LE SUCCESSEUR DE M* HIPPOLYTE
E premier soin de Lebon, dès son arrivée à Paris, fut de s'installer dans son étude.
^ Il procéda avec cette ponctualité minutieuse qu'il savait apporter à toutes choses.
Il voulait néatimoins ne débourser qu'une somme insignifiante, contrairement à ce qu'il avait dit à M"" Hippolyte. Aussi conserva-t-il religieusement tous les meubles de son prédécesseur, qu'il comptait bien utiliser.
Les modifications qu'il apportait, sans être onéreuses, lui paraissaient cependant très importantes.
Il trouvait que M* Hippolyte n'avait pas su jeter de poudre aux yeux et qu'il est nécessaire pour attirer la clientèle de lui en imposer.
Il fit donc grater et refrotter la plaque en cuivre de la porte où s'étalait cette mirifique inscription :
M* Lebon Licencié en droit
Non pas qu'il eût jamais acquis ce titre, mais parce que cela sonnait mieux.
— Je ne suis pas licencié, s'était-il dit, c'est vrai; mais qui me prouvera le contraire?... on n'exigera pas mon diplôme, je suppose, si je suis assez fort sur la question de la procédure pour éblouir le client le plus rigoriste.
L'aménagement intérieur comportait également quelques petits changements.
Sur la partie de la salle à manger qui servait de bureau, M. Lebon fit poser une plaque en tôle émaillée portant ce titre : « Etude ».
Enfin, sur la porte du fond donnant accès dans un petit bureau, on lisait : « Cabinet ».
— De la sorte, pensait notre homme, le client qui aura passé par
cette trilogie d'inscriptions, de « licencié en droit », « d'étude » et de « cabinet », n'arrivera jusqu'à moi que pénétré d'un certain respect pour ma personne.
Cette combinaison qui ne m'aura pas coûté cher n'en produira pas moins grand effet.
Mon cabinet sera comme un sanctuaire dans lequel on n'entrera qu'après avoir longuement médité dans l'étude sur mon titre et sur les capacités qu'il annonce.
Le petit clerc soumis de M* Hippolyte, composait le plus bei ornement de la salle d'attente et devait par son activité dévorante faire supposer au client assez naïf pour entrer dans l'antre du cynique gredin que les affaires ne chômaient pas.
Telles étaient les grandes lignes de ce que M. Lebon appelait « ma nouvelle installation ».
Il va sans dire que le digne homme n'avait pas versé un centime à M"' Hippolyte.
Comme il l'avait prévu, nombreuses avaient été les oppositions déposées entre ses mains.
M* Hippolyte avait en effet laissé derrière lui un certain nombre de créanciers qui étaient aussitôt accourus en apprenant sa fuite.
Ce prétexte avait paru bon à M. Lebon pour refuser tout payement.
— Je le regrette vraiment beaucoup, avait-il dit à M"^ Hippolyte, imais je suis obligé de respecter la loi et, malgré tout le désir que j'avais de vous obliger, je ne puis verser entre vos mains une somme dont je dois compte à vos créanciers.
Ce calcul était adroit.
Lebon connaissait assez les lenteurs de la procédure pour savoir que cette affaire durerait deux ans, et peut-être plus, et que pendant ce laps de temps il n'aurait rien à payer.
Il avait assez confiance en son esprit de chicane pour savoir également qu'il ne lâcherait pas à la première réquisition les quinze cents francs du prix d'acquisition et qu'il lui faudrait des titres et documents en telle quantité que les choses traîneraient bien encore.
Bref, sa conviction d'homme d'affaires peu scrupuleux était qu'il ne verserait jamais un sou de cette somme.
A la troisième visite de M°" Hippolyte, il la mit à la porte.
Aux réclamations des créanciers il répondit : « Fournissez des preuves et nous verrons. »
Satisfait de ce côté, la conscience tranquille, il attendit quelques jours dans son cabinet que les clients se présentassent.
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Denis le toisa insolemment des pieds à la tête. (P. 467.)
C'était Hubert, auquel il avait écrit pour lui faire part de sa nouvelle profession, qu'il espérait voir le premier.
Sa lettre avait été un chef-d'œuvre de puffisme.
Il s'était posé en homme possédant une clientèle de premier choix, ayant des relations avec tous les capitalistes de Paris.
Puis, ce qu'il croyait être une suprême habileté, il n'avait pas voulu
59« Liv. — l'enfant du divorce. °°' ^^-
avoir l'air de rappeler au duc la question d'argent précédemment agitée entre eux.
Il le prévenait simplement de son installation et laissait comprendre entre les lignes que ses connaissances spéciales, que sa haute situation personnelle, que ses brillantes relations le mettaient à même de le servir utilement.
— Comme cela, s'était-il dit, le pigeon viendra tout seul se précipiter dans le filet.
Je verrai prochainement un beau petit jeune homme bien doux, bien naïf, qui viendra me supplier de s'occuper de lui.
Je le ferai attendre un quart d'heure, une demi-heure même dans l'étude pour l'assouplir un peu, je lui parlerai de très haut, puis quand je le sentirai bien à point, je lui procurerai son argent.
Je crois, se répétait-il tous les jours en se frottant les mains, que M' Lebon, licencié en droit par la grâce de ses volontés, ne perdra pas d'argent dans cette petite combinaison.
Cependant les jours se passèrent sans que le chétif saute-ruisseau vint apporter à son patron la carte du clubmau.
Il ne reçut même pas de réponse à sa lettre.
Très sérieusement inquiet, M* Lebon commença à trouver le temps long.
D'autant qu'aucun client nouveau ne se présentait.
M* Lebon eût volontiers patienté encore, si de bons gogos étaient venus lui apporter quelques modestes affaires en attendant la principale.
Mais rien, moins que rien ! . . .
Seul dans son étude, de neuf heures du matin à cinq heures du soir, de tossu avait tout le temps nécessaire pour combiner quelques bonnes |)etites canailleries ; mais ce repos forcé lui pesait.
Enfin, il n'y tint plus et résolut, quoique cela l'ennuyât beaucoup, â'aller sonner à la porte du duc.
Après tout peut-être celui-ci se sentait- il gêné de venir dans une étude et attendait-il avec impatience sa visite.
Cette perspective d'être considéré comme un Dieu sauveur le réconforta, et leva ses dernières hésitations.
Pour cette occasion solennelle, Lebon avait fait donner un coup de fer à son chapeau et avait consenti à nettoyer quelques-unes des taches qui maculaient sa redingote.
Ce vêtement n'en paraissait que plus sale cependant, et son chapeau de roux était passé au vert sombre.
L'ENFA?ÎT DU DIVORCE 467
Une rapide inspection devant une i^lace le convainquit néanmoins qu'il était irréprochable.
Il ne faudrait pas jurer qu'il ne se trouvât pas beau.
Il sortit d'une de ses poches, une vieille paire de gants déchirés qu'il débarrassa soigneusement des mies de pain qui la couvraient comme une chapelure, et le chapeau fièrement planté sur là tête, les lunettes bien assujetties sur ses yeux toujours chassieux et clignotants, il sonna à la garçonnière de la rue Meyerbeer.
Denis, qui vint lui ouvrir, n'eut pas besoin de regarder deux fois le visiteur, pour être persuadé qu'il avait affaire au personnage louche qui l'avait tant intrigué dans une visite précédente.
Lebon, de son côté, reconnut l'aimable et sympathique valet de chambre avec lequel il avait déjà bavardé, et, rassuré, il demanda d'un ton ferme, quelque peu impertinent même :
— M. le duc de Glamondans est-il visible?
— M. le duc est sorti, répondit Denis avec une allure goguenarde qui n'échappa pas au répugnant homme d'affaires.
Il en conclut qu'Hubert était là, mais ne recevait pas. Il résolut d'intimider Denis et ajouta :
— Cet ordre n'est pas pour moi; faites passer mon nom à votre maître.
— Pour vous comme pour les autres, M. le duc est sorti.
— C'est bien ennuyeux vraiment, car votre maître eût été enchanté de me voir, j'en suis sûr.
Denis le toisa insolemment des pieds à la tête.
— Vous croyez, fit-il narquoisement, et pourquoi cela, s'il vous plaît?
— Mais évidemment parce qu'il avait besoin de mes services, répondit Lebon vexé du ton piquant du valet de chambre.
Il comprit cependant qu'il ne fallait pas brusquer les choses s'il voulait parvenir à être reçu, et prenant avec une remarquable souplesse l'allure pateline qui seyait si bien à l'allure hypocrite de ses traits, il reprit :
— J'avais déjà eu l'honneur d'être reçu par M. le duc qui m'avait témoigné le désir de me voir, c'est pourquoi je me suis permis de me représenter.
— C'est pour de l'argent, n'est-ce pas?
— Justement, répondit vivement le maître chanteur, croyant enfin que le domestique allait changer d'avis.
— Vous en avez beaucoup d'argent sur vous? fit le père de Fernande, toujours sur le même ton railleur.
— Je n'en n'apporte pas positivement, mais je dois en procurer à M. le duc, et je vous affirme qu'il sera enchanté de me recevoir.
— Parce que, reprit imperturbablement Denis en suivant sa pensée, si vous n'en aviez pas assez, on pourrait vous en prêter.
— Gomment cela?... interrogea l'ex-caissier vaguement inquiet.
— Bien sûr!... Vous faites métier de procurer de l'argent, je ne vous en fais pas de reproche, chacun vit comme il peut; mais enfin il ne faudrait pas cependant venir faire l'aumône chez les riches... ce qui revient à dire, — continua le valet de chambre, que l'air ahuri du bossu amusait prodigieusement, — que nous avons touché dernièrement sept cent mille francs et que nous n'avons nullement besoin de votre concours, Avez-vous compris maintenant?
— Sept cent mille francs !... répéta Lebon confondu,
— Oui, mon brave homme, peut-être davantage. ■ — Mais l'écurie de courses?
— L'écurie? mais d'où sortez-vous? — Elle existe depuis longtemps, l'écurie!
— Pas possible!
— Oui !... nous ne sommes pas trop mécontents.
— Qui donc a pu fournir cet argent à M. le duc?
— Il ne l'a pas volé bien sûr... Eh bien! et le notaire, ça ne vend pas des haricots les notaires, ça vous donne de l'argent quand ça en a à vous.
— Gomment, s'écria Lebon, M* Ducormier aurait?...
Il s'arrêta, tant cette hypothèse lui semblait peu admissible.
— Eh bien! je vous dis moi, que ce n'est pas vrai !... Je le connais bien M* Ducormier, et il n'aurait pas consenti à remettre tant d'argent à M. le duc de Glamondans.
— G'est pourtant comme cela. M. le duc a réalisé sa fortune et il fait courir. Si vous n'étiez pas si ignorant de la vie parisienne, monsieur l'homme d'affaires, vous sauriez cela... Ah! vous n'êtes pas bien renseigné... vous me laisserez votre adresse, n'est-ce pas? quand j'aurai un client, je vous l'enverrai.
Lebon, que ce persiflage agaçait violemment, était tellement consterné, qu'il ne se sentait pas le courage de réagir.
— Yes sir, nous faisons courir. M. le duc est en ce moment au Tatersall où il doit acheter un yearling... Hier encore, il a fait l'acquisition d'un pur sang merveilleux qu'il a obtenu pour une bouchée de pain, dans un prix à réclamer... Adonis... un pedigree superbe, mon cher
monsieur !.., jugez donc : par le Destrier et ilf' '" de Senlis.., Vous savez que le Destrier est un fils de Flageolet...
Bouche bée, les yeux écarquiliés derrière ses lunettes, le triste sire essayait de suivre cette conversation à laquelle il ne comprenait rien.
Denis ne se tenait plus de joie du succès de sa mauvaise plaisanterie; il la continua.
— L'écurie de courses de M. le duc est à Maisons-Laffitte ; il a comme entraîneur — jockey Tom Brook, une fine cravache... Vous n'en avez jamais entendu parler?...
Non!... tant pis!... car c'est une célébrité du turf... Il connaît les performances de tous les chevaux et n'a pas son pareil pour découvrir un crack au milieu d'un lot de rossards... Ainsi, tenez, l'autre jour M. le duc voulait acheter un hurle-racer de provenance Irlandaise... C'est encore Tom Brook qui s'y est opposé en lui faisant observer qu'il était broken down... Ah! ce n'est pas lui qui claquerait un cheval à l'entraînement !... M. le duc veut faire dresser Adonis sur les obstacles... Nous le verrons en steej^le avant la fin de l'année...
A propos vous pourriez peut-être... mais non, vous ne pouvez pas, je me trompe...
— Quoi donc?. . . s'écria Lebon, s'accrochant à cette vague proposition comme un noyé auprès de son sauveur.
— C'est dommage vraiment, cela aurait rendu service à M. le duc! reprit Denis sans avoir paru remarquer l'interruption de l'homme d'affaires.
— Dites-moi de quoi il s'agit... je ferai tout au monde pour être agréable à votre maître.
— Eh bien, voilà, fit mystérieusement le valet de chambre en s'approchant tout contre le bossu qui écoutait haletant, plein d'espérance.
Il faudrait que vous nous trouviez un bon lad et un petit boy... et... si vous vouliez vous faire bien venir, mais là tout à fait bien venir, vous n'auriez qu'à découvrir un jockey de ligh might pour le handicap... Est-ce compris... hein?
C'était cette fois du chinois, de l'hébreu et du volapuck pour le malheureux qui se doutait bien un peu que Denis se moquait de lui, mais qui néanmoins faisait des efforts inouïs pour comprendre.
— Qu'est-ce que ça signifie tout ce galimatias? murmura-t-il piteusement.
— C'est la noble langue du sport, répondit l'astucieux valet avec emphase; M le duc n'en parle plus d'autre... Si vous tenez à faire des affaires avec lui, je vous donne le conseil de vous familiariser au plus tôt
avec toutes ces expressions qui sont pourtant bien françaises aujourd'hui, et que l'on parle à Chantilly, à Maisons-Laffitte et sur tous les hippodromes.
— Mais enfin, quand pourrais-je parler à M. le duc? demanda M. LeLon, qui voulait en finir.
— Quand vous aurez la chance d'avoir un bon cheval à lui vendre... Allons, au revoir M. Lebon, je bavarde, je bavarde! tant votre conversation m'intéresse, et pendant ce temps-là je ne fais pas m^on travail... A bientôt !
Et il lui ferma la porte au nez.
Denis, tout en se moquant du vilain personnage, n'avait pas menti,
Hubert était entré réellement en possession de sa fortune.
Le notaire auquel le frère de Geneviève avait écrit et qui n'avait pas cru devoir répondre tout de suite, s'était cependant décidé à le faire après avoir reçu une visite du marquis de Fleurance, qui lui donnait carte blanche et déclinait pour l'avenir toute gestion des biens du jeune homme.
Résigné, M' Ducormier avait écrit au duc qu'il tenait son compte à sa disposition et qu'il attendait ses ordres.
On juge de la joie avec laquelle cette lettre fut accueillie rue Meyerbeer.
Hubert, qui songeait déjà à utiliser les talents personnels de M. Lebon, et qui n'eût pas hésité à se jeter entre les bras d'un usurier plutôt de vouloir paraître imposer sa volonté à son beau-frère, exultait.
H communiqua la bonne nouvelle à Fernande dont la joie ne fut pas moindre que la sienne.
La demi-mondaine voyait enfin la réalisation de ses désirs.
Ce n'était plus pour elle ce qu'elle considérait comme une honnête médiocrité, la portion congrue qui l'empêchait de donner libre cours à toutes les fantaisies coûteuses !
Elle allait enfin tâter de la grande vie !
Elle serait demain la demi-mondaine la plus cotée parmi les irrégulières chic.
Plus de frein désormais dans ses dépenses !
La danse joyeuse des écus allait commencer, car elle savait Hubert beaucoup trop faible pour résister à ses désirs.
Comme toutes ses pareilles elle avait le goût inné des dépenses même inutiles
Elle se promettait, en conséquence, de se lancer à corps perdu dans la haute vie, assure'e qu'elle était d'entraîner Hubert derrière elle.
L'argent durerait ce qu'il durerait, peu lui importait.
Elle n'avait pour son amant que la juste considération que lui valaient à ses yeux son titre et sa fortune; il ne fallait pas chercher l'ombre d'une affection dans ce cœur soigneusement desséché, d'ailleurs, par les conseils d'un père tel que Denis.
Fernande ne se ferait donc aucun scrupule de ruiner le duc de Glamondans, parce que ce serait à elle qu'on attribuerait cette ruine et que l'espèce d'auréole qui rejaillirait sur sa réputation dans son monde spécial lui vaudrait une foule d'adorateurs, parmi lesquels elle n'aurait qu'à choisir la victime du lendemain.
La certitude de voir bientôt arriver sept cent mille francs fut donc dans la maison l'occasion d'une joie unanime, également partagée par Denis.
Les deux amants s'entretinrent longuement de leurs projets d'avenir.
L'écurie eut évidemment le premier pas dans la longue énumération des choses à faire, mais il faudrait bien peu connaître Fernande pour ne pas admettre que, dans un avenir très rapproché, elle arriverait au bout de la somme pourtant considérable que devait encaisser son amant.
Fernande la douce créature, n'eut rien de plus pressé que de faire part de ses intentions d'avenir à son père, autant parce qu'elle était heureuse de rencontrer un confident capable de la comprendre que parce qu'elle savait qu'il y avait toujours quelque avis à recueillir dune conversation avec le digne auteur de ses jours.
Elle lui écrivit pour le prier de passer chez elle, — comme elle faisait en semblable circonstance, car il était nécessaire que personne ne pût soupçonner l'étroite parenté qui unissait la maîtresse et le serviteur de confiance du jeune duc de Glamondans.
En public, absolument sûrs l'un de l'autre, également habiles dans le rôle de duplicité qu'ils jouaient, rien ne pouvait jamais les trahir.
Lorsqu'un jour, revenant de voir sa sœur aux Migettes, Hubert vit monter dans le compartiment de chemin de fer qu'il occupait, une blonde, jeune et jolie femme avec laquelle il ne tarda pas à faire connaissance, il n'aurait jamais pu soupçonner que cette rencontre, dont les conséquences devaient être durables, avait été habilement préparée par son valet de chambre.
Ils paraissaient tellement étrangers l'un à l'autre que, par la suite, l'idée d'un lien quelconque entre eux ne pouvait lui venir.
Fernande, digne fille et excellente élève, prudente à l'extrême, mit, comme toujours sa lettre à la poste elle-même.
Chez elle il ne pouvait paraître surprenant à sa bonne et à sa femme de chambre, qu'elle reçût le serviteur allachr^ à son amant qui pouvait fort bien avoir à remplir auprès d'elle une mission commandée par son maître.
Du reste, aucune expression affectueuse ne les aurait trahis. L'affection filiale et paternelle n'était pas très développée dans leurs cœurs et jamais ils ne se servaient à l'égard l'un de l'autre des termes de « père » or. de « fille ». C'est à peine s'ils se serraient la main.
Ils n'avaient l'un pour l'autre que cette estime spéciale des coquins qui sont convaincus de leur égale supériorité dans le mal et qui, par des voies différentes, poursuivent le même but.
Le père et la fille avaient à s'entretenir des projets que faisait naître la nouvelle situation du jeune duc, possesseur aujourd'hui de la totalité de son patrimoine, libre de dépenser et de faire toutes les folies imaginables sans la tutelle morale de son beau-frère et sans le contrôle de sa sœur.
Denis n'avait jamais fait connaître à Fernande les griefs qu'il prétendait avoir contre la maison de Glamondans et il ne lui avait jamais parlé de la haine qu'il professait pour tout ce qui restait de cette famille à laquelle cependant il devait tout.
Ils avaient à régler leur plan de conduite en vue de l'avenir et ils devaient s'entendre à merveille.
Fernande, comme la plupart de ses pareilles, n'avait aucune affection pour son amant.
Elle était heureuse et flattée d'être la maîtresse d'un duc authentique qui l'affichait avec lui, qui lui faisait une existence enviable et qui, en réalité, n'avait d'autre volonté que la sienne.
Mais elle ne se faisait aucune illusion sur l'avenir.
Elle savait qu'un jour, Hubert, pressé par sa famille, contraint par les nécessités sociales et les convenances du monde auquel il appartenait, ferait comme les autres et se séparerait d'elle pour épouser une fille de riche et noble famille.
Cela ne l'inquiétait aucunement.
Au moins voulait-elle, jusque-là et le plus longtemps possible, jouir de la jeunesse et de la fortune de son amant.
.. Hubert, que Fernande accompagnait jusqu'à la gare, prenait le train... (P. 475.)
Elle poursuivait le but d'être arrivée à ce moment à posséder en propre une fortune suffisante pour continuer seule l'existence agréable à laquelle elle s'était habituée, et elle savait, grâce à la générosité du jeune homme, — générosité aveugle qui allait parfois jusqu'à la plus folle prodigalité, — grâce aussi à son habileté consommée, se préparer et mettre prudemment en réserve des ressources qu'accoitrait au dernier moment le cadeau d'adieu de son protecteur, mùr alors pour le mariage.
GO"! Liv. — l'enfant do divorce.
60» uv.
Le moment était favorable.
La fortune dont le jeune duc de Glamondans avait aujourd'hui la Kbre et entière disposition, entre ses mains ne devait pas filer sans profit pour celle qui, disait-elle, « lui donnait le meilleur de sa jeunesse et de sa beauté ».
Denis devait être d'un excellent conseil pour sa fille et c'est pour cela que Fernande avait voulu avoir avec lui un entretien particulier.
Lui n'était animé que par sa haine.
Ses projets monstrueux ne pouvaient être mieux servis que par sa digne fille.
Mieux que personne elle saurait être l'artisan de la ruine de cette maison de Glamondans que son âme infernale avait rêvée.
Mais il y avait un point auquel il faudrait savoir sarrêter à un moment donné.
C'est ce que l'ancien serviteur de Glamondans avait résolu d'indiquer un jour à Fernande.
C'est l'avertissement qu'il entreprit de lui donner au cours de cette entrevue dont personne ne put entendre un mot.
Il était évident qu'Hubert, entraîné par la passion des courses qui s'était emparée de lui à l'instigation habile de sa maîtresse, avait trouvé ainsi un moyen de gaspiller rapidement son patrimoine.
La fortune que devait lui remettre M' Ducormier, représentée en bonnes rentes sur l'Etat et en valeurs de premier ordre, ne ferait long feu entre ses mains prodigues.
Il serait avant peu obligé de se créer de nouvelles ressources.
Il aurait fatalement recours aux prêteurs et même aux usuriers qui escomptent non seulement le présent, mais encore les espérances.
Il trouverait des ressources même sur la dot de la fille du parvenu, que séduirait un jour la couronne et le titre de duchesse et par là, il serait ■inévitablement poussé au mariage.
>Iais il y avait quelque chose qui devait rester sacré et inaliénable.
A aucun prix il ne fallait qu'Hubert ne se débarrassât du château de Glamondans que sa sœur lui avait abandonné généreusement lors du partage, parce qu'il était le véritable héritier de ce nom sur l'honneur et l'éclat duquel elle avait veillé jusque-là avec une si vigilante sollicitude.
Complètement d'accord entre eux, agissant chacun de leur côté dans une parfaite unité de vues, Denis et Fernande sauraient empêcher le jeune duc de livrer à des étrangers les titres de propriété du vieux manoir ducal.
Lorsque le moment serait venu, le père de Fernande aviserait à ce qu'il avait à faire.
Son plan était préparé depuis longtemps.
Il voulait devenir seul maître de cette demeure seigneuriale oii il avait été recueilli et d'où il avait été ensuite chassé.
C'était là la revanche qu'il voulait prendre.
Qui, mieux que sa fille pourrait l'aider dans ce complot puisque ce serait pour elle mieux encore que pour lui qu'ils travailleraient tous les deux?
Fernande le comprit à merveille.
— Tu es le meilleur des pères ! lui dit-elle.
— Et toi, répondit le misérable, si tu n'es pas duchesse, ce qui entre nous, n'a plus aujourd'hui grande valeur, tu seras du moins châtelaine de Glamondans.
C'est moi qui te le prédis.
— J'en accepte joyeusement l'augure, répondit la maîtresse d'Hubert.
Tout était entendu entre le père et la fille.
Le soir de cette édifiante conversation, Hubert, que Fernande accompagnait jusqu'à la gare, prenait le train pour aller réaliser à Tours la fortune que le duc son père lui avait laissée et que Geneviève, sa sœur tutélaire, avait eu tant de mal à lui conserver.