‹ L'enfant du divorceChapitre 44 sur 88 · RENCONTRE DE NUIT · texte numérisé non relu

RENCONTRE DE NUIT

--)i l'absence de la marquise avait fort intrigué les habitants de Sou- • vigny, elle avait encore bien plus tourmenté M. Lebon, le misérable maître chanteur.

Le caissier de M* Ducornier ne voyant pas revenir la marquise pour le jour qu'il avait fixé, pensa tout naturellement qu'elle n'avait pu se procurer l'argent.

Le télégramme qu'il reçut de Paris lui fit d'ailleurs bien comprendre que Geneviève n'avait pas encore réussi.

Il pensa aux nombreuses difficultés qu'elle devait rencontrer pour trouver une somme de trente mille francs à l'insu de son mari.

Elle ne pouvait donner sa signature qui n'avait aucune valeur légale.

Il lui fallait trouver un usurier assez confiant pour avancer cet argent sur parole.

Et puis, cette temme du monde, ignorante de ces questions qu'elle n'avait jamais eu à étudier, ne devait pas savoir oii s'adresser.

Les besogneux seuls, connaissent les mille moyens de se procurer de l'argent.

La femme d'un homme aussi riche que l'était le marquis de Fleurance à laquelle rien jamais n'avait manqué, devait-être singulièrement dépaysée dans cette chasse aux billets de banque.

Toutes ces raisons qui vinrent s'imposer au vilain personnage calmèrent ses premières alarmes.

Cependant les jours se passaient sans qu'il apprit rien de nouveau.

Le maître chanteur s'était déjà présenté une fois aux Migcttes et la même réponse l'avait consterné :

« M™* la marquise est en voyage. »

Cette fois la situation se compliquait et le chassieux caissier se demanda sérieusement ce qui avait pu arriver à Geneviève.

Un instant, il pensa qu'effrayée des conséquences du faux commis par son frère, et ne trouvant pas l'argent nécessaire pour sauver l'honneur, elle s'était enfuie.

Très intrigué, le caissier hâta le pas, et rejoignit les amoureux. .. (P. 3S6.)

C'était bien cela, parbleu! 11 avait été trop loin dans ses menaces et la marquise avait perdu la tête.

La réflexion aidant, il chassa bientôt, loin de lui, ces pensées.

— Mais non! se dit-il, la marquise paraît être une femme énergique. Elle a trop le souci de l'honneur de son nom, pour avoir fait cela.

Pour les grandes familles l'honneur du nom est tel qu'on n'hésite pas à sacrifier sa fortune et sa vie pour le conserver sans tache.

49« uv. — l'e.nfant du divorce. ^9® '-i^-

Donc à l'extrême rigueur et quelle que fût sa répugnance à employer ce moyen, la marquise eut plutôt tout avoué à M. de Fleurance, que de laisser déshonorer son frère.

D'ailleurs que se passait-il?

Pourquoi ce silence beaucoup plus inquiétant que la plus mauvaise nouvelle?

Pourquoi la marquise qui avait bien su lui adresser ce télégramme pour le faire patienter, ne lui avait-elle pas écrit pour le mettre au courant de ses tribulations?

11 lui eût donné un bon conseil.

Le digne coquin commençait à regretter d'avoir forcé un peu ses exigences.

Sans doute, la marquise n'eût pas eu besoin de s'absenter s'il avait demandé une somme moins élevée ou s'il lui eût laissé le temps pour le payement.

Ces amères réflexions tourmentaient nuit et jour le caissier qui en perdait le sommeil.

Depuis longtemps déjà, M. Lebon avait l'habitude de faire tous les soirs une solitaire promenade sur les bords du Cher.

C'était au milieu du mystérieux et solennel silence de la nature qu'il préparait ses machiavéliques combinaisons.

Ce répugnant individu recherchait les endroits les plus discrets, il s'y promenait de longues heures non pas instinctivement attiré par les merveilleux paysages qu'ofl're aux regards du touriste cette partie de la Touraine, mais bien parce que la solitude convenait mieux à son tempérament d'hypocrite.

L'inquiétude qui le dévorait eût pour e2"et de l'exciter à prolonger ses promenades plus avant dans la soirée.

Or, un soir, M. Lebon arpentait mélancoliquement, les mains derrière le dos, les rives fleuries de la rivière, quand il crut apercevoir un couple devant lui, se tenant tendrement enlacé.

Il était dix heures et personne de la ville ne pouvait se promener si tard. Lui seul avait la réputation d'être un noctambule.

C'était la première fois que pareil fait se produisait.

Très intrigué, le caissier hâta le pas, et rejoignit les amoureux qu'il dépassa.

Il se retourna et ne put dissimuler un geste de surprise.

Il venait de reconnaître le marquis de Fleurance.

Le marquis de Fleurance, non pas avec sa femme, mais une dame brune, élégante et jolie.

Il détailla en connaisseur cette personne qui n'avait pas de voilette, pour jouir plus à Taise de la brise embaumée du soir, et recevoir les baisers de son cavalier.

Les petits yeux chassieux du caissier brillèrent d'un singulier éclat en contemplant l'air de provocante beauté que respirait la jeune femme qui, les yeux fixés sur les yeux de son compagnon, s'abandonnait doucement à son bras, sans remarquer la présence d'un étranger.

Il vit immédiatement que la promeneuse était étrangère à Tours. Il lui sembla l'avoir déjà remarquée.

— Oii donc ai-je vue cette tête-là ? se demandait-il.

Hé! hé! fit-il soudainement inspiré; c'est la petite femme de Fautrefois!

Diable! mais notre marquis me paraît plus fidèle à ses amours qu'à sa femme.

Dès lors, Lebon résolut de savoir qui pouvait être cette femme que nos lecteurs ont reconnue, — Marion, qui revenait de dîner au restaurant des rives du Cher, oiî elle avait entraîné le marquis.

Le caissier de M^ Ducormier se laissa dépasser par les promeneurs et à une distance respectable, les suivit.

Il les vit entrer dans une maison meublée de la rue Nationale.

Cette rencontre le rassura un peu.

L'air calme du marquis, songeait-il, est de bonne augure.

Quelle que fût son indifférence pour sa femme et son amour pour la jolie inconnue, le marquis ne se promènerait pas ainsi s'il était arrivé quelque chose de fâcheux à Geneviève.

Il doit donc savoir oii est sa femme.

Alors, inutile de se faire tant de mauvais sang.

Pour ïa première fois depuis le départ de la marquise, M. Lebon put cette nuit-là goûter un repos exempt de mauvais rêves.

Le lendemain, Lebon était paisiblement occupé à mettre à jour son grand livre lorsqu'il vit. entrer le premier clerc de M* Vernoux qui venail parler au premier clerc du notaire.

Cette visite ne l'eût pas émue autrement, si les premières phrases de la conversation des deux clercs n'était venue frapper ses oreilles.

Par la porte entrebâillée, il put saisir toute la conversation.

— Qu'y a-t-il pour votre service, mon cher ami, avait demandé le clerc de M' Ducornier?

— Je désirerais simplement prendre copie de la minute du contrat de mariage du marquis et de la marquise de Fleurance.

— Tiens, à quel propos?

— Mais pour la liquidation.

— Ilein ! . . . fit le caissier en sursautant.

— Quelle liquidation? demanda le clerc de notaire.

— Gomment!... mais le marquis divorce. Vous ignoriez donc ce fait?

— Pas possible?

— Il divorce!... fit sourdement M. Lebon. Qu'est-ce que cela veut dire?

La conversation continuait entre les deux clercs. . — C'est tout ce qu'il y a de plus certain ; la procédure est déjà entamée, mais comme nous ne voulons pas perdre une minute, pour nous conformer au désir de M. le marquis, le patron veut préparer en même temps la séparation de biens.

— Mais quels griefs invoque M. de Fleurance pour divorcer?

— Abandon du domicile conjugal.

— Ah! ce n'est pas croyable, fit le clerc de notaire absolument stupéfié.

Ces mots furent un trait de lumière pour le notaire.

— Plus de doute, pensa-t-il, la marquise est toujours à Paris, à la recherche des trente mille francs, et le marquis ne sachant où est sa femme, ni comment expliquer son absence, a cru à un abandon du domicile conjugal.

Oh ! oh ! mais l'affaire se complique.

Le divorce n'est pas possible.

Et d'autres réflexions étranges, vraiment, chez cet homme méprisable, vinrent l'assaillir.

Comment une si digne femme que la marquise serait ainsi victime de son amour fraternel et de son dévouement pour l'honneur de sa famille?

Car elle est bonne, la marquise.

Bonne et douce.

Il le savait lui, et c'était un peu à cause de cela qu'il s'était risqué à commettre la tentative de chantage. Oh! mais le marquis se trompait absolument.

— Comme je vous le dis, mon cher confrère, reprit le clerc d'avoué, la nouvelle est certes étonnante, renversante, mais c'est comme cela : M. le marquis de Fleurance divorce.

Puis il se mit en devoir de copier la minute, s'interrompant de temps à autre, pour demander des renseignements.

— Allons! se dit Lebon, il va falloir que j'intervienne et que je suive cette affaire de près si je ne veux pas perdre mes trente mille francs.

Le soir même le caissier demandait un congé à son patron prétextant le soin d'affaires urgentes qui nécessitaient sa présence à Paris

Justement il était arrivé la veille une lettre d'Hubert de Glamondans dans laquelle le jeune homme exprimait au notaire, son besoin d'une importante somme d'argent.

Le fripon retors prit la résolution de se servir de ce prétexta pour s'introduire chez le duc, auprès de qui il serait censément envoyé par le notaire afin d'obtenir des renseignements au sujet de cette demande. '" Quoique majeur, Hubert avait continué à laisser à son beau-frère et à M* Ducormier la gestion de sa fortune.

Son oisiveté naturelle se trouvait bien de cet arrangement qui lui évitait tous les tracas.

Son écurie de courses devait nécessiter une importante première mise et des frais considérables.

C'est pourquoi il demandait au notaire de lui faciliter les moyens d'aliéner une partie de son patrimoine.

Avec tout l'emballement de la jeunesse, il expliquait à M* Ducormier ses projets d'avenir.

H fondait une écurie, non pas pour jouer, écrivait-il, mais dans un but de spéculation.

n venait tout dernièrement d'être reçu au Jockey-Club ce qui lui permettait de compter sur l'appui moral des grands noms du monde sportif.

D'autre part, ses connaissances spéciales, les choix heureux qu'il avait faits tant en chevaux qu'en personnel étaient une sûre garantie du succès de son entreprise.

L'argent employé à cet usage serait par conséquent placé avantageusement dans une entreprise qui devenait pour ainsi dire commerciale.

En dépit du lyrisme déployé dans cette lettre et de la confiante assurance du duc, le notaire voyait d'un très mauvais œil les projets d'Hubert.

H se promit même d'en parler au marquis de Fleurance.

Sa patience naturelle, son tempérament tranquille de bon notaire de province, lui faisaient mal augurer de ce qu'il appelait une folie.

Aussi, avait-il l'intention de faire des représentations au jeune homme et de lutter de toutes ses forces contre ces projets aventureux.

L'occasion était donc excellente pour Lebon.

390 L'ENFANT DU DIVORCf:

Se présentant comme délégué par le notaire, il était sûr d'être favorablement accueilli par le jeune homme.

Il pourrait ainsi se créer des intelligences dans la place et savoir ce qu'était devenue la marquise qui devait certainement avoir vu son frère à Paris puisqu'il était uniquement cause de son déplacement.

Qui sait même s'il ne trouverait pas le moyen de faire quelques affaires avec le duc ?

Celui-ci devait constamment avoir besoin d'argent.

L'emprunt qu'il voulait faire même pouvait être une bonne affaire pour lui puisque le notaire y était opposé. Le refus de M* Ducormier forcerait le jeune homme à avoir recours à ses lumières.

Lebon connaissait la situation de fortune des Glamondans et se pro-mettait bien de tirer un sérieux bénéfice des services qu'il pourrait rendre.

Sa résolution prise et son congé obtenu, il mit en ordre ses paperasses avec le soin méticuleux d'un homme rompu à l'ordre par une longue vie de bureau, puis il mit dans son tiroir le précieux chèque.

— A défaut de la marquise, se dit l'honnête homme, nous causerons au jeune homme, et ce serait bien drôle s'il ne se décidait pas à ouvrir les cordons de sa bourse devant la perspective de Mazas.

Gomme cela, pensa-t-il, je m'arrangerai pour toucher de l'argent des deux mains.

Le frère et la sœur m'aideront à supporter les soucis de cette triste existence en la dorant un peu.

La vie est bien singulière!... se disait le fieffé coquin. Hier encore je ne savais pas si je serais sûr de ces trente mille francs et voici qu'aujourd'hui, je suis en passe de me faire un joli sac.

Le notariat a quelquefois du bon pour les gens d'ordre comme moi.

On connaît des secrets de famille qu'on pourrait divulguer et à l'aide desquels un homme intelligent peut se créer une honnête aisance.

Il y a aussi les événements extraordinaires qui vous procurent d'agréables suppléments.

Il est vrai que ça n'arrive pas souvent, mais quand ça arrive...

Et le caissier décrivit dans l'espace un geste arrondi destiné à compléter sa pensée.

— Allons ! je crois mon petit Lebon, que tu n'as pas tout à fait perdu ton temps dans cette boîte de province. Ton supplément sera coquet.

Tout de môme, fit-il, en philosophant d'un air enjoué, en ramenant ses cheveux sur son crâne dénudé, comme la vie serait triste s'il n'y avait pas quelques honnêtes gens !

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