RECRIMINATIONS
^(v A viie de Diane avait réveillé chez Marion, sa haine contre ^ Geneviève et ses appréhensions.
Elle ne connaissait pas dans toute son étendue cette loi du divorce et elle craignait instinctivement que quelque événement inattendu vînt tout remettre sur le tapis.
Elle résolut donc de s'éclairer davantage et de consulter des volumes dont l'avide lecture lui fût de quelque secours.
La promulgation de cette loi nouvelle avait justement tenté une foule de jurisconsultes, avocats ou anciens magistrats qui avaient inondé les librairies spéciales de traités et de brochures.
Le nombre en était si grand qu'il eût fallu bien des années pour les lire tous.
Elle fit un choix parmi les titres (fui lui parurent le plus à sa convenance et se plongea aussitôt avec acharnement dans l'étude.
Son ambition n'allait pas d'ailleurs jusqu'à posséder tous les textes de la loi.
Il lui suffisait de compulser le cas qui l'intéressait plus particulièrement et de savoir ce qu'il advenait lorsque le divorce était prononcé par défaut de la défenderesse.
Le président du tribunal de Tours, selon les règles de la procédure, avait fait insérer dans les journaux, avant le prononcé du jugement, un avis par lequel il était fait déclaration de la demande de divorce dirigée par son mari contre la marquise de Fleurance absente du domicile conjugal.
Il est vrai que cela, grâce à l'avoué et aux démarches de M. de Fleurance, s'était fait très discrètement et que l'insertion avait paru dans les journaux les moins lus; mais il importait peu, la procédure avait été régulièrement suivie.
Marion apprit par ses lectures que, pour que le divorce devint définitif et absolument irrévocable, il fallait que les délais d'opposition fussent expirés.
Or, les délais légaux, dans le cas d'un jugement prononcé par défaut, étaient de huit mois à partir du jour de la publication du jugement.
Cela donnait à la marquise la latitude de former opposition jusqu'à la fin de mars de l'année 1885.
T^jme Qradignan devint songeuse.
Elle croyait que tout était fini, qu'elle pouvait en toute sécurité jouir de son triomphe, tandis qu'il lui fallait, au contraire, agir avec la plus grande circonspection.
^La désillusion était terrible.
Le temps lui parut horriblement long.
A supposer que fortuiteiiient la marquise de Fleurance, qui n'avait ip'asdonnésigne de 'vie, et pour cause, vînt à recouvrer la liberté, c'en était fait de son bonheur, car Geneviève ne serait pas une femméàaban- '^onn^ér- ses droits .
Alors même qu'elle aurait la coïîviction 'd'aVoir été indignement trompée par son mai*i, -elle n-e voudrait pas Renoncer à son titre de marquise deFleurance, ne serait-ce qu'à cause de son enfant.
Il n'y avait donc aucun'doute "à concevoir.
*Elle ferait âûtemerit opposition au jugenlîent du tribunal de Tours qui prononçait le divorce.
Très douce, il '-est vrai, m^is forte d^ sa dignité d'épouse, la mère de Diane ne saurait àdhiettï'e un 'seul- instant que lé divorce eût été prononcé -côfnfi<e elle.
Qui sait même si, conseillée par un avocat habile, elle n'es'sàyerait pas d« faire prendre le marquis en flagrant délit d'adultère?
iia loi était dnél-tiotâble .
Deux complices condamnés pour adultère, iie poiivtiién't 'se marier ensemble.
'La situation n'était 'donc pas aussi belle ' que l'ex-thadame Gradignan avait bien Youlù ^e le figurer au lendemain du "prononcé du jugemewt.
Elle avait commis des imprudences en s'exhibant un peu partout aVec le rharqiiis .
Elle avait eu tdrt également de ne ;pas s ■inquiéter de ce qti 'avait pu dbVenrr sa - riVale .
Que faire pour éviter ce qu'elle considérait aujoui'â'hui comme une Catastrophe ?
La réponse était 'bien embarrasBantc.
Aucune puissance humaine ne pourrait empêcher la ma^'quiSe de
L'ENFAMT DU DIVORCE • 57i>
Fleurance, une fois libj'c, de faire, op.position à uii jugement qu'elle jugerait déshonorant.
S'en remettre à, 1^ chance?
Cette combinaison ne souriait pas du tout à l'esprit pratique de la jolie femme.
Huit mois d'incertitude, d'ailleurs, la rongeraient.
Il était évident que Geneviève serait vite au courant, une fois dehors, de ce qui s'était p£|,ssé pendant son internements
Il ne manquerait pas d'amis pour la renseigner.
Ne serait-ce que ce Loriol, qui trouverait là une occasion toute naturelle de se venger du dédain que Marion lui avait si carrément témoigné.
— Bien! bien! répétait-elle vaguement.;
On ne peut rien éviter si la marquise sort de prison.
Il falla.it donc à tout prix empêcher cet, événement de se produire avant que les. délais ;d'o.pposition n(?, fussent expirés.
C'était la seule conclusion logique de la situation.
Marion voulut s'en ouvrir au marquis et connaître au moins son avis sur cette question.
Rarement il leur arrivait aujourd'hui de parler en,tre eux de Geneviève.
Guy évitait toutes les occasions de prononcer ce nom. et il s'arrêtait court lorsqu'il sentait que la conversation allait venir sur ce terrain.
En fine mouche, de son côté, la jeune femme.se contentait d'observer l'état d'esprit de son amant.
Pour rien au monde elle n'eût voulu réveiller un souvenir qui lui fût désagréable, ne tenant pas à compromettre l'avenir qu'elle escomptait par des escarmouches qui n'eussent été d'aucune utilité.
Elle affectait presque d'ignorer ce fait de la vie du marquis et elle ne fut assurément pour rien dans la brusque décision qui motiva le renvoi de Nanette.
Il était cependant difficile de ne pas . reparler de certaines choses, après l'aventure de l'allée de la reine Marguerite, d'autant que Guy était devenu beaucoup plus irritable depuis. ce jour et qu'il avait semblé la bouder un peu, comme si elle eut été responsable de cette rencontre.
Marion avait consicience de l'enjpire. qu'elle possédait sur l'esprit de son amant ; mais elle ne voulait pas expérimenter quotidiennement
son influence de crainte d'en diminuer peu à peu la puissance par la force de l'habitude.
Elle réservait ses accès de tendresse ou de colère pour les grandes occasions.
En un mot, avec toute la rouerie d'une courtisane, elle suivait d'un œil exercé les difl"érents états d'esprit du marquis, s'eff'orrant de ne jamais le contrarier ouvertement, surtout pour de petites choses ; mais lui imposant ses volontés lorsqu'il s'agissait de prendre d'importantes décisions.
La découverte qu'elle venait de faire et que sans doute Guy devait ignorer, puiscj[u'il n'en avait jamais parlé, était suffisamment grave pour justifier l'ofl'ensive qu'elle comptait prendre.
Diane servirait de prétexte.
Elle parlerait d'elle tout d'abord; elle ne se laisserait rebuter par aucun mauvais vouloir et elle saurait bien, en fin de compte, amener son amant à formuler un avis sur cette menace irrévocablement suspendue sur leurs têtes.
Le marquis continuait à mener cette existence désœuvrée de grand seigneur.
Son temps, partagé entre les promenades au bois, le cercle, les premières représentations dans les théâtres, ne lui paraissait pas suffisamment rempli.
Il y avait place dans ces longues journées pour de pénibles souvenirs.
La rencontre de Diane au bois l'avait vivement alTecté.
Le regard de l'enfant avait pesé sur lui avec une telle expression de douloureuse surprise, qu'il en avait été remué.
11 n'osait depuis ce jour retourner au couvent des Dames de l'Assomption, il se serait malgré lui senti troublé en présence de sa fille.
11 comprenait bien toute l'inconvenance qu'il y avait à s'afficher en public avec Marion.
C'était à cause de cela qu'il eût préféré passer quelque temps soit à Vendôme, soit dans toute autre petite ville où ce coupable amour eût été protégé par l'incognito.
Il n'avait pu résister aux sollicitations de Mario» et aujourd'hui il le déplorait fort.
Guy l'attira dans ses bras, pendant qu'anéantie, en apparence, par cette scène, elle se laissait aller sans force contre sa poitrine. (P. 583.)
Cette rencontre de Diane n'était pourtant .]u'onnuyeuse, en réalité. Qui sait SI un beau jour, il ne se trouverait pas nez à nez avec sa femme?
Certes, il n'avait aucun ménagement à conserver vis-à-vis d'une créature qui l'avait indignement trompé !
Malgré tout, sa délicatesse de gentilhomme eût particulièrement
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souffert, si le hasard l'avait placé en présence de son ancienne femme, ayant sa maîtresse au bras.
Il aimait beaucoup Marion et subissait sans murmurer ses volontés ; mais il était irrité, au fond de lui, de cette insistance qu'elle avait mise à vouloir venir habiter Paris.
Il n'osait le lui dire de crainte de lui faire de la peine ou de s'attirer une scène de larmes.
Une explication nouvelle, un arrangement nouveau cependant était nécessaire entre eux.
Ce fut donc avec un certain plaisir qu'il accueillit un pareil àésit de la part de la brune jeune femme, un jour qu'après son dîner, il fumait un cigare en contemplant les capricieux dessins des spirales de fumée dans l'air.
— J'ai à te causer sérieusement, Guy, veux-tu ? dit assez énigmatiquement Marion.
— Je suis toujours à ta disposition, ma chère amie, tu le sais, répondit M. de Fleurance.
— Oui, je le sais, mais le sujet que je voudrais aborder aujourd'hui est un de ceux qui te sont le plus sensibles...
— Ah!...
— C'est de ta fille que je voudrais parler.
Le marquis eut un imperceptible tressaillement.
— Je devine ce que tu peux avoir à me dire, ma pauvre Marion.. Cette rencontre, n'est-ce pas?
— Oui, c'est cela même... J'ai été si ennuyée pour toi et pour moi aussi... Cette petite avait réellement l'air de comprendre...
Guy fit un geste de doute.
— Si, de comprendre, ajouta la belle créature... Tu ne peux te rendre compte, toi, du regard qu'elle m'a jeté.
— Que veux-tu?... c'est un peu de notre faute, nous avons le tort de sortir un peu trop ouvertement.
— Je l'ai compris seulement depuis l'autre jour, mon Guy bienaimé... En voyant ton air ennuyé,.. Mais est-ce ma faute si je ne puis vivre une seule journée sans toi?... Dès que tu sors, il me semble que c'est pour toujours... Je recherche avec empressement toutes les occasions d'être auprès de toi.
D'une voix tremblante, d'une voix passionnée, elle reprit :
■ — Et puis, je suis jalouse!... je sens que je ne puis vivre sans toi...
Oh! je crois que je deviendrai folle de désespoir, si quelque événement
imprévu nous séparait !
Le marquis eut un triste sourire.
— Pourquoi toutes ces chimères?... Que peut-il donc arriver qui t'enlève à ma tendresse.
— Que sais-je, fit-elle avec une nuance d'abattement... Ne vois-tu pas déjà?... 11 faut pour que nous sortions ensemble, que nous prenions des précautions... N'as-tu pas trouvé mauvais aussi que je voulusse voir l'écurie de courses de M. de Glamondans?
— Ces reproches sont mal fondés, ma chère petite, car j'ai toujours suivi tes fantaisies, j'ai consenti à tout ce que tu voulais... Je n'ai résisté que pour Hubert, mais franchement aussi il m'était bien difficile de mener chez mon beau-frère ma... ma...
Le restant de la phrase lui resta dans la gorge.
— Achève donc! s'écria Marion furieuse. — Dis-le donc ce mot qui semble t'étrangler; <c ma maîtresse », n'est-ce pas?...
Eh bien! oui, je suis ta maîtresse; mais au moins, moi, je me suis donnée à toi par amour, avec le plus complet désintéressement... Je t'ai sacrifié mon honneur sans hésiter et cependant, je ne regrette rien, car je suis fière de cet amour...
C'est moi qui devrais rougir de honte et ton affection me suffit pour me consoler des dédains du monde... Seule, j'eusse dû ressentir tous les ennuis, tous ces petits froissements d'amour-propre qui sont autant de coups d'épingles, et c'est toi au contraire qui semble être la victime de cet amour.... C'est toi qui souffres dans ton orgueil...
A quoi sert donc le dévouement, je me le demande, s'il doit être récompensé ainsi?...
Elle s'arrêta un instant pour juger de l'effet de ses paroles et reprit avec amertume :
— Ilélasijene suis que ta maîtresse, mais je n'ai point rhorclié d'autres titres en abandonnant mon mari pour partager ta vie brisée par le plus grand chagrin qui puisse frapper un homme... Je n'ai pas spéculé sur l'amour que tu paraissais éprouver pour moi... Je t'ai aimé sans réserves!... Je ne t'ai pas trompé...
Je ne t'ai donné que des preuves quotidiennes d'une passion sans bornes et pour quels résultats?...
Pour être considérée comme la première fille venue et être traitée avec les justes égards que l'on a pour l'objet de luxe que l'on paye tant par mois, qu'on prend, non par ce qu'il plaît, mais parce qu'il est à la mode et qu'il est de bon ton de succéder à M. de... dans le cœur de madomoiselle une telle...
Haletante, elle le regardait; brusquement cessant de le tutoyer, elle continua :
— Mon ami, votre attitude m'étonne... Bien plus, elle me peine douloureusement...
Volontiers j "eusse consenti à subir toutes les humiliations d'où qu'elles viennent, mais à la condition que j'eusse conservé une place spéciale dans votre affection... S'il doit en être autrement... si vous n'avez pour moi que la considération que vous avez éprouvée pour vos autres maîtresses, si enfin des souvenirs qui devraient être cependant pénibles pour vous doivent me nuire dans votre estime à laquelle je tiens pir-dessus tout, peut-être vaudrait-il mieux cesser, dès à présent, ces relations qui semblent tant vous peser. . .
— Marion!... interrompit vivement le marquis. Marion , calmezvous, de grâce !
Sentant limpression produite par ces paroles, M""* Gradignan poursuivit, résolue enfin à brusquer la situation qu'elle voulait définir clainment.
— Yoyez-vous, mon cher ami, j'ai souvent été froissée au plus intime de mon être et n'ai rien dit...
Je n'ai jamais cherché à vous interroger maladroitement lorsque, le front creusé par un pli, je vous voyais réfléchir tristement, les yeux perdus dans le vague...
Vous me savez assez intelligente, je suppose, pour ne pas me croiie ignorante des pensées qui vous agitaient... Je savais bien, je comprenais bien que vous pensiez à l'autre, et cependant je me taisais, espérant que le temps ferait beaucoup pour dissiper l'amertume de vos regrets, supposant, dans ma naïve confiance^ que l'amour que vous sembliez me témoigner ferait le reste...
Or, il n'en est rien aujourd'hui...
Je ne suis pour vous que la belle Marion, maîtresse d'un jour ou d'un mois, que l'on quitte avec l'indépendance du cœur, lorsque d'autres désirs vous attirent ou que la lassitude arrive enfin...
Vous ne m'avez pas comprise, Guy!... Je ne vous en fais pas de reproches... Vous n'avez jamais su ce qu'était, ce que pouvait être l'affection sïncère d'une femme comme moi...
Un soupir gonfla sa poitrine et insinuante elle continua :
— Vos maîtresses d'autrefois, le malheureux mariage que vous avez fait n'étaient guère, je l'avoue, une école aux séances de laquelle vous pouviez puiser d'utiles renseignements sur la profondeur des sentiments désintéressés... Que voulez-vous, on se trompe tous les jours?...
L'i:\iANT DU DIVORCE 581
Le marquis en proie à une émotion profonde, écoutait ce flux de paroles, l'air contraint, cherchant vainement à calmer l'indig-nation grandissante de sa maîtresse.
Celle-ci, en comédienne consommée, jouait son rôle, décidée cello fois à vaincre toutes les résistances de M. de Fleurance et à l'amener à exécuter aveuglément ses désirs.
Les yeux pleins de larmes ou noyés de langueur, le geste désolé ou empreint d'une sombre énergie, elle graduait ses effets, sûre à chaque phrase incisive d'arracher un lambeau du trophée qu elle comptait conquérir.
Elle s'approcha lentement de son amant et, avec une passion contenue, elle lui prit les mains.
— Non, vous ne m'avez pas comprise! répéta-t-elle. Vous n'avez pas senti ce qu'il y avait dans mon cœur de dévouement et d'exquise tendresse!... Vous n'avez vu en moi, avec votre sourire glacial d homme à bonnes fortunes, qu'une maîtresse de plus à ajouter à votre liste déjà longue... Votre amour-propre a peut-être été un peu plus flatté parce qu'elle était plus jolie que d'autres, je n'ai pas trop souffert de la comparaison avec votre dernière fantaisie et votre égoïsme masculin s"es! déclaré satisfait...
Encore une fois le marquis de Fleurance voulut protester ; elle l'arrêta d'un gesie.
— Ecoutez-moi donc, mon cher... Ecoutez jusqu'au bout, je n'ai pas fini et je veux aujourd'hui soulager mon cœur...
J'entends vous dire tout ce que j'éprouve... Je serais moins malheulouse, il me semble, lorsque vous connaîtrez toute l'étendue des souf- Irances qui peuvent agiter un cœur de femme et lorsquenfin je vous ;iuiais ouvert mon âme.
Deux larmes vinrent humecter ses paupières.
— Si vous comprenez l'amour sans jalousie, je vous félicite!... Si vous supposez qu'on puisse assister indilîérente à l'évocation faite par celui qu'on aime, du souvenir d'une rivale abhorrée, c'est que vous n'avez jamais sondé un cœur de femme !... Et cependant, c'est ce supplice \\uc vous m'infligez quotidiennement depuis notre retour de Tours... Je dois, n'cst-il pas vrai, tout supporter sans me plaindre et toujours vous montrer un visage riant?... c'est le visage que vous avez toujours eu devant les yeux, alors que je pleurais pendant mes heures de solitude... J'étais Marion la rieuse, la maîtresse bon- enfant avec laquelle on ne se gêne pas, qu'on console d'un chagrin par l'offre d'un bijoux, qu'on veut bien initier aux secrets qu'on a perdus... Oh ! ne niez pas, vous mentiriez
et je ne vous croirais pas.. Un cœur qui aime, vous dis-je, a toutes les perspicacités, et je le lis dans votre âme à livre ouvert... Je devinais ce que vous me cachiez et je savais que M""^ la marquise de Fleurance occupait toutes vos pensées.
Elle poursuivit sur un ton amer.
— Car M™* la marquise de Fleurance peut ne pas abdiquer encoie toute espérance... Votre divorce, mon cher, n'est pas aussi définitif que vous pourriez vous l'imaginer et vos regrets pourraient trouver une consolation dans cette perspective que votre femme, car elle l'est encore, a plusieurs mois pour faire opposition au jugement prononcé contre elle... Ella ne sait rien encore, direz- vous? mais elle sortira de prison... On la conseillera.
Elle parut chercher dans sa mémoire et cingla le marquis de celte cruauté :
— Le baron Loriol le lui dira.
A ce nom, le gentilhomme fit un bond.
— Ceci est de trop, dit-il sur le ton d'une colère contenue... Je lc vois pas la nécessité d'éveiller ce souvenir pénible.
— C'est juste!... vous êtes divorcé, mais vous êtes encore jaloux... Mille pardons, je n'y songeais pas.
— Oh! assez!... fit-il menaçant.
* — Soit, ne causons pas de Loriol, puisque ce nom ne vous convient pas... Qui mettrions-nous bien à sa place?... Moi, j'avais parlé du baron sans malignité aucune, je vous le jure, au hasard; j'avais presque oublié qu'il devait être l'avocat des nobles causes...
Elle sentait sourdre la tempête, elle ne fit rien pour l'éviter, sachant que Geneviève en serait la victime.
— Elle ne restera pas éternellement enfermée, votre femme, continua-t-elle... A quelle porte voulez-vous donc qu'elle frappe ?...
Ce n'est pas son frère trop occupé de ses courses qui viendra à scn aide... Alors concluez?
— ■ Et quand bien même, s'écria le marquis hors de lui, elle rejoindrait ce chevalier d'industrie, qu'y puis-je?... N'est-elle pas maîtresse de ses actions actuellement?... Ai-je le droit de m'immiscer dans sa vie privée ?
— Non, certes ! Mais ne vous emballez pas ainsi, cela ne vous vaut rien; écoutez plutôt la voix de la raison... Ma logique est désagréable, je le regrette, mais il est des vérités bonnes à dire lorsqu'elles peuvent avoir les conséquences de celles que je tiens à vous révéler... Supposez donc que votre femme vienne à faire annuler le jugement ; elle est encore,
I/ENFANT DU DIVORCE li83
comme avant, marquise de Fleurance, avec ceci de plus cependant que vous serez ridiculisé aux yeux du monde. Guy eut un geste d'impatience :
— Oh ! vraiment, Marion ! vous voyez les choses trop en noir...
— Ilélas ! non, mon ami, je les vois comme elles sont... J'ai bien réfléchi avant d'aborder ce pénible entrelien, et je ne m'y suis décidée que lorsque j'en ai reconnu l'urgence... Il faut voir oii nous allons et savoir ce que nous voulons...
— Mais enfin, que faire?
— Demain peut-être recommencerez-vous votre procès avec cette femme si elle s'insurge contre ce jugement... Vous serez alors obligé d'abandonner provisoirement votre maîtresse, quitte à la reprendre un peu plus tard ou à l'oublier durant les longueurs de la procédure... Or, c'est ce que je ne veux pas!... J'en tiens pour les situations nettes et, comme je vous ai tout sacrifié, sans autre pensée que d'obtenir votre amour en échange, je n'entends pas qu'on puisse me congédier comme une domestique...
Changeant de ton, Marion se fit plus humble, avec une inflexion câline qui fit brusquement tomber la colère du marquis. Elle reprit :
— Je t'aime, je t'adore Guy!... Et je ferai tout au monde pour toi, pour te conserver!... Regarde-moi !... vois dans mes yeux et lis raff"ection que je t'ai vouée!... Jeté veux, toi, tout entier !.. . Je suis jalouse, follement jalouse, jalouse de ta femme, jalouse de ta fille, jalouse de tes amis!... Je voudrais que ton cœur ne battit que pour moi... Je suis folle!... Alors, comprends-tu les sentiments qui peuvent m'agiter lorsque je sens que rien n'est encore définitif et que cette créature à laquelle tu penses constamment, peut un jour me traiter comme une intruse?... Dis-moi donc que cela est impossible; répète-le-moi afin que je le crois... Prouve-lomoi, et mes mortelles inquiétudes s'évanouiront enfin.
Guy l'attira dans ses bras, pendant qu'anéantie, en apparence, par cette scène, elle se laissait aller sans force contre sa poitrine.
— Chère aimée, murmura-t-il, que faut-il faire?
Surexcitée par cette conversation, en proie à un subit énervement, Marion se prit à pleurer.
Il la releva pour l'embrasser et vit son visage inondé de larmes.
Ce spectacle le bouleversa.
Vraie ou fausse, la douleur de l'enivrante créature paraissait si poignante que pour la faire cesser, il lui eût promit en ce moment tout ce qu'elle eût désiré.
5Si LENFANT DU DIVORCE
— Parle, ma mignonne chérie... demande, que faut-il faire encore une fois?
Les sanglots de Marion redoublèrent.
Le marquis lui prodiguait de banales consolations, lui embrassant kg y^ux et les mains.
— Qui sait même si elle est encore en prison?... fit la perfide créature d'une voix entrecoupée.
Cette question fut une révélation. Brusquement une idée vint à Guy de Fleurance.
Il entrevit vaguement l'espérance de mettre sa femme dans l'imposa sibilité de faire opposition.
Si elle était condamnée comme inconnue, pensa-t-il, il serait trop tard, à sa sortie, pour qu'elle pût y songer.
Elle en aurait certainement en correctionnelle, pour quinze ou dixhuit mois de prison.
Dans son insouciance, dans son désir ardent d'être agréable à sa maîtresse, il ne voyait même pas le côté abominable de cette supposition.
Obsédé par cette idée fixe d'être débarrassé d'une dangereuse menace, il ne songeait qu'à combiner un plan qui arrangeât tout.
— Console-toi, Marion, dit-il, apros une pause, j'irai voir M. Cordurier, sous un prétexte quelconque, et je saurai ce qu'elle devient... Peutêtre est-elle condamnée à l'heure actuelle?
Un éclair de triomphe, vite disparu cependant, illumina le visage de la jeune femme. Il y arrivait enfin !
— Si cela n'était pas, cependant, répondit-elle d'une voix faible. Presque férocement il répondit :
— Eh bien, nous tâcherions que c^la fût, voilà tout ! Cette idée dont il ne sentait plus l'odieux lui souriait.
— J'irai voir le juge d'instruction, reprit-il, pour lui parler debijoux, par exemple... Je ferai en sorte, sans en avoir l'air, de presser l'afFaire... Il est plus que certain, que Geneviève, qui n'a pas voulu trahir son incognito, persévérera dans cette voie... Donc, tout ira bien de ce côté.
— Ne crains-tu pas que la perspective de la correctionnelle n'influe, au dernier moment sur sa déte mi nation.
Il secoua la tête.
— Non, fit-il, je la connais trop pour cela... Elle est beaucoup trop fière pour subir une humiliation... Elle se laissera condamner plutôt que de se faire connaître.
— Ah! si cela était!... s'écria Marion avec une expression de haine à peine dissimulée. Si tu pouvais enfin m'apporter cette nouvelle...
iM. Cordurier le parcourut un instant... (P. û9U.)
Le marquis prit un air dur, et précipitamment comme s'il eût craint de comprendre lo sens de ces paroles, il repondit :
— Je te l'apporterai, je te le jure, car cela sera...
Elle se redressa de toute sa hauteur et étreignant la tête de son amant entre ses doux mains, elle colla ses lèvres sur les siennes, en murmurant :
— Je t'adore, Guy!... Je le vois maintenant, tu m'aimes vraiment!
74e uv. — l'enfant du divorce. 7-4° uv.