A L HOTEL-DIEU
Rendant les péripéties des drames qui se déroulaient autour d'elle, renserrant, à son insu , dans les mailles d'un lourd filet, la marquise de Fleurance gisait toujours sur un lit d'hôpital à l'Hôtel-Dieu.
La légère amélioration qui s'était produite dans son état n'était pas suflisamment caractérisée pour la sauver.
Le médecin en chef, qui instinctivement s'intéressait à cette étrange malade, voulait à tout prix la sauver.
Gagné par le grand air de l'inconnue, flairant sans doute un mystère, il déployait un zèle qui ne laissait pas d'étonner les internes habitués à voir leur chef s'en rapporter d'avantage à leurs soins assidus.
La pauvre femme était encore dans un triste état de torpeur comateuse.
Petit à petit cependant, sous l'effet d'une potion préparée sur les indications du médecin chef et sous ses yeux, à la pharmacie de l'hôpital, Geneviève se ranimait doucement.
De deux heures en deux heures, l'interne de garde administrait luimôme cette potion à la patiente.
Le cas de la marquise était un des plus intéressants et comme justement, on étudiait en clinique, en ce moment les affections cérébrales, la malade, devenue presque sujet d'expérience, était l'objet de toutes les sollicitudes, des attentions de tous les chefs de service.
(^iOrtes, notre intention n'est point de dépeindre qu'il est dans nos hôpitaux des malades mieux traités que les autres ; notre rôle de narrateur et de témoin impartial et sincère, nous fait un devoir au contraire de rendre un hommage aux soins dévoués et intelligents qu'une élite de médecins prodigue à tous les malades atteints d'affections peu ou pas assez connues de la thérapeutique moderne.
Les médecins des hôpitaux ont alors un devoir double à remplir, celui purement humanitaire de sauver le malade qui leur est confié, celui également d'étudier in anima vili, tous les symptômes de la maladie, d'en suivre minutieusement toutes les phases et d'expérimenter même, s'il y a lieu, dans les cas extrêmes, les médications nouvelles appelées à sauver des générations atteintes du même mal.
D'un bond, la mère de Diane s'était mise sur son séant et elle était suspendue aux lèvres de M. Cordurier... (P. 421.)
L'état d'hébétude de la malade préoccupait vivement le médecin en qui, dans la leçon clinique qu'il donna à ses élèves autour du lit de la patiente, crut devoir affirmer qu'elle était définitivement hors de danger, mais qu'il était à craindre que cette cure ne fût opérée au détriment des facultés intellectueries de la malheureuse.
Le savant professeur posa alors une intéressante question à ses
53» uv. — l'enfant du divorce.
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disciples, touchant à la fois à la thérapeutique et aux plus hautes idées philanthropiques : « le médecin doit sauver son malade, mais s'il guérit le corps, l'âme reste éternellement plongée dans les ténèbres.
« N'est-il pas préférable de mourir que de traîner une existence sans blit, mille fois plus misérable que celle du dernier produit de l'échelle animale ?
« D'autre part, l'homme de science n'a pas le droit de n'employer que les moyens que des générations de savants ont mis à sa disposition par cette lutte contre la mort.
« On est en droit de se demander, dans ces conditions spéciales, s'il , ne serait pas préférable que la science fût en défaut et laissât mourir le patient. »
Ces ardentes controverses se renouvelaient tous les jours autour de Geneviève, sans connaissance encore, chacun apportant un argument pour ou contre sans se douter, d'ailleurs, de l'inconsciente cruauté de cette consultation publique.
Le jour vint enfin où la malade fut déclarée sauvée.
Dans cet état de somnolente apathie qui précède la convalescence, Geneviève suivait d'un œil atone les mouvements de la religieuse chargée de la salle des consignés.
Inerte et sans force, elle ne pouvait suffisamment rassembler ses idées pour se remémorer les douloureux événements qui s'étaient passés depuis son départ des Migettes.
En la voyant dans cette situation, on ignorait encore si elle avait recouvré ou si elle avait perdu définitivement la raison.
C'est ainsi qu'elle entendit parler autour d'elle comme si elle eût été incapable de comprendre ce qui se disait.
Elle sut, au fur et à mesure que ses forces renaissaient, qu'elle avait eu la fièvre cérébrale et le délire.
Pendant combien de temps?
A cette question, il lui eût été bien difficile de répondre.
Cependant, contrairement aux doutes émis, l'intelligence de la malade, avait vaillamment supporté les épreuves du mal qui l'avait terrassée.
Sa lucidité lui revenait aussi claire, aussi nette qu'auparavant. Sa grosse inquiétude était de savoir ce qu'elle avait pu dire pendant son délire.
Avait-elle trahi son incognito?
Avait-elle prononcé son nom ?
Avait-elle dit quelque chose qui, recueilli par la justice, mettrait sur la voie d'une découverte.
Pâle, sa belle chevelure blonde dissimulée sous le bonnet d'hôpital, ses mains diaphanes allongées sur les draps blancs de sa couchette, la marquise restait des heures entières à songer.
Souvent, des larmes coulaient le long de ses joues amaigries pendant que ses compagnes d'infortune l'admiraient, intriguées et volontairement émues par ce désespoir silencieux.
On n'osait l'interroger, craignant que ses réponses trahissent son déséquilibrement moral.
Elle non plus ne pouvait se décider à parler, ayant peur qu'une brutale réponse vînt révéler ce qu'on ignorait.
Il ne fallait pas que l'on sût que cette pauvre malade si triste, si abattue, si abandonnée du monde était la marquise de Fleurance née de Glamondans.
Le juge chargé d'instruire au sujet du vol commis au préjudice de la châtelaine des Migettes se faisait tenir au courant tous les jours de l'état de la malade.
Il lui tardait de commencer son instruction et de tirer au clair cette afifaire mystérieuse.
Le rapport négatif de M. Bécoulet, surexcita sa curiosité; aussi, allat-il le lendemain même rendre visite au médecin chef de l'IIôtel-Dieu, désireux de se renseigner par lui-même et de voir où en était la voleuse de bijoux.
Le médecin, après bien des difficultés, consentit à ce que le juge procédât avec prudence à un premier interrogatoire sommaire, mais à la condition qu'il ne se prolongeât pas de façon à ne pas trop fatiguer la patiente.
— Je vous préviens d'ailleurs, ajouta-t-il, que je ne réponds pas d'une façon absolue de l'état mental de cette malheureuse...
Au nom de l'humanité, M. le juge, je vous recommande instamment de ne pas trop insister et d'éviter toute question de nature à l'émouvoir trop vivement.
— Je me soumettrai à vos conseils, répondit le juge, s'inclinant devant la haute autorité du savant.
— Merci, et je compte sur votre prudence... Je vous avoue sincèrement que c'est uniquement parce que je vous connais que je consens à vous laisser un instant seul avec la malade.
M. Gordurier salua le docteur et, guidé par un infirmier, il s'achemina auprès du lit de Geneviève qui tressaillit en reconnaissant celui qui l'avait déjà torturée.
Fort doucement, le juge s'approcha et, l'interrogeant d'une voix pleine d'intérêt, il lui demanda :
— Comment allez-vous, aujourd'hui?... Je suis venu prendre de vos nouvelles... J'ai vu le médecin en chef qui m'a déclaré que vous avez échappé à un grand danger...
Geneviève ne répondit pas, paraissant attendre que le magistrat instructeur commençât les questions qu'elle prévoyait déjà d'une façon plus précise. 4^
— Est-il possible, continua M. Gordarier, que vous ayez eu un si grand intérêt à dissimuler votre identité... Le transport au cerveau qui vous a frappé en est l'indice cependant.
Il reprit après un court silence :
— Pourquoi craindre ainsi la Justice?... Elle est sévère, lourde, parfois pour les vrais coupables, mais elle est indulgente pour ceux qui avouent et qui se repentent. Elle sait accorder généreusement des circonstances atténuantes, lorsque la franchise d'un accusé vient au devant des interrogatoires...
Qui sait, fit-il, insinuant, si le motif que vous avez de garder l'incognito ne pourrait pas au contraire vous être nuisible?... Voyons, je reviendrai un autre jour, dites-moi seulement aujourd'hui votre nom...
— Non, répondit résolument Geneviève, je ne veux pas.
— Ne montrez donc pas cet entêtement, que je vous pardonne, parce que vous êtes encore souffrante...
Ge nom que vous cachez nous le saurons toujours...
A quoi bon cette résistance alors?... je vous le dis, avec toute l'espérience d'un vieux magistrat, ce que vous cachez peut sans doute vous être utile... La justice se souviendra des terribles épreuves que vous avez endurées...
Le marquis de Fleurance, peut retirer sa plainte... Voyons, ne comprenez-vous pas ma parole?... je vous laisse entrevoir l'acquittement, mais, pour Dieu, avouez!... ne vous buttez pas ainsi.
— Non! non!... fit encore la marquise de Fleurance les poings crispés, les traits tordus par les angoisses, en se soulevant légèrement sur son lit, je ne veux pas !
Cet effort cependant l'épuisa, elle retomba lourdement sur son oreiller en murmurant d'une voix à peine distincte :
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— Je vous en prie... Je vous en supplie, laissez-moi !... Effrayé de l'excitation de la malade, le juge s'était déjà levé.
— Allons, dit-il, calmez-vous... je ne vous parlerai plus de cela... Puis d'un air engageant :
— Dans votre délire, vous avez appelée votre fille...
D'un bond, avec une énergie dont on eût cru incapable ce pauvre corps débilité par les plus cruelles souffrances, la mère de Diane s'était mise soudain sur son séant et, les pupilles dilatées, elle était suspendue aux lèvres de M. Gordurier...
— Vous avez donc une fille? reprit-il...
En voyant couler les larmes de la malheureuse femme, il ajouta vivement :
— Ou bien vous en aviez eu une?... Vous l'avez perdue?...
Les sanglots étouffaient Geneviève qui ne pouvait parler. Elle regardait le juge d'un air si suppliant, qu'attendri à son tour, M. Gordurier murmura d'une voix émue :
— Pauvre mère... Pauvre femme!...
La contemplant un instant, il ajouta à haute voix en s'adressant à la sœur :
— Ma sœur, voilà une infortunée à consoler... Puissiez-vous donner un peu de courage à cette malheureuse...
Au souvenir de Diane, toutes les vaillantes résolutions de Geneviève s'étaient écroulées.
Trop faible encore pour supporter la moindre émotion, la pauvre mère n'avait pu contenir ses sanglots en entendant le juge d'instruction lui parler de sa fille.
Elle se rassura pourtant.
Les interrogations mêmes de M. Gordurier étaient une preuve qu'elle ne s'était pas trahie pendant son délire.
Elle avait parlé de sa fille, et le juge semblait croire qu'elle n'existait plus.
Oh! oui, sa fille!... comme ce juge lui faisait l'effet d'être malhabile à sonder le cœur d'une mère!
Gomment avait-il pu croire vraiment que Diane était morte?
Mais, si cela avait été, si cette dernière espérance ne lui était restée, ne serait-elle pas morte elle aussi?... ou n'aurait-elle pas perdu complètement la raison?
Sa Diane chérie, que devenait-elle, pendant que sa mère, soupçonnée d'un acte odieux, souffrait sur un lit dhùpital?
Elle était aux Migettes certainemeni, avec cette bonne Nanette si dévouée.
Mais comme la pauvre enfant devait être triste de l'absence de sa petite mère?
Avec quel accent de tendresse elle disait :
— Il me semble, petite mère, que je mourrais, si on voulait me séparer de toi !
Et voilà justement qu'un hasard abominable, monstrueux, avait réussi à séparer la mère de l'enfant, dans des conditions telles, que sa raison s'égarait en y réfléchissant.
Eh bien, oui, c'est trop souffrir, à la fin !
Geneviève fera mander le juge et elle lui dira tout, tout, son nom, le mobile de son voyage... Elle aura une explication avec le marquis... Elle lui fera comprendre qu'elle n'est pas coupable...
Mais alors son frère sera déshonoré !
Le monde saura que la marquise de Fleurance a subi le contact infâme des voleuses de profession.
Il apprendra encore que, sous la conduite d'un garde, elle a traversé les sombres couloirs, franchi les escaliers qui conduisent du dépôt au cabinet des juges dinstruction.
11 saura qu'elle a gémi sur une couche d'hôpital.
Mais ces douleurs auront leur compensation.
Elle aura retrouvé sa petite Diane, et les baisers de son enfant seront pour elle la plus douce des consolations.
L'exaltation de la marquise s'abattit bientôt.
Non, elle ne pouvait commettre cette lâcheté, elle, une Glamondans !
Qui sait si sa fille ne la mépriserait pas plus tard pour avoir traîné dans la boue le nom sans tache de Fleurance?
Elle se devait à elle-même de lutter jusqu'au bout et d'opposer le silence le plus résolu aux interrogations pressées de M. Gordurier.
Oui, sa décision était irrévocablement prise.
Elle continuerait à gravir le calvaire jusqu'au bout, espérant en Dieu pour lui épargner la douleur de mourir sans avoir le bonheur d'embrasser sa fille.
Des larmes plus abondantes jaillirent encore de ses yeux brûlés par la fièvre.
Et, longtemps, elle pleura, jusqu'à l'heure oîi l'interne de garde vint prendre sa température et prescrivit une potion calmante.
L'ENFANT DU DIVORCE 42:j
Le temps pour la pauvre femme passait ainsi, et la douleur qui [</ minait sourdement empêchait son prompt rétablissement.
Enfin, la nature, plus forte souvent que les plus grandes douleurs, reprit le dessus, et Geneviève put entendre dire autour d'elle qu'il était question de son départ prochain
Alors, anxieuse, elle interrogea :
— Oii la conduirait-on?
Serait-ce encore en prison?
La sœur, que l'inaltérable douceur de la malade et le chagrin profond qu'elle paraissait ressentir avaient vivement émue, se chargea de la renseigner.
On l'enverrait à l'infirmerie spéciale de la prison de Saint- Lazare.
Cette prison, en effet, comporte une infirmerie, oii sont traitées les convalescentes des hôpitaux qu'on évacue dans des salles de consignées et les prisonnières atteintes de maladies légères.
A cette nouvelle la marquise ne broncha pas.
Elle comprenait simplement qu'on la changeait d'hôpital, ou mieux qu'on l'envoyait dans l'infirmerie d'une prison quelconque.
En effet, que pouvait signifier ce nom si redouté de Saint-Lazare, pour l'imagination de la captive?
Comment la marquise de Fleurance pouvait- elle connaître l'ignominieuse réputation attachée à cette prison pour femmes?
L'indifférence de la malade surprit fort la sœur, qui crut sincèrement qu'elle n'avait pas compris et que son intelligence n'était "pas rétablie définitivement.
Maintenant qu'elle savait ofi l'on comptait l'envoyer prochainement, Geneviève chercha à combiner un moyen qui lui permit d'avoir des nouvelles de sa fille.
Elle pensa un instant à écrire soit à M. Bécoulet, soit à l'abbé Julien, soit encore à Nanette ; mais elle réfléchit bientôt qu'il lui serait impossible de faire sortir sa lettre sans faire connaître son identité.
L'esprit à la torture, elle s'ingéniait à trouver un moyen lorsqu'elle crut enfin avoir une inspiration.
La sœur l'aiderait.
C'est cela même : par la sœur, elle arriverait sans doute à ses fins. Une religieuse ne saurait refuser à une mère d'entrer en communication avec sa fille. Elle n'exigerait aucun nom.
L'aumônier également se prêterait volontiers à cette petite violation du règlement.
Elle demanderait à le voir et peut-être sans qu'elle le lui dit, finiraitil par deviner dans la conversation qui elle était.
Alors, il n'hésiterait pas à accéder à ses vœux.
Sa résolution une fois prise, Geneviève s'en ouvrit à la sœur, qui comprit que la patiente désirait se confesser.
Enchantée très naturellement de la voir dans ces excellentes dispositions, voyant dans cette décision de la malade un repentir du vol qu'elle avait commis, la sœur s'empressa de déférer à son désir.
L'aumônier vint le lendemain. Il s'approcha tout naturellement dulit de la malade, en ayant l'air de faire sa petite tournée, sans avoir l'air d'être là exprès pour elle, ne voulant pas l'effrayer par un empressement qui eût pu la dissuader de ses intentions de repentir.
Tremblante, en proie à une émotion qu'elle ne pouvait maîtriser, Geneviève sentait ses belles résolutions s'évanouir au fur et à mesure qu'elle voyait le prêtre s'avancer.
Enfin, il arriva près de son lit ; il s'enquit avec intérêt de l'état de sa santé, et défaillante, d'une voix balbutiante, la pauvre femme ne put répondre que par de vagues monosyllabes.
Sa langue invinciblement clouée au palais, ne pouvait se décider à articuler le vœu ardent qu'elle formait d'obtenir des nouvelles de sa fille.
Elle eût donné avec joie sa vie pour embrasser Diane, et cependant, sa volonté la trahissait au moment de demander au prêtre de vouloir bien consentîr à cette prière d'une mère.
Comprenant ce silence qu'il mettait sur le compte de la honte qu'éprouvait la recluse à faire l'aveu de sa faute, l'aumônier vint à son secours.
Avec bonté, il la réconforta, lui conseillant d'avouer sa faute, et de ne pas cacher plus longtemps son nom.
Il lui fit comprendre qu'il n'y avait pas eu de préjudice matériel, puisque les bijoux avaient été retrouvés...
Il lui parla des regrets, d'un repentir qui lui vaudrait le pardon de son vol.
Longtemps ainsi il parla avec une sainte onction, trouvant, pour toucher le cœur de sa pénitente, des phrases touchantes.
Personnellement très doux, indulgent comme un vieillard doublé d'un ministre de Dieu, il essaya de lui faire comprendre qu'elle pouvait se réhabiliter, par suite que sa vie n'était pas définitivement brisée...
Permettez-moi, madame dit-il, de vous présenter mon ami M. le duc de Glamoiidans... (P. 430.)
Il la supplia de se laisser attendrir par la parole divine.
Et lorsqu'enfin, profondément étonné du mutisme de la malade, irrité même de cette sécheresse de cœur, il se penchait vers elle, pour obtenir au moins la promesse d'un prochain aveu, il s'arrêta surpris et recula effrayé.
Geneviève était évanouie.
54e Liv. — l'enfant du divoucb.