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CHAPITRE LU

LES DÉBUTS DE LA CASAQUE BLEUE LAMEE d'OR

JETAIT à la réunion du dimanche 28 septembre à Longchamp que les couleurs de Glamondans devaient paraître pour la première fois sur le turf.

Tom Brook, qui avait engagé Fusain dans le prix des Tertres, avait daigné dire à son maître que le cheval était bien.

En vain, celui-ci l'avait-il interrogé davantage, déployant toutes les ressources d'une savante rhétorique pour obtenir des renseignements complémentaires.

L'entraîneur s'était contenté de répondre :

— Le cheval est bien !

Entouré d'une bande d'amis, Hubert de Glamondans se promenait au pesage.

L'air très affairé, il les quittait parfois comme pour donner un ordre.

Aux gens de connaissance qui venaient lui demander si Fusain avait une chance, le duc répondait mystérieusement, en recommandant la plus grande discrétion :

— Le cheval est bien ! '

Fernande ne se tenait pas de joie.

Ravonnante de beauté, elle trônait assise au milieu d'une foule d'adorateurs.

C'était une véritable première pour la jeune brune, — et son œuvre, car, n'était-ce pas elle qui avait désiré que son amant fît courir ?

Elle affectait d'employer le langage du sport et cherchait à étonner les demi-mondaines du pesage par des expressions empruntées à Tom Brook.

Quant à l'entraîneur, selon sa louable habitude, il s'était installé chez Rouzc et il comptait bien vider, avant la fm de la journée, ses deux

bouteilles de Champagne, plus un nombre incalculable de verres de liqueurs diverses.

Il n'avait pas voulu confier à d'autres le soin de monter Fusain et les libations de Tom, ne laissaient d'inquiéter Hubert.

M""" de Saint-Pons accompagnée de Claudia était venue, autant pour ' ne pas manquer cette journée mondaine, que pour assister aux débuts d'un nouvel ami.

Elle avait vu au programme le nom d'Hubert de Glamondans et cela l'avait décidée.

Elle fit un geste discret au jeune homme dès qu'elle l'aperçut. Celui-ci s'empressa d'accourir.

— C'est votre début aujourd'hui, n'est-il pas vrai? fit-elle avec un sourire gracieux, et vous le voyez, je m'en serais voulu de ne pas venir applaudir au triomphe de la casaque d'azur lamée d'or.

M. de Glamondans la remercia de ces aimables paroles, puis apercevant Claudia il s'écria :

— Mais je ne me trompe pas, voilà M"* Claudia la charmante amie de ma nièce !

— En personne! fit la turbulente fillette en esquissant un sourire comique.

Sérieuse, elle ajouta :

— Dites-moi, monsieur le duc, vous n'avez pas un tuyau pour aujourd'hui:?...

— Toujours ce langage ridicule, interrompit Sylvia.

— Un toquard à grosse cote ça m'est égal, poursuivit Claudia avec sérénité.

Hu-bert se mit à rire.

— Hélas! mademoiselle, je le regrette, répondit l'amant de Fernande, mais je n'ai qu'un renseignement à ma disposition et il concerne Fusain encore.

— Ah ! fit M™° de Saint-Pons intéressée au nom du cheval, et quoi 5ur Fusain?

— Le cheval est bien 1 répondit pour la centième fois le jeuno homme.

— Qu'est-ce qui le monte ? demanda M"* Claudia duu air très Ciitendu.

— Tom Rrook, mademoiselle.

— Ah ! tant pis ! •

— Pourquoi cela, je vous prie?

— Il est mou... il n'a pas de bras.

Ce fut au tour de Sylvia de rire. .

— Et où puises-tu ces extraordinaires renseignements, ma mignonne? interrogea-t-ellc.

— Oh ! dans les foules, un peu partout.., et puis, je juge moi-même et je n'aime pas Tom ; il manque d'assiette.

— C'est un cours complet d'équitation que nous fait là ma nièce, fit M"^ de Saint-Pons en s'adressant à Hubert... Qu'en pense notre premier gentleman rider? ajouta-t-elle gaiement.

— Je pense, madame, que vous êtes pour moi d'une indulgence qui me cause des confusions et que je regrette de ne pas monter aujourd'hui pour porter vos couleurs, que je voudrais mener au triomphe.

La jolie veuve rougit de plaisir sous le compliment.

— Je me suis laissé dire, répondit-elle, qu'il ne fallait attacher aucune importance aux compliments que les messieurs décochent aux vieilles femmes.

— Comment cela?

— Sans doute !... Ne suis-je pas une vieille femme?... je suis veuve et je vais avoir bientôt vingt-quatre ans !... Voilà un aveu qui me vaudra bien des indulgences pour mes péchés?

— Aveu bien imprudent, madame, répondit le jeune duc, quand il est prononcé devant un homme qui jouit d'une aussi excellente mémoire qu'est la mienne, car j'emporterai le souvenir de cette rencontre!... On ne vous oublie pas, lorsqu'on a eu l'honneur de vous avoir été présenté...

— Ce qui veut dire que si vous pensez à moi dans cent ans, vous vous souviendrez que j'en ai cent vingt-quatre... Mais je suis incrédule, et je ne crois pas à ces mémoires-là... les hommes oublient les femmes aussi vite que celles-ci...

— Oublient les hommes?... reprit Hubert en riant.

— En conservant le souvenir, lorsqu'il leur plaît, de ne pas oublier, reprit Sylvia en regardant le jeune homme bien en face.

Quelque habitué qu'il fût à ce flirt mondain, le duc tressaillit sous l'audace de la déclaration.

Il répondit du tac au tac.

— Ce souvenir, madame, peut être réciproque. Une pause suivit ce dialogue.

Un peu gênés, les deux adversaires sentirent la nécessité d'une diversion.

Ce fut Claudia qui la trouva en criant :

— Prix des Tertres... c'est votre course, ça, M. de Glamondans... Nous allons donc voir le fameux Fusain !

Le jeune homme se hâta de rechercher Tom Brook qu'il fut assez heureux pour retrouver immédiatement équipd et épcronné, prêt à se mettre en selle.

— Eh bien, Tom, fit-il, gagnerons-nous ?

— Peut-être, monsieur le duc.

Sur ces paroles pleines de réticences, le duc courut aussitôt éparpiller plusieurs poignées de louis sur Fusain.

Il fit part à tous ses amis de ses espérances et bientôt Fusain fut installé premier favori par la seule faveur de l'argent de son crédule propriétaire.

Assez peu appréciable comme apparence, le cheval ne payait guère de mine.

Son galop d'essai fut piteux, ce. qui n'empêcha pas Hubert de répandre dans tous les coins du pesage cette phrase à effet :

— Le cheval est bien.

Six chevaux prenaient part au prix des Tertres. Au signal du starter le peloton partit bien groupé. Les chevaux se maintinrent dans cet ordre jusqu'au bas de la descente, où bientôt Fwsam commença à perdre plusieurs longueurs.

— C'est Tom qui fait une course d'attente, pensa le duc dont la confiance ne faiblissait pas.

A l'entrée de la ligne droite, le cheval avait encore perdu du terrain et le vainqueur, Beaumarchais, était déjà rentré au pesage lorsque Fusaiii arriva au petit galop, avec Tom Brook, l'air radieux, aussi fier que s'il eût monté le vainqueur du Grand Prix de Paris.

Hubert de Glamondans furieux, sentant peser sur lui les regards railleurs de ses amis, plus furieux encore à la perspective des moqueries spirituelles que lui réservait M"* de Saint-Pons, se précipita au-devant de son entraîneur.

— Que signifie cette course, Tom?... il ne fallait pas faire partir le cheval si vous ne croyiez à aucune chance.

Pour toute réponse l'entraîneur gonflant sa joue gauche avec sa langue, fit claquer vigoureusement son poing contre celle-ci.

— Aoh! verygood, pour prochaine course!

Et sans plus s'inquiéter du cas de son maître il descendit tranquillement de cheval en sifflant un air do chasse.

Fernande était furieuse.

Plaisantée par ses amies auxquelles elle avait conseillé de jouer le cheval, elle se vengeait en agonisant Tom Brook de sottises et en accablant Hubert d'épithètes que, heureuseusement pour lui, celui-ci ne pouvait entendre.

— Voilà ce que c'est, s'écriait-elle dans son exaspération, que de vouloir monter une écurie de courses, lorsqu'on n'y connaît rien... Et savez-vous ce que ça lui coûte cette plaisanterie-là?... trois cent mille francs, pas un sou de moins... Gomme s'il n'aurait pas mieux fait de m'écouter.

Quoique très ennuyé de cette défaite, le duc s'était senti dans l'obligation d'aller saluer M""* de Saint-Pons avant de quitter Longchamps.

Il craignait bien un peu ses railleries, mais il n'était pas fâché d'autre part de fuir les imprécations de Fernande qui devait sans doute faire une vie d'enfer.

M"* de Saint-Pons l'accueillit en riant.

— Quel est le coupable? fit-elle; le propriétaire, le jockey ou le cheval ?

— Mais vous me voyez, madame, tout ravi de ce résultat... Tom aussi, il est très content, c'est ce qu'il m'expliquait tout à l'heure...

— Ah! alors, vous êtes satisfait, n'en parlons plus... Combien perdez-vous?

— Une dizaine de mille francs, pas plus... Mais la prochaine fois, c'est sûr!

— J'en accepte l'augure.

— Et vous, mademoiselle Claudia, demanda Hubert, que pensezvous de cette course?

— Oh! moi, reprit la jeune fille, avec aplomb, je ne me suis pas emballée comme ma tante... Au galop d'essai, j'étais fixée... Je lui ai dit c'est Beaumarchais qui fera le coup... Un rude canard, allez que ce Beaumarchais !

La cloche du pesage retentit à nouveau.

Au moment oii Hubert allait se retirer, M°" de Saint-Pons lui dit :

— Rue Pierre-Charron, M. de Glamondans, si votre mémoire vous sert à retenir l'adresse de vos amies

Ils en étaient arrivés à la grave dégustation d'un café plein d'arôme et devisaient. (P. 567.)

71° UV. — HECTOR DE MONTPERREUX. - LENFANT DC DIVORCE. — J. ROL'FF ET C'», ÉDIT. 71«.UV.

L'KMFANT DU DIVORCE 363

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