PARQUET • DU PROCUREUR DE LA RFPUBLIQUE
Cabinet du Juge d'instruction
Monsieur le curé,
« Une prévenue accusée de vol, en ce moment au secret à la prison de Saint-Lazare, vient de me faire transmettre, par une sœur surveillante, un vœu auquel j'ai cru devoir accéder pour des raisons humanitaires.
« Cette femme, qu'il m'est impossible de vous désigner autrement que par son numéro d'écrou, devant son refus de faire connaître son identité à la justice, est accusée d'un vol de bijoux au préjudice de M°" la marquise de Fleurance. Elle a exprimé le désir de vous voir.
« Une courte maladie, qui l'a mise à deux doigts de la tombe et certaines circonstances particulières plaident en faveur de cette détenue, dont la culpabilité est cependant avérée.
« A cause de son insistance et eu égard à son état particulier d'abattement, je n'ai point voulu lui refuser la faveur qu'elle demandait.
« La sœur surveillante m'a fait d'ailleurs un chaud éloge de sa prisonnière, dont la douceur et la douleur l'ont vivement frappée.
« En présence de ce remords et de la haute importance que cette femme paraît attacher à votre visite, j'ai pensé, monsieur le curé, que
vous ne refuseriez point le concours de votre ministère à une malheureuse que vous avez connue sans cloute.
« D'autre part, la justice ayant des devoirs à remplir, je me suis vu dans l'obligation de voaas adresser une assignation à témoin, qui vous parviendra en même temps que cette lettre.
« Il va sans dire, monsieur le curé, que La présente missive n'a rien H voir avec la citation qui vous est envoyée et qu'il vous sera loisible d'oublier dans mon cabinet que vous avez reçu une lettre de M. Cordurier, juge d'instruction près le parquet de Paris.
« Je vous remettrai, dès votre présentation à mon cabinet, une autorisation en règle qui vous permettra de franchir les portes de la prison de Saint-Lazare et de communiquer avec cette mystérieuse inconnue qui s'obstine, à son grave détriment, à cacher une identité que la justice parviendra bientôt à découvrir.
« Agréez, monsieur le curé, l'assurance de mes sentiments respectueux.
c< COKDUIUEII. »
— Voilà qui est parfait, fit le juge en relisant sa lettre, avant de la cacheter ; attendons maintenant l'arrivée du bon curé.
Je crois que notre mystérieuse inconnue a commis, à son point de vue, une faute en faisant appeler ce prêtre... Les femmes ne réfléchissent pas assez.
Le dimanche, après la grand'messe, M. Bécoulet et l'abbé Julien se réunissaient invariablement chez l'un ou chez l'autre pour déjeuner
C'était l'heure des bonnes causeries et des épanchements.
Les deux amis revoyaient en commun leur vie, et parlaient non plus de leurs espérances, car ils étaient arrivés à un âge oii l'on ne pense plus à l'avenir, mais de leurs petits projets quotidiens et des êtres qui leur étaient chers.
Doucement la journée se passait pour eux jusqu'à l'heure des vêpres:
Les deux braves gens n'auraient pas osé rêver de plus grandes distractions. '
Or, dans ce dimanche qui nous occupe, c'était au tour du juge de paix de venir demander l'hospitalité à son digne ami.
Après -un déjeuner, une véritable débauche due à l'attention de la gouvernante, les convives s'étaient attablés devant une succulente
r/ENFAlN^T DU DIVORCE o67
omelelte au lard, nn poulet doré à point, de fins flageolets, un camembert bien choisi, de belles grappes de raisin, le tout arrosé d'un petit vin du pays frais et parfumé. Ils en étaient arrivés à la grave dégustation d'un café plein d'arôme et devisaient.
— Oui, mon cher ami, disait le juge, ma résolution est bien prise, je vais solliciter ma mise à la retraite.
— Non, vous ne voudrez pas nous quitter déjà ? fit le curé désolé de cette détermination qui allait le priver d'une compagnie qui lui était chère.
— Que voulez-vous?... je ne suis plus de la première jeunesse ; j'ai soixante ans sonnés ; il faut bien laisser la place à ceux qui attendent.
— • Mais vous êtes droit et vigoureux comme un chêne!... vous faites vos dix kilomètres par jour, rien que par plaisir hygiénique, et vous parlez déjà de repos!
— Mon Dieu oui, je retournerai à Glamondans où j'ai été élevé et j'y Unirai paisiblement mes jours au milieu de cette population que je connais si bien...
— C'est impossible ! s'écria l'abbé d'un ton péremptoire.
— Impossible, et pourquoi, s'il vous plaît?
— ■ Parce que vous ne pouvez abandonner vos amis de Souvigny, parce qu'il y aurait une révolte dans le pays, ce qui serait grave, convenez-en...
M. Bécoulet se mit à rire.
— Je ne me savais pas si populaire, fit-il; mais songez qu'à Glamondans aussi, j'ai des amis, je n'ai même que cela... Il n'y a pas un visage qui me soit inconnu... N'est-ce rien cela?... Et puis ma résolution est prise depuis si longtemps... j'aime cette campagne des Vosges, cette ardeur des bois si particulière à ces régions... C'est, mon cher curé, quelque chose de plus que toutes les compensations que vous pouvez faire miroiter à mes yeux : c'est l'air et le sol natal, et l'on aime son pays chez nous...
— Je le sais, répondit tristement le prêtre, et je comprends ce culte du sol qui vous a vu naître... Je n'insiste d'ailleurs que parce que j'éprouvais un réel chagrin de votre départ... C'est un sentimenf d'égoïsme qui me fait dire : restez encore !
— Malgré ma bonne volonté, je ne puis accéder à ce désir qui me touche bien vivement... J'ai un neveu à caser, un neveu par alliance; ma pauvre femme l'aimait beaucoup, et me l'a particulièrement recommandé... 11 faut que je le case quelque part, ce gaillard-là, et je lui ai promis de le faire venir à ma place... Allons, l'abbé, vous ne serez pas si
à plaindre, vraiment, car au lieu de ce convive quinteux, souvent désagréable, qui a le plaisir d'être assis en face de vous, vous aurez comme hôte un jeune et robuste invité, dont le vaillant estomac et la parfaite égalité d'humeur vous aideront à passer vos rares instants de loisir et ne tarderont pas à vous faire oublier votre vieil ami. Le curé secoua la tête et ajouta :
— Nous n'avons pas le même âge, nous n'envisagerons donc aucune question de la même manière...
Malgré toutes ses qualités, votre neveu ne vous remplacera jamais; par déférence, il ne voudra pas me contredire et nous n'aurons plus de ces bonnes discussions qui nous faisaient nous bouder juste le temps de nous occuper moi de mes ouailles, vous de vos justiciables, pour nous retrouver à mi-chemin du presbytère et de la justice de paix.
— Vous viendrez me voir... je vous écrirai...
— Certes! oui, j'irai vous voir, l'air des pays comme le vôtre m'est justement recommandé pour mon asthme...
La marquise de Fleurance insistait tous les ans pour m'engager à aller passer une saison là-bas... Ce qu'aucune considération de santé n'a pu me déterminer à entreprendre, je le ferai pour retrouver un bon et brave homme que j'aime comme mon frère... Je demanderai un de ces quatre matins une autorisation à Monseigneur... et en route pour les Vosges.
— Mais faites mieux! s'écria M. Bécoulet soudainement inspiré, demandez votre changement... Soyez le curé de Glamondans, je vous donne huit jours pour voir le pays pieusement recueilli autour de votre chaire, sous le charme de votre éloquence et de votre charité.
L'abbé Julien secoua doucement la tête.
— Gela non, par exemple!... C'est impossible, car j'aime mes paroissiens; il n'y a pas délimite d'âge pour moi... Je leur ai consacré mes jours, je mourrai au milieu d'eux...
Abandonner des gens que j'ai baptisés, auquels j'ai fait faire leur première communion, que j'ai mariés, que j'ai suivis pas à pas dans la vie avec la sollicitude d'un père!... mais vous n'y songez pas, Bécoulet?.,. Ce serait une désertion !
Un court silence suivit cette déclaration, les deux amis se regardaient, attendris à la perspective de cette prochaine séparation.
Ce fut le juge de paix qui le rompit :
— A propos de Glamondans!... j'ai reçu une lettre de cette bonne Nanette et j'allais oublier de vous en parler.
- — Comment, Nanette est à Glamondans?
L'KNFANT DU DIVORCE
fi 6 9
C'est une lettre, ni'sieu le curé. (P. uTl.l
— 11 paraît, et sa pauvre lettre tout émailléc Je mots naïfs et de lautes d'orthographe m'a profondément touché.
— Que lui est-il donc arrivé?
Un véritable chagrin; le marquis s'en est séparé; on lui a dit qu'elle aaittrop vieille et que d'ailleurs la marquise n'étant plus là. ia petite I3iane terminant son éducation au couvent, sa présence n'était plus nécessaire et l'on a récompensé son ardent dévouement avec quelques pièces d'or
72e LIV.
îi70 L'ENFANT DU DIVORCE
— Ah! pauvre jNfaïiette !.. . Elle qui comptait tant terminer ses jours aux Migettes...
— C'est bjen ce qu'elle m'a écrit... Elle me demande aussi de lui envoyer de temps en temps des no,y,Yelies. de, Diane et de lui dire si mademoiselle se souvient encore de la bonne Nanette,.
— Elle est seul,e là-bas?
— Non, pas, eUe subvient au^bespins des ^erifant^ de sg, sœur, grâce ài la générosité de ^^ d^e Fleurançe^ cela lui fait un,e.peiti.te, fawiUe et l'p^ u^ peu, m'écrit-ell(?^. à supporter sgs peines...
Cette évocation du souvenir d^Nanette rappela brusquement le curé à celui de Geneviève., Il se prit à songer à ^ cette infortunée marquise, et c'est ,ayeç un gros soupir qu'il di,ij(à M. ^éçoul^l^j:
— Que de changements en aussi peu de temps, . . Voici dé.sormais une famille de moins,.. Tous dispersés, le pèr^ d.'pjo. côté, la mère de l'autre et lenfant élevée I^u sait comme?... QugjJ^ç^.loi funeste, q,u.^^,cp|,tjçJoi du diyoï^çp,!... Ah^l vraimeut^ nion chj^r apii,; cje^tj av^P P^W=9î^WjÇ.'J^f'S9P^&*^ souvent à l'époque où^ invité au cbâi^aUj je. pouvais repgiître^ïnes yeujf:,du plus, charmant tableau familial qu'il fui, possible, de rêver,.. Jç ppépai,'ais alors la petit<^^jD^iane àrsa pi^emière communion. . . Je tenais la maj^^quise au courant de^Jjpnpes oeuvrçs.que nous étions obligés, d'étep./i;ife^au,l0^n, cai il n'y^avait plii^is un^ ,malh)eureux dans le pays... Qette loi, voye?;-vous, c'est I^ mort xle la famille.,. .
— Oui, lit gravçpient,^. Bécoulet, je pense coiyime vpus là-dessus, mon cher abbp, et.,c'est avec effroi que je vois tous les .efforts tentés par d'imprudents sectaires, pour d.Qt^'^jgqç^^.c^^te^ji^p^titutioii qui est la base de toute société... Après la famille viendra la patrie... Par quoi comptent-ils dQn^q.rçpipl^c^r tout. cela? Le savent-ils seulement?... Emportés par un mouvement niveleur, ils sapent, sapent jusqu'au jour où l'édifice s'écroulera et 011, dans la tourmente que nous verrons sourdre, disparaîtra la France elle-même... Comme vous, mon bien cher ami, j'ai réfléchi à tout cela et j'éprouve les plus cruelles appréhensions pour l'avenir... Quand un bâtiment se désagrège, les morceaux en sont emportés par le courant... Il en est de même des institutions; un pays réellement fort est celui où l'on a le respect des choses sacrées. . . Ne touchons pas à la famille !
L'arrivée du facteur rural vint interrompre les deux amis dans leurs pessimistes réflexions.
— Entrez, mon ami, fit avec bonté le curé en s'adressa.ntàrhon|i)ic, qui, debout dans l'encadrement de la porte, sa casquette à la main, saluait avec gaucherie.
Le facteur, vêtu de sa blouse au collet rouge, un buton noueux à la main, fit quelques pas en rayant le parquet de ses lourds souliers ferrés.
— C'est une lettre m'sieu le curé.
— Donne, mon ami, dit l'àbbé Julien en tendant le bras... Tu ne refuseras 'pas un verre de vin... hein?
— C'est pas de refus, tii'sieu le curé, dit l'homme en essuyant avec sa manche les gouttes de sueurs qui lui perlaient au front.
11 vid'a son verre d'un trait et l'ayant reposé sur la table avec une infinie précauti'ôh' de éràihte'de le bfiser, 41 sortit sur la poiiite du pied en faisant trembler les vitres.
— Une lettre de Paris!... fit le prêtre... voyons ce que c'est.
Il roriipit le cachet, mais à 'peine avait-il lu les premières lignes quMn 'J)rofond sentiment de stupeur, se peignit sur ses traits
— Voila qui cet extraordinaire, murmura-t-il?
Il acheva sa lecture en donnant de violents signes d'étonnement; ehfin, il 'tendit la lettre à M. Bécoulet.
— 'Liâéz, c'est de M. Cordurier, et dite^-moi si vbtisn'étes'pas surpris lorsque vous aurez vu de quoi il est question?
Ce fut au tour du juge de paix de marquer sa stupéfaétiôn.
— Ma foi, oui! c'est extraordinaire, je l'avoue ! dit-il, en tournant et en ï'étournànt la missive ; qiiëlle peut être cette femitie?
— Voilà ce que je me defhaiide? Il s'agit de la voleuse de Bijoux de la marquise, mais lorsque vous avez fait votre enquête dans le pays, vous n'avez rien découvert.
— Non, rien!... D'ailleurs, vous vous en souvenez bien, nous avons pas'^é ën^rëvùë lëspërsonries répondant vaguement au signalement transmis psir le paf-'qu et de Paris 'et nous "éortimes arrivés à cette éonclusion que M. Cordurier devait être sur une fausse route.
— Eviderniriënt, cependant pourquoi cette citation comme témoin?
— Voilà Ce qui siirpreiid le plus? En vertu de quel miracle connaîtricz-vous quelque cliose Siir le compte de cette Voleuse?
— J'en suis confondu... Enfin il n'y a pas à douter, le juge d'instruction m'annonce une citation en même temps que sa lettre...
Ctîiriirtent éë fait-il même que je ne l'aicpàs re^ue?
— Ceci est moins étonnant! Elle ne peut vous être reinise que par ministère d'h'uissier, or les études sont fermées le dimanche... vous la recevrez demain matin.
-— 'C'est ju^te... riiaiis qii elle peut être cette femme? reprit encore le curé profondément intrigué par cette singulière aventure.
— Qui sait!... Une de vos anciennes pénitentes qui vous aura connu
572 L'ENFANT DU DIVORGlil
dans une autre cure et q^ui, vous sachant à Souvigny, compte vous prier d'intercéder en sa faveur auprès du marquis.
— Vous devez avoir raison, mon cher Bécoulet, la supposition est vraisemblable... C'est bien ennuyeux, malgré tout... C'est loin Paris... Et que deviendra ma cure pendant ce temps là?... Ne pourrais-je pas écrire pour avoir de nouveaux renseignements sur la prévenue, je puis fort bien m'enployer en faveur de cette malheureuse sans être forcé d'entreprendre un long déplacement assez onéreux pour une bourse comme la mienne... C'est autant de perdu pour Jes pauvres.
— Je me rendrais à vos raisons si vous n'étiez obligé de vous déranger quand même... Auriez-vous déjà oublié la citation?... Il n'y a pas à discuter, il n'y a qu'à se soumettre... Faites vos préparatifs...
— Voilà une lettre à laquelle je m'attendais peu... Enfin, dit le prêtic en prenant docilement son parti de ce voyage, je ne regretterai rien si je peux rendre service à cette brebis égarée...
— Ne vous désolez pas pour vos pauvres; d'ailleurs, mon ami, vous serez taxé comme témoin... Vous avez droit à une indemnité qui vous sera payée.
Cherchant dans ses souvenirs, le juge de paix se livra à un calcul mental.
On vous donnera 31 francs à compter par myriamètres aller et retour.
— Bon! bon!... Drôle de chose tout de même.
■ — Tenez, s'écria M. Bécoulet, voulez-vous que je vous enlève jusqu'à l'ombre d'un regret.
— Je vous écoute.
— Eh bien, je partirai avec vous, nous ferons route ensemble et je pourrai peut-être vous donner d'utiles conseils sur votre rôle de témoin.
— Mais vous n'avez rien à faire à Paris?
— Pardon!... je profiterai de ce voyage, pour achever la liquidation de ma pension de retraite et comme j'ai des amis à la direction du ministère de la justice, je pousserai la nomination de mon neveu.
— Je ne résiste plus, mon cher Bécoulet, vos raisons sont si péremptoires...
— Attendez donc votre assignation et nous réglerons ensemble les. derniers détails de notre voyage...
La cloche appelant les fidèles aux vêpres se fit alors entendre.
Tiré de ses réllexions par ce brusjue appel au devoir, le digne curé ' pressa affectueusement la main de son ami et, sortant d'un pas hâtif, se dirigea en toute hâte vers l'église