‹ L'enfant du divorceChapitre 56 sur 88 · LA PISTE DE GENEVIÈVE · texte numérisé non relu

LA PISTE DE GENEVIÈVE

^5»! Loriol se remuait, il ne faudrait pas croire que Denis restât inactif.

Ce n'était ni dans ses habitudes ni dans son tempérament.

Il apportait au contraire, dans les recherches qu'il voulait entreprendre lui aussi, toute sa redoutable intelligence et ses instincts de policier.

Pendant toute la durée du procès en divorce, il s'était borné à en attendre l'issue, les bras croisés.

Il en avait surveillé cependant attentivement les péripéties, ne voulant pas ignorer les événements.

Avec le concours de Fernande il avait appris bien des choses.

Il avait complété ses renseignements en faisant causer Collette, Bénévent et Lebon.

Tous, sans qu'il s'en doutassent, avaient concouru dans la mesure de ce qu'ils savaient, à l'instruire, jour par jour, presque heure par heure des événements qui s'étaient passés à Paris, à Tours et aux Migettes.

Malgré tout l'art qu'il avait apporté dans sa discrète enquête, il y avait cependant des lacunes dans ses renseignements.

Elles ne provenaient pas de sa faute, car il avait extrait jusqu'à la dernière confidence de ses collaborateurs inconscients.

^ Elles étaient uniquement dues à la partielle ignorance de ceux-ci.

Il y avait des points obscurs que le retors valet de chambre n'avait pu élucider.

Toutes ses facultés s'étaient heurtées à deux ou trois faits mystérieux qui venaient dérouter les combinaisons les plus logiques.

Le résultat du procès fut un joyeux événement pour le maître coquin.

C'était une Glamondans déshonorée par un jugement qui consacrait son inconduite.

Evidemment, Denis ne pouvait croire à ce prétendu abandon du domicile conjugal.

Il connaissait suffisamment la marquise, sa bienfaitrice, pour la savoir incapable de l'acte qu'on lui reprochait.

C'est justement, puisqu'il ét3,it convaincu de la fausseté. de ce jugement, qu'il ne pouvait dissimuler son contentement.

Il riait rien qu'en y songeant

La justice humaine avait parfoi: Je ces drôleries d'un comique irrésistible.

Une Glamondans, était par jugement déclarée coupable d'avoir failli à ses devoirs?,

La farce était bonne !

Lorsqu'il avait connu le duel avorté entre Loiiol et le marquis, Denis s'était demandé également :

— Pourquoi cette rencontre?

M. de Fleurance aurait-il eu vent de quelque chose de ce côté? Aurait-il supposé par hasard que le baron était l'amant de sa femme? Cet imbécile, l'amant de Geneviève!...

Cette hypothèse provoqua l'hilarité du père de Fernande.

— D'autres, peut-être, pensait-il. Et encore non, car Denis savait que la marquise était foncièrement honnête.

Pour concevoir un doute à cet égard, il fallait que le marquis de Fleurance eût été trompé par quelque faussé preuve ou par d'invraisemblables calomnies.

Il est vrai que si la marquise n'avait jamais prêté la moindre attention à ce bellâtre, il n'en était pas de même de la part de Loriol.

Le valet de chambre d'Hubert se rappelait avoir remarqué, à son retour du régiment à Glamondans, les assiduités de ce douteux gentilhomme, auprès de la fille de son maître.

Le baron en paraissait fort amoureusement épris alors.

Il avait demandé sa main.

Ce sentiment pouvait fort bien ne pas avoir disparu avec le temps.

Il y a même des natures chez qui la résistance pousse l'exaspération au paroxysme

Il était donc évident pour Deris que le baron nourrissait une jolie petite haine pour le marquis.

Il l'aviait deviné, d'ailleurs, dans la dernière conversation qu'il avait eue avec lui.

Par conséquent, il ne fallait pas être sorcier pour conclure que Loriol, poussé par sa haine envers le marquis, et par ses tendres sentiments pour Geneviève, devait rechercher cette dernière, sachant que rien ne pouvait être plus désagréable au père de Diane.

Le hasard est si grand que le baron était capable de la retrouver avant lui, et c'est ce que Denis voulait éviter.

1 ... Il regarda attentivemenl la photographie quon lui préseula... (P. 503.)

Ce ne serait pas la peine vraiment d'être arrivé à ce superbe résultat : Une Glamondans déshonorée pour qu'un maladroit vînt se jeter à travers cette machination et réussit à faire ressortir l'innocence de la coupable !

Il était donc nécessaire que le baron ne retrouvât pas les traces de la marquise.

64» Liv. — l'enfant du divorce.

64* Liv.

En résumé, pour savoir ce qui se passait du. côté de l'ennemi du marquis de Fleurance, et pour, le cas échéant, pouvoir l'entraver dans ses recherches, une ressource restait à Denis : espionner Loriol.

C'est ce qu'il fit.

Le baron était bien loin de se douter, lorsque après la lecture de l'annonce, il se rendit chez M' Lebon, qu'il était filé par un homme, le col relevé, le chapeau rabattu, qui s'arrêtait dès qu'il regardait la devanture d'un magasin et reprenait sa marche dès qu'il se remettait en route.

L'indiscret témoin de la démarche de Loriol, s'arrêta comme lui à la porte de la maison de la rue de Franche-Comté et profilant des loisirs que lui procurait la visite du baron à l'homme d'affaires, il se mit à examiner avec soin, les diverses plaques de commerçants qui ornaient extérieurement cette porte.

Son œil exercé sut bientôt découvrir au milieu des inscriptions celle de M* Lebon « licencié en droit ».

Cette indication lui suffit. Denis était intelligent.

Nulle doute que cette visite s'appliquait au désir qu'avait le baron, de retrouver la marquise.

Ces hommes d'affaires s'occupent beaucoup de recherches.

Denis ne put même s'empêcher de sourire de cette bizarre coïncidence qui faisait que Loriol s'adressait justement pour retrouver Geneviève à l'homme qui avait voulu procurer de l'argent à son frère.

Ce n'était plus seulement le bouillant méridional qu'il avait à surveiller, c'était encore Lebon, et la tâche se compliquait, car ce dernier était très fin.

Dans son exécration pour tout ce qui portait le nom de Glamondans, le valet de chambre d'Hubert ne voulait pas que les deux acolytes réussissent.

Ce divorce devait rester définitif.

C'était la complète déchéance de Geneviève. C'était'peut être l'avenir de Diane brisé!...

Encore une Glamondans celle-là!... par le sang, du moins: c'était ^ l'essentiel.

Qui sait? — Abandonnée, n'ayant pour la diriger dans la vie que son père, trop pris en ce moment par son amour pour Marion pour s'occuper d'elle, la jeune fille n'ayant aucune expérience de l'existence, pouvait un jour mal tourner.

Oh ! si cela pouvait être ! . . .

L'éducation d'une mère manquerait totalement à Diane, et seule

L'ENFANT DU DIVORCE d07

une mère aurait su la mettre en garde contre les mille embûches que le monde tendrait à son innocente beauté.

Un projet s'offrit alors à Denis.

Pourquoi ne rechercherait-il pas la marquise lui aussi?

Il pourrait arriver avant Loriol.

Quelle reconnaissance n'aurait pas la malheureuse femme, pour celui qui, sous prétexte de prendre sa défense, viendrait à elle et lui dirait :

« J'ai compris que vous étiez malheureuse. Je me suis mis résolument à votre recherche pour vous apporter le concours de mon dévouement. Vous êtes abandonnée du marquis, usez de moi, pour reconquérir la situation que vous avez perdue!... »

Il se sentait assez fort pour inspirer toute confiance à la sœur d'Hubert, aidé dans cette tâche parles recommandations de son maître et par les circonstances.

Il lui serait facile alors, sous prétexte de la servir, de l'éloigner habilement du but qu'elle voulait atteindre et de déjouer en sous-main des projets dont il aurait préalablement connaissance.

Cette nouvelle décision convint fort au gredin ; rapidement il en pesa les avantages et avec une promptitude de pensée qu'il apportait au secours d'un cerveau parfaitement équilibré, et il résolut de se mettre sur l'heure en campagne.

Ainsi que l'eût fait un policier émérite, Denis remonta à la source même des événements qui s'étaient produits pour suivre plus à l'aise et chronologiquement, un ordre de faits qui l'amèneraient à une conclusion logique.

Il savait qu'à son départ de Paris, la marquise de Fieurance accompagnée par son mari à la gare d'Orléans, avait pris un billet pour Limeray, où devait l'attendre la voiture qui la conduirait à Souvigny.

C'était la dernière trace.

Le fil conducteur commençait là; il n'y avait qu'à le saisir et à le dérouler lentement.

Muni d'une ancienne phptographie de la marquise qu'il avait en sa possession, Denis se rendit à la gare.

Puisque la marquise de Fieurance avait pris le train et n'était pas arrivée aux Migettes, il était évident qu'elle avait dû s'arrêter en quelque autre endroit, à moins qu'il ije lui fût arrivé un accident.

L'ancien serviteur de Glamondans se promena longuement dans la

gare, interrogeant adroitement les employés qu'il croyait suceptibles de ie renseigner.

Il demanda si aucun accident n'était arrivé le 4 juillet, date du départ de Geneviève, au train parti de Paris à midi pour Limeray.

Il obtint une réponse négative.

Alors ses pensées suivirent un autre cours.

La marquise était accompagnée de son mari ; n'y aurait-il pas eu entre eux une explication à la suite d'un drame intinie? ou bien la découverte de la liaison de Guy avec Marion, par exemple, n'aurait-elle pas déterminé la mère de Diane à prendre la fuite?

Denis chassa bientôt loin de lui ce raisonnement.

Un innocent ne se sauve pas, pensa-t-il; il reste pour se défendre.

La marquise, d'autre part, n'eût pas abandonné sa fille, et si, froissée dans sa dignité d'épouse, elle eût conçu ce projet de fuite, elle eût certainement emmené avec elle l'enfant qu'elle adorait.

Il ne restait donc qu'une chose à faire, la seule pratique : prendre un billet pour Limeray et refaire le trajet accompli par Geneviève en s'arrêtant à chaque station pour recueillir des informations.

Le père de Fernande s'informa de l'heure du prochain départ, et, en attendant ie train, il organisa son plan de campagne.

Le hasard devait favoriser le traître.

En descendant à la gare d'Etampes, Denis entra dans la première auberge qui se présenta à sa vue et il interrogea l'aubergiste.

Celui-ci faisait justement avec sa voiture le service de correspondance entre la gare d'Etampes et les localités environnantes.

L'aubergiste chercha longtemps dans ses souvenirs, il regarda attentivement la photographie qu'on lui présenta et il s'écria tout à coup :

— Mais, parbleu, oui! il me semble reconnaître cette tête-là... Attendez donc un moment. , ,

Il appela sa femme.

— Dis donc, te rappelles-tu que je t'ai parlé, il y a quelque temps déjà d'une petite dame, une Parisienne qui avait l'air si embarrassé à la gare?... Elle avait perdu son billet.

— Bien sur! que je m'en souviens, répondit celle-ci. C'est le jour où tu as remplacé François pour le service de la voiture.

— Oui, c'est bien cela, fît le cabaretier subitement illuminé... c'était le jour où François était en congé...

Il regarda à nouveau le portrait.

Il me semble, dit-il, que c'est bien la même personne; mais vous

savez, on ne pourrait pas en jurer... La petite dame était en costume de voyage et là-dessus elle est en toilette de bal... Je crois bien que c'est la même cependant.

— Mais la date, fit Denis impatienté, la date?... vous souvenez-vous du jour où vous avez remplacé votre garçon?

— Dame ! on pourrait rechercher.

L'aubergiste consulta encore sa femme dont les avis devaient tenir une grande place dans son existence.

— Dis donc, Joséphine! est-ce que tu te rapoelles le jour où j'ai pris les guides?

— A peu près, répondit celle-ci mais pas exactement!.. C'était dans le mois de juillet, par là vers le commencement.

Denis vit qu'il aurait plus court de s'adresser à la femme de l'aubergiste puisque le brave homme ne pouvait faire une réponse sans la consulter.

Il lui demanda donc avec la politesse la plus exquise

— Pardon, madame, de vous déranger, mais c'est pour une parente que je recherche, ma belle-sœur. Nous sommes très inquiets; nous ne l'avons pas revue depuis ce jour et nous craignons qu'il ne lui soit arrivé un accident.

— Du tout, monsieur, il n'y a pas de dérangement, fit la cabaretière vivement flattée des égards que semblait lui témoigner le serviteur du duc de Glamondans... Je suis tout à votre service...

— Je voudrais savoir d'une façon absolue, si la dame que votre mari a remarquée à la gare est bien ma belle-sœur, et pour cela il y a un moyen quasi-infaillible... Je sais à quelle date ma parente a pris le train ; si cette date coïncide avec celle du jour où votre mari a remplacé son domestique, j'ai quelque chance de supposer qu'il s'agissait bien de mon infortunée belle-sœur... Sinon, c'est que nous nous serons trompés. Il ne me restera alors qu'à vous remercier de votre complaisance.

— Pour sûr, ça c'est bien raisonné, s'écria l'aubergiste enthousiasmé... Voilà pourtant ce que c'est que d'avoir reçu de l'instruction.

Denis sourit et, pour délier les langues, proposa de boire une bonne bouteille cachetée.

— Allons, madame, apportez votre verre aussi, fit-il gaiment; il faut que je trinque à la santé de la plus belle femme du pays.

La commère devint ponceau de rouge qu'elle était.

— Ah l jolie... fit-elle en minaudant.

— Pour ça, oui, approuva l'aubergiste également flatté dans son amour-propre de mari.. . ï'as pas besoin de rougir, va!

— Alors, reprit le valet de chambre qui n'entendait pas perdre son temps, vous ne pourriez pas vous souvenir de cette date ?

La femme eut une inspiration.

— P'être bien que si, avec le calendrier ! répondit-elle.

— C'est ma foi vrai ! fit l'aubergiste.

On courut chercher le calendrier et la femme et le mari penchés, presque couchés sur une table grasse, commencèrent à se disputer en promenant leurs doigts boudinés sur le carton.

— Puisque j'te dis que c'était le jour de la veille oh tu as eu un abcès.

— Non, c'était la semaine d'avant.

— Si, la preuve, c'est que tu en as profité pour ne rien faire et que tu venais toujours tenir compagnie aux clients en leur parlant de la petite frimousse blonde de la parisienne.

Denis que cette discussion agaçait singulièrement s'avança vers le couple et proposa de lui venir en aide.

— Voyons, dit-il, vous n'arriverez jamais à vous entendre... procédons autrement... Vous avez remplacé votre cocher un jour, dites- vous?

— Oui! mossieu, répondirent en cœur l'homme et la femme.

— Vous avez donné un congé à François, n'est-ce-pas?

— C'est vrai tout de même, c'était pour le mariage de sa sœur.

— Eh bien! faites-le venir et demandez-lui tout simplement de vous dire quel jour sa sœur s'est mariée...

Cette logique déduction eut le don de transporter de nouveau d'admiration les aubergistes dont l'un se détacha aussitôt pour aller chercher le témoin indispensable.

François, gros paysan pataud, que l'on était allé quérir, fit son entrée quelques secondes après et l'air niais se planta devant le valet de chambre en disant avec un gros rire :

— Qu'est-ce que vous voulez, m'sieu?

— Quel jour votre sœur s'est- elle mariée, mon garçon?

— Tiens, c'te question!.., c'est le 4 juillet, ben sûr, fit-il en se tournant vers la patronne, comme pour la prendre à témoin de la singularité de cette question-

— Vous en ôtes bien sûr? interrogea à nouveau le policier-amateur pour qui cette question avait une importance considérable?

François eut un haussement d'épaules et s'écria :

— Mais quel jour donc que vous voulez que ce soit?

— C'est bon, c'est bon! on vous croit, mon ami... Tenez prenez ce verre de vin !

— Pourquoi donc que vous me demandez çà, dit tout à coup le cocher méfiant?... C'est-y que vous avez queuque chose contre ma soeur?...

— Calmez-vous, mon brave! répondit le père de Fernande, c'était tout simplement pour savoir !

Cette explicatiou satisfit complètement François qui s'excusa :

— Ah ! c'est différent alors !

S'adressant à l'aubergiste avec un air que n'eût pas désavoué un juge d'instruction, Denis continua son enquête.

— Et que faisait cette petite dame à la gare, dites-vous?

— Elle disait qu'elle avait perdu son billet et qu'elle devait retourner à Paris...

— A Paris, vous ne vous trompez pas?...

— Non! ben sur! que j'sais c'que j'dis; je m'en rappelle comme si c'était d'aujourd'hui...

Elle a dit au chef de gare qu'elle avait pris un billet d'aller et retour pour Etampes, mais que ne sachant ce qu'elle en avait fait et qu'étant obligée de retourner, par le train suivant, à Paris, elle payerait de nouveau s'il le fallait.

— Tiens! tiens! pensa le valet de chambre, voilà qui devient intéressant. Je suis sur que le billet pris par M. de Fleurance lui-même était pour Limeray. M""* la marquise cachait donc son jeu.

A cet instant, un gamin d'une dizaine d'années, à l'air intelligent fit irruption dans la salle de l'auberge en criant à tue tête :

— Bonjour, m'sieurs, dames et la compagnie!

— Bonjour, mon garçon, répoiidit le patron de l'établissement en accueillant le gamin avec un sourire épanoui.

— Y a-t-il des courses pour moi aujourd'hui? demanda l'enfant.

— Rien encore I

— Tant pis ! alors ce sera pour demain I

Le gamin sortit un petit morceau de carton de sa poche et se mit en devoir de relire attentivement ce qu'il y avait d'inscrit.

L'air futé et déluré du petit paysan parut vivement intéresser Denis :jui pour faire de la popularité, crut devoir lui adresser la parole.

— De quelles courses veux-tu parler, mon ami, interrogea-t-il. La grosse mère répondit avec empressement :

— C'est le garçon à Jean Moudrin, c'est lui qui fait les courses et porte les paquets des voyageurs... Ah! il est bien connu dans le pays, allez m'sieu.

— Pour sûr ! appuya l'enfant avec orgueil.

512 ' L'ENFAiNT DU DIVORCE

— Qu'est-ce que tu lis sur ce bout de carton? questionna le valet de chambre intrigué.

— Gà, monsieur, c'est un vieux billet de chemin de fer que j'ai trouvé et qui me sert à prendre la liste de mes commissions... Je les efface tous les soirs avec de la gomme... Alors çà me fait un calepin.

Mû par un pressentiment, Denis demanda à voir ce calepin singulier

Il vit que c'était un billet pour Limeray.

Le retournant pour regarder la date, il lut :

On sait que les compagnies de chemin de fer, au lieu de mettre le quantième du mois sur leurs billets se bornent, pour simplifier le contrôle à compter par jours.

La lettre B indiquait la série du billet, et les chiffres qu'il avait été délivré le cent quatre- vingt cinquième jour de l'année pour le train 84.

Aussitôt, Denis fit un rapide calcul mental et acquit la conviction que le billet portait la date du 4 juillet 1884.

Plus de doute, ce ticket avait appartenu à la marquise.

La voix légèrement émue, surpris même de la singularité de cette découverte, le fourbe demanda à l'enfant :

— D'oii tiens-tu ce billet ?

— C'est un jour, m'sieur j'iai trouvé sur la voie... c'est quèque voyageur qui l'aura perdu... Mais j'Iai pas volé, m'sieu, je vous jure, fit l'enfant que la brutalité de cette question inquiétait.

— Tiens, voilà dix sous pour toi; je te l'achète, ton billet.

Les assistants se regardèrent surpris de cette fantaisie, de ce changement.

Denis pensa qu'il était utile de donner une explication.

— Je ne sais pourquoi, mais il me semble que ce billet a appartenu à ma belle-sœur, dit-il, il peut me servir d'indice pour retrouver ses traces; j'ai donc un grand intérêt à le conserver. ,

Ce raisonnement obtint l'assentiment général, surtout lorsque le gamin eut avoué après bien des hésitations qu'il croyait l'avoir ramassé le jour oii l'aubergiste avait remplacé son cocher.

Le doute n'était plus possible.

La marquise avait jeté elle-même ce billet sur la voie.

Il entrait dans ses intentions de l'aire perdre sa trace ; elle avait donc poussé la prudence jusqu'à simuler la perte de son billet afin de ne pas exciter les soupçons des employés en s'arrêtant à la gare d'Etampes avec un billet valable jusqu'à Limeray.

Elle était à Paris, cela était de toute évidence. ^

Elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre. (P. 518.)

L'enquête de Denis, grâce à un concours de circonstances favorables, avait réussi à souhait.

Il ne lui restait donc plus qu'à s'en retourner au plus vite, n'ayant plus rien à faire dans ce pays, où, il en était certain, la marquise n'avait même pas franchi la porte de la gare.

Ce n'était pas tout cependant que de savoir dans quelle ville M°* de Fleurance se trouvait. Il fallait encore découvrir sa retraite et cela n'était

65» Liv. — l'ksfant du divorcb.

6o» uv.

pas une tâche aisée dans une ville aussi grande et aussi populeuse que Paris.

Le père de Fernande employa les loisirs du retour d'Étampes à la gare d'Orléans à jeter les bases de sa nouvelle ligne de conduite.

Il chercha pour savoir sur quelle piste il devait se lancer, pour trouver une explication rationnelle de la disparition de Geneviève.

Il rassembla en un seul faisceau tous les éléments d'instruction qu'il avait pu recueillir et les compara entre eux.

Il pesa mûremeiit toutes les hypothèses qui vinrent à son esprit et en arriva à cette conclusion :

« Le retour de M"* de Fleurance doit se rattacher à l'histoire du vol des bijoux. »

Pourquoi, d'ailleurs, avait-elle emporté ses écrins?

Il n'est guère naturel lorsqu'on voyage, surtout pour un déplacement de quelques jours, de prendre avec soi des objets d'une valeur si considérable.

Il fallait donc qu'elle eût un intérêt majeur à les posséder durant son déplacement qui cependant devait être de courte durée.

On fait de l'argent avec des bijoux?

Yoilà quel était certainement le motif secret du voyage de la mère de Di»ne.

Restait à savoir dans quel but, la marquise recherchait de l'argent à rinsu de son mari.

La réponse était vraisemblable :

« C'est pour M. Hubert. »

Le jeune homme avait eu de grands embarras d'argent pendant la saison d'été et il avait même eu recours à un usurier pour ne pas s'adresser de nouveau à son beau-frère.

Denis savait, du reste, absolument à quoi s'en tenir sur les dépenses de son maître.

Cette discrétion que le duc de Glamondans avait eue vis-à-vis du marquis de Fleurance, l' avait-il eue vis-à-vis de sa sœur ?

C'était peu probable.

Celle-ci, affolée à la suite d'une demande plus pressante, — « une dette d'honneur à payer », devait avoir dit le jeune duc, — ou quelque autre prétexte aussi urgent inventé par Hubert, n'avait pas hésité.

Elle avait rassemblé pêle-mêle ses plus beaux bijoux et elle était partie immédiatement pour Paris.

Elle ne comptait rester absente que peu de temps, puisqu'elle avait laissé Diane aux Migettes.

Qu'avait-elle pu faire dans la capitale?

Il y avait, pour Denis, du Lebon dans l'affaire; les allures du bonhomme, son titre d'ex-caissier de M' Ducormier, notaire du marquis de Fleurance, la façon dont il rôdait autour du duc de Glamondans, ses questions, étaient autant de preuves morales de la complicité de l'agent d'affaires.

Il eût été difficile au maître coquin de bien définir le rôle du bossu dans ces événements ; mais sa perspicacité naturelle, rarement en défaut, lui en attribuait cependant une.

Les bijoux avaient été volés.

Par qui?

Nouvelle question qui intriguait Denis.

Il n'était pas loin de supposer que la marquise connaissait la voleuse.

Certains points singuliers le confirmaient dans cette idée.

Alors la sœur d'Hubert s'était mise résolument à sa recherche.

Dans cette hypothèse, cependant, elle eût fait part de ses soupçons au juge d'instruction.

Or M. Cordurier conservait en sa possession les bijoux, voulant les garder comme pièces à conviction pour le jour où la coupable serait connue.

Cette histoire n'était pas très claire, mais l'opinion de Denis était faite désormais.

C'était sur les événements se rattachant au vol des bijoux qu'il devait faire porter ses investigations.

On avait arrêté une femme accusée de vol.

Il devait faire tout d'abord en sorte d'être confronté avec elle.

Quoiqu'il n'eut aucune raison d'être reçu par le juge d'instruction, c'est à cette pensée qu'il s'arrêta définitivement.

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