Glamondans, abandonné fort jeune à lui-même, ne possédait virtuellement que les brillantes qualités de sa maison.

Cœur généreux, brave et loyal, ces dons étaient gâtés autant par le genre de vie qu'il menait que grâce aux pernicieux conseils de son entourage.

Son activité native lui faisait ardemment souhaiter la formation de cette écurie de courses où il pourrait dépenser un peu de son exubérante nature.

La perspective de monter un cheval fougueux aux courses d'Auteuil et de le mener à la victoire, l'idée du danger qu'il courrait faisait battre plus vite ses artères et excitait son tempérament déjà ardent.

Fernande, d'ailleurs, dominait assez son amant pour savoir qu'il ne lui serait pas difficile de l'amener à accepter cette fantaisie comme il avait accepté toutes les autres.

Dès le jour même, les deux jeunes gens firent leurs préparatifs de départ et les malles bouclées, la note soldée, ils s'élancèrent remplis d'espérance dans la mêlée des courses.

Nous ne suivrons pas Hubert et sa maîtresse pendant leurs périodes d'achat et leurs pérégrinations à travers la Normandie.

Qu'il nous suffise de dire qu'il suivirent toutes les courses avec ses alternatives de gains et de pertes et que Fernande, dont l'élégance tapageuse fit sensation, eut les honneurs de la publicité de la presse.

On cita ses toilettes, on la complimenta sur sa beauté et ces mots furent colportés ; quelques journaux même poussèrent l'indiscrétion jusqu'à faire passer l'entrefilet suivant :

Ce fut à qui le féliciterait de sa décision. (P. 378.)

« Une grosse nouvelle pour les sporlmen I

« Un de nos plus jeunes clubmcn, se déciderait à faire courir et à fonder une importante écurie de courses.

(( Les achats faits cet été par John A\ hite, l'habile entraîneur de Maisons-Laffitte auraient eu lieu, affirmc-t-on, pour le compte du nouveau propriétaire.

48» Liv. — l'i;.ma.m du Divor'.CB *8« uv.

378 L'EiNFANT DU DIVORCE

« Pour le nom, cherchez dans l'armoriai d'Hozier, un des plus grands noms de France, originaire du département des Yosges ».

Cet écho fut reproduit un peu partout, et lorsque Hubert de Glamondans revint avec Fernande pour assister le jeudi 27 août à la réouverture de l'hippodrome d'Auteuil, son nom était dans toutes les bouches et ce fut à qui le féliciterait de sa décision.

Hubert s'installa dans sa garçonnière de la rue Meyerbeer oii il retrouva son cauteleux valet de chambre Denis Féroux, et Fernande reprit possession de son appartement de la rue de Châteaudun.

Servie par trois domestiques dirigés par une ancienne cocote sur le retour. M"' Armandine, que son manque de prévoyance avait réduite à accepter la situation inférieure de femme de charge, la jeune femme reprit son train-train ordinaire; la principale occupation de sa journée consistait à se faire tirer les cartes et lire dans le marc de café, par Armandine, qui excellait dans l'art de prédire l'avenir.

Pendant l'absence de son maître, Denis n'avait pas perdu son temps, devinant dans tout ce qui se passait autour de lui, un mystère dont il tenait seulement quelques fils sans posséder l'écheveau, il se remuait le plus possible pour démêler la vérité.

H passait une partie de ses journées boulevard Malesherbes, essayant do tirer quelque chose de Bénévent et de Collette.

Il apprit seulement que le marquis était parti pour Taurs.

H sut également que Diane était au couvent des Dames de l'Assomption,

Mais quoi qu'il fît et dît, il ne put obtenir de ces serviteurs d'autres renseignements ; ceux-ci ne connaissaient rien de plus sur les événements qui se déroulaient.

Ce qui intriguait particulièrement Denis, c'était cette subite disparition de M™° Fleurance; il y avait un fait important qu'il aurait bien voulu deviner, comptant sur cette découverte pour servir les haineux projets qu'il nourrissait contre tout ce qui approchait ou touchait la famille de Glamondans.

C'est dans cet état d'esprit, peu de jours après la rentrée de son maître, qu'il vit paraître un beau matin le baron Loriol.

En fin connaisseur, Denis avait senti une âme digne de le comprendre, chez le baron. — Sans en saisir encore toutes les véritables raisons, il

avait compris que Loriol désirait se venger et que cette vengeance visait le marquis de Fleurance ; aussi, le reçut-il avec un sourire qu'il s'efforça de rendre gracieux, mais qui ressemblait fort à une laide grimace

— Qu'y-a-t-il pour votre service, monsieur le baron.

— Votre maître est-il visible, Denis?

— Non, monsieur le baron, monsieur est sorti de bonne heure pour aller à Maisons-Laffitte. . ,

Je crois qu'il est question de chevaux.

Le baron sourit satisfait.

Il savait parfaitement que le duc était sorti ayant appris incidemment, la veille, qu'Hubert avait pris rendez-vous pour la matinée avec plusieurs sportmen de ses amis.

Ce n'était pas lui qu'il venait voir d'ailleurs.

Il comptait justement profiter de cette absence pour converser longuement avec le valet de chambre qu'il savait au courant de pas mal de secrets.

Il espérait que ce qu'il apprendrait dans cette conversation servirait ses projets.

Ce fut donc d'un ton qu'il s'efforça de rendre désappointé qu'il dit :

— Ah! tant pis !.-. fâcheux contre-temps, vraiment!... j'aurais tant désiré voir le duc...

En prononçant ces paroles, le baron jouait avec un léger stick qu'il tenait à la main, frappant alternativement l'extrémité de ses bottines.

Figé sur place, il semblait attendre que Denis lui offrit d'entrer, soit pour écrire un mot, soit pour attendre le duc de Glamondans,

Le valet de chambre le regardait sournoisement à la dérobée, et édifié sans doute par cet examen, il se dit :

— Toi, tu as besoin de me parler.

Cependant, voyant que Denis s'obstinait à ne pas faire les premières avances, Loriol insinua :

— L'absence du duc sera-t-elle de longue durée ?

— Heu ! heu ! . . .

Décidément cet animal ne se compromettait pas.

— Ne pourrait-on lui laisser un mot?

— Parfaitement, monsieur le baron, parfaitement, répondit Denis obséquieux. Si monsieur le baron veut se donner la peine d'entrer.

Le valet de chambre s'effaça et fit passer le visiteur devant lui. Chemin faisant, il dit :

— M. le duc m'a défendu ce matin d'entrer dans son cabinet, il a des papiers importants sur son bureau, il m'a bien recommandé de ne rien

déranger, aussi; si monsieur le baron voulait me faire l'honneur... Il s'arrêta, comme étonné de sa hardiesse.

— Quoi?... interrogea Loriol.

— Si monsieur le baron voulait me faire l'honneur de passer dans... mon cabinet, il trouverait ce qu'il faut pour écrire.

— Votre cabinet?... demanda le baron surpris.

— C'est le nom que j'ai donné à une petite pièce que M. le duc a eu la bonté de laisser à ma disposition pour que je puisse lire et écrire lorsque j'ai fini mon service.

— SoitI va pour le cabinet de M. Denis Féroux, répondit en riant Loriol, enchanté de cette proposition.

Mais, c'est superbe ici, ajouta-t-il en inspectant la pièce dans laquelle l'introduisait Denis.

Après avoir griffonné quelques mots sur un carré de papier qu'il avait dans sa poche, le baron demanda négligemment :

— Hubert a-t-il reçu la visite de M. de Fleurance?

— Pas encore, monsieur le baron... ni de M""' la marquise non plus. Nous sommes même très inquiets, car M. le duc a écrit à sa sœur dès son retour et il n'a pas encore reçu de réponse. — Si, par hasard, M. le baron savait quelque chose...

— Moi, rien, je ne sais rien vraiment, c'est la première nouvelle, répondit Loriol.

Il continua, amer :

— D'ailleurs je suis en assez mauvais termes avec le marquis depuis que j'ai failli me battre avec lui et qu'il a jugé à propos de s'abriter derrière une quittance pour me refuser la réparation à laquelle j'avais droit.

— Un duel!... s'écria Denis jouant la surprise.

— Ce duel n'a pas eu lieu grâce à la... prudence de M. le marquis de Fleurance.

Il est très fin de siècle décidément, cet excellent marquis !... il prend les femmes des autres, abandonne la sienne, et refuse la rencontre qui pourrait endommager sa peau.

— Comment, M. le marquis, qu'on dit la bravoure même, a pu refuser un duel ?

— Votre marquis est un pleutre ! s'écria Loriol et je lui ferai voir un jour qu'il a eu tort de me faire jouer un rôle ridicule.

Le baron prononça ces derniers mots avec un tel accent de haine que Denis en tressaillit d'aise.

— Ah!... un duel à cause d'une femme?

— Nullement!... Ce duel avait un motif privd, une insulte inexplicable que m'avait faite le marquis. — Quant à cette femme avec laquelle il s'affiche, c'est une pas grand'chose, je crois, la femme légitime d'un de mes amis, M. Gradignan, qui s'est empressé de la mettre à la porte dès qu'il a vu quelle créature il avait épousée.

— Comment, M. le marquis aurait pour maîtresse la femme de M. Gradignan?

— Mais oui, c'est comme cela. Il peut même la garder toute sa vie si le cœur lui en dit, car Gradignan ne veut plus entendre parler de cette femme... Yoilà ce que c'est que d'épouser n'importe qui, conclut philosophiquement le baron.

— Tiens ! tiens ! se dit Denis, il paraît que tu as une dent contre la Gradignan.

— Alors, vous ne savez rien sur cette pauvre marquise ? demanda Loriol revenant au but de sa visite. — Mais ce silence doit chagriner fort ce cher duc?

— Oh! M. le duc a bien autre chose à penser... Il a ses chevaux d'abord, fit le domestique en ricanant.

— Hubert serait égoïste?

— • Je n'ai pas dit cela, répondit le fourbe, qui voulait bien faire causer Loriol, mais qui ne tenait nullement, en lui montrant la haine qu'il éprouvait pour les Glamondans, à lui donner prise sur lui.

Cependant l'accent étrange qu'avait eu Denis en parlant de son maître, étonna fort le baron qui croyait, non pas à l'amitié mais à l'indifférence du valet de chambre, pour le duc.

— Mais il me semble, si je comprends bien le français, que vous accusez clairement votre maître de manquer de cœur.

— Oh ! c'est une façon de parler...

— Au fond vous avez peut-être raison, insista Loriol, qui voulait éclaircir le doute qui s'était subitement emparé de lui; moi-même j'ai cru remarquer qu'Hubert possédait une grande sécheresse de sentiments...

Denis sentit le piège; mais, beaucoup trop fin pour y tomber, il répondit sur un ton de feinte naïveté :

— Vous croyez?

— Et le fait même de ne pas rechercher sa sœur, continua le baron, est une preuve évidente de son égoïsme.

— M. le duc a écrit à M"" la marquise aussitôt de retour, dit Denis cherchant à corriger de plus en plus l'impression produite par ses précédentes paroles.

— Et le résultat?..

— Aucun, M"" la marquise n'a pas répondu.

— Comment?... s'écria Loriol, la marquise n'est plus aux Migettes, on perd ses traces à Paris, et cet événement cependant très grave ne trouble pas davantage son frère ?

— M. le duc est un peu insouciant.

— Eh bien ! ce que ne fait pas le duc, je le tenterai, moi...

— Vous?

— Oui, moi, et je réussirai qui plus est !.. . Pauvre marquise ! reprit Loriol en soupirant.

Il paraît, pensa le domestique, que les sentiments du baron sont plus tendres pour la marquise que pour le marquis et M""* Gradignan.

— Vous m'aiderez dans ces recherches.

— Très volontiers, répondit Denis "avec précipitation, également désireux de savoir ce qu'était devenue M"* de Fleurance.

Le mobile qui guidait l'hypocrite personnage n'était pas le même que celui qui poussait le baron.

L'un n'eût pas été fâché de retrouver la marquise autant pour la mettre au courant des amours de M. de Fleurance que par esprit de vengeance contre les deux amants, et que par sympathie pour Geneviève.

L'autre espérait que cette mystérieuse disparition était due à quelque cause dramatique touchant l'honneur de cette maison qu'il haïssait mortellement.

— Je puis alors compter sur vous? fit Loriol auquel cette promptitude à acquiescer à ses désirs dissipa les soupçons qu'il avait éprouvés précédemment.

— A votre disposition, monsieur le baron.

— Eh bien mettons-nous à l'œuvre chacun de notre côté.

— C'est ce que j'allais vous proposer.

Par un geste machinal, comme pour sceller cette promesse, Loriol tendit la main à Denis.

— Le premier qui aura des nouvelles en donnera à l'autre, ajouta-t-il.

— Parfaitement.

Mais, tout bas, Denis pensa :

— Compte là-dessus !

— Allons, au revoir, mon ami, fit Loriol, et à bientôt.

— Bonjour, monsieur le baron !

— Ah ! à propos s'écria le baron au moment de franchir le seuil de la porte, inutile de parler à votre maître de ma visite ; je repasserai une autre fois pour le voir..

— Bon! répondit Denis qui n'était pas dupe de l'air détaché avec lequel Loriol venait de parler. M, le duc n'en saura rien...

Et saluant le baron du salut correct et soumis de l'inférieur vis-àvis du supérieur, le domestique se frappa les mains, à peine eut-il le dos tourné.

— Tu te crois très fort, fit-il mentaleinent, mais j'ai deviné toutes tes malices, cousues de fil blanc...

Tu aimes la marquise.

Tu déteste Marion, et tu en veux doublement au marquis de t'avoir soufflé ces deux femmes.

Voilà le bilan de ta situation, mon pauvre baron.

Eh bien! c'est moi qui me servirai de toi et non toi qui m'utiliseras!

Je n'aurai qu'à faire vibrer un quelconque de ces sentiments pour t'avoir doux et docile à ma disposition...

Allons! allons! cela ne va pas trop mal et j'espère que prochainement j'apprendrais des choses désagréables sur le compte de la marquise.

Et tout guilleret de cette séduisante perspective, Denis se mit à fredonner un refrain de café-concert.

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