LE POINT SENSIBLE
«^i^ONSiEUR de Fleurance eut un geste de surprise, non feinte, en YJ(| reconnaissant dans le répugnant personnage qui s'avançait en O^Cjii) faisant des profondes courbettes selon son habitude le caissier de M' Ducormier.
Quant à Marion, elle en était violemment contrariée, craignant que le bossu ne vînt à parler à son amant du chèque dont elle lui avait laissé ignorer l'existence.
Le regard que Lebon lui jeta en entrant, le clignement d'yeux si significatif qu'il eut, comme pour la rassurer sur une indiscrétion possible, la satisfît cependant, quoiqu'elle fût fort ennuyée de cette sorte de complicité qui s'établissait entre elle et l'homme d'affaires.
— Yous ne vous remettez pas, monsieur le marquis? fit celui-ci en exécutant d'autres saluts.
— N'êtes-vous pas le caissier de mon notaire ? demanda Guy.
— C'est bien cela, monsieur le marquis, c'est tout à fait cela... J'étais effectivement le caissier de M^ Ducormier... un bien digne homme, l'exactitude même... ayant toutes les qualités, monsieur le marquis, toutes... Bon père de famille, prenant comme pas un l'intérêt du client... excellent patron... admirablement...
— Pardon ! interrompit Guy froidement, est-ce pour me chanter les louanges de mon notaire que vous êtes venu me trouver ?
' Le fourbe accueillit cette rebuffade avec un obséquieux sourire.
— Du tout, monsieur le marquis, reprit-il, c'était simplement pour vous prouver qu'il m'avait fallu de bien grosses raisons pour me déterminer à quitter son étude... Maintenant je suis établi moi-même...
— Ah ! vous êtes notaire et vous venez me faire vos offres de service pour me prouver votre reconnaissance envers votre patron...
— Ce n'est pas cela tout à fait, monsieur le marquis; seulement, comme vous habitez Paris et que vous pouvez avoir parfois des petites affaires à faire régler en dehors de votre notaire habituel, j'avais songé que vous me feriez l'honneur de m'accorder la préférence.
— Vous êtes notaire, m'avez-vous dit?
— Non pas, monsieur le marquis, j'ai un simple cabinet d'affaires : M' Lebon, licencié en droit.
Mais je connais la jurisprudence aussi bien que l'avoué le plus habile et ne crains pas d'affirmer que vous n'aurez qu'à vous louer de mes services.
Il fit un nouveau salut.
— Mes titres, mon expérience, poursuivit-il, ne seraient rien encore si je n'avais d'autres raisons à invoquer pour obtenir votre bienveillance...
— Voyons, dit le marquis que cette singulière façon de se présenter amusait et qui curieusement regardait le petit bossu à l'allure peu engageante.
— C'est l'affection toute particulière que j'éprouve pour la famille de Glamondans.
Lebon s'inclina profondément.
— On ne sert pas impunément les intérêts d'une famille, pendant des années sans s'y attacher... Or, je suis originaire des Vosges et j'étais clerc dans une étude d'Epinal, chez M' Dufour, notaire de M. le duc de rilamoiîdans.
Lebon s'inclina profondément.
— J'ai pu suivre de loin l'éducation de M. Hubert, reprit-il d'une voix larmoyante et le voir alors qu'il accompagnait M. le duc à Epinal... Ça a été pour moi une véritable joie quand je l'ai retrouvé à Tours avec M. le marquis... Vous veniez quelquefois à l'étude ensemble et je ne me
assais pas d'admirer ce noble jeune homme, que j'avais vu tout enfant... Les larmes me montaient aux yeux au souvenir de feu M. le duc... L'ex-caissier fit une pause, l'émotion le gagnait lentement...
— Où veut-il en venir? pensait Marion qui l'observait en silence.
M. le marquis à cette époque gérait la fortune de M. Hubert et j'étais tranquille... Je me faisais une fête, une joie presque enfantine de récapituler l'avoir de M. le duc... Je me disais en me frottant les mains : Ça va bien ! ça va bien ! dans un an il aura ceci en plus ; dans dix ans, s'il se laisse guider par la sagesse de M. le marquis, il aura encore cela...
— Ah çà ! mon brave homme, interrompit l'amant de M™' Gradignan, ie ne doute nullement de votre affection pour la famille de Glamondans .nais qyel rapport, dites-moi, je vous prie, cela peut-il avoir avec votre visite ï
— Pardon, monsieur le marquis, j'y arrive, vous allez voir, mais il est nécessaire que je m'explique avant pour bien faire comprendre... si toutefois vous permettez, ajouta-t-il en s'inclinant encore.
li--""^
^ j[jf^;^^ j
Alors ies mouchoirs s'agitèrent, les chapeaux se soulevèrent... (P. 616.^
— Je vous écoute, voyons cela! répondit Guy en échangeant un regard avec Marion qui haussa les épaules.
Ce mouvement n'avait pas échappé au regard fouinard du vilain petit bossu, mais il savait maintenant qu'elle n'avait parlé do rien au marquis et il sentait bien qu'il la tenait par ce secret.
11 continua donc imperturbablement son filandreux récit :
11" Liv. — i-'knkant du divorce. ' '° ^'^'
— J'étais fier de M. le duc... De loin par la lecture des journaux je savais ce qu'il faisait et cela me suffisait pour calmer mes inquiétudes... Il s'amuse, me disais-je, mais c'est de son âge... Distrais-toi, mon garçon ! fais la noce, hardi ! . . . En attendant, le père Lebon t'aligne sur ses colonnes de bons titres de rente, de belles obligations... et tu retrouveras tout cela plus tard, lorsque tu te marieras... quand tu épouseras une bonne petite provinciale de grande famille qui t'apportera une grosse dot et c'est encore le père Lebon qui se chargera des additions... L'éloquence des chiffres... Ah c'est si joli de beaux chiffres bien en ordre!... Avec un magnifique total... Ainsi, tenez...
— Pardon, répéta encore une fois le marquis, parlez-moi d'Hubert soit ! mais je n'ai que faire de votre cours d'arithmétique.
D'un air bonhomme, Lebon leva les bras et s'écria :
— C'est vrai, je radote un peu, excusez-moi^, monsieur le marquis... Il lança un clair regard, comme un défi, à Marion par-dessus ses
lunettes et s'adressant directement à elle :
— Je vous ennuie sans doute aussi, madame! j'espère cependant que vous serez indulgente pour ma faiblesse ; c'est la première fois que vous me voyez, mais lorsque vous me connaîtrez davantage, vous verrez que je suis un homme vieilli dans les études et peut-être un peu méticuleux... c'est là mon seul défaut.
La jeune femme furieuse se mordit les lèvres mais ne répondit pas.
— Je disais donc à monsieur le marquis, continua l'ex-caissier que je portais un intérêt dévoué à tout ce qui pouvait toucher M. le duc... Mais patatras! une tuile; on n'est jamais complètement heureux en ce bas monde... Voilà-t-il pas qu'un beau matin, j'apprends que monsieur le marquis renonçait à gérer la fortune de M. le duc... Je m'informe de la raison, on me parle du divorce de monsieur le marquis...
— Ah çà ! bonhomme, en voilà assez à la fin, interrompit M. de Fleurance. Radotez, racontez vos histoires tout ce que vous voudrez, mais ne vous mêlez pas des miennes.
L'homme d'affaires se fit plus humble et répliqua -
— Je ne croyais pas offenser monsieur le marquis en lui parlant de son divorce... C'est seulement par rapport à M. le duc que j'ai été amené à toucher un mot des affaires de monsieur le marquis...
— C'est bon, voyons, achevez, dit le mari de Geneviève qui avait hâte de se débarrasser de cet importun.
— On me parle alors du divorce de monsieur le marquis^ reprit le malin bossu, à l'endroit oii il avait été interrompu sans prêter la moindre attention aux grimaces significatives de son interlocuteur... Je réponds :
L'EiNFANT DU DIVORCE 611
« Un si beau ménage!... » et je recontinue à me replonger dans mes chiffres... Mais ça n'allait pas, voyez-vous, monsieur le marquis, je me disais : M. le duc va se sentir la bride sur le cou ; il en profitera et tous les écus de la famille la danseront...
Dans une colère d'autant plus terrible qu'elle était obligée de la contenir, Marion suivait attentivement la conversation du fourbe.
Elle avait compris sa menace lorsque s'adressant à elle, il avait appuyé intentionnellement sur ces mots :
« C'est la première fois que vous me voyez ». Elle savait bien qu'il ne parlerait pas, mais il était évident qu'il attendait d'elle une sorte d'aide occulte.
Où voulait-il en venir néanmoins?
Il manigançait sans doute quelque chantage.
L'impudence avec laquelle il développait son histoire l'exaspérait, mais elle était fixée.
Si elle démasquait ce vilain personnage à son amant, elle reconnaissait du coup ses précédentes visites ; elle était également obligée d'avouer quelle avait acheté le chèque surchargé.
Marion voulait cependant arriver à découvrir la tactique de l'homme d'affaires, besogne peu commode dans ce flux de paroles verbeuses, et son apparence d'intérêt.
Il fallait en tous les cas, qu'elle eût l'œil sur lui, car il lui paraissait être un adversaire redoutable auquel il était préférable, en ce moment, de faire bon accueil.
— Hélas ! continua le bossu... Je ne m'étais guère trompé dans mes appréhensions: M. le duc a réalisé toute sa fortune... Il fait courir des chevaux... Oui, M. le marquis, il a une écurie de courses... 11 est entouré d'un tas d'Anglais... une vraie colonie... Croyez-vous que la dernière lois que je me suis présenté chez lui, j'ai failli ne pas être reçu?
Lebon se tourna vers Marion, paraissant la prendre en témoignage de ce fait scandaleux.
Elle se borna à hocher la tête, sans mot dire.
Le marquis qui ne comprenait goutte au verbiage du rusé compère était à bout de patience, mais ne disait plus rien, ne voulant pas contrarier trop vivement celui qu'il tenait en somme pour un brave homme.
— C'est comme je vous le dis pourtant, j'ai failli ne pas être reçu, insista le maître-chanteur. J'ai fait du bruit, tant de bruit que M. le duc est accouru... Comment moi, Lebon, on ne me recevait pas !... Alors je le lui ai dit tout net ma façon de penser... J'ai même ajouté : h Tenez, M. le duc, vous ne faites plus attention au bonhomme Lebun que M. votre père
estimait si fort; eh bien! je vous laisse... mangez votre argent, amusezvous... Je n'ai plus rien à faire ici... mais souvenez-vous que le jour où vous serez ruiné et où il vous faudra un conseil et un homme d'affaires pour sauver les bribes de votre fortune des mains de vos créanciers, le bonhomme Lebon sera toujours là )>... Et je suis parti... Il m'a rappelé... Je n'ai rien voulu entendre.
— Mais enfin, en quoi, cette affaire peut-elle m'intéresser? demanda l'amant de Marion.
A ces paroles l'ex-caissier eut un air de telle stupéfaction que le marquis crut devoir ajouter une manière de correctif.
— Jusqu'à présent, tout au moins.
■ — En quoi, M. le marquis?... fit Lebon avec emphase comique; mais le nom de Glamondans !...
C'est vrai, c'est vrai, ajouta-t-il, monsieur le marquis est divorcé ; mais je me suis permis de venir le trouver tout de même pensant bien qu'il ne me refuserait pas l'adresse de M""* la mar... pardon, de M"* la... Enfin de la sœur de M. le duc.
~ Nous y voilà, pensa Marion, l'attaque commence; où va-t-il on venir?
Quand à Guy, complètement abasourdi par cette demande à laquelle il s'attendait si peu, du reste, il resta un instant interdit,
— L'adresse de la marquise, répondit-il entln, mais je l'ignore, son adresse...
Puis doucement, il toisa d'importance l'ancien caissier de son notaire.
— Vous êtes extraordinaire, monsieur Lebon !... Voilà une heure que vous me racontez des histoires qui n'ont ni queue ni tète... qui n'ont en tous les cas aucun intérêt pour moi, et vous vous permettez pour finir de m'interroger, à ce que je crois... Mais vous êtes fou?
— Ne vous mettez pas en colère, je vous en prie, monsieur le marquis!... J'avais pensé... je m'étais permis de vous déranger, dans l'idée que vous auriez eu encore un peu d'influence sur M. le duc et que vous voudriez bien consentir à lui donner quelques conseils... Voyant qu'il n'en était rien j'avais présumé que vous pourriez me donner quelques renseignements sur le domicile de M'"" la marquise... Je vois que je me trompe. Il ne me reste plus qu'à m'excuser des dérangements que je vous ai causés et à me retirer... je chercherai moi-même...
Il releva la tête qu'il avait gardée presque constamment baissée dans SDn attitude familière, se bornant à loucher sous ses lunettes pour observer les physionomies et résolument, presque sur un ton de menace, il ajouta :
L'ENFANT DU DIVOLIGE G13
— D'autant que je crois savoir où elle est...
Ses yeux croisèrent ceux de Marion; la bataille commençait. Le marquis, violemment surpris et incapable de maîliiscr ses sentiments, s'écria :
— Que voulez-vous dire?
— Rien, fit le bonhomme d'un air paterne, que je chercherai..
— Eh bien! cherchez; que m'importe à moi?...
L'amant de Marion perdait son sang-froid; Lebon le remarqua et rip )stn :
— Je n'ai pas dit que cela fit quelque chose à monsieur le marquis.
M"^ Gradignan crut devoir venir au secours de son amant qui s'enferrait.
— M. de Fleurance tient à rester en dehors de toutes ces histoires et il n'admet pas une ingérence quelconque dans ses affaires dit-elle sèchement.
— Qui donc charge-t-il de traiter de ses intérêts?
Ce nouvel avertissement fit monter le rouge au visage de la jeune femme.
Elle comprit qu'elle ne pouvait encore lutter et battit prudemment en retraite.
— Monsieur le marquis me permettra-t-il de lui faire une dernière (juestion avant de me retirer? demanda alors l'homme d'affaires.
— Faites toujours, je verrai si j'y dois répondre.
— Monsieur le marquis connaîtrait-il la voleuse des bijoux de M"' la marquise ?
Le cauteleux personnage qui n'avait songé, en posant cette question, qu'à obtenir un renseignement qui pût lui permettre de se présenter avec plus d'assurance auprès du juge d'instruction, fut vivement Irappé de l'effet qu'elle produisit sur ses interlocuteurs.
Comme mus par un ressort, tous deux firent un bond en avant.
Marion devint toute pâle, le marquis d'une voix étranglée balbutia :
— Que voulez-vous dire?... quelle est cette étrange question?...
— Tiens! tiens! se dit le fourbe, il paraît que je suis tombe juste... sur quoi, je n'en sais rien encore, mais j'ai dû toucher sans m en apercevoir une corde terriblement sensible.
Yoyons, essayons encore!
— Oui^ reprit-il négligemment, l'affaire doit venir prochainement et je connais beaucoup l'avocat chargé de plaider pour celle malheureuse, vous comprenez?...
Guy ne comprenait pas, mais ne voulut pas avoir l'air de questionner à nouveau.
La question de l'homme d'affaires lui avait fait l'effet d'une douche; il ne s'expliquait que vaguement la démarche du visiteur, mais une inquiétude mortelle s'était emparée de lui.
Marion, elle, était désormais fixée ou croyait l'être : Lebon savait quelque chose, peut-être plus qu'il ne l'avait indiqué.
Sans doute son intention était-elle de faire chanter le marquis.
En tout cas, la situation devenait de plus en plus grave.
L'abbé Julien d'un côté, Lebon de l'autre.
Qu'allait-il advenir de tout cela?
Le gredin voyait qu'il avait produit un gros effet et craignant de se compromettre en pataugeant plus longtemps sur un thème qu'il ne possédait qu'imparfaitement, il ne chercha plus qu'à combiner une sortie qui fût conforme à la fin de la conversation.
• — Au revoir, monsieur le marquis, fit-il avec une petite assurance impertinente qui contrastait radicalement avec son allure hypocrite ordinaire^ j'aurai l'honneur de revenir un autre jour, car j'ai des choses extrêmement graves à vous confier.
Puis, sans attendre de réponse, il fit un long et cérémonieux salut et se retira en louchant une dernière fois dans la direction de Marion.
Une fois dehors Lebon poussa un énorme soupir de satisfaction.
Décidément^ pensait-il, il s'était révélé supérieur dans cette entrevue avec le marquis.
Il ne savait pas grand'chose, certes I mais il avait la certitude qu'il existait un secret gênant.
11 l'avait même touché du doigt, à son insu.
11 fallait maintenant réfléchir et le trouver.
Un point restait acquis : la maison lui était ouverte désormais, il tenait déjà l'un des deux amants par un secret, .Vautre ne tarderait pas sans doute à tomber dans ses filets.
L'ENFANT DU DIVORCE 61b