T;'' L'OFFICE DES FAMILLES
Direct'' : M* LEBON , licencié en droit Étude : 6 Rue de Franche-Comté, Paris.
— Autant ce Lebon qu'un autre, pensa le baron après avoir médité le texte de l'annonce ; et comme il était légèrement susceptible, il se dit :
— Ce n'est poiat seulement le hasard qui m'a fait lire cette adresse ; une force mystérieuse me l'a désignée, je suis sûr maintenant de retrouver la marquise.
C'était effectivement le nom de l'ex- caissier de M* Ducormier qui s'étalait à la quatrième page du journal.
Lebon fort pratique s'était dit : on n'arrive pas à Paris sans réclame. Paris est est la ville de la publicité, faisons une annonce.
Loriol se mit à marcliLT de long en large... {\*. 498.
Ses calculs ne l'avaient pas trompé, l'annonce portait ses fruits puisqu'elle allait amener un client, quoique, à vrai dire, le baron Loriol ne soit pas un client destiné à ?urichir la maison à laquelle il confiait ses intérêts.
L'homme d'affaires qui n'avait encore réussi aucune de ses deux opérations sur lesquelles il comptait pour s'acheminer vers la fortune,
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avait pensé qu'il ne fallait rien négliger et qu'il fallait faire appel à un menu fretin.
Il songeait même à se rabattre sur les clients de M* Hippolyte en dépit de la déception qu'il avait éprouvée à l'inspection minutieuse des cartons de son prédécesseur.
Le baron, qui avait pour règle de mettre à exécution une décision aussitôt résolue, prit à peine le temps de s'étrangler avec l'absinthe qu'il avait mis au moins un bon quart d'heure à cuisper et s'en fut sur-lechamp rue de Franche -Comté.
Le timbre de l'étude était si peu habitué à être brutalisé par des mains étrangères qu'il rendit un son plaintif et criard qui réveilla le petit clerc.
Furieux d'être dérangé dans son sommeil, l'employé de M* Leboji répondit insolemment à la question du baron.
— J'sais pas, m'sieu ; j'crois que l'patron est en conférence.
— J'attendrai qu'il ait fini, dit philosophiquement Loriol. Il s'installa sur une chaise vermoulue qui céda d'un pied.
— L'v'là qui casse le meuble, à présent, murmura le saule-ruisseau; j'va l'dire au patron pour qu'il l'sale un peu.
Ne pouvant s'asseoir, Loriol se mit à marcher de long en large, remuant sans pitié avec ses semelles une poussière vénérable qui fit éternuer le commis.
Le gamin grommelait.
— En v'ià encore un sale client! y pourrait pas rester chez lui, eelui-là.
Il releva la tête et toisa l'ami du négociant en vins.
— M'sieur, s'écria-t-il d'une voix aiguë !
— Quoi, mon ami?
^ Yot'nom?...
•F«- Annonce le baron Loriol.
•^ Ah ! c'est pas pour vous annoncer.
— Alors, pourquoi faire, me demandes-tu cela, petit drôle?
— C'est pour savoir, fit le gamin.
Enfin fatigué d'attendre, le baron se préparait à se retirer lorsque le petit clerc le retint d'un signe.
— Attendez, j'vas voir!
Il revint au bout d'un instant en criant:
— Vous pouvez entrer, m'sieu, y a pas d'client ; je m'rappelais pas qu'il était parti.
— Petit polisson, va! fit le baron furieux de son attente prolongée.
Lebon vint au-devant de son visiteur lui montrant une chaise, puis lui dit de sa voix de fausset :
— Mille pardons, monsieur, de vous avoir fait attendre, j'avais imo affaire urgente à expédier et j'avais donné ordre qu'on ne me dérangeât pour personne.
— Vous êtes tout excusé, monsieur !
— A quel motif dois-je attribuer l'honneur de votre visite? fit à nouveau le bossu en ramenant énergiquement sa mèche.
— C'est pour une recherche.
— Bon! parfait! nous faisons des recherches dans l'intérêt des familles... Est-ce une épouse... une sœur... une maîtresse?...
— Ni épouse, ni sœur, ni maîtresse ; c'est affaire beaucoup plus délicate.
— Voyons cela, je vous écoute, monsieur, dit l'homme d'affaires en louchant atrocement derrière ses lunettes.
— Il faut remonter un peu loin, mais veuillez avoir la patience de me prêter un instant d'attention.
Le bossu s'enfonça dans son fauteuil et fit signe au baron qu'il pouvait commencer.
— Il s'agit, reprit celui-ci, d'un procès en divorce qui doit être terminé puisqu'il y a eu un jugement par défaut... A vrai dire cependant j'avoue que je ne comprends pas très bien toute l'importance de ce terme.
— C'est bien simple cependant, cela signifie que le jugement a été prononcé contre la personne qui, pour un motif quelconque, n'a pas répondu à l'assignation. Il faut, en effet, dans un procès en divorce surtout, que les deux parties soient entendues.
— Eh bien, dans le procès qui m'intéresse, le jugement a été prononcé par défaut contre la femme. Le motif invoqué par le mari était l'abandon du domicile conjugal.
— Tiens! tiens!... s'écria Lebon.
— Vous dites?
— Rien ; continuez, je vous prie...
— Il y a cependant ce côté mystérieux dans ce procès; c'est que ni I.^ mari, ni les parents de la femme ne savent ce que celle-ci est devenue...
L'homme d'affaires marchait de surprise en surprise. Il entrevoyait toute la vérité.
— C'est curieux vraiment! très curieux... alors?
— Alors je désirerais que vous m'aidassiez dans mes recherches.
oOO L'ENFANT DU DIVORCE
Pour le motif le plus particulier, j'ai le plus grand intérêt à retrouver cette personne.
— Et elle se nomme, interrogea Tex-caissier !...
Oh! se hàta-t-il de dire devinant le mouvement de Loriol, vous pouvez avoir toute confiance en ma discrétion... Le secret professionnel existe e'galement pour nous.
— 11 s'agit donc, répondit le baron, du divorce de M. le marquis et de M""" la marquise de Fleurance, qui vient d'être prononcé par défaut contre cette dernière.
— Je le savais, pensa l'homme d'affaires.
Il demanda néanmoins comme si le nom lui était inconnu : ■ — Y-a-t-il longtemps?
— Je ne sais pas la date au juste, mais tout récemment.
— Dans quelle juridiction?
— A Tours.
Lebon parut réfléchir et reprit :
— Un avocat est presque un confesseur, je suis en l'espèce votre avocat ; donnez-moi donc sur cette aff"aire, des renseignements complémentaires qui me permettront d'asseoir mon jugement.
— Je ne puis vous dire ce que je ne sais pas moi-même, répondit Loriol. Je sais que le marquis, furieux d'une absence inexpliquée de sa femme à Paris et ne pouvant retrouver sa trace, a saisi avec empressement cette occasion pour aller au-devant d'un divorce qu'il devait rechercher.
— Qui peut vous faire supposer cela.
— Oh! je le connais, ce marquis et je ne l'aime guère d'ailleurs! ajouta le baron entré dans la voie des confidences... C'est pour obéir aux. conseils perfides de sa maîtresse qu'il a sollicité le divorce!
— Ah I il y a une maîtresse dans l'affaire.
— Oui! elle-même mariée à un fort brave homme, ma foi!
— Bon, bon, l'affaire se complique à ce que je vois.
— Tenez, je vais tout vous dire... Je connaissais M™^ de Fleurance avant quelle n'épousât ce marquis. Elle était la fille du duc de Glamôndans. J'allais demander sa main, quand survint le marquis qui parvint à me supplanter dans les bonnes grâces du vieux duc et qui fut mon rival heureux... Depuis, je l'ai toujours rencontré devant moi dans toutes les circonstances de ma vie et toujours cet homme a fait mon malheur...
— De là votre haine pour lui?
— Oui! ma haine, vous avez bieii dit... Oh! pourquoi cette pauvre femme a-t-elle préféré au baron Loriol, riche propriétaire à Orange, qui
lui eût fait une vie si belle, ce mise'rable qui n'a jamais songé qu'à prendre des maîtresses et à passer sa vie dans les cercles.
Le mot de propriété frappa délicieusement l'oreille de M" Lebon.
— Ah! vous êtes propriétaire!
— Oui! répondit avec fatuité le baron, je possède quelque bien, entre autre, un assez joli château à Orange.
— Et vous dites qu'on ne sait pas où est la marquise? fit l'homme d'affaires, ramenant la conservation sur son véritable terrain.
— Non, mais dussions-nous remuer ciel et terre, nous la retrouverons... Ce divorce ne peut être maintenu, car je connais assez la marquise, pour la savoir incapable de l'action qu'on lui reproche.
— Nous essayerons, voilà ce que je puis vous promettre.
— Voyons, répondez-moi franchement; n'y a-t-il pas un moyen de revenir sur ce divorce?
La marquise ne peut-elle rien faire lorsqu'elle saura le malhqur qui la frappe?
— Si fait ! on peut toujours faire opposition à un jugement et exiger un débat contradictoire.
— Ainsi donc nous retrouverions M"' de Fieurance, nous pourrions jouer un tour au marquis ? '
— Sans nul doute. Il est clair que l'opposition formée par M°* de Fieurance, aurait pour effet de remettre en suspens cette question du divorce ; sans compter qu'elle pourrait peut-être fournir une explication rationnelle de sa disparition qui parait émouvoir tant de personnes.
Le malin bossu était enchanté de ce hasard qui lui amenait un client, un allié, qui contribuerait puissamment aux recherches que déjà il faisait pour son propre compte.
Décidément, la fortune lui souriait, car il était évident que ce baron, dont ce désir de vengeance paraissait être si grand, n'hésiterait pas à sacrifier une grosse somme à la réalisation de ses vœux.
D'ailleurs, même dans le cas contraire, Lebon était décidé à se mettre immédiatement en campagne, car il trouvait là inopinément un précieux auxiliaire qu'il eût recherché lui-même moyennant finances, quelques temps auparavant.
— Mais nous n'avons pas encore agité, la question du prix, ajouta Loriol, que cela inquiétait bien un peu... Ces recherches doivent coûter assez cher, n'est-ce-pas?
— Oh! plus tard, nous verrou.-, monsieur le baron.
— Cependant, il me semble...
— Non ! non ! plus tard, d'ailleurs, je ne sais pas encore exactement, nous avons bien le temps de parler de ces questions... j'ai confiance en vous, monsieur le baron.
— Je l'espère bien, répondit-il avec aplomb, intérieurement ravi qu'on n'eût pas poussé plus à fond cette question qui l'embarrassait beaucoup.
L'homme d'affaires de son côté, était persuadé qu'il arriverait bien à lui extirper un peu d'argent.
— Quand me reviendrez-vous voir, monsieur, reprit-il, alors, aussi désireux lui-même que son interlocuteur de ne pas perdre de tem*ps.
— Demain, vous convient-il?
— Va pour demain... je vous attendrai à dix heures du matin. Apportez-moi toutes les indications dont vous pourrez disposer, elle me seront nécessaires pour établir le dossier...
— - Yous pouvez compter sur moi.
— C'est entendu, n'est-ce pas? dix heures... dix heures très précises... j'ai de nombreux clients dans la matinée et je suis obligé d'insister un peu sur l'exactitude, vous me pardonnerez sans doute... Il faut que les affaires se fassent... Rapportez- vous-en à mon exactitude.
Lorioî souriait en se félicitant de l'heureuse idée qu'il avait eue
— Yoilà, se dit-il, un homme d'affaires qui me paraît très fort.
Il a une allure singulière, mais il doit être fouinard et c'est ce qu'il me faut maintenant.
D'ailleurs, il faut qu'il jouisse d'une légitime réputation pour avoir tant de clients; c'est déjà une indication précieuse à recueillir.
Enfin! je crois que cela va marcher.
Ce M* Lebon est un roublard ; avec un peu de veine nous mettrons la main sur cette introuvable marquise.
Nous verrons alors la tête que vous ferez, monsieur le marquis de Fleurance, et vous aussi, madame Gradignan, aujourd'hui fille Bernay! fit-il avec une flamme de haine dans les regards.
L'ENFANT DU DIVOUGE 503