CHAPITRE LXI
l'kntraineur du ddc de glamondans
E duc de Glamondans, ainsi que l'avait déclaré Denis à M' Lebon, était rentré en possession de sa fortune et faisait courir. f^^^l M" Ducormier n'avait pu lui refuser la reddition de son compte qu'il était allé lui demander.
Le père d'Hubert avait laissé à son lit de mort une fortune de quinze à seize cent mille francs. La presque totalité était en propriétés, mais avait pu être réalisée avantageusement, grâce à M. Bécoulet qui, étant en ce moment dans les Vosges, avait aidé Geneviève de ses conseils.
La généreuse femme qui voulait que le nom de sa famille pût briller avec avantage, avait consenti à abandonner sa part à son frère, ne se réservant comme dot que trois cent mille francs qui lui revenaient de sa mère...
C'est avec cette fortune relativement considérable que le jeune homme comptait monter son écurie.
Il était disposé, le cas échéant, pour se créer les ressources nécessaires au fonctionnement de son écurie de courses, à hypothéquer ses titres de rente et ses obligations.
Dès son retour de Tours, le jeune duc remit entre les mains de quelques amis qui s'étaient constitués ses conseils et qui, ainsi que cela se pratique généralement, étaient d'autant plus prodigues qu'il ne s'agissait pas de leur fortune personnelle.
Tom Brook, l'indispensable entraîneur-jockey qui lui avait été présente par le comte de Bellegarde, commença à montrer des exigences dispendieuses.
11 fallut d'abord trouver des écuries et un terrain d'entraînement dans un centre sportif.
Ce l'ut à l'entraîneur qu'incomba le soin de s'occuper de cette installation.
Petit, trapu, la face glabre, le nez rouge ainsi qu'il sied à un An.2;Iais (|ui connaît la valeur du gin et de l'irish wiskey, invariablement vêtu d'un paletot mastic, de jambières et d'un chapeau rond, le célèbre Tom
jouissait d'une réputation de fin connaisseur, sur les hippodromes où il était archi connu.
Ancien jockey, puis entraîneur particulier de deux ou trois gentilshommes ruines par les courses, on se plaisait à reconnaître qu'il avait été bon serviteur, toujours zélé et actif, peut-être un peu trop enclin à ne tenir compte que de ses intérêts, mais assez stylé, pour ne pas hésiter à appeler ses anciens patrons, M. le comte, ou M. le baron, et disposé même à leur donner un tuyau de temps à autre.
Tom Brook possédait d'admirables qualités, mais il n'aimait pas qu'on s'insinuât dans ses affaires.
Nul mieux que lui ne s'entendait à réserver un cheval et à l'amener eu parfaite condition pour un handicap ; mais le malheur voulait que lui seul fut au courant du coup qu'il entendait préparer et que ses maîtres n'en eussent connaissance que trop tard pour se refaire d'une mauvaise année.
Parlant très peu, l'air toujours soucieux, on le voyait parfois errer à l'ouverture du pesage, puis, s'approcher d'un monsicui' auquel il glissait quelques mots dans l'oreille en répétant d'un ton entendu :
■ — Ça marche aujourd'hui, Ilarry me l'a dit.
Souvent sollicité par de petits jeunes gens qui voulaient obtenir des renseignements de sa bouche autorisée, Tom n'hésitait jamais à leur donner de faux tuyaux, affirmant après la course, avec une conviction qui finissait même par gagner les victimes de ses plaisanteries douteuses, qu'il en était lui aussi pour vingt-cinq louis.
Aux gens trop pressants qui voulaient absolument connaître le cheval à grosse cote du jour, il répondait d'un air fin :
— Le bai brun.
Il possédait d'ailleurs, d'autres facéties dans son répertoire.
On le voyait chez Rouzé entre deux courses, entouré comme un sultan par une cour de jolies demi-mondaines, anxieuses de tirer quelques chose de cet oracle.
C'était les grands moments de triomphe de Tom Brook.
Fumant un cigare dont il envoyait insolemment la fumée dans la figure de ces dames, il les toisait dédaigneusement .en humant un gin cocktail.
— Aoh! jene pouvais rien dire, laissait-il tomber du haut de sa petite taille.
C'était alors à qui l'emmènerait dans un coin pour lui soutirer non pas un tuyau, en règle, mais au moins des bribes d'informations.
— Viveur était-il en forme? La Masselière serait-elle réservée pour la quatrième course ?
On se l'arrachait ; des propriétaires se disputaient à coup de banknotes l'honneur de se faire ruiner par lui.
Ce fut au duc do Glamondans que revint cette perle des entraîneurs.
Tom fit ses conditions que l'amant de Fernande accepta sans sourciller.
Liberté absolue d'achats et d'engagements, la haute direction sur le personnel. Une somme annuelle fixée comme budget ordinaire, plus un dédit considérable en cas de rupture de l'engagement conclu pour cinq ans.
L'entraineur-modèle fil également comprendre à son patron qu'il lui serait désagréable de le voir trop souvent roder autour du champ d'entraînement et qu'il considérait que sa place était plutôt au pesage ou dans les salons du club.
Moyennant quoi le jeune homme eut la joie de se dire propriétaire, et il reçut les vives félicitations de ses amis pour le choix heureux qu'il avait fait dans la personne du célèbre Tom.
Fernande cependant n'eut peut-être pas à se louer de cet engouement général pour la petite personne du jockey, car lui ayant adressé un jour la parole pour lui demander un renseignement, elle reçut cette verle reprise :
— Aoh! votre place il était dans le salon du diouke pour son amiousement! Moi dans le écurie pour son distraction! Ne vô mêler pas de mes affaires.
Elle se le tint pour dit et à ses amies qui lui demandaient pourquoi elle affectait de ne jamais parler à l'entraîneur, elle répondit qu'elle n'aimait pas à frayer le moins possible avec les domestiques.
Tom Brook acheta un magnifique terrain à Maisons-Laffitte, y fit édifier un ravissant petit cottage où il put habiter pour surveiller le travail de ses chevaux et il fit construire de luxueuses écuries avec tout le confort usité en Angleterre.
Il alla dans ce pays pour se procurer deux ou trois bonnes poulinières, fit l'acquisition d'un étalon : Nessus, qu'il paya un bon prix et au cours de ses visites au Tattcrsall et chez Lijon-Chcrri^ il monta l'écurie de trois steeple-chasers, de quatre chevaux dressés en haies et de quatre autres qu'il mit lui-même au dressage.
11 fit également choix de deux chevaux de courses plates qui, selon lui.
devaient faire une ample récolte de handicaps^ dans les réunions d'automne à Longchamp.
L'écurie était définitivement constituée.
Le jeune duc pouvait enfin commencer à récolter les bénéfices de son entreprise.
Il eut cependant la curiosité de jeter un coup d'oeil sur les dépenses qu'il avait dû faire et il esquissa une grimace en constatant qu'il en était déjà pour trois cent mille francs.
Il trouva la somme exagérée et voulut s'en ouvrir à son entraîneur.
Tom Brook qu'il surprit à Maisons-Laffitte à l'heure de son déjeuner le reçut avec ce souci de l'hospitalité qui est une des vertus anglaises.
Il offrit à son maître une tasse d'excellent thé et insista pour lui présenter un de ses amis un riche bookmaker : John Smith.
Force fut à l'amant de Fernande de supporter ce léger ennui et de donner une vigoureuse poignée de main au bookmaker.
Hubert essaya d'aborder la question d'argent ; un imperceptible froncement de sourcils de Tom lui fit bientôt comprendre qu'il allait dépasser les bornes de la bienséance, en abusant de l'hospitalité qui lui était offerte.
Il parla alors, d'aller voir les chevaux, mais avec un regard étonné :
• — « Ce n'est pas l'heure! » Tom lui fit comprendre la nouvelle inconvenance de ce procédé.
L'entraîneur, jovial, la pipe à la bouche, causait de ses affaire avec John Smith.
11 avait offert un cigare au duc, avait placé devant lui une bouteille de Old Tom Gin et, plongé dans les chiffres, ne paraissait plus se soucier de sa présence.
Enfin il se décida à regarder sa montre.
11 s'écria :
— Aoh! il est quatre heures; je allai voir mes chevaux.
— Je vous suis, n'est-ce pas Tom? demanda le jeune homme.
— Nô, vous dérangeriez, répondit flegmatiquement l'insulaire.
Au retour, Hubert commença à trouver que tout n'était pas rose dans le métier de propriétaire.
Il se fit même la réflexion que Tom Brook en prenait à son aise.
Il ne pouvait surtout digérer le ton particulier avec lequel l'entraîneur avait appuyé sur « mes chevaux )>.
— Ce gaillard-là ne doute de rien, vraiment! « ses chevaux », j'ai presque envie de le mettre à la porte, rien que pour ce mot.
Il raconta sa visite à Fernande et lui demanda conseil.
Contrairement à ce qu'il attendait, la capricieuse jeune femmo, lui conseilla de garder ce fidôle serviteur.
— Mais je croyais, fit-il, que tu n'avais pas à te louer de sa politesse?
— C'est juste, répondit-elle négligemment; mais j'ai trouvé sa réponse si drôle. .. c'est la première fois qu'on me disait une impertinence, ça m'amuse.
— Tu n'aurais sans doute pas pris la chose ainsi si ça avait été moi! répliqua le duc abasourdi de ce raisonnement.
— Evidemment mon cher! fit-elle, mais vous ne l'auriez pas dit avec autant d'esprit...
— Alors, toi aussi tu te ligues avec tout le monde pour me chanter des louanges de cet animal ?
— Que veux-tu? la petite Madeleine de Tresles me le disait encore l'autre jour : « Quelle veine vous avez de posséder cette perle de Tom ! »
— Oh! oui! une jolie perle!
— C'est ça!... brutalise-le pour qu'il nous quitte! il ne manquerait plus que cela encore.
— Mais enfin, je ne peux pas me laisser exploiter par cette espèce de palefrenier qui parle de mes chevaux comme si c'était des siens, qui se grise avec mon argent, qui se loge et se nourrit comme un prince et qui me regarde comme la boue de ses souliers ! . . .
— C'est le chic anglais? qu'est-ce que tu veux! il faut bien supporter ça. — Madeleine m'en parlait également : « Il est drôle, votre Tom. — me racontait-elle, — savez-vous, ma chère ce qu'il m'a répondu dimanche dernier lorsque je lui demandais si Fragolette avait une chance, dans lo prix des Tilleuls?... Oh! ne cherchez pas, vous ne trouveriez pas... Il n'y a que ces Anglais, décidément... Eh bien! il m'a dit : « Ça vo regarde pas!... > J'en ris encore... Si j'avais osé, je l'aurais embrassé... »
— Et toi, naturellement, tu trouves cela charmant? fit Hubert en grommelant.
— Je ne dis pas,... mais enfin, c'est à prendre otî à laisser... Tu sais cependant qu'il n'est pas patient?
— Allons, n'en parlons plus, reprit le jeune homme en soupirant, mais je ne me figurais guère que telles étaient les joies des propriétaires.. Trois cent mille francs pour offrir une écurie à un monsieur qu'on ne connaît ni d'Eve ni d'Adam et qui, parce qu'il a le titre d'entraîneur, parle de chevaux en employant un jargon anglais, boit du gin et vous méprise, c'est dur tout de même!...
Cette humoristique sortie eut le don de faire rire Fernande, qui avec sa frivolité ordinaire, changea brusquement de conversation.
552 L'ENFANT DU DlVOnCS
— Et mes bijoux, monsieur le propriétaire? demanda-t-elle.. Vous deviez m'offrir un tas de jolies choses dès votre entrée en possession de votre fortune, mais je ne vois rien venir...
— Il me semble cependant, que cette rivière de diamants...
— Vas-tu me les reprocher à présent?
— • Non, évidemment, mais elle ne m'en a pas moins coûté huit mille francs.
— Le voilà qui devient avare maintenant... c'est tout ce que tu comptes me donner, alors?
— Voyons, Fernande...
— Je me fais honte au pesage... oh! on ne dirait guère que je suis la femme d'un sportsman chic.
— Ah! je suis bien loti, fit le duc piteusement, entre toi et Tom Brook ; . . . J'aurai bien de la chance si je n'arrive pas rapidement à recourir à l'hospitalité de nuit pour m'abriter.
— Ça te regarde, ça mon ami ; tu t'arrangeras plus tard comme tu l'entendras, en attendant, je constate qu'il est scandaleux de me laisser ainsi dénuée de tout... Si tu étais pauvre encore...
Mais tu regorges d'argent...
— L'année n'est pas encore finie...
— Ah! tu commences à compter et cela au moment ou tu vas gagner des sommes folles avec ton écurie 1... Eh bien! moi je te déclare, que si tu ne m'apportes pas une surprise ce soir de chez Fontana... des perles par exemple, je ne t'accompagnerai plus aux courses.
— C'est bon! c'est bon! fit le duc qui avait horreur des scènes avec sa maîtresse et qui, pour avoir la paix, eût consenti à passer par toutes les fantaisies, je t'apporterai un bibelot quelconque ce soir... là, est-ce convenu?...
La belle fille se dérida un peu à cette assurance.
— Si tu deviens raisonnable, dit-elle, je n'ai aucune raison de ne pas faire la paix avec toi...
— Jusqu'à la prochaine demande^ murmura Hubert.
— Vous dites, monsieur?
^ Rien! rien! j'étais heureux de te voir revenue à de meilleures dispositions.
La jeune femme condescendante donna sa main à baiser à son amant avec un geste que lui eût envié une reine de tragédie.
Le soir, Hubert s'en fut au Jockey- club, sa distraction favorite depuis qu'il s'était décidé à se lancer dans le sport.
L'ENFAiNT DU DIVORCE
Poar toute réponse l'entraîneur gonflant sa joue gauche avec sa langue, fit claquer vigoureusement son poing contre celle-ci. (P. 559.)
Son orgueil était doucement flatté à l'idée de frayer de pair avec les grands propriétaire : les Schickler, les Berteux, les Delamare, les Lupin.
Il se voyait déjà, dans un avenir peu éloigné, à la tête d'une des plus grandes écuries de France.
Quoi qu'il eût dit, et en dépit de la mauvaise humeur qu'il avait
70» uv. — l'enfant du DIVORCK. '0* LIV.
témoignée dans la matinée contre son entraîneur, c'était surtout sur son habileté qu'il comptait pour réaliser ce difficile problème : un propriétaire gagnant de l'argent avec ses chevaux.
Les amis nombreux qu'on rencontre toujours dès qu'il s'agit d'entreprendre une hasardeuse spéculation, ceux qui escomptent vos gains problématiques dans l'espérance d'en tirer plus tard un bénéfice quelconque, ou ceux qui font luire devant vos yeux éblouis des gains fantastiques dans le but de vous soutirer un petit emprunt immédiat, lui avaient rabattu les oreilles d'histoires dans lesquelles il n'était question que de jeunes propriétaires s'enrichissant en une année par des coups d'audace.
Il suffit de deux ou trois coups heureux, lui avait-on dit, pour encaisser une somme rondelette et Tom est justement l'homme qu'il vous faut.
Avec lui, vous pouvez dormir tranquille.
Tiraillé à droite, conseillé à gauche, le jeune duc était souvent assez perplexe et ne savait guère à quel saint se vouer. i
Les uns auraient voulu qu'il achetât une écurie toute montée.
D'autres lui conseillaient de commencer par être son propre éleveur
Des gens d'apparences douteuses allaient lui proposer des acquisitions superbes, affirmaient-ils.
Des courtiers bizarres, des jockeys sans emplois, des bookmakers venus en droite ligne de Mazas ou de Melun, de petits journalistes de feuilles éphémères venaient tous lui faire une offre quelconque.
Jamais il n'avait vu tant de mains sonner à sa porte.
Les solliciteurs affluaient de toutes parts.
Les vendeurs de tmjaiix, les inventeurs de panacées pour guérir les maladies inhérentes à la race chevaline, tout ce monde interlope qui vit en marge de la société, tous ces écumeurs de courses qui n'ont pas de profession bien définie, s'adressaient à lui ou lui écrivaient.
Hubert regrettait presque sa vie d'autan, mais l'amour-propre l'engageait à persévérer dans la voie qui lui était tracée.
Il interrogea quelques-uns des grands noms du sport et leur demanda si eux aussi avaient passé par les ennuis qu'il traversait.
Il lui fut répondu affirmativement.
C'était l'un des mauvais cotés de la célébrité.
Votre nom était-il en vedette, pour quelque motif que ce fût, qu'aussitôt les milliers de solliciteurs, à l'affût de toutes les occasions, accouraient pour essayer de vous apitoyer à leur sort.
L'amant de Fernande enviait sincèrement le sort de Tom Brook, paisiblement retiré dans son délicieux cottage de Maisons-Laffitte, n'ayant
d'autre souci d'argent que d'en demander lorsque le besoin s'en faisait sentir, ayant à sa disposition des chevaux de selle pour surveiller le travail de son écurie, commandant à une armée de sous-ordres qui obéissaient au doigt et à l'œil.
Nulle responsabilité puisqu'il était le maître absolu et que ce qu'il faisait était bien fait.
Il n'avait, en un mot, qu'à se laisser vivre, tout en arrondissant sa pelote au détriment de la fortune de son patron.
Le jeune duc comprenait enfin, sans vouloir se l'avouer encore, les dégoûts qui s'emparent des propriétaires et qui leur font vendre leurs écuries au moment oii la fortune paraît leur sourire.
Peut-être regrettait-il déjà d'avoir laissé traîner son nom de Glamondans dans cette entreprise où l'on est quelquefois éclaboussé par le luxe qui vous entoure.
Trop tard, il voyait l'abîme.
Les jockeys qui tuent vos chevaux, les entraîneurs qui volent sir tout, depuis l'avoine jusqu'au prix d'acquisition du cheval, et qui préparent des coups à l'insu de leurs patrons, les bookmakers qui soudoicnl vos palefreniers pour droguer le favori de la course, et le public qui vous rend responsable de tous ces méfaits dont vous êtes le plus souvent innocent et qui, mettant en doute votre honorabilité, cherche à vous lapider lorsque le vol a été trop scandaleux : tout cela l'épouvantait en quelque sorte, ou tout au moins lui inspirait des appréhensions assez fortes.