‹ L'enfant du divorceChapitre 58 sur 88 · LA PRISONNIERE DE SAINT-LAZAIIE · texte numérisé non relu

LA PRISONNIERE DE SAINT-LAZAIIE

(r^'Y^' i^ANSPORTÉE à Saint-Lazare, pour y terminer sa convalescence, rp 4!o Geneviève était au secret absolu. ù^^o ^^^ pensées toujours portées vers sa fille, elle se renfermait

dans un profond mutisme, ne vivant que par le souvenir, ne s'intéressant à rien de ce qui se passait autour d'elle.

L'affaire du chèque même ne la tourmentait plus, car elle était persuadée que ]\L Lebon attendait.

11 lui semblait que le louche personnage devait avoir en elle une entière confiance et qu'il saurait attendre son retour.

Il devait attribuer, pensait-elle, le motif de son absence à la nécessité où elle était de trouver la somme nécessaire pour le satisfaire.

Donc, aucune inquiétude de ce côté.

Mais toujours l'image de sa fille se présentait à ses yeux

Elle était comme une plante privée d'air, comme une fleur sans soleil.

Sa fille, sa fille ! . . . Qu'était devenue sa Diane?. . .

Puis, surgissaient de vagues appréhensions sur ce qu'elle avait pu dire pendant que son délire la reprenait.

Avait-elle trahi son identité?

A la réflexion, Geneviève se répondait que non.

Si le juge avait connu son nom, il ne l'eût pas fait garder si longtemps au secret.

On eût, d'ailleurs dans ce cas, fait appeler son mari, avec lequel elle eût été confrontée de nouveau.

Il était donc évident que l'enquête faite aux Migettes n'avait donné aucun résultat.

Rassurée sur ce point, la malheureuse revenait à sa fille.

Les journées se passaient ainsi, longues journées d'angoisses et de désespoir.

Sa fille, le chèque, et la crainte d'être reconnue.

Voilà quelles étaient les incessantes préoccupations de l'infortunée prisonnière.

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Sa vie se déroulait autour de ces trois points sans que rien ne lui fit prévoir un changement prochain.

A nouveau le juge, lorsqu'il la vit suffisamment rétablie, la fit mander à son cabinet.

L'interrogatoire l'ut court.

— Vous voilà sauvée maintenant, dit M. Cordurier. Etes-vous disposée à me faire connaître votre véritable nom?

— Non! répondit résolument la marquise.

— Encore une fois, pourquoi cet entêtement qui ne peut servir qu'à aggraver votre situation?. . . J'ai déjà recueilli certains indices précieux pour l'instruction... Ce que vous me cachez aujourd'hui, je le saurai demain, après-demain peut-être... Vous ne pouvez donc continuer plus longtemps ce système d'obstination et de silence.

— Je n'ai rien à vous dire !

— Mais c'est de la folie ! s'écria le juge... Qu'espérez vous donc en agissant ainsi?... Prenez garde de lasser la justice et de mériter par votre attitude toutes les rigueurs dont elle est armée I... Votre nom! Voyons, dites-moi votre nom, ou donnez-moi au moins des raisons suflisantes pour justifier votre entêtement.

La mère de Diane, comprenant bien que l'instruction n'était pas plus avancée qu'au premier jour, et que rien maintenant, à moins d'ua hasard, ne mettrait le juge sur la trace de son identité, s'atlermit encore dans ses résolutions et, la tête haute, avec une énergie farouche qui parut produire une impression sur M. Cordurier, elle répéta :

— Non! non! encore une fois, je ne vous dirai pas qui je suis!... Je vous en prie, monsieur le juge d'instruction, n'insistez pas davantage. . Je ne puis parler...

— C'est inouï! fit le juge avec colère. Jamais dans ma carrière je n'ai vu de prévenue aussi entêtée... Prenez-garde!... ma patience est à bout...

— Ces scènes me brisent, monsieur, reprit la pauvre femme, sur uu ton désespéré... Je ne puis parler... Je ne le dois pas...

— Fort bien! — Je vais vous faire reconduire, mais n attendez plus aucune pitié de moi... A'otre résistance rend votre culpabilité plus évidente encore. — Si vous n'aviez rien à cacher, vous diriez votre nom.

M. Cordurier appuya sur un timbre et donna l'ordre au garde qui vint à cet appel de reconduire la prisonnière à Saint-Lazare.

Lci situation était trop tendue pour pouvoir se maintenir longtemps ainsi.

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Geneviève vit bien qu'elle serait bientôt défe'rée aux tribunaux et qu'elle serait condamnée quoique inconnue.

Elle aurait le maximum de la peine, on le lui avait dit, elle ne pouvait guère se faire d'illusion à cet égard et la perspective d'être encor longtemps sans nouvelles de sa fille l'exaspérait.

Une lueur d'espoir cependant restait encore à l'infortunée, la sympathie peu dissimulée que lui témoignait la sœur Agathe de l'ordre d-e Marie-Joseph, une des surveillantes de Saint-Lazare.

Quoiqu'elle lui eût fort peu parlé, la marquise ne pouvait douter des dispositions bienveillantes de la religieuse.

Sa perpicacité ne la trompait pas, elle le sentait.

Sœur Agathe, appartenait à une noble et liche famille.

Orpheline, toute jeune et ruinée par un tuteur malhonnête qui avait spéculé avec sa fortune, la jeune fille s'était vue dédaignée par un homme de son monde auquel elle avait 'd,onné son cœur et qui, plus épris de la dot de sa fiancée que de sa beauté, était allé porté ailleurs ses déclarations lorsqu'il sut que la dot s'était envolée.

Cruellement mortifiée dans sa dignité par cette façon d'agir indigne d'un gentilhomme, plus touchée encore dans son ardent amour en voyant ses rêves de jeune fille s'effacer en un jour, la courageuse enfant brisa son cœur avec un courage héroïque et se souvenant qu'elle avait été élevée par une mère très pieuse, elle avait pris le voile.

Ayant soulfert, sœur Agathe avait compris que la prisonnière souffrait aussi, et elle s'intéressa à elle.

' L'affinité mystérieuse des origines fit le reste.

Le règlement s'opposait à ce que la gardienne donnât à la détenue des marques de sympalhie trop accentuées. Fidèle observatrice de la discipline, la religieuse se conforma scrupuleusement au règlement, mais son allure, les regards compatissants qu'elle jetait sur Geneviève révélaient les sentiments qui l'agitaient et entretenaient les vagues espérances de la prisonnière.

Sœur Agathe avait senti qu'il y avait un mystère dans la vie de cette femme dont elle avait la garde.

Elle savait que c'était une mère et qu'elle aimait son enfant.

Dans son délire à l'Hôlel-Dieu, cette femme, d'après ce qu'on lui ivait rapporté, appelait sans cesse sa fille.

On était d'accord pour supposer qu'il y avait un drame navrant dans sa vie et que c'était dans son amour maternel que la mystérieuse détenue devait le plus souHrir.

... Spontanément elle s'avanna vers elle... (P, 531.)

Tous les jours, de plus en plus attirée vers la captive, sœur Agathe cherchait à lire dans rame de celle qui se refusait à toute confidence.

Elle ne s'irritait pas du mustisme éternel delà prisonnière, car elle comprenait les grandes douleurs et, par expérience, elle savait qu'elles sont toujours silencieuses.

Un combat se livrait dans l'esprit de Geneviève.

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Devait-elle reconnaître la mystérieuse sympathie dont elle se sentait entourée, en prenant cette douce religieuse comme confidente de son désespoir ?

Devait-elle, au contraire, conserver jusqu'au bout l'attitude, qu'elle avait prise dès le début, en refusant obstinément la main qu'elle sentait tendue vers elle?

La rougeur de la honte lui montait au front à Tidée qu'il lui faudrait avouer qu'elle s'appelait la marquise de Fleurance.

D'autre part, la mère de Diane comprenait bien qu'elle avait lassé toutes les patiences et qu'en laissant disparaître ce dernier et léger espoir;' c'était peut-être retomber à tout jamais, dans la cruelle incertitude qui la rongeait.

Ce qu'il lui fallait, c'était des nouvelles de sa fille ; or, n'avait-elle pas là une occasion qu'il serait coupable de laisser échapper ?

Personne maintenant, ne s'intéressait plus à elle, hormis cette religieuse dont elle devinait l'âme supérieure.

Pourquoi tenter Dieu, en continuant cette lutte qu^elle soutenait seule contre la justice?

Un jour peut-être, l'énergie lui manquerait; elle faiblirait et elle n'aurait plus alors autour d'elle de consolation à espérer.

Cette perpétuelle tension d'esprit surexcitait outre mesure Geneviève qui n'était plus soutenue que par ses nerfs.

Sa convalescence s'en ressentait.

Le médecin de la prison, un philanthrope distingué, craignait une rechute et il avait déjà interrogé sœur Agathe pour obtenir d'elle quelques renseignements.

— Cette femme, lui avait-il dit, est minée par un trop grand chagrin. Une rechute la tuerait... Tachez donc de savoir ce qui peut l'abattre ainsi.

— Hélas! répondit la sœur, ce que vous me dites je le constate moimême... Voici longtemps déjà que je l'observe et je suis comme vous persuadée qu'il y a un drame dans son existence.

— Nous autres, docteurs, nous ne pouvons être dans les prisons que les médecins du corps, et c'est souvent, bien souvent l'âme qui souffre le plus !...

Il y a des plaies qui sont incurables et qui tuent plus sûrement le patient que la plus foudroyante des épidémies... Il faut qu'il y ait équilibre parfait entre le corps et l'âme pour qu'un être humain jouisse d'une bonne santé... Surveillez l'âme de votre prisonnière, ma sœur... Sondez les replis de ce cœur qui se referme... Trouvez dans l'ingéniosité de votre

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inépuisable charité, la clef qui vous ouvrira cette conscience et nous la sauverons!.... Sinon je la considère comme perdue.

— Le règlement vous le savez docteur, est particulièrement sévère pour les prévenues au secret. Je voudrais m'y conformer et cependant je me sens poussée vers cette inconnue par une irrésistible sympathie... Elle souffre et celles qui souffrent sont les élus du Seigneur, fit la religieuse d'une voix vibrante, où l'on sentait encore Tempreinte des passions humaines. — Je me demande parfois, docteur, si je ne devrais pas fouler aux pieds ce règlement pour tendre la main à cette femme qui n'est qu'une dévoyée, qui est peut-être innocente, de l'accusation <|ui pèse sur elle.

— Ceci ma sœur, est affaire entre votre conscience et vous... Vous connaissez votre devoir, ce n'est pas à moi de vous l'indiquer... Je vous ai montré où était le siège du mal... Je vous le répète, à moins d'un miracle, cette femme est perdue.

Sœur Agathe eut après cette conversation un mouvement de révolte contre le règlement barbare dans les limites duquel on voulait enfermer les sentiments si beaux et si rares de la charité chrétienne.

Son cœur bondit d'indignation, à la pensée qu'elle pouvait être considérée comme l'inconsciente complice de la loi aveugle et inhumaine et qu'en laissant plus longtemps la prisonnière dans son isolement, elle assistait impassible à un assassinat.

Un jour qu'elle vit son intéressante détenue plus triste et plus abattue encore, spontanément elle s'avança vers elle et elle lui dit, d'une voix d'une infinie douceur qui alla droit au cœur de Geneviève :

— Vous souffrez, ma fille?... Ne niez pas, je le vois, je le devine... Ne voulez-vous point me confier votre chagrin?... Ne puis-je pas vous être utile ?.. Dites... Parlez !

L'expression de son regard était si pur, son sourire si doux, le fluide magnétique qui se dégageait de toute sa personne d'une telle puissance que la résistance de Geneviève fondit aussitôt et que d'une voix claire, elle répondit :

■ — Oui, vous êtes bonne, ma sœur ! ... Je vais vous dire ce que je n'ai dit à personne.

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