‹ L'enfant du divorceChapitre 57 sur 88 · CŒUR D ENFANT · texte numérisé non relu

CŒUR D ENFANT

E dernier jour que Diane passa au château de Verrières, fut pour elle, d'une tristesse atroce.

Ses pensées furent toutes à sa mère et les vaines consolations de M"' de Saint-Pons ne purent rien contre l'imagination violemment surexcitée de la malheureuse enfant.

Sylvia désolée de l'involontaire maladresse du comte de Bellegarde se montra très empressée et très affectueuse.

Elle prodigua à l'amie de sa nièce, les témoignages d'une véritable sollicitude et fit tout ce qui dépendait d'elle pour faire oublier à Diane la malencontreuse et affligeante nouvelle apportée par le brillant sportsman.

Cependant elle ne réussit pas.

— Pauvre petite mèrel Pauvre maman !... ne cessait de répéter la fillette désolée... Quand la reverrai -je!

— Prochainement, mon enfant, répondit M"* de Saint- Pons à toutes les questions que lui adressait l'enfant. Il ne faut pas vous chagriner outre mesure. M"* de Fleurance est en voyage pour l'instant et ne peut manquer de revenir.

La jeune fille cependant secouait la tète d'un air de doute, car elle sentait bien avec son cœur que M"' de Saint-Pons ne disait pas vrai.

Le lendemain, elle demanda à retourner à la pension, ce qu'on lui accorda d'autant plus volontiers que les huit jours qu'elle devait passer à la campagne étaient écoulés.

Ce fut avec joie qu'elle revit la sœur Pauline, sa maîtresse préférée.

La sœur, revenue d'un séjour de quelques semaines à la maisonmère de la communauté, parut ravie de revoir sa petite élève si docile et si bonne.

Elle remarqua néanmoins l'air triste et les yeux rouges de Diane; elle lui en fit l'observation :

— Qu'avez-vous donc, mon enfant, vous êtes toute pâle et toute changée... Les vacances ne vous ont guère remise... Seriez-vous malade?

— Non, ma sœur, mais j'ai beaucoup de chagrin, fit l'enfant d'une voix entrecoupée par des sanglots mal étouffés.

— Vraiment, qu'y a-t-il donc qui puisse vous faire tant de peine?

— C'est que, s'écria la jeune fille en pleurs, je ne reverrai peut être ni ma bonne petite mère, ni mon père.

— Calmez-vous! mon enfant, répondit la sœur qui compatit à la douleur de sa petite pensionnaire. Où avez-vous pu prendre de semblables idées?... Voyons, donnez-moi les raisons de votre chagrin?...

Diane réfléchit un instant, puis brusquement :

— Qu'est-ce que c'est que le divorce ma sœur?... interrogea-t-elle d'un air singulier.

— Le divorce?... fit la sœur Pauline complètement interloquée par cette question à laquelle elle s'attendait si peu.

— Oui, reprit l'enfant... Oh! renseignez-moi, ma bonne sœur... je vous en supplie !... Ma mère est divorcée... on me l'a dit... Est-ce que je ne la reverrai plus?...

Fort embarassée elle-même, ne sachant que répondre, la sœur Pauline chercha une réponse ; son inexpérience des choses de la vie, son ignorance presque complète de cette loi nouvelle, la religion n'admettant pas le divorce, ne lui permit pas de donner à l'enfant les consolations dont elle aurait eu besoin.

Elle ne se sentit pas l'assurance nécessaire pour lui parler sur ce sujet scabreux.

Ne sachant que dire sur le marquis et la marquise de Fleurance, profondément désorientée par les questions de la charmante enfant, elle éluda une réponse directe.

— Il ne faut pas vous tourmenter ainsi, dit-elle... Cette question que vous m'adressez, n'est pas du domaine des petites filles... Priez Dieu, mon enfant ! priez-le souvent. Il vous donnera la force de supporter vos chagrins si vous en avez ; il vous apportera aussi, dans sa divine bonté, les consolations nécessaires...

— Mais ma bonne mère?... implora encore une fois faiblement Diane.

— Ayez confiance en l'alTection J.e votre mère, fit sérieusement la sœur Pauline... N'interrogez donc pas ainsi, c'est d'une petite fille indis crête.... Vos parents seuls doivent vous renseigner sur leurs affaires personnelles... Jusque-là, je vous le répète, priez le Dieu miséricordieux.

Ces arguments mystiques parurent calmer le désespoir de l'enfant. L'autorité morale que la sœur Pauline exerçait sur ses élèves,

grâce à sa grande fermeté, tempérée par une inaltérable douceur, leur en imposait toujours et rarement une pensionnaire n'eût songé à. résister à ses observations.

Bientôt cependant, l'ardent amour que témoignait la jeune fille pour sa mère l'emporta sur ces sages conseils.

La nuit, elle pleurait à la dérobée en contemplant l'image chérie de celle qu'elle vénérait.

La rentrée scolaire fut d'une utile diversion pour la malheureuse enfant qui se minait lentement.

Le couvent des Dames de l'Assomption allait enfin reprendre son animation habituelle.

La grande cour silencieuse s'emplissait des assourdissantes clameurs des élèves en récréation.

Les sombres couloirs perdaient leur lugubre aspect, égayés qu'ils étaient par des rires frais et jeunes.

Un peu tristes de la fin des vacances, les fillettes reprenaient vite leur gaieté et leur exubérance naturelle en retrouvant les petites amies qu'elles n'avaient pas vues depuis deux mois.

Avec des pépiements d'oiseaux, elles se racontaient leurs promenades, leurs jeux et les différentes parties qu'elles avaient faites pendant les vacances.

Les allées et venues des premiers jours, le bruit insolite occasionné par tout ce petit monde, réussit enfin à tirer Diane d'une inquiétante torpeur.

En vain cependant elle chercha Claudia parmi les nouvelles venues, l'espiègle enfant était encore absente.

Et ce ne fut que longtemps après, lorsque l'heure réglementaire eût été de beaucoup dépassée, que des airs joyeux, inextinguibles, un tapage infernal, annoncèrent à tout le couvent et surtout à Diane, que l'indiscipline en personne faisait son entrée en la sémillante Claudia de Saint-Pons.

On juge de la joie des deux jeunes filles.

Elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, comme si elles ne se fussent pas rencontrées huit jours auparavant et Claudia commença aussitôt un récit que dut interrompre cependant l'heure du repos.

Le lendemain on apporta à Diane des objets pour son trousseau, qu'avait fait demander la supérieure.

Au grand étonnement de l'enfant, ce fut Colette qui la fit appeler au parloir.

L'EiNFANT DU DIVORCE 519

Craignant que Nanette ne fût malade, la fillette interrogea anxieusement la domestique et obtint une réponse qui la stupéfia.

— Nanette n'est plus au service de M. le marquis.

— Nanette n'est plus à la maison !... fit Diane confondue.

— Non, mademoiselle... Vous comprenez, Nanette était vieille, et comme vous n'êtes plus à la maison, madame non plus, M. le marquis a préféré lui donner une petite somme et la renvoyer au pays...

— Pauvre Nanette ! s'écria Diane que cette nouvelle affectait vivement... Elle est partie?...

— Oui, mademoiselle, elle est retournée chez elle où elle a encore des parents... tout près de Glamondans avec sa famille.

— Est-ce possible, mon Dieu?... Ma bonne Nanette, partie pour toujours?... Pourquoi n'est-elle pas venue m'embrasser avant de partir?

— Mademoiselle n'était pas au couvent. Elle était avec ces dames de l'Assomption aux bains de mer... Alors Nanette, ne sachant quand mademoiselle reviendrait, s'est décidée à ne pas retarder son voyage.

Diane n'y comprenait plus rien.

Elle ne pouvait concevoir le mobile qui avait poussé son père à abandonner la plus vieille, la plus dévouée des domestiques de la famille.

Vainement l'enfant se mettait la tête à la torture pour chercher le motif de cette étonnante décision et son âme candide n'éprouvait qu'une indéfinissable sensation.

Confusément elle comprenait que son père avait mal agi quoique jamais cette idée ne fût venue nettement s'imposer à son esprit.

— Ma pauvre Nanette!... soupira-t-elle, le cœur gros de ce nouveau chagrin... Que peut-elle faire maintenant?...

— Oh! Nanette n'est pas malheureuse, répondit Colette qui crut deviner la pensée de la fille de Geneviève. M. le marquis a été très généreux pour elle, il lui a donné cinq mille francs.

Elle a même de la chance, reprit la domestique avec une pointe d'envie... Elle nous a écrit; elle a acheté, d'après ce qu'elle dit, une maisonnette dans laquelle elle vit en famille avec sa sœur et tous ses* neveux et nièces... une vraie nichée, il paraît... Des gens qui mouraient presque de faim, les voilà à leur aise à présent.

— Ce que vous me dites-là, Colette, me fait grand plaisir pour Nanette, répondit la fille de Geneviève, mais j'ai tout de même de la peine à l'idée de ne plus la revoir.

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Le marquis de Fleurance s'était, en effet, débarrassé de la vieille bonne.

Tout ce qui de près ou de loin, pouvait lui rappeler sa femme était une gêne pour lui.

Il eût voulu faire maison nette et ne plus voir une seule figure humaine qui puisse le faire souvenir de celle qu'il avait banni de son cœur.

La vue même d'un bibelot lui ayant appartenu l'irritait.

Nanette, la servante dévouée, la confidente presque de la marquise, devait la première subir le contre-coup de l'état d'esprit de M. de Fleurance...

Résignée, elle courba la tête devant la volonté de son maître.

Elle parut accepter les explications embrouillées que le marquis lui donna pour justifier sa décision et n'ayant plus sa chère maîtresse auprès d'elle, ne voyant Diane qu'à des intervalles de plus en plus irréguliers, elle ne se sentit pas le courage de défendre une situation à laquelle rien ne l'attachait.

Trop vieille !

C'était là le prétexte invoqué, dissimulé, il est vrai, sous des raisons plus acceptables.

Il était temps qu'elle se reposât, lui avait-on dit.

Le marquis serait heureux de récompenser le dévouement qu'elle avait toujours montré pour les siens en lui donnant une petite somme d'argent qui la mît elle et toute sa famille à l'abri du besoin.

On la congédiait, voilà la vérité.

On ne voulait plus d'elle, parce qu'on connaissait son vieil attachement et son immense affection pour M™* de Fleurance.

Voilà ce qu'elle comprit.

Un instant, Nanette eut l'idée de refuser la somme que lui offrait le père de Diane sa fierté lui faisait comprendre qu'il est des services rendus qui ne se payent qu'avec des attentions et des égards.

L'or peut rétribuer les services mercenaires ; il ne récompense que les dévouements intéressés.

Elle réfléchit cependant qu'avec cinq mille francs elle pourrait faire le bonheur de sa sœur.

Elle songea qu'une quantité de petits neveux grelottaient de froid, presque sans pain, sans souliers ni vêtements, et, pour eux, elle consentit à refermer la main sur la liasse que lui tendait le marquis.

Son grand chagrin était de partir sans revoir sa petite Diane. '

La jolie enfant allait se jeter dans les bras de son père, lorsqu'elle s'arrêta net... (P. 524.)

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I] lui paraissait particulièrement pénible de ne pas embrasser une dernière fois la fille de la bonne et douce maîtresse auprès de laquelle elle avait espéré terminer ses jours.

Ce bonheur lui fut refusé; les circonstances ne le permettaient pas.

Deux fois elle se présenta au couvent et deux fois il lui fut répondu que l'enfant était à la campagne.

Naiictte attendit un peu, mais devant l'insistance du marquis pour la voir partir, elle ne voulut pas paraître s'imposer davantage.

Elle prit le train à la gare de l'Est, et, comme l'avait dit Colette, elle se consola de ses chagrins en faisant le bonheur de toute une petite famille dont l'affection naïve et sincère lui fit oublier l'ingratitude de son maître.

L'arrivée de Claudia mit enfin un peu de soleil dans la vie si désolée de Diane,

La tendre amitié de la charmante enfant, ses prévenances, son esprit toujours en quête de quelque nouveauté, la dérideraient un peu.

C'est que M"" de Saint-Pons était un vrai boute-en-train et. partout où elle était, il fallait qu'on fît du bruit, qu'on dît des bêtises et que le rire vînt remplacer les larmes

Toutes les observations des Dames de l'Assomption no pouvaient rien Ct)ntre cette gamine endiablée.

Elles se sentaient d'ailleurs désarmées devant le regard franc et clair et l'air mutin de leur jeune pensionnaire.

Tous les mercredis, les élèves avaient l'habitude de faire une longue promenade et d'aller chercher en quelque endroit des environs de Paris une distraction hygiénique en même temps qu'un goûter champêtre.

La première promenade après la rentrée était généralement impatiemment attendue par les jeunes filles qui n'avaient pu encore se remettre avec une parfaite assiduité à leurs cours quotidiens, encore trop sous l'impression de deux grands mois de liberté.

Diane elle-même, partageait la joie générale, heureuse de respirer l'air pur de la campagne aux côtés de sa blonde petite amie.

Celte promenade hebdomadaire devait être pour elle son seul plaisir, car depuis son retour, son père n'était pas encore venu la voir et sans M""" de Saint-Pons qui la fit appeler une fois au parloir, la fille de Geneviève n'eût reçu aucun souvenir de sympathie du dehors.

En rangs, sous la conduite de sœur Catherine de Sienne, les élèves

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coupaient à travers le bois de Boulogne pour gagner le jardin d'Acclimatation, qui devait être le but de la promenade du jour, lorsqu'en débouchant dans l'allée de la reine Marguerite, Diane poussa tout à coup un cri de joie et, quittant précipitamment les rangs, elle courut à la rencontre d'un promeneur qu'elle venait d'apercevoir.

La surveillante, qui allait rappeler l'indisciplinée, se retint en reconnaissant le marquis de Fleurance.

Toujours courant, la jolie enfant allait se jeter dans les bras de son père, lorsqu'elle s'arrêta net, ayant reconnu que le marquis n'était pas seul, voyant à deux pas de lui cette femme qui l'avait déjà embrassée une fois et pour laquelle elle s'était sentie une antipathie irraisonnée.

Involontairement, l'amant de Marion fit un pas en arrière en reconnaissant Diane, de même que l'étrangère parut visiblement gênée et se tint immobile, à quelques pas de l'endroit où cette rencontre venait de se produire.

Une voiture, plus loin dans l'allée, suivait le couple.

Cette scène muette n'avait d'autres spectateurs que les acteurs, les élèves du couvent ayant poursuivi leur route.

La rencontre, dans cette allée, devenue déserte, était dans sa simplicité suprêmement émouvante.

Là, à deux pas de la fille de Geneviève, sous l'œil presque inquisiteur de l'Enfant du Divorce, l'amant et la maîtresse, interdits, courbaient la tête, en proie à une indicible émotion, en présence de la ravissante créature qu'ils avaient privée de FafPection de sa mère.

Ainsi que deux complices, traduits devant un juge qui sonde les consciences et met à nu les cœurs, Guy et Marion resrardaient la fille de leur victime, ayant dans l'attitude quelque chose de l'effroi du prévenu qui attend la lecture de la sentence qui le condamne.

Diane embrassa enfin son père et s'en retournant pour rejoindre ses petites compagnes jeta sur la misérable maîtresse du marquis un long regard dont l'expression hautaine et méprisante la fit frissonner.

Certes, elle ne pouvait comprendre dans toute son étendue le rôle infâme qu'avait joué dans le drame dont elle était l'innocente victime, l'indigne épouse de M. de Gradignan, et cependant son visage revêtit une expression si solennelle, ses yeux rayonnèrent d'une telle intelligence qu'on eût pu croire à une sorte de divination de la situation.

Ecrasée sous ce regard d'une enfant, Marion, malgré toute son audace, n'osa relever immédiatement la tête et ce ne fut que longtemps après le départ de Diane, lorsqu'elle se fut bien assurée qu'elle n'avait

plus rien à craindre de ce vivant reproche de sa conduite abominable, qu'elle prit en silence le bras du marquis de Ficurance.

D'un commun accord, insli^cti^ ement poussés par une convention tacite, les deux amants reprirent leur promenade sans qu'une parole échangée entre eux ne vînt leur rappeler l'apparition de la jeune fille.

De son côté, Diane avait repris sa place dans les rangs.

Dans sa petite ingénuité d'enfant, elle réfléchissait à la rencontre qu'elle venait de faire.

Et dans ces pensées, toutes à cette femme qui accompagnait son père, elle cherchait à trouver un rapprochement entre sa présence dans cette allée et l'événement qui la séparait de sa mère.

Le divorce ! . . .

Ce mot mystérieux dont elle ne saisissait pas toute la signification, c'était cela peut-être ! . . .

C'était une autre femme, auprès de son père !

C'était une étrangère se plaçant comme une infranchissable barrière entre leurs deux affections !

C'était enfin, pour elle, la séparation de sa mère adorée !...

Un sentiment nouveau alors prit possession de cette enfant.

Elle connut la haine.

Des pieds à la tête un frisson la secoua et les sourcils froncés, l'air résolu, elle jeta un dernier regard qui eut fait peur à Marion.

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