LES COMBINAISONS DE M" LEDON
(b^^^vANT de laisser introduire M* Lebon auprès du marquis de /d-^/^Ap^ Fleurance et de sa maîtresse, nous indiquerons les raisons qui 6CiS;^2l) avaient déterminé l'homme d'affaires à venir rendre une nouvelle visite à Marion.
Loriol en était la cause indirecte.
Dans son entrevue avec le baron, Lebon avait vu non seulement une première affaire due aux annonces qu'il avait faites, mais encore la possibilité de greffer sur la recherche qu'on lui demandait une série de machiavéliques combinaisons.
Ce divorce prononcé entre la marquise et le marquis de Fleurance lui allait comme un gant.
L'enquête à laquelle il devait se livrer pour découvrir Geneviève lui permettrait en effet d'apprendre bien des secrets qui pourraient lui servir.
Un divorce en principe est toujours une bonne chose.
On fait des recherches dans la vie privée des gens qui produisent d'excellents résultats.
On sait ce que ce maître fourbe entendait par de « bons résultats ».
Toute affaire qui pour lui comptait une tentative de chantage était rangée dans la catégorie dite des « affaires intéressantes ».
Or, il le sentait, il y avait là une mine d'or à exploiter.
La marquise, il s'en doutait bien, n'était pas coupable.
Le jugement prononcé contre elle n'était pas définitif.
S'il la retrouvait, il serait son conseiller peu désintéressé.
Il n'hésiterait pas à taxer à sa juste valeur le concours qu'il espérait lui apporter.
D'autre part, il n'aurait pas la naïyeté de lui dire qu'il s'était séparé du chèque sur lequel il avait compté pour fonder la première base de sa fortune.
En lui laissant croire qu'il détenait encore le précieux papier, il se laisserait facilement entortiller par les explications embrouillées qu'il lui fournirait.
Sans aller jusqu'à demander 30.000 francs, il pourrait bien lui
L'ENFANT DU DIVOKGi: 599
laisser entendre, qu'obligé de quitter M" Ducormier,, il n'avait pas hésité à anéantir la preuve de l'infamie d'un Glamondans, plutôt que de laisser salir l'éclat de ce nom, jusqu'ici sans tache, et que c'était pour lui une perte sèche de huit mille francs.
Un instant, il avait songé à garder par devers lui ce témoignage accablant et l'avait mis en lieu sûr.
Mais alors, disait-il, sa conscience plus forte que son intérêt s'était réveillée.
Un colloque plein de grandeur s'était produit entre lui et cette conscience si intraitable sur le point d'honneur.
— Ce que tu fais là n'est pas bien, lui avait-elle dit sérieusement... Tu peux perdre ce chèque... Tu peux mourir et que deviendrait alors l'honneur d'un nom illustre s'il venait à tomber entre des mains mofns délicates que les tiennes ?
— Mais j'ai déboursé huit mille francs, répondait-il piteusement, je ne puis cependant perdre cet argent.
— Et qu'importe l'argent! avait riposté la conscience avec emportement. La marquise n'a pu se procurer la somme que tu exigeais avec une âpreté impitoyable...
Elle se désole... Feras-tu donc le désespoir d'une femme pour ce vil métal?... Non! non! Je te le défends et tu vas commencer par me donner des preuves indiscutables de ton repentir par déchirer ce papier maudit... puis tu te mettras immédiatement à la recherche de cette malheureuse victime du sort... Tu lui apprendras qu'elle est divorcée et tu lui otfriras tes services.
En vain il avait essayé de se débattre invoquant sa misère relative, la conscience n'avait voulu rien entendre.
C'est alors qu'il s'était décidé à brûler le chèque.
La conversation qu'il aurait avec la marquise ne manquerait pas de caractère.
— Je viens à vous, madame, repentant de l'acte odieux que m'a poussé à commettre la nécessité... Ce papier qui me brûlait les mains, je l'ai anéanti... Il me coûte, il est vrai, dix-huit mille francs, tout mon avoir, le seul bien de ma famille, mais ce n'est pas trop cher, puisque cette somme a servi à sauver deux honneurs : celui de votre frère et le mien qui allait infailliblement sombrer dans un moment d égarement !
M""^ de Fleurancc ne voudrait pas en entendre davantage, elle lui tendrait la main, certainement et lui dirait sur un ton de compatissante reconnaissance :
— Merci! encore une fois merci! je n'ai pas à juger votre court
instant de défaillance si noblement réparé; je n'ai qu'à vous exprimer toute ma reconnaissance pour votre générosité : Puis elle se raviserait.
— Mais j'y songe s'écrierait-elle... vous ne pouvez pas perdre cet argent que vous avez avancé; non! non! je ne souffrirais pas... Voici dixhuit mille francs. Je croirais vous otfenser en vous offrant davantage; vous me blesseriez en n'acceptant pas...
Ceci serait dit avec un gracieux sourire qui donnerait un prix estimable à cette restitution.
L'excitation l'empêcherait de répondre, il se contenterait de balbutier '.
— Dévouement éternel... honneur... madame la marquise... et il se retournerait habilement laissant la sœur d'Hubert sous l'impression de cette visite inattendue.
L'évocation de cette scène amenait un sourire sur les lèvres du bonhomme. Il se voyait déjà la main gauche sur le cœur, la droite étendue, s'exclamant d'une voix vibrante :
— J'ai conservé le nom des Lebon intact, je vous en rend mille grâces, madame! C'est à votre influence occulte, c'est-à-dir-e à la mystérieuse sympathie que vous répandez autour de vous, et qui vous entoure comme d'une atmosphère naturelle, que je le dois... que mes vœux vous accompagnent, madame...
Ces aimables pensées déridaient complètement M. Lebon.
Une passagère réflexion vint cependant couper court, à son entraînante supposition.
Si par hasard, elle ne parlait pas de restitution et se bornait à un banal remerciement !... songeait-il.
La poignée de main de la marquise était certes une chose précieuse, mais on. n'était pas encore arrivé à convertir en espèces cette forme spéciale de la reconnaissance.
Que ferait Lebon dans cette alternative?
Où bien encore si elle lui disait :
— Je regrette beaucoup pour vous, mon cher monsieur, que vous vous soyez montré naïf au point de déchirer le chèque, mais c'est tant pis pour vous... Je n'ai pas l'habitude de jeter mon argent par les fenêtres... La cause n'existe plus, vous n'aurez pas un centime.
11 ne s'arrêta pas longtemps à cette dernière supposition.
— Oh! une marquise, une honnête femme n'agirait pas ainsi, se dit-il... Il n'y a qu'un homme d'affaires pour envisager les choses à ce point de vue.
Restait la première hypothèse.
Monsieur de Fleurance eut un geste de surprise, non feinte, en reconnaissant dans le répugnant personnage qui s'avançait... (P. 607.)
■fie LIV. - HECTOB DE MONTPERRECX. - l'EXPAXT DU DIVORCE. — J. ROOFF ET C'», F.niT. 76' UV
Il feindrait un pressant besoin d'argent, parlerait d'une dette d'honneur à rembourser et attendrait qu'enfin la marquise déliât les cordons de sa bourse, ce qui serait immanquable.
Donc, il ne pouvait y avoir de doute, à cet égard, le chèque lui rapporterait également de ce côté.
11 y avait encore cette Marion.
Dans quel but lui avait-elle racheté si cher, ce faux, en apparence sans aucune valeur pour elle?
Car il croyait peu aux nobles mobiles et ne pouvait volontiers admettre qu'on accomplit une action quelconque sans but intéressé.
D'autre part, Lebon avec son flair, pensait bien que le marquis n'avait été pour rien dans cette transaction.
Il n'eut pas sans cela laisser traiter une affaire de cette importance, touchant l'honneur de sa famille, par une femme qui, somme toute, n'était que sa maîtresse.
Il y a là un point obscur à éclaircir qui pourrait bien se développai un jour où l'autre en un petit plan.
Les maximes des Lebon étaient les suivantes :
« Tout le monde dans la vie cherche à exploiter son voisin, faisons donc comme autrui et tâchons d'être plus malin ».
« A défaut d'une exploitation protectrice, la sagesse suprême est de savoir se contenter des bribes que méprisent les autres ».
« Un maître-chanteur dont on connaît le secret chante à son tour, plus volontiers qu'une dupe, à la condition de se montrer raisonnable et de lui laisser encore une part suffisante ».
L'ex-caissier affirmait volontiers dans ses heures de confidence qu'avec cela, une ligne de conduite à peu près immuable et une connaissante parfaite du code qui vous permît de le côtoyer perpétuellement, on devrait arriver à une rapide fortune.
Malheureusement les événements l'avaient peu servi, les bonnes occasions se faisaient rares et l'on voyait plus souvent qu'autrefois les exploités se rebiffer.
Or, rien n'est plus dangereux qu'un mouton enragé.
Fidèle à ses maximes, M^ Lebon n'eût pas été fâché de savoir ce qu'espérait Marion.
Elle paraissait plus commode à vrai dire, et, moins douce que la marquise, elle pourrait vouloir ne pas tolérer son ingérence dans ses affaires.
Il fallait voir cependant.
Au cas où le marquis ne serait pas au courant de cet achat, il saurait bien la faire marcher sans trop la brusquer.
Une visite à M. de Fleurance l'éclairerait rapidement sur cette affaire.
Il l'aborderait très prudemment et, si réellement ses suppositions se trouvaient justifiées, il engloberait également celui-ci dans ses combinaisons.
En récapitulant, il avait à observer cinq personnages dont Faction parallèle devait lui rapporter une honnête aisance :
La marquise, le marquis, Hubert, Marion et Loriol.
Il ne savait pas encore exactement le rôle que chacun de ces personnages jouait vis-à-vis des autres, mais il avait acquis la conviction qu'ils avaient entre eux des secrets et des intérêts connus.
Cela lui suffisait jusqu'à présent pour se tracer une ligne générale de conduite.
Il chercherait la marquise pour le compte de* Loriol et saurait faire rendre à celui-ci tout ce qu'il pouvait en attendre en services et en espèces.
Il patienterait en ce qui concerne Hubert, jusqu'au jour où le jeune homme à court d'argent viendrait frapper à sa porte.
Il verrait Marion, tâcherait de surprendre son secret et s'en ferail une arme contre elle.
Enfin une visite au marquis ne pourrait être que fructueuse eu renseignements divers et devrait même lui rapporter de l'argent.
C'est à dessein que M* Lebon avait mis Geneviève dans l'établissement de ce plan.
Il la réservait pour la fin, car elle était le pivot autour duquel gravitaient toutes ses combinaisons.
Il se chargeait, bien une fois en possession de ses traces, de tirer sur toutes les ficelles qui devaient mettre ses personnages en mouvement.
Yoilà quelle était la véritable marche à suivre, mais cette constatation de son irréfutable logique ne laissait pas que de l'inquiéter un peu.
Cette mystérieuse disparition chaque fois qu'il venait à y songer le désespérait.
11 en venait maintenant à croire que ie marquis avait eu intérêt à supprimer l'obstacle pour arriver rapidement à avoir son divorce.
Il n'admettait pas une séquestration cependant, car cette opération était toujours dangereuse puisqu'elle amenait la justice à s'en occuper.
Il ne pensait pas non plus que le marquis fût homme à commettre une action aussi blâmable.
Mais, à défaut de séquestration, n'y avait-il pas d'autres moyens légaux que ceux-là de se débarrasser d'une personne gênante?
Pourquoi, par exemple, ne l'aurail-il pas fait interner comme folle
dans quelque asile particulier, voire même sous un nom d'emprunt ce qui expliquerait son procès en divorce et cet habile prétexte d'abandon du domicile conjugal ?
Pourquoi le gentilhomme n'aurait-il pas joué un rôle en déclarant au tribunal qu'il ignorait ce que sa femme était devenue ?
Dans le cas, s'il venait à la découvrir, lui Lcbon, le marquis verrait ce que ça lui coûterait.
Le brusque départ de Geneviève avec ses bijoux, son incohérente conduite en apparence, pouvaient bien passer pour un cas de folio.
Nul doute, voilà quelle était l'histoire? La disparition de la marquise et les inexplicables difficultés qu'on rencontrait à la découvrir s'expliquaient ainsi tout naturellement.
Lcbon en était las de ses réflexions, lorsque son petit clerc vint lui annoncer la visite du baron Loriol.
Celui-ci lui rapportait les renseignements qu'il avait pu recueillir.
Peu de chose, en vérité, mais toujours assez pour commencer les recherches.
Avec une apparente indignation vertueuse, le baron s'étendit sur la vie de Geneviève, sur la mauvaise conduite du marquis que son mariage n'avait pu détourner des fréquentations d'autres.
Son pied-à-terre du boulevard Malesherbes lui servait de refuge pendant ses fréquents déplacements à Paiis.
La marquise était venue à Paris avec ses bijoux, pour le fuir avec sa fille, en abandonnant à ses maîtresses ce débauché sans vergogne.
Son espoir avait été déçu cependant, puisque les objets sur lesquels elle comptait pour se procurer des ressources lui avaient été volés.
Il y aurait peut-être lieu, pour obtenir d'autres renseignements, d'aller voir le juge d'instruction.
Qui sait si cette visite ne serait pas fructueuse en résultats?
Lebon écouta avec conviction toutes ces explications données avec une éloquence verbeuse qui faisait répéter au baron deux ou trois fois les mêmes choses.
Il lui posa plusieurs questions, prit quelques notes et se déclara satisfait.
— Certes oui, j'irai chez M. Cordurier se dit le licencié en droit, aprè^ le départ de Loriol, mais, je n'ai aucune raison de tenir cet imbécile au courant de mes démarches.
Il est nécessaire que j'arrive à voir cette voleuse et à avoir quelques renseignements sur elle.
Il y a évidemment corrélation entre le vol et cette disparition.
Cette visite indispensable peut donc m'apporler un important supplément d'informations.
Le maître-chanteur était cependant un peu gêné à l'idée de se trouver en présence du juge.
Il ne savait encore le prétexte qu'il prendrait pour justifier sa visite et ses interrosrations.
Prétendrait-il connaître la voleuse?
Se dirait-il envoyé par le duc de Glamondans ?
Il n'était pas encore fixé.
Mais avant tout, il fallait qu'il vît le marquis.
S'il y avait eu séquestration, c'était Marion qui avait dû en être la cause et la cheville ouvrière; alors s'expliquait son désir de posséder une pièce quelconque qui pût lui permettre de tenir en sa possession un des membres de la famille de Glamondans, en cas de trop vives réclamations de la part de ces derniers.
— Cette petite femme, songeait-il, doit tenir à se faire épouser
Elle est donc l'ennemie naturelle d& la marquise de Fleurance.
De là à la faire disparaître, il n'y a qu'un pas.
Si le marquis n'a pas fait enfermer sa femme, et s'il ignore réellement où elle se trouve, peut-être sa maîtresse est-elle mieux renseignée
De toute façon, soit que le marquis parlât, soit que ce fût de Marion, au contraire, qu'il obtînt ses renseignements, il ne doutait pas que sa visite ne fût nécessaire et fertile en incidents nouveaux.
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