‹ L'enfant du divorceChapitre 53 sur 88 · FERNANDE ET MARION · texte numérisé non relu

FERNANDE ET MARION

^^^"t AR une radieuse matinée de septembre, Hubert et Fernande, de

^ retour d'une promenade à cheval sous bois s'arrêtèrent au château de Madrid.

Montée sur un ravissant cob anglais, la belle fille, le teint animé par une course rapide, le corps élégant et souple, moulé dans une amazone, sa chevelure d'or relevée en torsades sous un petit chapeau rond, était resplendissante de jeunesse et de beauté.

Le jeune duc de Glamondans, correct sous le veston qui lui pinçait la taille, une fleur à sa boutonnière, tenait en main, avec tout l'art d'un écuyer consommé, un magnifique pur sang dont la croupe vigoureuse, les jambes en fuseau, le poitrail bien ouvert, la tête fine et intelligente dénotait la race.

Une idée de Fernande, qui n'avait pas voulu rentrer directement, les avaient détournés de la route habituelle.

La fille de Denis voulait se reposer quelques instants, en prenant une tasse de lait :

Un chasseur accourut aussitôt à la vue des cavaliers et se plaça à la tête des chevaux.

L'heure était matinale et seul un phaéton attelé d'un vigoureux trotteur signalait, par sa présence dans le jardin, la présence d'autres promeneurs.

D'un bond la jeune femme dédaignant l'aide qui lui était offert fut à terre et, relevant sa longue jupe d'un geste plein de grâce, elle remit un peu d'ordre dans son abondante chevelure, dont les mèches capricieuses voletaient au hasard sur son front et sur ses tempes.

La cravache haute, l'air hautain, suivie d'Hubert, elle fit son entrée dans la grande salle commune où déjà un couple assis à une table, se livrait à la rafraîchissante boisson lactée.

Surpris de cette brusque invasion, le couple leva la tête, curieux d'inspecter ces bruyants consommateurs.

Mais à peine, l'homme eut-il regardé qu'il se leva rapidement, mouvement que suivit inconsciemment sa compagne.

— Gomment, vous Hubert, s'écria-t-il ?

— Ah ! cet excellent marquis !... fit le jeune homme en dévisageant la personne qui accompagnait le gentilhomme.

Le marquis de Fleurance, nos lecteurs l'ont reconnu, ainsi que Marion, très ennuyé d'être rencontré avec sa maîtresse par son ex-beau-frère, se remit pourtant promptement de sa surprise et avec la résolution de son caractère fit bonne contenance en entamant la conversation par des généralités en attendant la première attaque d'Hubert.

— Pardieu oui, c'est moi ! fit-il négligemment, en s'inclinant un peu sèchement devant Fernande, qui le regardait insolemment en coupant l'air de sa cravache.

— Vraiment! dit le duc d'un air de reproche, il a fallu réellement ce hasard pour que je vous revisse.

Le marquis se mordit les lèvres.

— Avouez, cher ami, répondit-il^, que les événements qui se sont écoulés n'étaient pas faits pour nous réunir. . . Du moins de quelque temps, corrigea-t-il.

— Ce n'est pas un reproche, mon cher marquis, se hâta de déclarer Hubert qui, pour rien au monde, n'eût voulu avoir l'air de s'insinuer directement dans le divorce de son beau-frère et de sa sœur; c'est un regret que j'exprimais.

— Je vous en suis très reconnaissant... mais que voulez-vous, en pareilles circonstances, il était ce me semble plus correct de laisser plusieurs mois se passer sans que vous entendissiez parler de votre ami.

Le marquis appuya sur ce dernier mot.

— Vous êtes pour longtemps à Paris ? interrogea le frère de Geneviève, changeant de conversation.

Très embarrassé, M. de Fleurance ne savait que répondre. Il ne pouvait pas avoir à donner en ce moment des indications sur les motifs qui l'avaient déterminé à divorcer ; il ne lui convenait pas, du reste, d'entrer dans le cœur d'un sujei qui lui était si pénible.

Les regards directs qu'Hubert jetaient de temps en temps sur Marion le gênaient horriblement.

Il craignait que le jeune homme n'attribuât sa résolution de divorce à son amour pour cette femme, et qu'il se trouvât par suite dans la nécessité d'expliquer, sous l'œil soupçonneux de sa maîtresse, la complète indépendance qu'il croyait encore posséder vis-à-vis d'elle.

Puis la présence de Fernande était encore une cause de gêne.

Et il lut. (P. 496.)

Cette étrangère, on devait ignorer sa vie privée.

Cependant il sentait bien qu'une explication, aussi embrouillée qu'elle fût, était nécessaire.

Résolument il prit la main d'Hubert.

— Ecoutez, mon cher ami, ne parlons pas, si vous le voulez, du passé... Plus tard je vous expliquerai tout... Vous connaissez, n'est-ce pas, le résultat du procès de Tours.

62» Liv. — l'enfant du divorce. 62' liv.

Le duc de Glamondans fit un geste comme pour l'arrêter.

— Eh bien , continua-t-il, croyez que ce n'est pas une résolution prise à la légère et qu'il m'a fallu des motifs...

Il hésita un instant.

— ... Spéciaux, compléta-t-il enfin, pour laisser ma vie... N'est-ce pas, Hubert, mettons à plus tard cette explication?

Le duc tendit la main à son beau -frère sans répondre directement.

— A propos! fit-il joyeusement, vous savez que je fais courir...

— Oui, j'ai eu connaissance de vos projets, répondit le marquis en souriant.

— Vous verrez d'ici à quelque temps ! s'écria le sportman parti sur son sujet favori... j'ai des surprises en réserve...

Ah! on entendra parler de mon écurie... Ce n'est pas pour me distraire d'ailleurs que je me lance dans les courses, expliqua t-il sérieux, c'est une véritable affaire que j'entreprends et ce sera, j'en suis convaincu, une affaire d'or.

— Je l'espère, répondit Guy peu convaincu, cependant..

— Inutile, je vois ce que vous allez me dire ; c'est dangereux, on se ruine, on est roulé !.,. puis les histoires traditionnelles sur les entraîneurs et les jockeys... Inutile, vous dis-je... Je vous donne rendez-vous à un an et vous viendrez me dire :

« Vous aviez raison, mon petit Hubert »!... Tenez, il est encore temps, voulez-vous une part dans mon écurie?...

L'amant de 'Fernande vit au geste d'étonnement du marquis qu'il venait, dans son emballement, de faire une proposition saugrenue ; il voulut la rattraper.

— C'est vrai, c'est impossible...

Il s'arrêta encore, rougit, balbutia quelques phrases, puis sortit d'embarras en s'écriant :

— Venez donc voir la superbe bête que je monte le matin... Mais ils trouvèrent la porte barrée.

Eloignées un instant, les deux femmes s'étaient distraites en se détaillant à la dérobée ; tour à tour, elles s'étaient observées de ce regard féminin qui ne laisse échapper aucun défaut, aussi imperceptible fût-il, et lasses enfin de ce discret examen, instinctivement^ elles s'étaient rapprochées.

Marion, la première, rompit un silence embarrassant en feignant d'être attirée sur le pas de la porte par un événement insolite.

Fernande la suivit.

Un échange de lieux communs les fit définitivement sortir de leur réserve, et bientôt elles conversèrent comme si elles s'élaient déjà vues, sympathisant à cause de ce lien mystérieux qui tend à rapprocher les caractères de même trempe.

Si Fernande était une demi-mondaine dans toute l'acception du terme, Marion était une irrégulière ayant dans le sang les mœurs d'une courtisane.

La surprise des deuxgentilhommes fut grande en apercevant les deux femmes causant familièrement.

Ils échangèrent un regard.

Mais comme après tout ils étaient gens de bonne compagnie, ils feignirent de trouver cela tout naturel, et, pour ne pas avoir l'air de brusquer le départ, ils vinrent se mêler à la conversation.

— Nous ne sommes pas indiscrets, nmesdames, fit le duc de Glamondans?...

— Nullement, monsieur, répondit Marion avec un charmant sourire ; nous admirions, madame, le trotteur du marquis, et moi votre cheval de selle.

— Ah! alors, s'écria Guy, en riant, si vous flattez la manie d'Hubert, vous allez vous rapporter sur son thème favori... il est capable de vous faire sur l'heure un cours d'hippologie...

— Le marquis voudrait me faire passer, à vos yeux, madame, pour un raseur fin de siècle.

Je veux espérer que vous aurez plus d'indulgence.

— Ah! il en faudra beaucoup!... s'écria Fernande en levant les yeux au ciel avec une conviction comique.

La maîtresse de Guy ne put maîtriser un éclat de rire.

— Mais enfin, dit-elle dès qu'elle put reprendre son sérieux, pourquoi cet acharnement à ce qui est une qualité, au contraire... Je me suis laissé dire que les véritables hommes du sport étaient rares...

Hubert s'inclina avec gravité.

— Madame, précisément, coutinua-t-elle, était en train de me dire tout à l'heure que vous étiez un cavalier remarquable, monsieur le duc.

— Je n'ai aucun mérite à cela, répondit le jeune homme en jetant un long regard de remerciement à sa blonde amie ; je monte depuis mon enfance.

Marion qui poursuivait un but reprit :

^- Ne pourrai-t-on visiter votre nouvelle écurie, un jour?...

Très perplexe, n'osant refuser ouvertement cette proposition peu convenable, le frère de Geneviève se traîna vers le marquis, comme pour chercher un secours qui ne vint pas.

— C'est que, fit-il, avec embarras, mon installation n'est pas encore terminée!

M"* Gradignan insista.

■ — Tant mieux, ce sera encore plus intéressant; nous assisterons à l'éclo-sion de cette écurie modèle...

— Bien sûr ! opina Fernande, qui trouvait dans cette proposition l'occasion de se rapprocher du marquis et d'obtenir sur Geneviève des renseignements utiles à son père.

Marion était ravie de cette aide, car elle aussi désirait surveiller de près le duc, certaine d'être mise au courant par lui des faits et gestes de sa rivale et de pouvoir parer, le cas échéant, les coups qu'elle ne manquerait pas de lui porter.

11 ne lui paraissait pas très fort, le jeune homme.

Elle saurait donc bien lui tirer les vers du nez sans difficulté.

Par une singulière coïncidence, les deux femmes, sans s'être communiqué leurs impressions, étaient d'accord sur la nécessité de continuer les relations commencées sous les auspices du hasard.

Hubert parut faiblir sous cette double attaque.

— Soit! répondit-il, vous avez peut-être raison... Il ne me restera plus qu'à vaincre les résistances du marquis qui ne me parait guère amateur de sport.

— Et vous avez bien raison de mettre mon antipathie pour les courses en doute...

Peut-être m'amenderais-je plus tard, cependant.

La brune jeune femme irritée contre son amant et sentant bien qu'il serait dangereux de le brusquer sur ce point délicat, se contenta de hausser les épaules.

— C'est bien, dit-elle, devant une volonté aussi nettement exprimée, \e n'insiste plus.

— Oh! monsieur le marquis, insinua l'amazone, pouvez-vous vous montrer si contraire...

— Oui, madame, répondit-il un peu sèchement, voulant couper jourtà toute nouvelle velléité de retour offensif; pour l'instant du moins, plus tard, je verrai... D'ailleurs, reprit-il, pour adoucir l'amertume de ce refus, nous serons gens de revue.

Il regarda sa montre.

— Déjà dix heures et demie... Nous allons être en retard, dit-il en

regardant sa maîtresse à laquelle il avait affecte de ne pas parler pendant cet entretien... Etes-vous disposée à partir?

— Gomme il vous plaira, répondit insouciammcnl Marion.

— Au revoir, mon cher Hubert... dit lo marquis de Fleurance. — Madame!... ajouta-t-il en s'inclinant devant Fernande.

Il aida Marion à monter en phatéon, puis s'installant à ses côtés, il leva une dernière fois son chapeau et touchant légèrement son cheval du fouet, il lui fit décrire dans l'allée un élégant demi-cercle.

Les deux femmes s'adressèrent un sympathique geste d'adieu.

— Un drôle d'oiseau, ton beau - frère !... s'écria Fernande pendant que le phaéton s'éloignait au trot rapide du stepper.

Hubert ne répondit pas ; il était tout aux réflexions que lui suggéraient l'étrange rencontre qu'il venait de faire.

Au retour, la capiteuse jeune femme essaya d'animer la conversation, mais son babil ordinairement si plein d'intérêt pour le duc, ne réussit pas à le dérider.

Il répondit par monosyllabes et suivit le cours de ses pensées.

La fille de Denis, étrangement surprise de voir son amant absorbé à ce point, le regarda deux ou trois fois, puis haussant les épaules, elle apostropha le pur sang du duc, l'interpellant en ces termes :

— Quel type! hein que ton maître... Qu'est-ce que tu veux, mon vieux, on ne le changera pas ; il paraît qu'ils sont tous comme ça dans sa famille.

Pour la première fois de sa vie, peut-être, le jeune duc réfléchissait à des choses sérieuses.

La vue du marquis de Fleurance avait enfin éveillé son apathie naturelle.

Il pensait à ce qu'avait pu devenir sa sœur et ne trouvant point de réponse à cette question, il devenait réellement inquiet.

Pourquoi ce divorce?

Les. explications confuses du marquis ne lui avaient rien appris.

Que signifiait ce motif: abandon du domicile conjugal?

Il sentait vaguement qu'un irréparable malheur venait de se produire et ce malheur frappait l'un des siens, celle dont le dévouement pour lui avait été quasi-maternel.

Et pendant ce temps, lui insouciant, s'f^ccupait de courses et d'autres choses plus futiles encore

Il s'en voulait de n'avoir pas exigé une franche explication du marquis, car il était désormais le défenseur naturel de Geneviève.

Certes, ce n'était pas la lâcheté qui l'avait retenu, mais bien l'insouciance, le plus terrible de ses défauts.

Et Diane?... Que deviendrait la pauvre enfant du divorce?... N'étaitelle pas condamnée à une vie misérable tiraillée entre deux affections.

Quelle chose affreuse que cette nouvelle loi !...

N'était-ce pas la destruction de la famille?...

Oh! vraiment, il s'en voulait aujourd'hui de n'être pas intervenu entre sa sœur et son beau-frère.

Qui sait s'il n'aurait pas pu empêcher ce triste événement de se produire?...

En tout cas, il eût été là pour sauvegarder les intérêts d'une femme si peu protégée par sa faiblesse et en butte à l'égoïsme féroce des lois faites par les hommes.

Certainement, Geneviève n'était plus aux Migettes.

Cette disparition tourmentait maintenant Hubert jusqu'à l'obsession.

Il ne pouvait lui venir à l'idée que sa sœur avait failli à ses devoirs, car il connaissait trop les qualités de cette adorable créature.

Alors cet éternel point d'interrogation s'imposait toujours

— Pourquoi ce divorce?

Il lui restait un devoir à accomplir, celui de se mettre à la recherche de Geneviève.

Il se mettrait en campagne immédiatement et se ferait aider par Denis, sur le dévouement duquel il pouvait compter.

Malgré cette résolution, la seule qui lui restât à prendre désormais, sa conscience lui reprochait sa coupable insouciance et, le cœur étreint, le jeune duc songeait qu'il était le chef de la famille des Glamondans, puisque son père n'était plus et qu'il avait manqué à la fière devise de sa famille.

Un éclat de rire le tira de sa torpeur.

C'était Fernande qui le regardait, en riant de toutes ses forces.

— Monsieur le joyeux viveur, fit-elle, nous voilà arrivés, réveillezvous.

Puis elle chantonna sur l'air de Faust :

Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage.

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