‹ L'enfant du divorceChapitre 59 sur 88 · LA GARDIENNE DE PRISON · texte numérisé non relu

LA GARDIENNE DE PRISON

INSTANTANÉMENT, GenovièvG réfléchit.

PQi^ Au moment où elle allait ouvrir la bouche deva-nt cette sœur

(§3-^ dont le fm visage au profil radieux faisait involontairement songer à ces anges tutélaires que la religion donne aux humains pour les préserver de la tentation, elle s'arrêta.

Ce n'était pas un sentiment de défiance qui la poussait à ne pas parler, mais une force invincible qui l'en empêchait.

— Pardon! ma sœur ! fit-elle en balbutiant... Attendez encore un peu... Aujourd'hui, je ne puis.. . Pardon !...

Sœur Agathe sourit avec bonté.

— Ne craignez rien de moi, ma fille, lui dit-elle.

Ma mission est de vous consoler, si vous souffrez; j'attendrai donc que vous jugiez le moment convenable de me faire des confidences que je ne sollicite que dans l'espérance de vous aider à supporter vos misères.

— Merci, ma sœur, vous êtes bonne! Plus tard alors... oui, plus hird!...

Cette courte scène avait fait une profonde impression sur la prisonnière.

Elle ne s'était donc pas trompée sur la mystérieuse sympathie que semblait lui témoigner la religieuse.

Elle pouvait compter sur son aide.

La marquise eut alors la pensée, puisqu'elle ne pouvait se décider à la prendre comme confidente de sa triste situation, de se servir de ses bonnes dispositions pour la réalisation de ses projets.

Pourquoi cette sœur ne servirait-elle pas d'intermédiaire?

Geneviève aurait voulu voir le curé de Souvigny.

Le bon abbé Julien, s'il connaissait sa situation, viendrait aussitôt à son aide.

Il y avait cependant une grosse difficulté à surmonter.

Gomment faire parvenir une lettre à cet excellent prêtre sans dire son nom?

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Certes, la dolcnue eût pu comme tant d'autres faire parvenir une lettre au dehors, grâce à l'une de ces pratiques frauduleuses, en usage dans le monde des prisons.

^Les femmes internées à Saint-Lazare faisaient souvent parvenir de leurs nouvelles à leurs parents,- à leurs amis ou à leurs amants en se servant comme messagers des premières libérées.

La lettre était dissimulée adroitement dans le chignon ou dans l'ourlet d'une robe et échappait ainsi souvent aux investigations des surveillants.

Mais ces moyens répugnaient à la nature loyale de la marquise.

Il y avait là une sorte de compromission qui la révoltait.

Il lui semblait, si elle se fût laissée aller à se servir de ce système, qu'elle acceptait avec toutes ses conséquences sa situation de prisonnière.

C'était là une déchéance morale qui lui eût semblé dégoûtante.

Que d'autres la crussent coupable, soit!

Mais elle, forte de sa dignité et de son innocence, ne pouvait frayer [:our quelque motif que ce fût avec les détenues, ses compagnes. • Lu marquise revint alors à sa première idée.

Il fallait se décider à se faire connaître.

Elle pensa cependant trouver un lien qui lui permettrait de ne se découvrir qu'avec une extrême prudence.

Elle vint d'elle-même au-devant de sœur Agathe.

— Ma sœur, lui dit-elle, j'ai réfléchi depuis hier... Oui, je me suis résolue à parler, mais il faut avant tout que je prenne conseil de quelqu'un...

La sœur voyant les bonnes dispositions de la recluse, l'encouragea à continuer par ces mots :

— Parlez en toute assurance ; je vous aiderai si je le peux...

— Ce conseil que je recherche, que j'espère, c'est un homme qui peut me le donner... c'est un prêtre qui me connaît, qui a beaucoup d'amitié pour moi... c'est lui que je voudrais voir...

— Un prêtre?

— Oui, un digne et bon curé!... Ne pourrais-je pas communiquer avec lui, sans que le juge le sache?... Ne me dites pas non, ma sœur, je vous en prie... Ne m'enlevez pas cette dernière espérance !...

Violemment surprise de ce désir, la religieuse réfléchit un instant avant de répondre.

— Ah ! vous le voyez, ma sœur, s'écria Geneviève avec un accent de désespoir... Vous le voyez, vous m'abandonnez!... Déjà!... Ce que je vous demande, vous ne le pouvez pas?

Des pensées bien diverses, en effet, agitaient sœur Agatlie.

La demande de cette malheureuse, quelque simple qu'elle fût, n'était-elle pas contraire aux règlements ?

Ne trahirait- elle pas la confiance qu'on avait en elle en se laissant aller à céder à ce désir ?

Elle pensa aussitôt que la démarche qu'on lui demandait de faire pourrait, au contraire, aider la justice dont elle était une des auxiliaires.

En effet, il était présumable de penser qu'on arriverait ainsi à connaître enfm le véritable nom de la prisonnière et n'était-ce pas ce que désirait M. Cordurier?

La malheureuse femme demandait avoir un prêtre, un représentant de Dieu sur la terre ; pouvait-on lui opposer un cruel refus ?

Quelque chose lui disait en outre que la prévenue était innocente et qu'en se prêtant à sa demande, elle arriverait à faire éclater au grand jour sa non culpabilité.

Il y avait bien ce vol de bijoux. Le flagrant délit paraissait évident.

Et cependant la mystérieuse accusée n'avait pas voulu avouer.

Si cette femme refuse plus longtemps de dire son nom, on la condamnera.

Ce sera peut-être une erreur judiciaire.

Alors devait-elle hésiter aussi longuement lorsqu'elle avait une double mission en perspective : sauver une âme et arracher une innocente à la justice humaine ?

Geneviève, qui devinait ce qui se passait en elle, suivait anxieusement les péripéties de cette lutte sur le visage ouvert de la religieuse; elle poussa enfin un soupir de soulagement lorsque celle-ci finit par lui dire :

— J'accepte la commission dont vous voulez me charger... ma conscience et mon rôle me le permettent... Je ne suis pas ici simplement comme gardienne, je suis aussi une fille de Dieu et, comme telle, j'ai une mission plus élevée... Parlez, ma fille, que faut-il faire ?

Le visage de la mère de Diane rayonna aussitôt de la joie la plus pure, elle s'écria avec élan :

— Oh ! merci, ma sœur, encore une fois merci 1 . . . Soyez bénie pour votre charité...

— Du calme, ma fille... reprit sœur Agathe qui voulait éviter à la prisonnière toute surexcitation. Dites-moi doucement et posément ce que vous attendez de moi.

— Eh bien! ma sœur, il faudrait faire dire à l'abbé Julien, curé de Souvigny, qu'une femme qui ne veut pas se faire connaître, qu'une

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femme qu'il connaît, qui est eu prison à Saint-Lazare, à Paris, dans la cellule 24, désire lui parler...

— Il comprendra et accédera croyez-vous, à votre demande?

— Oh ! j'en suis sûre... fit Geneviève avec conviction, mais dites-lui encore, que cette femme est convaincue qu'il trouvera facilement le moyen de pénétrer auprès d'elle comme prêtre et comme confesseur et qu'elle désire absolument le voir. .. Ajoutez pour le décider à entreprendre ce voyage qu'elle lui révélera, à lui, le nom qu'elle ne veut donner à personne, et qu'elle connaît trop ses sentiments de charité chrétienne pour ne pas être certaine qu'il se prêtera à ce désir presque sacré... Diteslui cela, ma sœur... Je suis sûre qu'il viendra... oui, il comprendra et il viendra !

La religieuse réfléchissait.

Elle était décidée à faire tout ce qu'elle pourrait pour venir au secours de cette infortunée qui avait inspiré à son âme une sincère pitié.

— Elle dit :

- Comptez sur moi... ce que vous désirez sera fait... je ferai prévenir M. le curé de Souvigny. Je me ferai donner par notre mère l'autorisation de lui écrire.

— Alors, s'écria la marquise, on saura. ..

— Il le faut, répondit sœur Agathe, ayez confiance en moi!... votre cause est entre les mains d'une amie.

— Alors, ma sœur, faites comme vous l'entendrez... Je ne demande qu'une chose, c'est à voir l'abbé Julien, peu m'importe donc la manière dont il aura été prévenu.

— Comptez sur ma promesse, ma fille. Le curé de Souvigny connaîtra votre désir.

Geneviève n'insista pas outre mesure sur l'article de la lettre, car elle craignait un peu qu'un hasard quelconque fît reconnaître son écriture cl que ce qu'elle voulait tant cacher fût reconnu

Forte de la promesse de la religieuse, elle fut presque gaie, pour la première fois depuis son internement.

Il lui semblait que la fin de ses souffrances allait arriver.

Elle voyait venir enfin le jour prochain où elle aurait des nouvelles Je son enfant.

Dès ce moment, la pauvre mère redevint plus calme et elle perdit cette fiévreuse agitation qui la désignait à l'attention du médecin.

Elle attendit, plongée en des pensées de reconnaissance pour Ja sœur et d'amour pour sa fille, l'arrivée du bon môlre.

Sœur Agathe était bien résolue à tenir la promesse qu'elle avait faite, mais elle la trouvait néanmoins d'une réalisation difficile.

S'il s'était agi d'un prêtre du diocèse de Paris, la commission aurait été très simple, car elle aurait été le trouver; mais l'éloignement du curé de ^ouvigny rendait sa mission délicate. T II fallait lui écrire.

Or les religieuses ne peuvent pas écrire de lettre sans la soumettre ' préalablement à la censure de leur supérieure.

D'autre part, son caractère ne pouvait admettre la dissimulation.

Il lui paraissait préférable d'agir au grand jour.

La crainte de compromettre la pauvre femme qui s'était confiée à elle, l'embarrassait également.

Le juge ne voudrait-il pas interroger le curé et ne ferait-il pas des difficultés pour, donner oette autorisation ?

Il est vrai que la justice ne saurait insister outre mesure pour obtenir des réclamations d'un prêtre et que son caractère sacré saurait bien le mettre à l'abri des questions de M. Cordurier.

Ces rapides réflexions la rassurèrent, un peu confiante, elle alla trouver la sœur supérieure.

Celle-ci était une femme d'un certain âge déjà et fort intelligente.

Elle ne témoigna donc aucune surprise à la communication que lui fit la religieuse.

Elle approuva au contraire pleinement ses intentions et lui promit d'arranger la chose à la satisfaction de la pauvre prisonnière. ..

La supérieure dans son expérience avait compris parfaitement que loin d'être opposé à cette visite, elle trouverait en M. Cordurier un précieux auxiliaire, le juge étant tout disposé à user de tous les moyens quels qu'ils fussent pour arriver à connaître le nom de sa mystérieuse prévenue.

Il trouvait que l'instruction avait assez duré et il comptait bien déférer sous peu l'accusée anonyme à la justice ; mais il était froissé dans son amour-propre de n'être guère plus avancé qu'au premier jour et de n'avoir pu arriver à vaincre la résistance de cette femme.

Il avait pourtant eu aff'aire au cours de sa carrière à des accusés difficiles ; presque toujours il avait fini par les faire tomber dans un piège, et par les amener à des aveux.

Les plus énergiques avaient résisté quelques jours ; la douceur, les menaces, la mise au secret en avaient toujours eu raison.

Au fond de lui, et sans vouloir se l'avouer, le juge éprouvait une réelle curiosité, très proche parente de la sympathie, pour cette prévenue extraordinaire.

Dans un couloir, il rencontra la sœur Agathe... (P. JJ3S.)

Il avait été vaincu, il ne pouvait se le dissimuler, par une femme, par une malade dont la vie ne paraissait tenir qu'à un fil.

Ce caractère solidement trempé, cette admirable énergie d'un être si faible, isolé, sans forces pour résister à touties les embûches que tend la justice pour obtenir des aveux, provoquait son admiration.

Le mystère que cachait cette éternelle dénégation le préoccupait aussi.

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Ce n'était pas là un vol simple ; la prisonnière était coupable, il n'en pouvait douter : mais peut-être y avait-il, dans son cas, des circonstances qui militaient en sa faveur.

Tel était l'état d'esprit de M. Gordurier, lorsqu'il vint inopinément à Saint-Lazare, dans l'intention d'interroger une prisonnière qu'on ne pouvait amener à son cabinet.

Dans un couloir, il rencontra la sœur Agathe qui lui demanda la faveur d'un court entretien.

— Il s'agit, dit-elle, de mon intéressante convalescente... J'espère, monsieur le juge, que vous ne me refuserez pas la requête que j'ai à vous adresser quoique, à vrai dire, j'éprouve quelque appréhension.

— Ah! mon entêtée 1... Comment, ma sœur, vous aussi, vous vous y intéressez?... et que désire-t-elle aujourd'hui... Serait-elle disposée à faire des aveux.

— Je ne sais, monsieur, c'est un vœu que j'ai à vous soumettre... J'ai un peu comme complice, le médecin de la prison qui est d'avis que notre pauvre prisonnière s'en va doucement et que le chagrin et la douleur la tueront sûrement.

— Eh ! que n'avoue-t-elle, s'écria le juge avec emportement; je suis disposé à lui accorder toutes les faveurs compatibles avec le règlement, mais encore faut-il qu'elle fasse preuve de quelque bonne volonté

— Elle est si faible ! ... implora la religieuse.

— Oui, je sais bien! reprit M. Gordurier en se radoucissant... Elle vous inspire de l'intérêt, vous ne voyez dans votre bonté que les souffrances de votre prisonnière... Êtes-vous bien sûre d'ailleurs qu'il n'entre pas de remords dans son abattement?... Je suis juge, ma sœur; cette femme est coupable, je ne dois pas l'oublier...

— Ah! monsieur, et si elle était innocente. Le juge eut un geste de dénégation.

— Si cependant, reprit la religieuse, la requête que j'ai à vous adresser pouvait sauver cette femme, vous y refuseriez-vous?

— Non, évidemment... Mais c'est donc bien grave?

— Je ne crois pas, monsieur, mais, j'ai si peur de ne pas réussir dans mon entreprise, la déception qu'en éprouverait ma protégée serait telle que j'ai cru devoir insister auprès de vous avant d'aborder le sujet de ma demande.

— Je vous écoute, ma sœur.

La religieuse hésita un instant ; prenant enfin résolument son courage, elle continua :

— Le 24 désire communiquer avec quelqu'un du dehors

Le juge eut un luiut-lc-corps. Il allait parler, exprimer son étonnemcnt d'un désir aussi peu conforme au règlement, lorsque la sœur se hâta d'ajouter :

— Avec un prêtre... Elle veut voir un prêtre.

La physionomie de M. Gordurier changea soudain d'expression.

— Ah! c'est différent, fit-il... Mais ce n'est pas pour se confesser, je présume, car alors, l'aumônier de la prison...

— Nullement monsieur, pas du tout... c'est un prêtre qu'elle connaît et qui la connaît^ m'a-t-elle dit, qui peut beaucoup sur elle.

Une vive satisfaction se peignit sur les traits tout à l'heure si rébarbarbatifs du juge.

« Tiens! tiens! pensa-t-il voilà qui pourrait bien amener du changement. ))

• Comment se nomme ce prêtre, demanda-t-il à haute voix? - M. l'abbé Julien, curé de Souvigny.

— De Souvigny !... répéta M. Gordurier au comble de la surprise.

Il rompit brusquement l'entretien, ne voulant pas laisser percer sa satisfaction et quittant, la religieuse en la saluant, il répéta à plusieurs reprises :

— De Souvigny! curé de Souvigny!... G'est entendu, ma sœur, lit-il en forme de conclusion; dites à votre protégée que l'abbé Julien sera prévenu et qu'il aura son autorisation... Un juge n'est pas impitoyable.

La satisfaction de M. Gordurier était si réelle qu'elle éclatait dans le ton de sa voix, dans son allure complètement modifiée et que la sœur ellemême s'en aperçut.

Elle le regarda un instant étonné, puis, toute à la joie d'annoncer cette bonne nouvelle à sa pensionnaire, elle prit sans plus tarder le chemin de la cellule 24.

Le juge avait accepté avec transport, presque avec reconnaissance la démarche de la prisonnière.

Gomment donc et on lui présentait cela comme une requête diflicile à exposer !

Non, il était ravi, au contraire.

G'était un pas qu'allait faire l'instruction, car il sortirait toujours ([uelque chose de cette visite.

Il ne s'était donc pas trompé dans ses premières prévisions.

Gette femme devait connaître la marquise. Elle avait dû habiter Souvigny, la chose était évidente, puisque le curé de ce village savait qui elle était.

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M. Bécoulot avait sans doute fait trop hàlivemcnt son enquête, de là son insuccès.

Lasse d'être enfermée depuis si longtemps, la prisonnière avait eu l'ide'e de faire venir le curé de son pays pour le prier d'intercéder pour elle auprès du marquis et de la marquise de Fleurance qui retireraient leur plainte.

C'était bien cela, il n'y avait plus de doute; mais il faudrait alors qu'elle se décidât à faire l'aveu de son nom.

D'ailleurs, le prêtre n'aurait peut-être pas les mêmes motifs de discrétion et il ne verrait sans doute aucune difficulté à renseigner la justice sur un point si important.

Il déciderait peut-être la mystérieuse prévenue à parler, à se faire connaître, car il saurait lui démontrer qu'elle agirait ainsi dans son intérêt.

En donnant cette autorisation, il conciliait le devoir de sa fonction, avec les sentiments d'humanité.

M. Cordurier se promettait bien cependant d'avoir une conversation avec le curé avant de le laisser accéder auprès de la prisonnière.

« Voilà qui va mieux maintenant ! . . . Une fois entrée dans la voix des aveux, notre prisonnière ne voudra plus s'arrêter.

<( Les femmes sont essentiellement capricieuses : ou tout ou rien.

« Nous ferons donc en sorte qu'elle soit satisfaite des attentions que l'on aura eues pour elle.

c( La reconnaissance la décidera, »

Sœur Agathe, au comble de la joie d'avoir si bien réussi oii elle croyait échouer, s'empressa de rejoindre Geneviève pour la mettre au courant de l'heureux résultat de sa démarche.

Dès les premiers mots, la mère de Diane eut peine à dissimuler un geste d'effroi.

Elle était épouvantée à la pensée que le juge d'instruction avait appris qu'elle désirait voir le curé de Souvigny.

Elle aurait voulu qu'il n'en fût pas instruit.

Elle craignait que sur ce seul indice, le magistrat n'arrivât à pénétrer cette identité qu'elle avait défendue jusque-là avec tant de soin contre les recherches de l'instruction. ,

Mais la religieuse n'avait pu agir différemment, à cause de la situation qui était faite à la prévenue par sa mise au secret dont la règle exclut rigoureusement toute communication avec le dehors.

Elle l'expliqua à Geneviève et elle s'efforça do la rassurer.'

— Calmez vos inquiétudes, ma fille, lui dit-elle avec bonté. M. le juge est, au contraire, fort bien disposé pour vous et il n'a fait aucune difficulté pour accéder à votre désir.

— Serait-il vrai?. .. fit la marquise.

— Absolument ! j'ai dû, sur les conseils de notre supérieure, demander une autorisation régulière qui, en supprimant bien des difficultés, était encore la voie la meilleure, la plus sûre pour arriver à ce que vous désirez... Le juge est consentant; il va écrire lui-même, tout de suite à M. l'abbé Julien et bientôt sa visite vous consolera et vous aidera à supporter l'épreuve douloureuse que vous traversez.

Geneviève soupira longuement- Sœur Agathe regarda avec compassion la pauvre femme.

— Croyez, reprit-elle, que vous n'êtes pas seule à souffrir en ce bas monde... Pensez que chacun a sa part d'infortunes.

Ne vous est-il jamais arrivé, alors que vous étiez libre, de jeter un coup d'oeil autour de vous et d'envisager les souffrances humaines?...

Ces dernières paroles furent prononcées avec amertume qui n'échappa point à Geneviève.

Elle était femme, elle possédait une âme noble et sa délicatesse de sentiments, lui avait déjà fait entrevoir une triste histoire dans le passé de cette religieuse, si jeune et si admirablement belle,

La touchante résignation répandue sur ces traits angéliques, ce regard si pur et pourtant si profondément triste étaient le vivant témoignage d'une intime douleur.

Elle voyait bien que la vocation chrétienne n'avait pris possession de cette âme qu'après une profonde déception.

Cette religieuse si compatissante et si bonne était peut-être une victime de son cœur.

Quel autre plus grand chagrin aurait pu torturer un cœur de vingt ans?

— Vous avez raison, ma sœur, fit la marquise lentement, j'étais si heureuse!... Est-ce que le vrai bonheur n'existerait pas sur terre?... ou bien faut-il toujours, tôt ou tard, payer par des douleurs ces joies que l'on a goûtées?...

En parlant, les larmes jaillissaient de ses yeux.

— J'ai été aussi heureuse qu'il était possible de l'être... J'ai essayé dans la mesure du possible de faire le bien autour de moi... J'ai aime et j'ai été aimée... Je n'avais plus rien à désirer, il me semble... Sans doute étais-je un objet d'envie pour quelques-uns. Tout mon bonheur était parfait, et d'un seul coup tout s'est écroulé autour de moi... Me voilà

enfermée dans une prison, accuse'e, aux prises avec la justice... Ali 1 vraiment, j'expie cruellement le bonheur que j'ai eu, ma sœur!..

Ce ton, ce langage, frappèrent vivement la religieuse... Ce n'était pas là la façon de parler d'une personne vulgaire.

Ces sentiments sincères dénotaient une certaine culture intellectuelle...

On sentait une âme droite et fière sous ce costume de prisonnière.

La curiosité, la sympathie l'emportèrent enfin sur la réserve de la surveillante.

Elle interrogea.

— Ne seriez-vous donc pas coupable?

Geneviève se redressa de toute sa hauteur. Son front s'empourpra, son œil s'illumina.

— Coupable!... s'écria-t-elle presque avec emportement. — Moi, une voleuse!... Oui, je le sais, on le croit!... tout m'accuse parce que je ne puis pas, parce que je ne veux pas dire la vérité!... Tout est contre moi!... Mais à vous, ma sœur, je vous le dis et je vous le jure, je suis innocente !

L'accent de Geneviève frappa la religieuse.

Il y avait dans sa voix une sincérité à laquelle on ne pouvait se tromper.

Innocente ! . . .

Quel mystère douloureux emplissait donc l'existence de cette infortunée?

Quel nom, quelle situation avait-elle tenu à cacher, sacrifiant à la défense de son secret sa liberté et sa vie môme qui avait tout récemment couru un si grand danger.

La gardienne de Saint-Lazare sentait sa compassion et sa pitié grandir.

Elle s'avança.

Elle lendit les mains à la malheureuse et serrant avec forces celles qu'elle lui donna.

— Oui, je vous crois, lui dit-elle. Je vous crois ..

— Ah ! Si vous saviez, ma sœur, dit alors la mère de Diane luttant contre les sanglots qui menaçaient d'étouffer sa voix, si vous saviez quelle fatalité s'est abattue sur moi!... C'est la première fois que je proteste contre l'accusation qui s'est élevée contre moi et que toutes les vraisemblances rendent écrasantes... Quand on m'a accusée, je ne me suis même pas défendue...

Devant le juge qui m'a interrogée, devant ceux qui m'ont vue, que

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m'importait de passer pour une volciisi' puisque cette accusation ne souillait pas le nom que je porte, ce nom que je n'ai pas voulu faire connaître.

Mais à vous, ma sœur, j'ai dit la vérité!... Vous êtes bonne et vous avez eu pitié de moi... Mon infortune vous a émue sans que vous la connaissiez dans son atroce réalité et je n'ai pas voulu que vous puissiez regretter l'intérêt que vous me portez, ni la compassion que vous m'avez accordée...

Je n'ai pas voulu que vous me croyez coupable, que vous voyez en moi une voleuse ! . . .

Cet aveu d'innocence ma pour ainsi dire été arraché par votre bonté et par l'estime et l'affection que vous m'avez inspirées.

— Je vous crois, je vous crois :... répéta la religieuse. Elle ajouta :

— Mais pourquoi ne pas vous défendre?... pourquoi vous laisser jeter en prison lorsque vous n'êtes pas coupable .\..

Geneviève ne pouvait pas répondre.

Un mot aurait suffi à la trahir.

Elle paraissait accablée, anéantie.

La sœur Agathe, plus émue encore, voulut la réconforter par les paroles de bonté que son cœur lui inspirait. Elle dit :

— Si vous aviez un secret à garder, vous auriez pu vous en ouvrir confidentiellement au juge d'instruction. Vous auriez pu demander à lui parler en particulier... Rien de ce que vous voulez cacher n'aurait été su quo par lui...

— Non, répondit la marquise, je ne pouvais pas.

— Vous n'auriez pas été en prison...

— C'était impossible 1... c'était impossible!... répéta la pauvre femme qui se sentait incapable de donner une explication.

Elle reprit, voulant éviter de nouvelles questions :

— M. Je curé de Souvigny me connaît... quand il me verra, quand il saura que c'est moi qui suis ici,, il me dira ce que je dois faire!... Puis, vivement :

— Tenez, ma sœur, ajouta Geneviève dont le cœur débordait, j'ai confiance en vous!... Je crois, je suis sûre que vous êtes incapable de me trahir... ce serait vous faire une injure que de le supposer et de payer par une noire ingratitude la compassion que vous m'avez témoignée...

Je veux vous dire ce que je souffre pour que vous compreniez l'importance de la démarche que j'ai faite en demaudanf l'abbé Julien.

5i4 l'I':nf.\nt du divorce

Ce n'est pas à sa gardienne que la prisonnière s'adresse ; c'est une malheureuse femme qui soutTre, c'est une infortunée qui se confie à une autre femme, à celle qui a pour elle le caractère sacré que lui donne le costume religieux qu'elle porté.

— Oui, ayez confiance en moi, répondit la religieuse fort émue. La mère de Diane parut alors se recueillir un court instant.

— • Rien n'a pu me faire faillir, dit-elle ensuite, dans la résolution que j'ai prise, dès le premier instant, de ne pas me faire connaître. Ni les menaces, ni les prières n'ont eu raison de ma détermination inébranlable basée sur les plus hautes considérations.

J'ai voulu préserver mon nom de la souillure que jette la justice sui tous ceux qu'elle touche, innocents ou coupables !

J'ai tout souffert plutôt que de parler et Dieu lui-môme, que je remercie du fond de mon cœur, n'a pas permis dans cette affreuse maladie qui m'a privée pendant longtemps de mes facultés, qu'un mol m'échappât et me trahit.

Le secret auquel on m'a astreint, ce régime rigoureux des plus grandes coupables, cette claustration épouvantable que j'endure, enfermée vivante dans ce sépulcre, séparée du monde des humains, n'a pu avoir raison de l'opiniâtreté de ma résolution !

J'ai lutté et j'ai triomphé !

Mais si la femme résiste... la mère succombe aujourd'hui!...

— - La mèrel... s'écria sœur Agathe surprise.

— Oui, ma sœur, la mère!... répondit Geneviève, car j'ai une fille... une fille que j'adore et dont la séparation est trop cruelle pour que je puisse la supporter plus longtemps !

Ma fille!... c'est d'elle, d'après ce que l'on m'a dit, que je parlais dans mon délire !

C'est son nom qui venait sur mes lèvres!,..

C'est à elle que je songeais même dans l'effondrement de mon intelligence !

C'est pour elle, pour savoir ce qu'elle fait, c'est pour qu'on puisse la consoler, c'est pour qu'on puisse lui dire que sa mère n'est pas perdue, qu'elle l'aime toujours, c'est pour la ravoir que j'ai fait appeler le curé de Souvigny, ce saint prêtre qui la connaît, qui doit avoir été témoin de sa douleur et qui me parlera d'elle!...

Vous comprenez, ma sœur?

— Oui, pauvre et chère femme, je vous comprends, répondit la religieuse très émue.

A.ohI je ne pouvais rien dire, laissait-il tomber du haut do sa petite taille. (P. 348.)

— Ma fille!.... reprit Geneviève, ma chère enfant!., quelle doit avoir été sa douleur!... Combien elle doit souiïrir loin de moi, ne sachant pas ce que je suis devenue... Elle croit peut-ùtre que sa mère est morte...

iirâce à vous, ma sœur, je pourrai la faire consoler en attendant de lui être rendue.

69» uv. — L■E^'I'A^T du divorce 69« liv

L'abbé Julien ira à elle et il lui dira :

u J'ai vu votre mère, et je vous apporte ses caresses!... Votre mère vit et elle vous aime toujours!... plus tard vous saurez tout!... Priez Dieu pour elle!... Demandez-lui de vous la rendre, car Dieu écoute toujours les prières des petits anges comme vous ! »

Et cela me donnera des forces nouvelles ! . . .

J'aurai le courage de supporter encore toutes les épreuves qui me sont réservées!... Je souffrirai avec patience, avec résignation, lorsque je saurai que ma fille sera consolée. . .

Voilà, je SUIS contente de vous avoir dit cela... Maintenant votre pitié pour moi sera plus grande et votre affection me soutiendra davan-

tage !

— Pauvre femme ! . . . pensa la religieuse. Et tout haut :

— Ayez confiance, dit-elle. Vos souffrances que je comprends, vos douleurs que je voudrais mieux connaître pour mieux les consoler, mais dont je respecte les secrets, seront bientôt finies ! Moi, j'ai espoir. . .

Monsieur le curé de Souvigny vous consolera mieux que moi, lui qui vous connaît, et bientôt vous serez libre, j'en suis sûre... Bientôt, vous retrouverez votre enfant !

— Ma fille ! . . . ma fille chérie ! . .

— Du courage, mon amie! Encore un pende courage! ->

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