M. LEBON TRAVAILLE
peine installé dans un petit hôtel de la rue de l'Echiquier, Lebon
^ courut se présenter 11, rue Meyerbeer, au domicile du duc de Glamondans.
Le titre que se donna le caissier de M' Ducornier le fit aussitôt recevoir par le jeune homme qui, dans son ignorance des alTaires, se figurait naïvement qu'on venait lui apporter l'argent qu'il avait demandé.
Obséquieux et sournois, louchant abominablement derrière les verres foncés de ses lunettes, le petit homme s'inclina à plusieurs reprises devant le duc qui ne put dissimuler un imperceptible mouvement de répugnance en voyant ce vilain échantillon de la race humaine.
Ce geste n'échappa pas au caissier qui murmura :
— Voilà un mouvement que tu me payeras cher.
Puis, d'une voix qu'il s'efforça de rendre aimable, il reprit :
— Je viens vous voir, monsieur le duc, de la part de M* Ducormier, mon patron.
— Déjà, fit le jeune homme, oh! il ne perd pas de temps ce brave Ducormier! Quel notaire expéditif !... Et combien m'apportez-vous?
L'air de Lebon marquait une si stupéfiante surprise que le duc crut qu'il n'avait'pas compris sa question. Il la recommença :
— Oui ! combien M" Ducormier vous a-t-il chargé de me remettre?
— Mais rien, Monsieur le duc, rien du tout! Mon patron est au contraire très opposé à votre demande d'aliénation.
Le duc fit un geste de colère, et d'un ton hautain : - ; — Comment, opposé?... mais je ne lui demande pas son avis, à ce brave homme de notaire. Il n'y a, je pense, qu'à exécuter mes ordres.
— Oh ! c'est que monsieur le duc, reprit Lebon insinuant, un notaire a le droit, a le devoir m(>me de faire de respectueuses observations à ses clients lorsqu'il voit qu'ils veulent commettre des actes contraires à leur intérêt.
— Comment?... une opération magnifique!
392 L'ENFANT DU DIVORGE
— Oui, mais M' Ducormier ne la juge pas telle et je le crois disposé à vous écrire une longue lettre vous expliquant ses raisons. Puis au cas oij cette lettre ne vous conviendrait pas, il aurait l'intention de porter vos projets à la connaissance de monsieur votre beau-frère.
— Il faudra bien qu'il arrive cependant à exécuter mes volontés, dit le duc en frappant du pied.
— Certainement, il le fera; mais cela prendra du temps, beaucoup de temps, fit Lebon patelin. Il y aura de grosses difficultés de réalisation.
— Oh ! comme c'est ennuyeux ! s'écria le jeune homme dépité. Moi qui ai justement tant besoin d'argent en ce moment...
— Hélas, monsieur le duc!
— Et c'est pour m'apprendre ces bonnes nouvelles que vous vous êtes dérangé?... s'écria Hubert agacé des allures félines du maître chanteur
Merci bien!... Vous pouviez rester à Tours, je ne vous en aurais pas voulu.
Lebon vit que le duc était arrivé au point oii il voulait l'amener. Il reprit :
— Il y a peut-être cependant moyen d'arranger les choses... Il s'arrêta, paraissant réfléchir.
,— Quel moyen?... que voulez-vous dire? interrogea le duc anxieux.
— Eh! oui!... Peut-être pourrait-on trouver ces capitalistes qui consentiraient à vous avancer la somme dont vous avez besoin, si vous pouvez donner les garanties nécessaires.
— De quelle nature sont ces garanties?
— Mais en prenant une hypothèque sur le château de Glamondans, par exemple... J'ai entendu dire que c'était une superbe propriété et que vous étiez en possession d'uhe galerie de tableaux d'une rare valeur.
— En effet, c'est exact! mais ces capitalistes où les trouver... En connaissez-vous ?
— J'en connais quelques-uns, oui, monsieur le duc!... sans doute y aurait-il un arrangement possible...
Il me semble que cette combinaison offre des chances de succès, rectifia le bonhomme, afin de ne pas paraître trop affîrmatif.
— Alors, vous vous faite fort de faire réussir cette affaire?
— Je n'ai point dit cela précisément, monsieur le duc... j'ai dit qu'on pourrait essayer. — Pas autre chose.
— Mais vos capitalistes me donneront-ils toute la somme dont j'ai besoin?...
— Sans doute!... toujours pourvu que les garanties soient suffisantes.
Ils se donnèrent la main. (P. 399.)
— C'est entendu, cela, s'e'cria le duc, impatienté.
— Je ne connais rien aux courses, mais il me semble que votre combinaison n'a pas l'air trop mauvais...
— N'est-ce pas? fit vivement le jeune liomnie ravi do trouver en ce caissier de tabellion, quelqu'un qui fût de son avis... C'est une affaire d'or!...
50e ,]v — T.'iNFANT Ht' riVORrE.
56» Lîv
— Je le crois sincèrement, fit Lebon en hochant la tête, d'une manière affirmative ; quand on gagne des prix, beaucoup de prix, on doit réaliser de gros bénéfices.
— Pardieu ! à qui le dites-vous ?
— Quoique je ne m'y connaisse pas, j'ai souvent entendu parler des courses, continua le caissier en prenant un air naïf... Il y a des prix de cent mille francs... C'est une somme, cela... c'est curieux, quand on y songe... Dire qu'un cheval peut vous rapporter une fortune en quelques minutes.
Il ajouta sur le même ton de naïf étonnement.
— C'est drôle... tout de même, et ça ne coûte presque rien à nourrir un cheval... eh bien, voilà un placement à gros intérêts.
Le duc de Glamondans était enthousiasmé de la façon de raisonner du rusé compère. Il ne s'apercevait plus de ses défauts physiques qui l'avaient si fortement choqué au premier abord.
— C'est évident! c'est évident!... répétait-il à chaque marque d'étonnement de Lebon sans remarquer, le moins du monde, le piège que celui-ci lui tendait.
— Je m'étonne maintenant, que je réfléchis à votre affaire, fit le caissier, que mon patron n'en ait pas vu les avantages.
— Oh ! les notaires de province, répondit le jeune homme avec une certaine nuance de mépris, ça vit retiré dans leur trou et ça ne connaît rien à ces grandes spéculations.
— Plus j'y songe, plus je crois possible de trouver votre capitaliste, monsieur le duc.
— ■ Il fera une excellente affaire.
— Votre château et les dépendances ainsi que le mobilier et la galerie sont estimés à douze cent mille francs environ... C'est du moins ce que répétait avant-hier ÏVP Ducormier en exprimant la crainte que vous ne veniez un jour à perdre le château de vos aïeux...
Combien vous faudrait-il immédiatement?...
— J'ai besoin de trois cent mille francs.
— C'est raisonnable.
— Vous trouvez, mon cher monsieur?...
— Lebon!
• — Mon cher monsieur Lebon .. Je vous donne donc mes pleins pouvoirs, occupez-vous au plus vite de cette affaire.
— Comptez sur ma diligence, monsieur le duc... Il ne me reste plus maintenant qu'à vous demander vos titres de propriété.
Le jeune homme resta interloqué.
— Sans doute vos titres de propriété, reprit le caissier qui avait remarqué l'embarras du duc... Il faut justifier d'une possession par des pièces parfaitement en règle si l'on veut trouver à emprunter sur une propriété.
— Patatras! encore une tuile. — Mais je n ai rien, moi, mon cher monsieur... Est-ce que je sais même ce que vous voulez dire avec vos titres de propriété?
— C'est indispensable cependant, affirma catégoriquement Lebon, sans titres, pas d'argent.
— Eh bien ! nous voilà dans de beaux draps, fit le duc consterné... En faut-il des affaires pour trouver de l'argent, comme si une parole ne valait pas autant que toutes ces paperasses.
Lebon sourit.
— Encore une belle invention que tous ces notaires, ces avoués, ces huissiers, ces avocats et toute cette séquelle... je me demande vraiment comment il peut se faire qu'il y ait des gens qui comprennent quelque chose à leur grimoire... Mes titres?... mes titres?... Ça doit être mon beaufrère qui doit les avoir, puisqu'il paraît que j"ai dos titres... 11 faudra que je voie le marquis... Mais oii est-il seulement?
Est-il à Paris ou à Tours? voilà ce que j'ignore.
— Et madame votre sœur? demanda le bossu d'un air dégagé*
— Où est-elle aussi?... Est-ce que je sais?...
J'ai vraiment des parents singuliers fit le jeune homme avec un désespoir comique.
— M""^ la marquise n'est pas à Paris?
— Mais!... c'est-à-dire si... Elle y était du moins, il y a quelque temps, puisqu'elle est venue me voir lorsque j'étais à Trouville.
— Oh ! fit le caissier, désagréablement surpris par cette nouvelle à laquelle il était loin de s'attendre.
Cela changeait toutes ses combinaisons.
Pourquoi, si la marquise était encore à Paris ne venait-elle pas voir son frère?
La demande en divorce du marquis de Fleurance basée sur l'abandon du domicile conjugal, démontrait que celui-ci ignorait où était sa femme.
Ainsi donc, la marquise ne donnait plus signe de vie.
Serait- elle en faute réellement?
Etait-elle malade en quelque hôtel, soignée par des mains mercenaires, mais ne voulant pas prévenir le marquis de crainte que sa venue n'amenât des explications et par suite l'aveu dn Tniix ronnnis par le duc de Glamondans?
En tout cas, la situation était plus grave que Lebon ne l'avait pensé. La disparition de la marquise était réelle et cela le gênait fort dans ses projets.
— Heureusement, se dit-il en guise de consolation, qu'il me reste le frère à qui, à en juger par sa profonde ignorance des affaires, il ne me sera pas difficile de pratiquer une légère saignée.
Avec le faux chèque et l'emprunt, ce serait bien le diable si je n'arrivais à lui soutirer une jolie somme bien rondelette.
— Oui, reprit le duc sur un ton sérieux, je ne sais pas où est ma sœur, je suis même assez inquiet, puisqu'une lettre adressée par moi aux' Migettes, il y a huit jours, est restée sans réponse.
— Je puis vous renseigner sur ce point, monsieur le duc. M""" la marquise n'est pas aux Migettes.
— C'est qu'elle est en voyage, alors...
C'est singulier tout de môme, reprit le jeune homme oppressé, jamais ma sœur ne s'est absentée sans me tenir au courant de ses déplacements.
Puis, avec toute l'insouciance de son caractère léger, il revint sans transition à sa demande d'argent.
— Alors, c'est une chose convenue? vous vous occupez des capitalistes, n'est-ce pas, monsieur Lebon? Et moi j'écris aujourd'hui même à mon beau-frère pour obtenir ces fameux titres.
— ■ Comptez sur moi, monsieur le duc, fit le caissier, et à bientôt!
Puis, après force saints, le répugnant personnage sortit à reculons en protestant encore de son dévouement.
Malgré tout Lebon était encore assez satisfait de sa visite.
Il avait désormais ses entrées dans la maison et c'était là un point capital.
Il devenait en outre une sorte de conseiller pour le jeune homme, et pouvait nourrir l'espérance d'arriver un jour à avoir la gestion de ses intérêts.
Pour une première visite, il n'avait pas trop mal manœuvré, vu l'importance des résultats.
C'est à dessein, d'ailleurs, qu'il n'avait pas dit mot au jeune homme du procès en divorce.
Outre qu'il ne savait pas si le duc n'était pas au courant de cet événement, il ne voulait pas, dans le cas contraire, le renseigner, car, en admettant que les choses s'arrangeassent, il ne tenait point à irriter le duc contre son beau-frère.
— Ce n'est pas à moi, pensa-t-il, de brouiller les deux parents, ils
n'auraient qu'à se réconcilier plus tard et ce serait Lebon qui payerait les frais de la réconciliation.
Qu'ils s'expliquent donc par lettre, ils finiront toujours par se comprendre.
Ils parleront d'honneur, de dignité, de leurs devoirs, que sais-je?... si ça ne leur fait pas de mal, ça ne leur fera pas de bien non plus, mais ça leur suffira... Il y a des gens qui se contentent de peu.
Distrait par ces réflexions énormément suggestives, et au moment d'arriver à la porte de l'appartement, l'ex-caissier se heurta assez violemment contre le domestique qui l'avait introduit.
C'était Denis, très intrigué par l'étrange allure du personnage et la longue durée de l'entretien qu'il avait eu avec son maître.
En se postant sur le passage de Lebon, le valet de chambre n'avait eu d'autre pensée que de le dévisager encore une fois et d'essayer de deviner le but de sa visite en mettant une profession sur sa redingote râpée et son chapeau roussi par les intempéries et les longs services.
— Tiens! c'est vous, fît le caissier en reconnaissant le domestique.
— Pardon, monsieur, répondit Denis, je ne vous avais pas vu non plus.
— Ah! dites-moi donc, mon ami, demanda Lebon avec rondeur en s'arrêtant au moment de sortir, vous allez peut-être me donner un renseignement, mais un renseignement utile et qui servira votre maître en même temps.
— A votre service, monsieur, fit avec empressement Denis enchanté de voir le visiteur engager la conversation.
— Vous êtes le valet de chambre du duc, n'est-ce pas?
— Il y a plus do vingt ans que je sers la maison de Glamondans.
— Bravo! un vieux serviteur alors, un domestique dévoué!... Oh! la race n'en est pas encore disparue, j'en suis heureux, déclara Lebon avec bonhomie en frappant amicalement sur l'épaule de Denis qui continuait à épier plus attentivement le gredin.
— Je suis en effet tout dévoué à M. le duc.
— Oh! un garçon chfirmant que votre maître! Et intelligent, distingué!... il vous sent son gentilhomme d'une lieue... Il n'y a pas à dire, on voit bien quand on a affaire à quelqu'un de race...
Lebon qui voulait se concilier la faveur du domestique en faisant des chauds éloges du duc eût continué longtemps sur ce ton dithyrambique si Denis ne l'eût rappelé à la conversation.
— Alors, quel service, puis-je vous rendre?
— C'est juste, j'allais oublier, j'étais parti là sur le compte du duc de Glamondans... Quel brave jeune homme, tout de même... Enfin, au fait... je traite une grosse affaire d'argent avec votre maître auquel je ne demande qu'à rendre service. Malheureusement tous ces jeunes gens de famille, n'ont aucune notion des affaires...
— Une affaire d'argent? fit Denis vivement intéressé.
— Oui... M. le duc fait une spéculation superbe,.. Une écurie de courses... Du reste, vous devez savoir... Alors, il s'est adressé à moi pour avoir une avance d'argent sur ses propriétés... Mais comme je vous le disais, ils sont tous les mêmes, ces gens qui n'ont eu que la peine de naître... M. le duc ne sait pas seulement où sont ses titres.
— Mais c'est M. le marquis de Fleurance qui doit les avoir.
— C'est ce qu'a pensé M. le duc de Glamondans, aussi va-t-il écrire à son beau-frère... Ah! il n'a pas beaucoup d'ordre votre maître... Il est un peu léger, défaut de jeunesse, d'ailleurs... Ainsi qu'il ne sait pas où est sa sœur et que cela ne paraît nullement l'inquiéter...
• — Comment savez- vous cela? questionna Denis défiant. Lebon comprit le sentiment du domestique, aussi s'empressa-t-il d'ajouter.
— Oh! vous savez, moi... je suis de la famille, presque autant que vous... je suis le caissier de M^ Ducormier, le notaire du marquis de Fleurance, et dame, je suis au courant de bien des choses.
— Oh! c'est différent, fit Denis rassuré. Intérieurement il pensa :
— Singulière tournure, pour un caissier. Et tout haut, il demanda :
— Alors, vous venez de Tours?
— Directement.
■ — Et M""^ la marquise de Fleurance n'est pas aux Migettes? interrogea à son tour le valet de chambre qui voulait avoir l'air d'ignorer la disparition de Geneviève.
— Mais non, elle n'y est pas, et M. le duc de Glamondans qui tout à l'heure m'a fait l'honneur de me confier ses affaires, me faisait part de sa surprise, en ne recevant pas de réponse à une lettre qu'il avait écrite à sa sœur.
— Le marquis est toujours là-bas?
— "Oui! il continue son procès, fit négligemment Lebon qui voulait savoir par le domestique si l'on était au courant dans la maison du procès en divorce.
— Quel procès? demanda Denis surpris.
— Mais son divorce... voyons, vous avez l'air d'ignorer...
— Son divorce ! s'écria Denis, qui malgré le grand empire qu'il possédait sur lui-même, ne put s'empêcher de retenir une exclamation de profonde stupeur.
— Comment!... vous ne savez pas... Je regrette alors de vous l'avoir appris... Mille pardons...
— Mais quel divorce, voyons? parlez donc!... vous voyez bien que j'attends vos explications, fit le domestique que le flegme du caissier mettait hors de lui.
— Comment! cette nouvelle vous intéresse tant que cela? demanda l'homme d'affaires réellement surpris de l'attitude du domestique.
Denis comprit qu'il avait témoigné trop d'impatience. Il reprit avec un profond accent de vérité :
— Evidemment, ça m'intéresse ; on n'est pas vingt ans le serviteur dévoué d'une maison sans porter intérêt à tout ce qui touche vos maîtres.
— Vous êtes un brave garçon et cela fait plaisir, vraiment, de rencontrer des natures telles que vous... l'humanité vaut si peu de choses, fit Lebon en levant les bras pour prendre le ciel à témoin de cette pessimiste affirmation.
— A qui le dites-vous !... soupira hypocritement Denis.
Les deux franches canailles se dévisagèrent, et poussés soudain l'un vers l'autre par une secrète sympathie, instinctivement ils se donnèrent la main.
— Ce n'est pas croyable ! gémit hypocritement Denis. Ainsi M. le marquis divorce d'avec M"" la marquise, c'est bien vrai...
— Tout ce qu'il y a de plus vrai.
— Mais pourquoi, pour quel motif?
— Voilà ce que j'ignore! mentit effrontément Lebon qui trouvait qu'il en avait assez dit pour faire savoir la nouvelle au duc sans se compromettre autrement.
— Mon pauvre maître!... que va penser mon pauvre maître, lorsque je lui apprendrai cette nouvelle?... Il voudra savoir pourquoi, et que lui dirai-je? fit Denis qui ne désespérait pas de détourner la langue du caissier par ce moyen détourné.
Lebon ne broncha pas.
— Une si sainte femme que cette marquise!... affirma Denis avec une conviction si. touchante que l'homme d'alVaires ébranlé finit par se demander :
— Est-ce que réellement il croirait ce qu'il dit ?
Il abonda aussitôt dans le sens du domestique.
— Et si aimée dans le pays ! compléta-t-il.
Cependant, cette flatterie n'eut aucun efi'et sur Denis, beaucoup trop fin pour n'avoir pu deviner que sous ces dehors mielleux se cachait un personnage peu recommandable.
Il ne lui avait pas fallu longtemps pour comprendre que si Lebon s'occupait des affaires financières du duc, c'était avec la ferme résolution d'en tirer un bénéfice usuraire.
Il fit semblant d'être dupe des bons sentiments de son interlocuteur et répliqua :
— N'est-ce pas que c'est une bonne personne?... vous qui habitez le pays vous pouvez en témoigner... Alors on ignore les causes de ce divorce?
— On doit les connaître à Souvigny; vous comprenez, ces nouvelles là se répandent comme une traînée de poudre... En dehors de ma caisse et des afl"aires que me confie mon patron, je ne m'occupe de rien.
— Je ne pense pas que ce soit à cause de l'affaire des bijoux, pensa à haute voix Denis qui cherchait à deviner les motifs de ce divorce.
— Qu'est-ce donc que cette histoire de bijoux? interrogea vivement le caissier. /'
— Je vous croyais peu curieux, monsieur le caissier, observa malicieusement Denis.
Lebon rougit.
— Oh! ce que j'en dis... fit-il avec un geste d'indifférence.
— Il n'y a pas de secret, répondit Denis qui ne demandait qu'à retenir le caissier pour le faire causer. C'est que M°* la marquise est venue à Paris.
— Ah! la marquise est venue dernièrement ?...
— Oui, et chose singulière, elle avait apporté avec elle tous ses bijoux... C'est une drôle d'idée, n'est-ce pas?
— Oui! en effet, répondit Lebon qui était sur des charbons ardents. Alors...
• — Elle se les est fait voler, parbleu !
— Voler !... répéta le caissier atterré.
Le père de Fernande remarqua son air désolé.
— On dirait que cela vous touche directement ? fit-il.
• — Du tout, répondit vivement l'hypocrite caissier; seulement, vous comprenez, la surprise...
Parbleu ! s'écria-t-il d'une voix si élevée que plusieurs passants se retournèrent pour regarder cet original qui gesticulait... (P. 406.)
51» LIV. — HECTOR DE MONTPERREUX. — L'ENFANT DU DIVORCE. — J. ROUFF ET C'«, ÉDIT. 51' LIV.
L ENFANT DU DIVORCK 403
La vérité est que la désolation de Lebon n'était pas feinte, car il voyait disparaître, avec cette histoire de vol, sa dernière espérance d'obtenir de l'argent du côté de Geneviève.
— Oh! c'est tout un roman que cette histoire, poursuivit le valet de chambre.
La marquise a été volée; mais le voleur, la voleuse plutôt, a été arrêtée deux jours après.
— Et les bijoux?
— Décidément, reprit Denis, ces bijoux vous intéressent beaucoup... on dirait que c'est vous qui avez été volé.
Lebon se mordit les lèvres pour la seconde fois; le domestique à l'allure si naïve faisait preuve d'une rare perspicacité. Denis se promit d'observer.
— Ma curiosité n'a rien d'étonnant, expliqua l'ancien caissier. C'est qu'il devait y en avoir pour de l'argent, si la marquise avait emporté tous ses bijoux.
— Le fait est que la voleuse n'aurait pas fait une mauvaise affaire. Malheureusement pour elle, on l'a arrêtée au Mont-dc- Piété, et heureusement pour M"' la marquise, il ne manquait aucun bijou.
Le caissier poussa un véritable soupir de soulagement.
— On connaît la voleuse, alors? »
— Naturellement, puisque je vous dis qu'elle est arrêtée.
— C'est juste.
— M"° la marquise a dû rentrer en possession de ses bijoux et voilà comment se termine l'histoire.
— Elle est bien curieuse !
— Très curieuse, en effet, et c'est pourquoi lorsque vous avez parlé du divorce ai-je immédiatement pensé à ce vol... Peut-être M. le marquis a-t-il eu une scène avec M"°° la marquise parce qu'elle avait emporté ses bijoux, parce qu'il ne comprenait pas... et se sont-ils brouillés
— Peut-être.
— Enfin, nous verrons, reprit Denis, mais ce serait bien malheureux tout de même.
— Hélas! espérons... Tant qu'un divorce n'est pas prononcé, on ne peut jamais préjuger du résultat... Allons, au revoir, mon ami.
— Drôle de pistolet que ce bonhomme-là. pensa Denis après le départ de Lebon. J'ai comme une idée que nous nous reverrons souvent et
qu'il ne porte pas aux Glamondans toute la sympathie qu'il feint d'afficher.
Qui sait?... il me sera peut-être un précieux auxiliaire.
En tout cas, voilà encore du nouveau. Je crois décidément que nous allons rire un peu.
Ah ! ah! Les Glamondans!... voilà le duc embarqué dans une affaire de courses où il laissera, je l'espère, jusqu'à ses dernières plumes. Sa mijaurée de sœur va être lâchée par son noble époux.
Bonnes nouvelles ! bonnes nouvelles décidément, fit le misérable en se frottant les mains.
Son masque de coquin reflétait en ce moment, une effrayante expression de haine.