‹ L'enfant du divorceChapitre 65 sur 88 · UN DANGER QUI SURGIT · texte numérisé non relu

UN DANGER QUI SURGIT

A décision du marquis était irrévocablement prise. II irait voir le juge d'instruction.

Sa démarche n'aurait rien d'insolite d'ailleurs.

Quoi de plus naturel, en effet, que de vouloir se renseigner sur la marche de l'affaire ?

Le juge n'avait-il pas en sa possession des bijoux appartenant à sa femme ?

M. Gordurier n'hésiterait donc pas à lui donner tous les détails qu'il demanderait et à le fixer môme sur la date de la prochaine comparution en police correctionnelle de la voleuse présumée.

Il importait avant tout de savoir si Geneviève s'était obstinée dans sa silencieuse réserve.

Il verrait aussi si rien ne faisait prévoir un changement d'attitude de sa part.

Il était évident que bien puissantes devaient être les raisons de la marquise pour conserver aussi résolument son incognito.

Peut-être y avait-il môme autre chose qu'un sentiment de dignité dans cet étrange entêtement.

Son trouble lors de la confrontation qu'il avait eue avec elle en était une preuve évidente.

Le mobile qui l'avait poussée à engager ses bijoux devait être bien extraordinaire pour qu'elle préférât une condamnation à un aveu...

Donc les circonstances étaient favorables, car les délais passés, il n'y avait plus rien à craindre d'un retour offensif de la mère de Diane.

Le chagrin de Marion avait fait une telle impression sur cet homme; cependant réellement fort, qu'il ne se rendait même pas compte de la singularité de sa démarche et qu'on l'eût bien étonné en lui affirmant que son action était lâche, presque vile.

Les natures les plus loyales ont parfois de ces aberrations sous le coup d'une funeste passion.

A son insu, le marquis était complètement dominé par la perverse créature dont il avait fait sa maîtresse.

Il lui appartenait corps et âme et il eût exécuté aveuglément ses plus coupables fantaisies.

Plus rien au monde n'existait pour lui que cette femme qu'il se plaisait à considérer comme un ange de dévouement et dont l'ardente nature l'avait pris tout entier.

Une expression triviale, dépeindra dans son saisissant réalisme son état moral et physique :

« Il l'avait dans le sang » .

La perfide créature n'avait donc qu'à vouloir pour obtenir.

C'est avec une extrême prudence, d'ailleurs, que Marion se servait de sa puissance fascinatrice.

Elle poursuivait des visées si hautes que ce n'était que par étapes qu'elle pouvait y arriver.

Un mot trop tôt lâché eût sans doute irrémédiablement compromis sas orgueilleuses combinaisons.

Une âme aussi défiante que celle du marquis devait être maniée avec d'infinies précautions.

Cruellement blessé dans son amour-propre parce qu'il croyait être l'infâme duplicité de sa femme, il fallait laisser à cette blessure encore vive le temps de se cicatriser.

C'est à cette tâche que la séduisante brune employait toute son influence en cherchant à creuser davantage, si c'était possible, le fossé qui le séparait de Geneviève.

Elle sentait bien que les allures d'un dévouement désintéressé étaient faites pour flatter ce cœur profondément ulcéré et que la patience était la seule arme à employer pour réussir dans son entreprise.

Parfois cependant, en cas de nécessité, elle brusquait les situations ; mais cela était toujours dangereux, car dans sa surexcitation le marquis pouvait commettre quelque imprudence.

Elle n'avait qu'à se louer néanmoins de sa dernière scène.

Avec un art supérieurement habile, elle avait amené le malheureux aveuglé par la passion, à aller au-devant de ses désirs en proposant luimême ce qu'elle n'eût osé lui demander directement.

Si elle avait feint des sentiments qu'elle n'éprouvait pas, il y en avait deux de réels cependant : sa haine contre la pauvre créaturç qui gémissait à Saint-Lazare et son amour pour le marquis, qui pour ne pas être aussi élevé qu'elle paraissait l'affirmer, n'en existait pas moins.

11 n'y avait plus maintenant qu'à s'en rapporter à la chance et à laisser agir les événements en en surveillant le cours, de crainte d'une surprise désagréable.

588 L'ENFAiNT DU DIVORCE

La carte du marquis de Fleurance qu'un huissier vint apporter à M. Cordurier, à l'heure habituelle de ses réceptions au Palais, ne le surprit pas autrement.

Il était naturel que le volé se renseignât sur le sort de la voleuse.

Il le fit donc introduire immédiatement et le reçut avec la courtoise déférence due à un homme de son monde et de sa haute situation.

— Je m'attendais un jour ou l'autre à votre visite, lui dit-il fort aimablement... Vous venez sans doute savoir ce qu'il advient de l'instruction?

Le marquis répondit affirmativement.

— En effet, monsieur le juge, tel est le but de ma visite... Je passais devant le Palais de Justice, je suis monté à tout hasard. es| érant vous surprendre dans vos rares moments de loisir.

Le juge sourit.

— Le fait est que les fonctions que je remplis ne me laissent pas beaucoup de repos...

Il montra une table chargée de volumineux dossiers.

— Voyez plutôt, reprit-il.

Vols, abus de confiance, escroqueries diverses, assassinats, rien n'y manque ; il y a là de quoi tenter les romanciers futurs, en quête d'aventures... Impossible de rêver quelque chose de plus navrant, dans son effroyable réalité que cette histoire du crime... Ah! l'humanité n'est pas belle à contempler de trop près...

— Ces lectures en effet, doivent être tristement instructives, répliqua le marquis. Un juge de votre expérience doit être cuirassé contre les émotions du cœur, en voyant les méchancetés, la trahison, les actes criminels que peuvent engendrer les passions humaines.

M. Cordurier eut un geste de doute

— Peut-être, reprit-il, notre sévérité professionnelle n'est-elle souvent qu'apparente?

On se prend de pitié quelquefois pour le scélérat le plus endurci, car il n'est pas rare de découvrir, sous cette criminelle enveloppe du vice, quelque bon sentiment qui exploité à temps eût pu faire de l'homme qui échoue sur le banc des assises, un honnête citoyen.

Avec une sereine philosophie, il poursuivit :

— Il est des études vraiment curieuses pour un criminaliste et l'esprit observateur d'un juge expérimenté peut arracher souvent des aveux inattendus en faisant vibrer l'un de ces bons sentiments qu'on pourrait croire à jamais disparus...

Certes, l'armée du vice va sans cesse augmentant, mais la société n'est

elle pas un peu responsable?... l'éducation première n'a-t-elie pas manqué à beaucoup de ces malheureux?... N'eussent-ils pas fait de braves gens, si on les eCit enlevés plus tôt du milieu oiî ils ont été pervertis?...

Le juge s'anima un peu plus et continua d'une voix presque émue qui contrastait singulièrement avec l'âpreté ordinaire de sa parole.

— Il m'arrive parfois, de porter intérêt aux prévenus que les fatalités de la vie font défiler dans mon cabinet... Je devine leur existence, je découvre l'aide qui leur a manqué pour les faire persévérer dans la ligne droite... Une main secourable, un conseil, et ces déclassés étaient sauvés pour la société... La plupart même sont des natures faibles, ni bonnes ni mauvaises, qu'une absence de direction a perdues... Gest alors que je me demande si ces gens impeccables, si fiers de leur honnêteté, si durs pour ceux qui ont faibli, qui n'ont eu que la peine de naître, ignorant le combat de la vie, n'ayant jamais éprouvé de privations, puisqu'ils n'ont su ce qu'était le besoin, peuvent s'ériger en juges et condamner sans appel...

Le marquis observait avec sympathie le magistrat dont la physionomie si fine s'éclairait, comme transfigurée, par les aperçus qu'il jetait au hasard de la conversation.

Il admirait cet homme si plein de hautes et belles convictions, si pénétré de la responsabilité de sa fonction.

Tous les juges n'étaient pas impitoyables; il y en avait donc qui savaient allier à la sévère correction du rùie qu'ils avaient à remplir, des sentiments profondément humains.

Ces fréquentations quotidiennes du rebut de la société ne desséchaient donc pas les cœurs, puisqu'il rencontrait chez son interlocuteur dont la réputation de rigorisme était cependant bien connue, une telle perception de sa mission.

Avec un intérêt visible, il suivait sa pessimiste argumentation.

— ■ C'est pourtant une chose grave qu'une condamnation, fit M. Cordurier, car tout homme condamné, fut-ce à la peine la plus légère, est définitivement rejeté hors du sein de cette société que nous avons créée.. C'est un dévoyé de plus, car il lui faudrait une énergie surhumaine pour reprendre pied... Et cependant le malheureux qui a subi sa peine ne doit plus rien à la société puisqu'il a payé sa dette pour la faute commise... Mais allez donc expliquer cela I... Un le poursuit impitoyablement jusque dans ses enfants, on le chasse, on le traque... son casier judiciaire, pilori moderne, est à la disposition de tous, plus etïroyable en cela que cette invention de nos ancêtres, le condamne à perpétuité au crime s'il ne préfère mourir de faim...

Comme surpris de s'être laissé entraîner hors du sujet que comportait la visite de M. de Fleurance, le juge s'arrêta soudain.

Il reprit presque aussitôt le masque glacial que rarement il déposait, et, replaçant la conversation sur une autre terrain.

— Je m'aperçois, fit-il, que m'embarque dans des théories criminaiistes qui n'ont aucun rapport avec l'affaire qui vous amène. . . c'est une thèse que je compte soutenir au prochain congrès d'anthropologie criminelle...

Il fit mine de chercher dans ses papiers.

— Voyons, fit-il, oiî donc est ce dossier? Il s'adressa à son greffier.

— Vous ne l'avez pas vu, Daumas?

— Pardon, monsieur le juge, fit celui-ci en venant le déposer sur la table du magistrat.

M. Gordurier le parcourut un instant, suivi anxieusement du regard par le marquis, puis il le déposa à ses côtés.

Relevant la tête et fixant le mari de Geneviève le magistrat reprit :

— Notre voleuse est maintenant hors de danger; elle est transférée à Saint-Lazare.

Guy eut un mouvement de répulsion.

— A Saint Lazare! s'écria-t-il.

— Mais oui, répondit tranquillement le juge, qui remarqua l'étonuement de son interlocuteur. — Saint-Lazare est une prison comme une autre . . .

— C'est juste, je ne sais pas pourquoi ce nom produit toujours une certaine impression.

— Bientôt l'instruction sera close et la prévenue passera en correctionnelle.

Cette nouvelle comblait les vœux du marquis.

— Et pensez-vous qu'elle soit condamnée? demanda-t-il négligemment.

— Mais sans nul doute... Il y a flagrant délit.

— Cependant on ne la connaît pas... Est-il doûc possible de condamner une inconnue ?

Guy attendait avec impatience la réponse qui devait calmer ses alarmes.

— Evidemment, dit le juge... cela n'a qu'une importance relative. Le gentilhomme poussa un véritable soupir de soulagement.

— Ce ne serait pas la première fois qu'on condamnerait une prévenue sous un nom supposé ou même sans connaître sa véritable identité... Cependant..

L'ENFANT DU DIVORCE b9l

Il s'arrêta paraissant chercher la tournure de la phrase qui rendit exactement sa pensée sans la dépasser.

— Cependant?... questionna le marquis.

— 11 pourrait se faire que je sois fixé bientôt sur son identité. L'amant de Marion changea de couleur, ce renseignement brutal,

après les rassurantes paroles du début l'épouvantait.

— Comment cela?... son identité?... interrogea -t-il réellement au supplice.

— Oui, fit M. Cordurier d'un air bonhomme ; cette femme connaît, paraît-il, le curé de Souvigny, et c'est de ce digne prêtre que j'attends la lumière.

Cette fois le doute n'était plus possible : Geneviève avait parlé ! mais qu'avait-elle pu dire?

Faisant en sorte de reprendre son sang-froid qui lui échappait visiblement. M, de Fleurance posa cette question d'un air détaché.

— Ah ! elle connaît le curé de Souvigny... elle vous l'a dit?

— Oh! pas tout de suite. Si vous vous figurez que les prévenues entêtées parlent avec cette loquacité, vous vous trompez... Seulement il y a le secret et je suis forcé d'avouer que parfois la mise au secret produit de merveilleux résultats... Il ferait parler les muets et quelquefois les femmes qui cependant lorsqu'elles se mettent dans la tête de s'obstiner, rendraient des points à toutes les mules de la création.

Volontiers, Guy eût étouffé le magistrat que tout à l'heure il admirait si fort.

Son air paterne l'exaspérait.

Il avait résolu néanmoins d'être prudent, et c'est en faisant appel à toute sa diplomatie qu'il affecta le calme le plus apparent pour demander :

— Elle vous a parlé de ce curé, cependant?... et cela me surprend vraiment, car enfin, comment le connaît-elle, si elle n'est pas de ce pays?

— C'est bien ce que je me suis demandé... Or j'en suis arrivé à cette conclusion, que l'excellent juge de paix de Souvigny a fait fausse route... Il n'a pas su faire son enquête, voilà tout... Je suis et reste convaincu jusqu'à plus ample renseignement, que notre voleuse n'est pas inconnue dans ce pays, ce qui l'a décidée à voir l'abbé Julien.

— Ah! elle doit le voir, fit le père de Diane dune voix éteinte,

— Mon Dieu, oui, je n'ai pas cru devoir m'y opposer; d'abord, parce que malgré tout, j'ai pitié de cette malheureuse et qu'ensuite, j'y ai tout intérêt à cause de l'instruction.

L'angoisse du marquis allait croissante.

— Vous ne la croyez donc pas coupable?

— Si fait! je n'ai aucun doute au contraire sur sa culpabilité, seulement elle me parait être d'une condition supérieure à celle qu'elle veut laisser supposer... Sa douceur, son profond repentir, m'ont touché... Je ne puis m'expliquer son refus de dire son nom que par un de ces insondables entêtem<înts féminins dont il ne faut pas préjuger et comme après tout, il importe à l'instruction que je sache qui elle est, j'ai cité le curé de Souvigny en témoignage... Nous verrons bien alors s'il s'agit d'une fantaisie de névrosée.

Le danger était palpable.

Si l'abbé Julien était confronté avec Geneviève, il n'hésiterait pas à la reconnaître.

Qu'adviendrait- il alors ?

La mise en liberté de la marquise ne faisait pas l'ombre d'un doute.

C'était un effroyable scandale mondain, dont le marquis supporterait les plus lourdes conséquences.

La tête en feu il essayait vainement de rassembler ses idées. Elles le fuyaient.

La catastrophe, il le sentait, était imminente.

Rien ne pouvait l'empêcher.

Qu'eût-ii pu dire en effet, au juge, pour éviter cette rencontre?

11 ne fallait pas songer à raconter la vérité, car alors celui-ci, et '^ bon droit, se fût étonné de sa bizarre attitude lors de la confrontation avec sa femme.

La justice, si elle se trompe parfois, n'admet aucune défaillance chez les autres, et on lui eût fait payer cher sa mensongère déclaration.

De quel côté qu'il se retournât, la situation était mauvaise.

Une lueur d'espoir lui restait; peut-être n'avait-il pas bien compris le juge, et ne s'agissait-il que d'un interrogatoire sans confrontation.

— Quel événement, demanda-t-il encore, a donc pu vous faire croire que l'abbé Julien pourrait vous renseigner?

Le juge le regarda surpris.

Depuis un instant déjà M. Cordurier ne comprenait rien à l'attitude embarrassée du marquis.

Il n'osait lui en faire la remarque, mais ses allures gênées n'avaient point échappé à son œil de vieil observateur.

— Je vous ai déjà déclaré, monsieur, reprit-il d'un ton plus sec, que c'est à la demande de la prisonnière que l'abbé Julien se rend à Paris... J'en profite pour les confronter ensemble, qu'y a-t-il d'étonnant à cela?

A nouveau il fixa son interlocuteur et dit avec une brutalité voulue :

L'i-:nfa\t du divorce

Le marquis entra comme une trombe dans son appartement de la rue François 1", jeta son chapeau à la volée sur un meuble... (P. 504.)

— Auriez-vous donc quelque déclaration à faire?... Auriez- vous des soupçons sur l'identité de la prévenue?... En ce cas, je suis à votre disposition.

— Nullement, répondit le marquis qui avait maintenant hâte dètre sorti pour reprendre ses esprits et faire part à Marion du danger qui venait de surgir... D'ailleurs tout ceci m'importe peu... Je vena'is tout

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simplement savoir quand il me serait possible de faire reprendre les bijoux que vous tenez comme pièces à conviction.

— Prochainement, monsieur, prochainement ; aussitôt l'instruction terminée, ils seront au greffe à votre disposition... Un avis ultérieur vous sera adressé...

M. de Fleurance se leva.

Froidement poli, il remercia le juge d'instruction de ses renseignements.

• — Je suis heureux d'avoir pu vous être agréable, dit M. Cordurier qui ajouta :

— C'est peut-être la première fois dans ma longue carrière que je vois un prêtre fournir à une instruction judiciaire les éléments que n'a pu réunir un juge de paix.

Cette boutade ne parut pas être du goût du gentilhomme qui salua sans mot dire et se retira.

Le marquis entra comme une trombe dans son appartement de la rue François I", jeta son chapeau à la volée sur un meuble et s'adressant à Marion qui était accourue au bruit produit par cette arrivée mouvementée, il s'écria :

— Ça y est, tout est découvert!

— Que veux-tu dire?... demanda la jeune femme inquiète de l'allur»^ étrange de son amant.

— Oh! rien que de très simple, fit-il en déchiquetant rageusement ses gants. L'identité de la marquise va être reconnue, ce nest plus qu'une question d'heures...

Un pli creusa les noirs sourcils de M"* Gradignan.

— Voyons, parle ! dit-elle, visiblement agacée de toute cette pantomime. Explique-toi que l'on sache... qu'y a-t-il enfin?

Dans une explication folle, par phrases hachées, Guy reprit :

— Il y a qu'elle a demandé à voir le curé de Souvigny... que le juge a accédé à ce désir... qu'il est aujourd'hui convaincu que son inconnue est une habitante de Souvigny... Qu'une confrontation va avoir lieu et qu'il ne faut pas être bien malin pour présumer que l'abbé Julien reconnaîtra immédiatement l'ancienne châtelaine des Migettes, sa bienfaitrice comme il l'appelle... Yoilà ce qu'il y a là... N'est-ce rien, cela?

En proie à un tremblement qu'on pouvait aussi bien attribuer à la colère qu'à la surexcitation nerveuse, Marion écoutait confondue.

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— Est-il possible!... s'écria-t-elle, ne trouvant pas d'expression pour dépeindre sa stupeur.

— Ce n'est que trop vrai, hélas!... Je viens de passer une heure dans le cabinet du juge d'instruction... J'ai cherché à le faire causer, toutes mes questions ont abouti à une même réponse :

Il y aura une confrontation entre la marquise de Fleurance et l'abbé Julien dès qu'il sera arrivé à Paris.

Un cri de haine impuissante jaillit de la poitrine de la nerveuse créature.

— Mais alors, s'il la reconnaît, elle sera mise en liberté. Accablé, le marquis se laissa aller dans un fauteuil.

— Sans doute, on ne peut la garder puisqu'elle est innocente... On ne vole pas ses propres bijoux.

L'abattement de son amant eut pour effet de décupler l'énergie de M"" Gradignan.

— Oh! mais il ne faut pas que cela soit! reprit- elle... A tout prix il faut s'y opposer !...

Elle se promenait de long en large, cherchant une combinaison, proférant de confuses menaces.

Soudain elle se planta devant le marquis les bras croisés.

— Tu dois trouver quelque chose, toi qui es un homme? s'écriat-elle... Cherche, invente... Voyons, parle, mais ne reste pas ainsi...

Il eut un geste de profond découragement.

— Et que veux-tu que je fasse? ma pauvre amie... Je ne puis cependant forcer la main au juge... Il est clair que dans quelques jours elle se dressera devant moi et qu'elle mettra en mouvement toute la justice de son pays... Elle me réclamera sa fille... Elle ameutera sa famille et tous ses amis... Elle fera un véritable scandale... Mon nom sera la risée de tout Paris et je devrai supporter tout cela en silence.

— Oh! c'est trop violent! fit Marion à bout d'arguments. Alors si elle te demande de me mettre à la porte, tu lui obéiras sans doute, n'estce pas?

— Il ne s'agit pas de toi, répondit Guy gravement. Il faut envisager la situation telle qu'elle se présente et ne pas chercher à la compliquer autrement... Certes! je conçois ton ennui, qu'est-il vraiment auprès du mien? Car c'est moi qui dois subir tous les reproches et les humiliations s'il y en a à supporter, ce ne serait que pour moi...

Tout cela, la jeune femme le savait bien, mais ce qui l'irritait le plus, c'était la ruine de ses espérances, la seule chose qu'elle ne pût avouer à son amant.

Ses combinaisons les mieux ourdies échouaient au port, faute de quelques mois.

Elle enrageait silencieusement et sa haine contre son innocente victime la torturait plus encore maintenant qu'elle allait être bientôt hors d'atteinte de ses basses calomnies, à même de lutter avec avantage, pour reconquérir la place qu'un époux trop crédule et volage n'avait su lui conserver.

Elle tenta cependant un dernier effort pour tirer son amant de sa prostration.

— Alors, tu ne vas pas attendre les événements sans rien faire pour les prévenir?

— Hélas ! je n'ai pas d'autres alternatives.

— Voilà une résolution qui ne te fait guère honneur.

— Attendre est le mieux cependant, car il se peut encore que Geneviève qui verra probablement le curé avant qu'il ne soit appelé en témoignage, le suppliera de garder le secret et de ne rien révéler de son identité.

Elle réfléchit un instant.

— Tu as l'espoir tenace, fit-elle.

— Pourquoi pas, répondit-il en se cramponnant à cette planche de salut comme le naufragé après la bouée... Cette supposition n'a rien d'invraisemblable, en tout cas... et si les motifs qui ]a déterminent à ne pas avouer sont si puissants, elle peut vouloir persister quand même et faire valoir ses raisons à l'abbé Julien...

— Elle se laisserait alors condamrer?

— Elle l'aurait bien été sans cet iPxCidcnt désastreux qui remet tout sur le tapis !

Cette hypothèse ne manquait pas de logique.

Elle pouvait assurément séduire les deux amants qui, un instant auparavant, considéraient la situation comme perdue.

— Pourquoi ne verrais-tu pas le curé avant qu'il n'arrivât auprès de Geneviève? demanda-t-elle.

— Parce qu'il me serait difficile de lui faire part du désir extrême que j'ai de voir sa bienfaitrice sous les verroux... Il serait surpris... on le serait à moins d'ailleurs...

Et puis l'abbé sera toujours l'ami de la fondatrice de toutes ses œuvres contre moi qu'il doit considérer comme un païen ou à peu près.

— Je n'y avais point songé, reprit-elle...

Soit! attendons, dans ce cas; mais je dois avouer que ma patience est soumise à une telle épreuve...

Un bruit de pas l'interrompit.

— Qu'est-ce? fit impérieusement Marion en se tournant vivement vers la porte.

Elle reconnut sa femme de chambre.

— C'est un homme... un monsieur assez mal vêtu, qui désire parler à madame.

— Je n'ai pas le temps, dit-elle,

— Permettez-moi, chère amie, fit le marquis...

Comment s'appelle cet homme ?... demanda-t-il à la place de Marion à la domestique.

— M. Lebon, à ce que je crois, répondit celle-ci. Marion tressaillit.

Guy la regardait étonné.

Un court instant elle parut hésiter, elle prit enfin une résolution :

— C'est bien, faites entrer.

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