CHAPITRE XLII
A P a È s LE JUGEMENT
^jy~) A nouvelle apportée par le comte de Bellegarde n'était que trop exacte : le divorce du marquis et de la marquise de Fleurance avait été définitivement prononcé par le tribunal de Tours.
La procédure avait été aussi rapide que l'avait fait pressentir M* Yernoux. Il n'y avait pas eu d'enquête.
En présence du défaut de la marquise, le président avait adjugé purement et simplement les conclusions de l'avoué.
Marion, animée par son ambition et sa jalousie, suivait assidûment les audiences du tribunal, depuis qu'elle connaissait l'imminence du jugement; aussi ne fut-elle pas autrement surprise d'entendre le président, en donnant lecture, à l'ouverture d'une audience, des jugements relatifs à des affaires terminées, déclarer que :
« Conformément aux conclusions développées par M^ Vernoux, avoué de première instance, près le tribunal de Tours, le divorce est prononcé à la requête du marquis de Fleurance, contre dame Eva- Geneviève de Glamondans, son épouse, pour injure grave résultant de l'abandon par ladite marquise de Fleurance du domicile conjugal, ainsi que cela appert des constatations dûment faites à la requête du demandeur^ par ministère de M' Grésillon, huissier en cette ville, le tout conformément à la loi du 24 juillet 1884;
« Dit qu'une liquidation de la fortune des deux conjoints divorcés sera faite aux soins et diligences du demandeur, en présence d'un des juges du siège;
« Donne la garde de l'enfant au père. »
Ainsi qu'il résultait de cette lecture du président, des conclusions de l'avoué avaient été adoptées huit jours auparavant et le prononcé de jugement renvoyé à huitaine selon l'usage.
Marion assistait à cette séance, mais, peu habituée aux termes et aux formules judiciaires, la lecture rapide de cette alfaire, au milieu de tant d'autres, n'avait point frappé son esprit.
L'ENFAiNT DU DIVOKCi:
... Elle tint le marquis, pendant toute celte soirée, sous le charme de sa capiteuse beauté. (P. 455.)
Seul, un journal de Tours, plus avisé ou mieux renseigné sans doute par un de ses rédacteurs appartenant au barreau, avait fait passer ces quelques lignes dans la chronique locale :
« Le tribunal de notre ville a rendu, dans son audience d'hier, un jugement divorçant les époux de F...
« C'est le premier jugement en divorce, rendu par le tribunal de Tours, depuis l'institution de cette nouvelle loi.
i'.* i.iv. — l'enfant du divorce. ôl'^ uv.
.< La qualité des conjoints donne en outre une importance toute particulière à cet événement. »
Guy, prévenu par son avoué, s'était vu dans l'obligation d'assister à la lecture de ce jugement, sur les bancs de la cour, tandis que sa maîtresse, installée dans la partie réservée au public, écoutait avec joie les paroles du président, qui faisaient battre délicieusement son cœur et caressaient la haine venimeuse qu'elle portait à la malheureuse marquise.
Au sortir de l'audience, M* Vernoux accompagna son client, allant au-devant des félicitations que celui-ci ne songeait pas à lui décerner.
— Eh bien, fit-il radieux, que pensez-vous de ce jugement, monsieur le marquis?... Est-ce enlevé, hein?
— Oui, répondit Guy d'un air mélancolique, complètement absorbé par ses réflexions.
— Et remarquez, pas l'ombre d'un scandale, l'affaire est passée pour ainsi dire inaperçue... Pouviona-nous mieux espérer?
— Certes ! fit machinalement l'amant de Marion.
— Allons, monsieur le marquis, je vous laisse, on m'attend à l'étude, mais je compte sur vous demain matin; j'ai fait préparer les comptes par votre notaire et nous arrêterons votre liquidation.
— Merci ! dit le marquis, en tendant la main à l'avoué.
M°" Gradignan, qui suivait de loin les deux interlocuteurs, n'attendait que le départ de M* Vernoux pour rejoindre son amant ; elle le rattrapa sur le boulevard National.
Une joie démesurée se lisait dans les yeux de la vipérine créature.
Elle exultait, elle triomphait enfin, et son bonheur était tel qu'elle ne se contint plus, éclatant en paroles pleines de fiel et d'expausive allégresse.
— Oh que je suis heureuse, s'écria-t-elle, et si tu savais, mon Guy bien-aimé, comme cette journée comptera parmi les plus belles de ma vie !... Elle ne test plus rien enfin, cette femme... Nous allons être l'un à l'autre pour toujours, sans que cette image se dresse entre nous... Je ne dormais plus en voyant approcher la fin de ce procès, tant j'avais peur que quelque obstacle ne vînt le retarder... Ah! qu'elle vienne donc maintenant t'arracher à ma tendresse...
Le marquis écoutait en silence les yeux perdus dans le vide.
— N'est-ce pas, que toi aussi, tu es heureux? fit-elle sourdement... n'est-ce pas que tu n'éprouves pour cette créature que le plus profond mépris, que la plus complète indifTérence même, car le mépris est de trop encore?... Je veux que tu arraches de ta pensée jusqu'au souvenir de
cette femme... Je veux que tu sois tout à moi, entends- tu?... Je veux encore...
Elle s'arrêta.
Depuis un instant qu'elle observait le marquis, Marion était frappée de son air préoccupé. Vraiment, ce n'était pas là l'allure d'un homme heureux. Bien plus, tout dans son attitude indiquait l'abattement.
— Gomment, pensa-t-elle, saisie d'une inquiétude vague, regretterait-il déjà?...
Oh ! ce n'était pas possible!
Il était clair cependant pour l'esprit le moins pénétrant que M. de Fleurance paraissait douloureusement affligé et que de tumultueuses pensées devaient assaillir son cerveau.
La rage mordit le cœur de Marion.
Elle fut sur le point d'éclater en paroles amères.
Elle se retint cependant, connaissant le caractère altier de son amant qui n'eût pas supporté de blessantes observations.
Maîtrisant les sentiments de haine et de folle jalousie qui la tourmentaient, elle reprit, l'air inquiet, mais avec une extrême possession d'elle-même :
— Mais qu'as-tu donc, Guy, serais-tu malade par hasard ?
— Non.
— Si, tu as quelque chose !... On ne me trompe pas, moi, tu sais bien... Je t'en prie rassure-moi... Qu'as-tu donc?
— • Rien te dis-je, fit-il sèchement.
Le marquis mentait à Marion, comme il cherchait à se mentir à luimême.
Le prononcé du jugement qui eût dû le combler de joie, puisqu'il était la rapide réalisation de ses vœux l'avait frappé de stupeur.
Il avait senti comme quelque chose qui se brisait en lui et brusquement le vide de l'existence qu'il se préparait lui était apparu.
Un lien aussi fort que le mariage ne se rompt pas impunément sans laisser de douloureuses cicatrices.
Il avait revu, en moins d'une minute, les années de bonheur passées avec Geneviève.
Involontairement, son aspect avait fait un retour en arrière et les souvenirs de l'adorable et blonde jeune fille, qui la première avait fait battre son cœur d'un amour pur et sain, si différent des passions de passage qu'il avait rencontrées jusque-là, lui étaient nettement revenus.
Son mariage, la lune de miel, la naissance de Diane étaient autant d'événements dont le souvenir lui brisait le cœur.
Certes, il avait lieu d'être satisfait de ce jugement puisqu'il croyait à la culpabilité de sa femme ; et cependant un vague sentiment qu'il n'aurait su analyser lui disait qu'il avait mal agi.
Il ne savait pourquoi il éprouvait cette sourde angoisse qui lui navrait le cœur.
Il essayait, mais en vain, de réagir contre l'obsession de certains sentiments plus forts que sa volonté.
Il ne voulait pas s'avouer qu'une douleur immense l'accablait.
Il eût désiré que la réponse qu'il venait de faire à Marion fût l'expression de la vérité.
— Je n'ai rien ! avait-il dit. ' ' Réponse aussi menteuse qu'excusable.
Il se sentait la conscience tranquille, il le croyait du moins et cependant il éprouvait les obsédantes appréhensions de l'homme qui a commis une mauvaise action, avec cette différence qu'il ignorait le motif de ses sensations.
La jolie femme, comprenant que Guy se bornerait à cette l'éponse et ne consentirait pas à lui ouvrir son cœur, changea de tactique, et, avec une rouerie toute féminine, elle résolut de tourner l'obstacle qu'elle sentait insurmontable.
Elle fit taire provisoirement ses sentiments, pensant qu'il ne serait pas sage, en l'état actuel d'esprit du marquis, d'attaquer Geneviève.
Et, forte de la connaissance du cœur de son amant, elle s'efforça, par sa conversation pleine de tendresse, de dissiper les pénibles pensées qui l'étreignaient.
— Je t'aime beaucoup trop, mon pauvre ami, fit-elle d'une voix' calme, pour ne pas comprendre ce que tu éprouves... Ne me dis rien, soit ! Tu n'as pas besoin de prendre pour confident de tes peines un cœur qui ne bat que pour toi... Ta petite Marion qui t'adore cherchera à te faire tout oublier à force d'attentions et de caresses.
— Chère aimée !... murmura-t-il en la regardant avec passion
— Oh! oui, aime-moi bien !... aime-moi toujours, car tu vois bien que je t'aime moi aussi au point de tout sacrifier pour toi.
Je serais capable s'il le fallait, si tu l'exigeais, de disparaître à jamais... Sur un signe de toi, je marcherais sur mon cœur et mourrais, sans une plainte... Guy! mon Guy! pense un peu à mon affection et dis-moi que tout cela passera... Laisse-moi espérer !...
— Que je te quitté Marion !... mais tu es ma vie, ma seule consolation !... Non, n'aie point de ces idées. — J'ai eu un moment de faiblesse, indigne d'un homme, fit le malheureux aveu.irlé de passion, c'est fini maintenant, bien fini !
Passant sa main sous le bras de l'ensorceleuse, il la pressa tendrement contre lui.
— Je n'ai aucune raison d'être triste, reprit le marquis; n'ai-je pas voulu ce que j'ai fait et ne devais-je pas le faire?... Pardon, ma petite amie, si involontairement j'ai pu te causer un chagrin. Je n'ai de pensées que pour toi et je ne veux plus avoir de souvenirs.
La perfide créature sourit.
— C'est une vie à recommencer, voilà tout, fit-elle. D'autres ont passé par tes douleurs, qui n'ont pas eu comme toi la consolation de pouvoir divorcer, et, libres, porteurs d'un beau nom, possesseurs d'une grande fortune, aimés à la passion, ils n'ont pu, comme tu le feras, tirer un trait sur le passé et se créer une nouvelle situation...
Ya, ne crains rien, nous serons heureux, je le sens, j'en suis sûre !...
— Et moi aussi, j'en suis sur, fit avec énergie le marquis que ces paroles grisèrent... j'en réponds aujourd'hui que je vois la profondeur de l'affection de la douce et charmante créature que le ciel a placée sur ma route... Je n'ai jamais vu un amour si vrai, si grand,
— Laissez-vous aimer, voilà tout ce que l'on vous demande, fit l'affolante créature en appuyant sa tête contre l'épaule de son amant, et si vous voulez vous montrer reconnaissant, ne résistez pas trop aux désirs de votre petite Marion, qui ne rêve que votre bonheur,
— Et quels désirs exprime aujourd'hui cette charmante bouche, demanda Guy en suivant le tour badin que Marion venait d'imprimer à la conversation.
— Aujourd'hui?,., dit-elle en levant ses beaux yeux sur le visage de son amant; qui vous a dit que je désire quelque chose?...
— Je ne sais pas... cependant,..
— Cependant tu ne t'es pas trompé, reprit-elle en éclatant de rire. Puis redevenant soudain sérieuse, ayant dans la voix une expression
amoureuse qui fit frissonner le gentilhomme, elle reprit :
— Te souviens-tu de cette bonne soirée au restaurant des bords du Cher?... tu sais ce jour oii, comme deux amants bien tendres, nous revînmes le long de la rivière, ton bras autour de ma taille... Je n'osais parler, tu t'en souviens de crainte de troubler ce mystérieux silence de la nature... Tes baisers me semblaient meilleurs là, dans cet isolement... je
pouvais me figurer que nous étions seuls au monde... Te souviens-tu, Guy?
— Oui !... fit-il d'une voix étranglée,
— Cette soirée, je voudrais la recommencer... je voudrais encore que, sur ces jolies rives où tu me juras de m'aimer toujours, tu refisses ce serment aujourd'hui...
Les yeux humides de passion, elle regarda.
— Aujourd'hui, comprends-tu, Guy? aujourd'hui que tu es libre... que tu es complètement à moi.
— A toi pour toujours !
— Tu consens alors? fit-elle suppliante. Ivre d'amour, le marquis s'écria :
— Si j'y consens !... Mais tout, tout!... éprouve un désir Marion, et il sera exaucé sur l'heure !...
Ne sens-tu pas à quel point je t'adore? Je suis à toi pour toujours, ton amant, ton esclave, je veux oublier le monde auprès de toi !...
Elle reprit gaiement ne voulant pas laisser cette tendre situation arriver au paroxysme de la passion ; ou retomber forcément dans des redites qui amènent la fatigue, satisfaite d'ailleurs dans son orgueilleuse vanité du triomphe qu'elle venait d'obtenir.
— Je saurai vous faire souvenir de toutes ces promesses, mon cher marquis ; je ne veux retenir pour l'instant que celle de ce dîner... Oh ! la charmante, la délicieuse soirée que nous allons passer!
Puis, elle ajouta sérieuse :
— Laisse-moi partir la première, par prudence. Vois, on nous remarque déjà et ce n'est guère convenable d'être vus ensemble, un jour comme celui-ci...
Tu me rejoindras là-bas.
Elle avait quitté le bras du marquis et continuait :
— Dépêche-toi de revenir, ne me laisse pas trop longtemps seule ; j'organiserai le menu pendant ce temps et réglerai notre dînette de telle sorte que tu ne sois pas distrait de ta Marion...
Alors, éclatant de rire au moment de la séparation, elle s'écria :
— Espérons que nous ne rencontrerons pas de bossu au retour... Etait-il laid ce vilain homme ?
Le marquis la regarda s'éloigner, admirant la gracieuse démarche de la superbe créature ; puis, ses traits, au fur et à mesure qu'elle disparaissait, perdaient de leur expression de contentement, la bouche se crispa, les sourcils se froncèrent et il murmura avec amertume :
— Geneviève m'a abandonnée pour un autre... je me venge
L'ENFANT DU DIVOUCK 455
naturellement en faisant, à mon tour, le désespoir cl" un brave homme de mari...
Il réfléchit un instant à cette situation et la fierté propre à l'homme de race reprenant le dessus, il ajouta avec dédain, éclatant d'un rire sarcastique :
— Bah ! ce n'est que Gradignan, après tout ? ça ne compte pas !
Marion tint parole, le dîner fut bien ce qu'elle avait promis.
Etourdissante de gaieté, tendre et passionnée, elle tint le marquis, pendant toute cette soirée, sous le charme de sa capiteuse beauté.
Peu romanesque cependant, elle eut des trouvailles de mots exquis qui allèrent droit au cœur de Guy.
Sous l'excitation d'un repas préparé par les soins habiles de cette sirène et des caresses enivrantes qu'elle lui prodigua, M. de Fleurance perdit jusqu'au souvenir du jugement qui l'avait tant frappé.
Il se sentit réellement dominé pour la première fois de sa vie, lui qui avait toujours affecté de ne point craindre une domination féminine.
Avec l'art consommé d'une courtisane éprise elle-même, Marion avait complètement subjugé le gentilhomme, grisé par le raisonnement des beautés sensuelles.
Ses naïves sentimentalités savamment prodiguées ne permettaient jamais au marquis de se reprendre assez pour ne point subir ses volontés.
Il rencontrait, en effet, chez cette perverse créature la plus délicieuse des maîtresses unie à la compagne la plus tendrem-ent soumise.
En am&nant son amant à venir dîner à ce restaurant, le jour même de son divorce et à oublier ainsi le sentiment de sa dignité auquel il tenait par-dessus tout, cette femme n'avait eu d'autre pensée que de se l'attacher davantage.
Trop aveuglé par la passion, le marquis n'avait pu voir le piège qu'on lui tendait.
Le soir même Marion regagna Vendôme, pendant que le marquis passait sa dernière nuit à la maisoû meublée de la rue Nationale.
Sa présence était nécessaire le lendemain à Tours pour le règlement définitif de ses affaires.
Le marquis de Fleurance passa une partie de sa matinée à signer des pièces chez M" Vernoux, et donna procuration pour le reste.
Puis il se rendit à l'étude de M' Ducormier dans l'intention également
d'en terminer avec tous ses comptes qui l'horripilaient. 11 profita de cette visite pour régler la situation de son beau-frère.
— Yous m'avez écrit au sujet des intentions du duc de Glamondans, (lit-il au notaire, pour me demander mon avis, je viens vous l'apporter...
Il me paraît peu convenable en l'espèce, après mon divorce de continuer à m'occuper de la gestion des biens d'une personne avec laquelle je n'ai plus aucune parenté... C'était plutôt vous qui gériez cette fortune; aussi, n'y aura-t-ilpas grand'chose de changé.
Le notaire qui s'attendait à ces observations s'inclina.
— Hubert, continua M. de Fleurance est un très gentil garçon que j'estime fort, il comprendra les raisons qui m'ont dicté cette ligne de conduite... je vais donc vous signer tous les papiers que vous allez me présenter. M. de Glamondans s'arrangera à l'avenir directement avec vous, je vous serais très obligé de le lui faire savoir.
— Hélas ! fit M* Ducormier en soupirant, je crains bien de ne pas avoir longtemps la gestion des biens de M. le duc, car du train dont il va...
Le marquis sourit.
— Ne vous emballez donc pas ainsi, mon cher Ducormier; les jeunes gens de maintenant ne se ruinent plus : ils spéculent et augmentent la fortune paternelle.
— Pour celui-là, j'en réponds, s'écria le brave tabellion.
— En ce cas, répondit Guy gravement, je le regretterai fort, mais je considère que nul n'a le droit d'empêcher un gentilhomme de se ruiner si telle est son intention et Hubert m'eût-il demandé la liquidation immédiate de sa fortune, que je la lui aurais accordée sans hésiter... Croyez donc que ma décision ne fera que précipiter les événements sans les modifier, f
Cette logique parut convaincre le notaire qui n'offrit plus de résistance.
— C'est bien en règle ainsi? fit le marquis, après avoir hâtivement donné toutes les signatures demandées.
Sur la réponse affirmative de IVP Ducormier, le marquis se leva, serra affectueusement les mains du notaire pour lequel il avait une profonde estime et se dirigea avec empressement vers la gare, heureux de quitter une ville qui lui rappelait trop de souvenirs pénibles.
L'idée d'habiter Vendôme, pendant quelque temps, souriait au marquis qui ne voulait pas rester à Tours pour les raisons que nous connaissons.
.. Elle s'avança et, abordant la domestique qui n'avait pas bougé... (P. 461.)
Un séjour aux Migettes lui paraissait impossible au moins pour longtemps.
Paris ne lui convenait pas non plus, la crainte d'y rencontrer des amis indiscrets n'était pas faite pour le tenter.
Yendôme, au contraire, réunissait toutes les qualités requises; il habitait cette petite ville de province sous un nom d'emprunt et s'y reposerait
58* i.iY. — l'enfant du divohck.
58» Liv.
le temps nécessaire pour mettre ordre à ses affaires et prendre une détermination relative à l'orientation de sa nouvelle vie.
Grande fut sa déception lorsqu'il fut accueilli par ces paroles de Marion :
— Te voilà enfin, mon cher ! nous allons pouvoir partir?
— Partir ! répéta-t-ii décontenancé.
— Sans doute ; ne supposes-tu pas que nous allons enterrer notre bonheur dans ce petit trou de province.
— Cependant!
— Je croyais, monsieur, reprit M"' Gradignan en le menaçant du doigt, que vous aviez promis d'exécuter mes volontés.
— Mais ma chérie... implora-t-il.
— Pas de résistance, monsieur, fit l'ensorceleuse en se jetant à son cou... Vous ne voudriez pas me voir mourir d'ennui ici... Et puis l'isolement ne vous vaut rien non plus. Il vous faut du mouvement, des distractions et vous pouvez compter sur mon dévouement pour vous procurer tout cela.
— Je t'assure, ma mignonne, que cela me ferait grand plaisir de rester ici, au moins pendant quelques jours.
L'air triste que prit Marion pour lui répondre : « Je ferai tes volontés », le frappa tellement qu'il n'osa insister, et qu'il fut le premier à dire :
— Quand partons-nous?
— C'est vrai, tu veux?... dit-elle ravie quoiqu'elle n'eût pas douté un seul instant.
Tu ne regardes pas de sacrifier une fantaisie pour me faire plaisir... La joie fit oublier au marquis sa contrariété; il demanda :
— Veux-tu partir ce soir?
— Oh oui !... laisse-moi t'embrasser pour cette nouvelle gentillesse. Il sourit doucement et répondit par une étreinte passionnée au baiser
de la séduisante brune,
Marion, en effet, désirait vivement ce départ, mais pour des raisons qu'elle avait cru devoir cacher à son amant.
Il lui tardait, maintenant qu'elle triomphait, de jouir éperdument de son triomphe.
Elle voulait en jouir dans la ville mùme de ses savantes perfidies.
Elle pensait à son mari et à ce baron Loriol.
Sa joie ne connaissait plus de bornes à la perspective de pouvoir être vue de M. Gradignan.
Cet imbécile qui l'avait jetée à la porte croyant sans doute l'humilier!
Il la verrait maintenant, sa Marion, promener résolument son bonheur à son nez et à sa barbe.
Elle ne lui dirait rien, certes! mais son regard méprisant, son allure conquérante signifierait clairement :
« Je serai demain l'épouse du marquis de Fleurance. »
La femme d'un marquis, oui, mon cher! cela valait mieux sans doute que de végéter toute sa vie aux côtés d'un marchand de vins.
Sa beauté lui permettrait de porter une couronne de marquise.
Elle n'était pas née pour trôner derrière une caisse et faire les délices d'un vulgaire commerçant.
C'était encore une faveur qu'elle lui avait faite en consentant à partager sa vie.
L'idiot, parce qu'il était trompé, s'était cru en droit de se conduire comme un portefaix.
Elle se promettait de l'humilier cruellement dans son amour-propre, de le cingler au hasard d'une rencontre d'un de ces mots dont on garde éternellement le souvenir.
Et comme il devait être assez bête pour l'aimer encore, elle saurait bien réveiller sa jalousie jusqu'à l'exaspération, sachant qu'il n'oserait rien contre le marquis.
Quant à l'autre, à ce Loriol, elle l'éclabousserait de son luxe.
Lui aussi comprendrait bien aux regards dédaigneux dont elle l'accablerait qu'il était moins que rien dans sa vie.
Elle riait franchement en songeant aux prétentions amoureuses de ce parvenu.
Ah! il avait osé la menacer de se venger. — Elle n'attendrait pas l'exécution de cette menace et prendrait les devants.
Ce n'était pas de la faute du baron, après tout, si Gradignanne l'avait pas tuée. Ce misérable n'avait-il pas envoyé un télégramme à son mari pour le faire revenir.
C'est parce qu'il l'aimait, soit!
Eh bien, elle se servirait justement de cet amour qu'il lui portait pour le bafouer, le ridiculiser, et le rendre mortellement malheureux.
Elle n'était pas fâchée, non plus de se trouver à Paris et de s'imposer aux yeux de tous les amis de Guy comme la nouvelle marquise de Fleurance.
Dès leur arrivée, le marquis, en dépit de ses sollicitations auxquelles
il résista énergiquement, ne voulut pas s'installer boulevard Malesherbes,
Il lui semblait que Geneviève avait laissé quelque chose d'elle-même
partout où elle était passée, et sa délicatesse naturelle se révoltait à l'idée d'habiter un endroit que sa femme avait traversé ne fût-ce qu'une fois.
Ils descendirent à l'hôtel Continental, comme des voyageurs, quelques jours seulement, le temps de préparer une installation.
Avec l'idée de s'étourdir, Guy suivait Marion pas à pas chez tous les fournisseurs.
Il cherchait un dérivatif aux lancinantes pensées qui continuaient à le poursuivre.
Son besoin d'activité trouvait un aliment naturel dans les visites chez les marchands de meubles et la chasse aux appartements.
Il trouvèrent enfin un appartement à leur convenance, rue François I" et le retinrent immédiatement.
La maison, de superbe apparence avait tenté Marion, que l'escalier monumental de marbre blanc et l'aspect décoratif d'un concierge au visage solennel, orné de longs favoris blancs, avaient vivement impressionnée.
Cet appartement se composait de deux chambres à coucher , un grand et un petit salon, une salle à manger serre, une salle de bains, un boudoir, une cuisine et ses dépendances.
Il y eut alors la fièvre d'installation, car la belle M""^ Gradignan ne voulait pas attendre qu'un tapissier vînt livrer les meubles, se méfiant de la lenteur traditionnelle de ces commerçants.
Les deux amants se mirent donc en quête d'un mobilier tout prêt et ils furent assez heureux pour trouver dans une grande maison du boulevard un mobilier commandé par une de nos grandes actrices, qui avait dû l'abandonner, ayant été obligée de partir pour l'étranger pour remplir un engagement qu'elle n'avait pu résilier.
Pendant quinze jours, ils coururent ainsi tout Paris; puis Guy commença par se lasser de ces pérégrinations dans tous les magasins et laissa bientôt à Marion le soin de compléter seule son installation.
Il eut, étant à Paris, la nostalgie du cercle et ne pouvant arriver à vaincre sont état d'esprit, il pensa que le jeu serait peut-être une distraction suffisante.
Il demanda donc à sa maîtresse la permission de la laisser un peu seule ; celle-ci consentit d'autant plus volontiers qu'elle grillait d'impatience depuis son arrivée de savoir ce qu'était devenu son mari.
Or, un soir que Guy était au cercle, la jeune femme s'habilla simplement et résolut d'aller jusqu'à Saint-Maurice pour interroger Rose, la gasconne, sachant qu'elle lui était très dévouée.
Elle connaissait le jour et les heures du rendez-vous de Rose, elle ne doutait donc point de la certitude de la rencontrer.
Il suffirait de se mettre en observation sur son passage, quelques minutes avant l'heure de son rendez-vous pour ne pas la manquer.
Ce fut en vain cependant que Marion attendit à quelques pas de son domicile, car Rose ne vint pas.
Fort surprise, la brune créature, se hasarda à s'approcher de la maison de son mari.
Avec la patience du chasseur à l'affût, elle resta plus d'une heure ainsi, sans rien remarquer.
Elle se préparait à partir, de guerre lasse, lorsque soudain la porte de la maison s'ouvrit pour livrer passage à une domestique qui partit en courant dans une direction opposée à la sienne.
— Rose! Rose! cria-t-elle.
La domestique s'arrêta à cet appel, et hésitante, attendit.
— Rose, répéta Marion, c'est moi, madame Grad... mais elle n*acheva pas de prononcer son nom, car elle venait de reconnaître à la lueur de la lanterne d'une voiture qui passait à cet instant, que la personne qu'elle interpellait n'était pas Rose.
Cependant, résolument elle s'avança et, abordant la domestique qui n'avait pas bougé, elle lui dit :
— Pardon, mademoiselle! Je suis une amie de Rose, auriez-vous l'obligeance de lui dire personnellement que M""' Marion l'attend pour lui faire une communication urgente ?
Un instant la domestique la regarda avec défiance, mais voyant, malgré la simplicité du costume que portait son interlocutrice, qu'elle avait affaire à une personne d'une situation supérieure à la sienne, elle répondit avec une nuance de respect et sur un ton traînard :
— Mais Rose n'est plus ici, madame.
— Comment cela?... M. Gradignan l'a mise à la porte?
— Non, M. Gradignan l'a emmenée avec lui.
— Emmenée !... fit Marion en étouffant un cri de surprise.
— Ben sûr, qu'il l'a emmenée.
— Où cela?... comment cela?... interrogea la femme du marchand de vins impatiente.
— Eh ben! il est parti donc, l'povre homme, après que sa dame lui a joué le vilain tour de le tromper... Oh ! une pas grand'chose, allez, madame! — une gourgandine ! une rien du tout ! une débou...
La maîtresse de Guy interrompit cette litanie.
— Il est parti, M. Gradignan?
— Pisque je vous l'dis.
— Mais qui dirige la maison, maintenant?
— Vous n'êtes guère au courant, pour une amie de Rose, répondit la domestique avec un nouveau soupçon...
C'est M. Lespinasse qui dirige la maison à c'te heure.
— Ah ! M. Gaétan, fit Marion qui voulait paraître renseignée pour dissiper les inquiétudes de la brave fille.
— Juste, mad... ah! madame connaît...
— Il est parti pour longtemps, M. Gradignan?
— Pour l'oujours qu'il a dit comme ça... Ça lui ferait trop de peine de rester ici... Alors il a emmené Rose comme de juste.
— C'est bien, ma fille, merci de vos renseignements, dit la jeune femme en lui mettant cinq francs dans la main ; je sais ce que je désire savoir.
Dépitée, la rage au cœur, Marion revint rue François I".
— Quel dommage, se disait-elle chemin faisant; voilà une vengeance qui me manque, la plus douce pourtant...
Oh ! comme cela m'eût fait plaisir de torturer cet imbécile !
Il faudra bien que je le rencontre cependant et qu'il me paye au centuple l'afiFront qu'il m'a fait.
Il m'aime encore, j'en suis sûre, et la preuve c'est qu'il quitte la ville de Saint-Maurice pour fuir mon souvenir.
Le bruit de mon triomphe finira bien par l'atteindre, car s'il me fuit, c'est qu'il pense à moi.
Il doit s'occuper de mes faits et gestes.
D'ailleurs, il est facile de lui faire parvenir des notes de journaux qui le tortureront.
Il faut d'abord qu'il apprenne le divorce de Guy.
Il comprendra le but que je poursuis.
Enfin, je chercherai, fit-elle en faisant un mauvais sourire et ce serait bien le diable si je n'arrivais pas à trouver quelque chose qui le rende bien malheureux.
En attendant occupons-nous de l'autre.
Il payera pour deux provisoirement.
— Tant pis! mon cher baron, se dit Marion en forme de conclusion. Je veux vous jouer plus d'un vilain tour ; c'est vous qui l'avez voulu en vous mêlant de mes affaires.