PRETRE ET MAGISTRAT
-J^ ES préparatifs de voyage de l'abbé Julien et de M. Bécoulet furent rapidement faits.
Il ne s'agissait pas d'ailleurs d im déplacement do lon,uue durée. Trois ou quatre jours au plus, pensaient-ils.
Mais le digne prêtre avait si peu l'habitude des voyages que cette obligation de se rendre à Paris revêtait pour lui des proportions colossales.
Il n'y avait pas à hésiter cependant, d'autant que la citation annoncée dans la lettre de M. Gordurier avait été régulièrement remise au piesbytère, par le soin de l'huissier de Souvigny.
M. Bécoulet, lui, était heureux ; l'idée de se retrouver dans la ville qui avait eu les prémices de sa vie d'étudiant, lui causait une vive émotion.
Il espérait également obtenir plus facilement par des démarches personnelles la nomination de son neveu.
Enfin, la perspective d'entreprendre ce voyage avec son vieil ami entrait pour beaucoup dans la joie qu'il manifestait.
Il fut convenu entre eux qu'ils prendraient un train dans la matinée dé façon à arriver à Paris avant la nuit.
Ils tinrent également un conseil pour fixer le jour du départ.
Le curé voulait toujours le retarder, ayant une messe à dire, un mariage à célébrer, ou un baptême urgent.
Le juge de paix au contraire était très pressé et eût désiré qu'on partît séance tenante.
Ce voyage fut même le sujet d'une grave discussion.
On échangea des propos assez vifs.
Le curé alla jusqu'à dire à son ami :
— Vous avez un caractère insupportable.
Et celui-ci répondit vertement :
— Vous radotez.
Mais comme la religion chrétienne enseigne l'oubli des offenses et
f[ue le juge de paix a pour mission, en ce bas monde, de concilier les affaires, les deux farouches adversaires finirent par se serrer affectueusement la main.
Le juge enfin l'emporta après une longue et brillante joute oratoire.
Le départ fut fixé au mercredi matin.
Le curé avait consenti.
Il n'y avait plus cette fois à barguigner, il fallait s'exécuter.
A l'heure dite, le juge débarquait chez son ami, sa valise à la main.
Une vieille carriole attelée d'une maigre haridelle et conduite par un paysan voûté et ridé comme une pomme sèche, attendait à la porte du' presbytère.
C'était l'équipage qui devait transporter à la gare nos deux voyageurs.
Le pays était en révolution et tous les gens s'étaient mis sur le pas de leur porte pour assister à cet événement extraordinaire.
Jamais pareille chose ne s'était produite de mémoire de Souviniens.
Le curé et le juge de paix partaient ensemble en voyage!
Qu'y avait-il donc, mon Dieu?
Et les commérages d'aller leur train.
On murmurait bien bas que le prêtre était mandé à Paris pour être consulté au sujet de sa prochaine nomination d'évêque.
On affirmait aussi que le juge allait recevoir la croix que lui méritaient ses années de nombreux et ininterrompus services.
On grillait de les interroger.
Mais on n'avait pu.
Le curé avait une façon si maligne de répondre :
— Yoyez-vous ça, le curieux ?
Et le caractère du magistrat, du bon M. Bécoulet en imposait aux plus hardis.
Péniblement, la carriole démarra.
Le paysan enveloppa d'un coup de fouet l'étique coursier qui, d'un trot brut et dur, mit en mouvement le véhicule.
Alors les mouchoirs s'agitèrent, les chapeaux se soulevèrent, les gamins poussèrent des cris perçants.
— Bon voyage, monsieur le curé !
— A bientôt, monsieur le juge de paix !
— Au revoir! au revoir ! mes enfants, répondaient à l'envie les deux braves gens.
Puis les portes se refermèrent, chacun rentra chez soi et l'on commenta vivement ce double départ si extraordinaire.
Ce fut le juge de paix qui se chargea de la grave opération de prendre les billets. (P. 617.)
Les deux amis arrivèrent à Limeray liorriblcment cahote's, mais sans
encombre.
Ce fut le juge de paix qui se chargea de la grave opération de prendre
les billets.
L'abbé Julien était comme perdu.
Le vacarme de la gare l'assourdissait.
7Ô° Liv. — l'K(-sfant do oivoncB.
Les allées et venues des voyageurs, le bruit du sifflet des locomotives, les cris des employés étaient autant de sujets d'étonnement pour le bon curé, qui, déshabitué du monde, ne connaissait plus que le chemin de la cure à son église et le sentier menant à la maison de M. Bécoulet.
Tout gaillard, prenant des allures de voyageur endurci, de vieil explorateur au courant de toutes les ficelles imaginables, le juge tranchait de haut, fournissait des explications à son ami, auquel il racontait d'un air entendu la meilleure organisation des moyens de transports modernes.
Enfin, le train fit son entrée dans la gare.
Ce fut encore l'occasion d'un nouveau triomphe pour le juge.
Il fallait choisir deux coins.
Il y avait coins et coins.
C'est ainsi que ceux les plus rapprochés du quai d'embarquement étaient bien supérieurs à ceux donnant à contre-voie.
Tout revêtait une importance en voyage.
Il fit une scène à son ami parce qu'il n'avait pas apporté de couverture.
On n'avait pas idée d'une pareille distraction.
Heureusement qu'il en avait une, lui, elle servirait pour deux.
La couverture de voyage était nécessaire par tous les temps, exptiquait-il.
En hiver, elle vous protège du froid. En été, elle garantit contre la chaleur.
Le curé n'osait répondre à cette assertion , qu'il n'en avait jamais eue et qu'eût-il fait autrefois l'acquisition de cet objet, il y a beau jour qu'il aurait pris le chemin de quelque misérable masure pour couvrir la nudité grelotante de ses habitants.
L'installation prit un temps précieux.
Le juge se dévoua.
Il fit asseoir le curé de façon qu'il ne reçût ni le Vent ni la fumée dans la figure.
Il se mit en face de lui.
Il sortit alors un paquet mystérieux qui au déballage se trouva être rempli de substantielles provisions de bouche.
C'était encore une de ses manies.
On doit toujours manger en voyage.
Cela fait passer le temps.
Il déplia enfin un journal et cessa de s'occuper de son compagnon de route qui crut pouvoir lire tranquillement son bréviaire. Mais il avait compté sans son hôte.
L'ENFANT DU DIVORCE 6l9
A chaque minute, celui-ci le dérangeait pour lui faire remarquer un coin de paysage, ou lui faire une observation sur le sans-gêne des compagnies.
Son indicateur d'une main, sa montre de l'autre, il constatait les retards du train et ne décolérait pas.
— Si je n'étais pas fonctionnaire, disait-il, je leur ferai un procès.
L'abbé souriait doucement.
— Oui, non pas seulement un procès, reprenait M. Bécoulet, mais dix, mais cent, s'il le fallait...
Ah ! il faudrait bien qu'ils arrivent à l'heure ou qu'ils me disent pourquoi...
— Toutes vos ressources y passeraient, fit observer le curé.
— Et qu'importe, si j'arrivais à être l'effroi des compagnies... On aurait pour moi des prévenances inouïes... Les employés ne me jetteraient pas des bouillottes d'eau chaude sur les pieds sous prétexte de me les réchauffer... Ils seraient même polis, ce qui ne se serait jamais vu...
Enfin, les trains dans lesquels je prendrais place, arriveraient ponctuellement.
Le curé rit franchement de cette boutade du juge.
— Regretteriez-vous l'époque des diligences? demanda-t-il.
— Du tout, je suis pour le progrès et ce serait le progrès le plus merveilleux si l'on arrivait à faire respecter le règlement aux compagnies...
— Je ne vous connaissais pas ces tendances de chicanier; les voyages, je le vois, ne forment pas seulement les caractères, ils les déforment aussi.
— Plaisantez tant que vous voudrez, dit le juge, vous n'empêchere2 pas que j'aie raison... voilà pourtant ce qu'on arrive à obtenir avec les privilèges...
— Gare ! s'écria doucement le curé, je crois que nous allons verser dans la politique... Je me laisserais échauffer dans l'ardeur de la bataille et nous arriverons à Paris brouillés.
— Oh! il n'y a pas de danger... Je ne vous abandonne pas d'une semelle dans la grande capitale... Vous ne sauriez pas vous diriger.
— Au moins, vous êtes franc, vous ! Vous ne dissimulez pas la triste opinion que vous avez de moi.
— Vous êtes si étourdi aussi, si distrait... vous laisser partir seul, ah ! mais non par exemple ? vous ne seriez pas revenu.
620 L'EiNFANT DU DIVORCE
— Cependant, vous ne pouvez me suivre chez le juge et à la prison Saint-Lazare...
— Evidemment, reprit M. Bécoulet avec une gravité comique, mais je vous fixerai un certain temps pour accomplir ces dilTérentes choses, passé quoi, je me mettrai immédiatement à votre recherche.
— Alors me voilà prévenu: je voyage sous la tutelle de M. le juge Bécoulet.
— Mais absolument! hormis ces deux visites, vous ne ferez pas un pas sans moi.
— Oh! de grand cœur, fit le curé, mais vous êtes un fier original, mon ami... Tenez, nous rendrons une visite ensemble, si vous le voulez bien, et qui nous fera plaisir à tous deux.
— Laquelle?
— Que penseriez-vous d'une petite visite à Auteuil chez ces dames de l'Assomption; cela ne vous réjouirait-il pas le cœur de voir la fille de M""" la marquise.
— Voilà une idée, l'abbé! touchez là, s'écria le juge en tendant la main au prêtre...
Je retranche même pour vous récompenser de cette proposition, les appréciations fâcheuses que je viens d'émettre sur votre compte.
— Pauvre petite, fit le curé avec un soupir, j'ai encore présente à la mémoire la lettre si charmante et si naïve qu'elle m'écrivait pour me demander sa mère?...
M. Bécoulet hocha la tête mélancoliquement.
— C'est vrai, répondit-il... sa mère?... qu'est-elle devenue?
— C'est ce que je me demande bien souvent, lorsqu'il m'arrive de songer à ce divorce... C'est un événement bien triste, vraiment.
— Navrant, l'abbé, absolument navrant! Et moi, pas plus que vous, je ne puis croire à l'abandon du domicile conjugal... Ce prétexte invoqué par le marquis est presque odieux tant il est invraisemblable pour quiconque connaissait cette femme de bien.
— C'est le sort de cette malheureuse Diane qui m'inquiète... En la voyant si douce, si bonne petite fille, si sérieuse pour ses dix ans, je etrouvais en elle tout à fait le portrait de M""" la marquise de Fieurance Alors je songeais à l'avenir; je suivais l'enfant devenue jeune femme et je me la figurais telle que sa mère... Presque une sœur cadette... Je m'étais figuré même que je bénirais un jour le mariage de ma docile pénitente... Comme ce rêve s'est vite envolé?
— Oh! certes! je ne connais rien de plus profondément attristant
que la brutale désunion de cette famille qui faisait pourtant mon admiration... Je ne puis encore m'en expliquer les causes. Le curé réfléchit un instant, puis il dit :
— Nous irons également rendre visite à M. le duc de Glamondans, peut-être nous donnera-t-il des nouvelle rassurantes.
Le juge secoua la tête.
— J'en doute, reprit-il, le frère de la marquise est une nature beaucoup trop insouciante pour s'être sérieusement occupé de la disparition de sa sœur... Allons toujours le voir, parce qu'il ne serait pas convenable que nous n'ayons pas trouvé le temps de lui rendre une visite, durant notre séjour à Paris, mais n'en espérons rien.
— Et rien à faire contre ce divorce! s'écria le curé dans un mouvement d'exaspération... Ah! la maudite loi!
— Si, il y a quelque chose à faire, répondit M. Bécoulet, mais l'espoir est si vague qu'il n'y faut réellement pas songer.
— De quel espoir parlez-vous?
— En homme expert, en jurisprudent consommé, le juge s'expliqua :
— Le divorce , dit-il, n'est pas définitif, tant que les délais d'opposition ne sont pas expirés ; ces délais sont de huit mois, si donc la marquise avait connaissance de son divorce et voulait faire appel, il n'y aurait rien d'impossible que le jugement prononcé contre elle ne pût pas être maintenu.
— C'est vraiment étrange qu'elle se soit laissé ainsi condamner? fit le curé.
— C'est mon opinion, fit M. Bécoulet; c'est pourquoi j'ai cru devoir employer ce correctif : « si la marquise a eu connaissance de son divorce », Il est donc supposable qu'elle n'en a rien su et tout fait présumer que les délais d'opposition expireront sans qu'on en entende parler...
— Mais c'est épouvantable, car enfin, il est impossible de croire à la culpabilité de cette malheureuse femme... Il faut vraiment qu'il lui soit arrivé quelque chose... Vivante ou en France, elle se fût présentée hardiment pour défendre son honneur injustement calomnié.
— J'en suis à me demander s'il n'y a pas eu un court accès de folie chez elle... Car enfin, pourquoi cette disparition, presque une fuite des Migettes, avec ses bijoux?
— M°" la marquise de Fleurance, folle! s'écria l'abbé Julien. Allons, mon cher, vous ne pouvez faire sérieusement une semblable supposition...
Non! non! ce n'est pas cela!
— Mais quoi, alors?
— Tenez, fit le curé, je vais profiter de mon voyage à Paris pour éclaircir cette affaire, puisque, au surplus, je suis appelé en témoignage dans cette histoire de bijoux qui en est le point de départ...
J'irai voir le marquis, et ma fois tant pis, je lui parlerai de sa femme... Je suis prêtre, j'étais le directeur de conscience de la marquise et de Diane, j'ai donc le devoir de les défendre... Je lui ferai valoir l'avenir de son enfant... Je lui ferai comprendre que M""^ la marquise de Fleurance n'a jamais pu oublier ses devoirs, un seul instant... Je le supplierai de ne pas considérer ce divorce comme définitif...
Il s'arrêta comme pour chercher une approbation dans les yeux du juge, qui impassible écoutait.
— Je le supplierai si éloquemment, poursuivit le prêtre, qu'il ne pourra résister... Je lui dirai ce que vous venez de m'apprendre : que rien n'est définitif encore avant l'expiration des délais d'appel... Je l'engagerai à rechercher sa femme avec moi, en lui faisant entendre que c'est un devoir, et qu'avant de porter un jugement téméraire il faut avoir des preuves irréfutables... Il faudra bien qu'il arrive à me répondre... Et lorsque je lui aurai montré, dans toute son étendue, l'avenir affreux réservé à cette pauvre petite Diane, privée à jamais des conseils et de la tutelle de sa mère, il ne pourra m'opposer un raisonnement égoïste et mettre en avant un vain prétexte d'amour-propre... Je ferai appel à tous ses bons sentiments et il cédera... oui, Bécoulet, il sera convaincu de l'innocence de sa malheureuse femme.
— Ilélas ! ce n'est pas mon avis, répondit le juge ; je n'espère rien de votre démarche, car l'empressement du marquis à divorcer, prouve péremptoirement qu'il ne nourrissait plus aucune affection pour M"' de Fleurance... Pour moi, il a un autre amour au cœur et rien n'est plus impitoyable, plus inexorable pour les souffrances de l'être jadis aimé que le cœur qui s'est repris... Certes, le marquis vous fera bon accueil: mais ses paroles seront banales et ses promesses , s'il vous en fait, seront menteuses... N'espérez rien, mon cher abbé, car vous seriez déçu... Rapportez- vous-en à la Providence qui ne souffrira pas qu'une âme aussi noble que celle de M""^ la marquise soit la victime d'un sort si cruel.
— Je m'incline devant votre raisonnement, Bécoulet, fit le prêtre profondément attristé, car Dieu ne permettra pas qu'une innocente soit persécutée... Je m'en remets entre les mains de la Providence qui ne tardera pas, j'en ai la conviction, à faire triompher la justice de la cause que nous défendons.
Le train entrait en gare lorsque la conversation des deux amis finissait.
Bécoulet, qui avait pris la direction du voyage, poussa l'abbé dans un fiacre et se fit conduire à l'hôtel de la Croix-Rouge, situé au carrefour de ce nom.
Ils arrêtèrent, d'un commun accord, leurs dispositions pour la journée du lendemain et il fut décidé que le juge irait au ministère de la justice 011 il connaissait assez intimement le directeur du personnel.
Le curé se rendrait pendant ce temps au cabinet du juge d'instruction.
Le juge d'instruction était plongé dans l'étude d'un dossier qu'il étudiait avant l'introduction dans son bureau d'un prévenu qui attendait, entre deux gardes, dans le corridor, assis sur une banquette de molesquine, que son tour d'interrogatoire arrivât.
La. journée devait être laborieuse et le greffier se dépêchait d'expédier le courant des affaires en retard, lorsqu'un huissier de service, après avoir frappé, vint déposer sur le bureau de M. Gordurier, un petit carré de papier blanc portant le nom d'un visiteur.
Le magistrat y jeta un regard distrait.
Il tressaillit et retint l'huissier.
— Cette personne est-elle là? demanda-t-il.
— Dans la salle d'attente, oui, monsieur le juge.
— C'est bien, faites entrer!
Dix secondes après le curé de Souvigny se trouvait en présence de M. Cordurier qui se leva pour le recevoir et d'un geste courtois lui indiqua un fauteuil placé à sa droite.
— La lettre que je vous ai adressée a dû bien vous surprendre M. l'abbé? interrogea-t-il, et plus encore certainement la citation que je me suis vu dans l'obligation de vous adresser?
— Surpris, oui, je l'ai été, répondit simplement le prêtre, car je m'attendais peu à venir déposer en justice.
— Que voulez-vous! reprit le magistrat, je suis réellement désolé du dérangement que je vous ai causé... Il m'était cependant impossible d'agir autrement, j'eusse failli à un devoir.
— Ah! monsieur le juge, repartit vivement l'abbé, loin de moi la pensée d'exprimer une plainte quelconque ; je faisais seulement remarquer, en réponse à votre première question, que je m'attendais peu à témoigner en justice.
J'ai d'autant moins à regretter cette citation qu'elle me permet
624 L'ENFAiNT DU DIVORCE
d'accomplir un devoir de charité conforme au saint ministère que j'exerce.
— C'est un peu cela aussi, fit le juge, qui a ôté mes derniers scrupules... J'ai hésité longtemps avant de vous déranger, mais lorsque j'ai vu l'insistance que mettait la prévenue à être entendue par vous, j'ai enfin pris la résolution que vous connaissez.
— Pauvre femme, combien je la plains !
— Elle est fort malheureuse, en effet, mais je la crois un peu victime de son entêtement... Nous ne connaissons pas son identité.
— Est-elle réellement coupable?
Le juge sourit.
— Ah! quant à ça, monsieur l'abbé, je n'ai aucun doute... Cette femme s'est fait arrêter au Mont-de-Piété, ayant en sa possession les bijoux de M"' la marquise de Fleurance qu'elle venait engager.
Pressée de questions, elle s'est depuis énergiquement refusée à avouer quoi que ce fût : ni comment elle avait été amenée à commettre ce vol... ni quel était son nom... Nous n'avons pas été plus heureux dans les tentatives que nous avons faites pour connaître son domicile ou le nom des personnes capables de révéler son identité...
— Et cette femme relève de maladie, dites-vous?
— Oui, une intense surexcitation l'a conduite à une fièvre cérébrale dont sa jeunesse a seule triomphée... Des chagrins intenses ont également contribué à développer chez elles les germes de la maladie qui a failli l'emporter... Elle doit avoir perdu un enfant tout récemment, car elle parlait de sa fille dans son délire et cette mort a sans doute beaucoup influé sur son état normal.
— Pauvre mère! murmura le prêtre qui à cet instant pensa à une enfant, vivante, celle-là, mais privée de l'affection maternelle.
— Ses malheurs l'ont rendue sympathique à tous ceux qui l'approchent, continua M. Cordurier, et quoiqu'il ne soit pas possible de ne pas douter de sa culpabilité, j'ai cependant fait en sorte d'adoucir son sort le plus possible, sans pour cela arriver à vaincre son obstination.
— C'est étrange, vraiment!
— Étrange, en effet, et fâcheux pour elle, car la justice lui saurait gré d'un aveu et lui en tiendrait compte.
— Peut-être l'ignore-t-elle?
— Croyez, monsieur l'abbé que je n'ai rien négligé pour obtenir des aveux... c'est ainsi que je profite de ce que vous voulez bien m'honorer de votre présence pour vous dire : « Vous pouvez, dans l'accomplissement de votre ministère, grandement aider à l'action de la justice ef sauver
il s'arrêta un instant pour en
contempler l'aspect lugubre... (P. 629.)
une malheureuse dévoyée du maximum de la peine à laquelle elle sera infailliblement condamnée... Il vous suflit pour cela d'user de lintluence que vous donne votre caractère sacré et du désir que cette femme a manifesté de vous voir, pour l'amener à abandonner son attitude de défiante réserve...
Faites-lui comprendre ses intérêts.. Montrez- lui qu'elle a en moi,
19e Liv.
19» LIV. ~ LI>FANT DU DIVOnCE.
non un ennemi, mais un juge enclin à l'indulgence... Enfin, vous-même, monsieur l'abbé, n'he'sitez pas à apporter à l'instruction les éléments d'information que vous jugerez compatibles avec l'exercice de votre sacerdoce. »
Le curé voulut parler, d'un geste plein de déférence le juge lui fit signe de patienter.
— Un mot encore, monsieur l'abbé..., la prévenue est de Souvigny, cela ne peut faire l'ombre d'un doute, car sans cela pourquoi vous eût-elle demandé?... Il est donc certain que vous la connaissez... Permettez-moi de vous questionner. Depuis combien de temps occupez-vous cette cure?
— Douze ans!
— Cela me confirme dans mon opinion... Vous la connaissez, tant mieux ! la confiance qu'elle vous témoignera ne pourra qu'être utile à la justice.
— Je verrai cette femme, monsieur le juge, répondit le curé et lui prodiguerai les chrétiennes consolations qu'elle sollicite... Je lui conseillerai de se soumettre à la volonté divine et d'accepter sans murmurer, en expiation de sa faute, la peine à laquelle la condamne la justice humaine... Mais c'est là tout ce que je saurais faire... N'attendez pas de moi, monsieur, que je vous apporte des renseignements qui soient de nature à me faire sortir de la discrétion que comporte mon caractère de prêtre...
Le magistrat eut un geste d'impatience.
— Je ne vous demande pas, monsieur l'abbé, fit-il aussitôt, de trahir les secrets de la confession... Vous êtes le seul juge de vos actions; c'est à vous de voir si cet esprit de charité qui vous anime, vous défend d'outrepasser les volontés d'une prisonnière en lui rendant un signalé service à son insu.
— Non, dit sèchement l'abbé Julien, je ne puis faire cela, et croyez à tous mes regrets. . . Les désirs d'une pénitente sont choses sacrées. . . Je m'y conformerai simplement.
— Mais alors, reprit le juge essayant de contourner la difficulté... il existe un autre moyen de concilier les choses... Je ferai venir cette femme à mon cabinet, vous la verrez devant moi d'abord, puis je vous laisserai avec elle et je vous accorderai toutes les autorisations nécessaires pour aller la visiter à Saint-Lazare...
L'ami de M. Bécoulet se leva.
— Je n'ai plus qu'à me retirer, monsieur... Comme témoin, je suis à votre disposition lorsqu'il vous plaira de me convoquer. . . Comme prêtre,
j'estime que les conditions que vous voulez m'imposer sont incompatibles avec mon caractère... Je renonce à voir la détenue qui m'a fait appeler, puisque je ne puis le faire sans la compromettre peut-être... Il salua froidement et se préparait à sortir.
— Un instant, monsieur l'abbé, de grâce!... vous ne m'avez pas compris... Je n'ai nullement cherché à abuser de mon pouvoir pour vous soumettre à une confrontation... Certes, je pourrais le faire; mais cette forme d'instruction ne me plaît pas dans ces circonstances... Je vous laisse au contraire toute latitude... agissez à votre guise... Je vous avais fait une proposition dans l'intérêt de la détenue, vous ne voulez pas en entendre parler, soit! A votre aise... Je vais vous donner une autorisation en règle... Je m'en rapporte complètement à votre sagesse en vous adressant cependant une dernière prière : Décidez la prévenue à se faire connaître à la justice.
L'abbé Julien, radouci par ces paroles conciliantes de M. Cordurier, s'arrêta un instant.
— Je vous remercie vivement, monsieur, dit-il, des dispositions que vous voulez bien manifester à mon égard... Croyez, en retour, que pour vous témoigner ma profonde reconnaissance, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour amener la prévenue à comprendre son intérêt.
— M- Daumas, fit le juge, veuillez donner lecture à M. l'abbé de l'autorisation que je vous avais prié de rédiger.
Le greffier prit un papier sur son bureau et, après l'avoir lu de ce ton monotone particulier à tous les hommes de loi, le soumit à la signature du juge d'instruction.
— Voici, fit ce dernier en jetant un peu de poudre sur l'autorisation qu'il plia en quatre et remit à l'abbé ; je vous serais très obligé de vouloir bien, en vous retirant, laisser votre adresse au greffe.
Puis il adressa un courtois salut au bon curé.
M. Cordurier n'avait pas réussi, ainsi qu'il s'en était flatté, dans sa conversation avec le prêtre.
Il s'était heurté à une conscience chrétienne et droite, intraitable sur le chapitre de la confession.
Il avait dû s'incliner devant ce caractère honnête, frappé de la physionomie sereine et resplendissante de ce curé de campagne.
Tout espoir néanmoins n'avait pas disparu, car ce prêtre pouvait avoir assez d'empire sur la voleuse inconnue pour l'amener à faire des aveux.
Depuis plusieurs jours e'galement, le magistrat avait été poursuivi par une idée fixe qui l'obsédait.
La visite du marquis l'avait vivement frappé.
Son attitude embarrassée, certaines questions, ses surprises lui paraissaient singulières.
Lentement il arrivait à cette conviction que le marquis en venant le voir avait saisi le premier prétexte venu, mais avait eu une autre intention que celle de savoir ce qu'étaient devenus les bijoux de sa femme.
Rien ne l'eût moins étonné que d'apprendre que M. de Fleurance connaissait la voleuse et avait un intérêt quelconque à la dissimuler à le^ justice.
La vérité était si invraisemblable que jamais il n'eût pu venir à l'esprit du magistrat l'idée que sa prévenue était la marquise elle-même.
Et pourtant il trouvait à tout ce qui se passait quelque chose de véritablement singulier.
Le mystère dont s'entourait la détenue de Saint-Lazare le préoccupait plus vivement aujourd'hui.
Il se demandait ce qu'il pouvait y avoir de si étrange en tout cela
Il se disait :
Le curé de Souvigny connaît cette femme ; comment se fait-il que le marquis de Fleurance, qui habite la même commune, une partie de l'année, ne la connaisse pas aussi?...
M. Cordurier ne savait à quelle conclusion s'arrêter, ni quelle conjecture former.
Il se passionnait pour cette affaire, ou du moins pour ses côtés mystérieux et il lui tardait d'avoir le mot de cette énigme qui le préoccupait si vivement.