VISITE A SAINT-LAZARE
UM d'une autorisation en règle, le bon curé se présentait à la prison de Saint-Lazare, le jour même de sa visite au juge d'ins-
0£) truction.
Avant de franchir le seuil de la sombre bâtisse du faubourg Saint- Denis, il s'arrêta un instant pour en contempler l'aspect lugubre et ce ne fut qu'après une minute d'hésitation qu'il se décida à rentrer.
Un geôlier à l'allure rébarbative, revêtu du classique costume des gardiens de prison, l'introduisit aussitôt au greffe où il dut exhiber le laissez-passer que lui avait remis M. Cordurier.
Mais à cette lecture autorisant M. l'abbé Julien à communiquer avec la prévenue de la cellule 24, la sévère consigne fut levée et ordre fut donné de conduire le prêtre aux parloir des avocats.
Un autre gardien l'accompagna jusqu'au poste central et remit le permis du juge à la surveillante de garde.
Dans ce dédale de couloirs et en traversant la grande cour intérieure, l'abbé Julien avait pu se rendre compte du silence lugubre qui régnait
dans la prison.
C'était la première fois qu'il pénétrait dans une de ces tristes demeures et il en était impressionné.
Le bruit des pas répercuté par les voûtes sonores était le seul qu'on entendît; les différentes gardiennes qu'il rencontra sur sa route, observaient un mutisme complet.
En passant devant la chapelle dont les portes étaient ouvertes, le prêtre se signa et murmura une courte prière; la sœur surveillante
s'agenouilla.
Plusieurs détenues, employées aux divers services, circulaient librement dans un va et vient constant et paraissaient très affairées.
Le curé interrogea la religieuse.
Il lui fut répondu que certaines prisonnières dont la peine était peu élevée et la conduite exemplaire pouvaient être autorisées, par faveur spéciale, à remplir de petit emplois.
En effet, la surveillante, s'adressant à l'une d'elles qui semblait remplir les fonctions de femme de charge, lui donna l'ordre d'aller chercher la détenue de la cellule 24 et de l'amener au parloir.
A cet instant, passait la sœur Agathe.
A la vue du prêtre elle s'arrêta.
Elle écouta les explications fournies par la surveillante à la détenue.
Ses soupçons se confirmèrent : le visiteur était bien le curé de Souvigny qu'attendait avec une telle impatience sa pauvre protégée.
Elle ne voulut pas laisser à d'autres le soin d'annoncer cette bonne visite à la malheureuse femme et s'avançant au-devant du curé elle lui posa cette question :
— Pardon, mon père, n'êtes-vous pas l'abbé Julien? Le prêtre répondit affirmativement.
— Ah ! vous venez voir la détenue de la cellule 24 ?
— Oui, ma sœur, répondit le curé, le juge d'instruction m'en a donné l'autorisation.
— Eh bien, s'écria la sœur avec une intonation joyeuse, je vais vous la chercher moi-même.
Fanny, dit-elle en s'adressant à la détenue auxiliaire ; conduisez donc M. l'abbé au parloir.
Puis en hâte, elle se dirigea vers la cellule de Geneviève, située au rez-de-chaussée.
A sa brusque entrée, la mère de Diane, qui était assise la tête entre les mains, dans un angle du sombre réduit, en proie à de douloureuses pensées, se leva vivement.
— Qu'y a-t-il? demanda-t-elle, d'une voix légèrement étranglée, à la vue de sœur Agathe, dont l'attitude décelait une vive émotion.
— C'est l'abbé Julien, ma chère enfant ! répondit celle-ci, incapable de garder plus longtemps le nom qui était sur ses lèvres.
Geneviève devint toute pâle.
Elle avait vivement désiré, pendant ses nuits d'insomnie, la venue de celui dont on lui annonçait la visite ; elle avait prié pour que le ciel exauçât ses vœux les plus chers, en décidant le bon curé à entreprendre son voyage. Elle n'espérait plus qu'en lui pour avoir des nouvelles de sa Diane bien-aimée; l'attente lui avait paru cruellement longue. A l'instant même oii la sœur était venue la surprendre dans ses rêves, elle se désolait à la perspective que l'abbé Julien ne viendrait peut-être pas et cependant la nouvelle qui eût dû combler tous ses désirs et la transporter d'une joie intense, lui serra le cœur.
— L'abbé Julien? ce n'est pas possible, dit-elle avec abattement.
Sœur Agathe surprise, la regardait, ne comprenant rien à cette pâleur subite, à cette angoisse qui se peignait sur ses traits.
— Je conçois votre émotion, reprit-elle, vous m'avez l'air néanmoins Je n'avoir pas parfaitement saisi le sens de mes paroles... Le curé de Souvigny, ce prêtre que vous avez fait demander avec une telle insistance, est là. . Il vous attend !
La jeune femme hocha la tête et l'expression de son regard, fit bien voir à la religieuse qu'elle ne s'était pas méprise sur le sens de ces paroles.
Cependant, elle ne trahit par aucun mouvement le désir de se précipiter à la rencontre de l'abbé Julien.
De plus en plus étonnée, la surveillante contemplait la prévenue, prête à défaillir.
Il fallait en efifet que Geneviève fit appel à toute son énergie pour résister à la pénible émotion qui l'étreignait.
Au moment même de revoir son ancien directeur de conscience, qui l'avait connue si heureuse alors que châtelaine des Migettes, entourée de l'affection des siens, elle ne semblait plus rien avoir à souhaiter, une folle appréhension la retenait.
Ce n'était plus la douce et fière marquise de Fleurance que verrait apparaître l'excellent homme, mais une malheureuse minée par la fièvre et le chagrin, accusée du plus honteux des actes.
Elle ne pouvait même lui raconter le but réel de son voyage, sans compromettre son frère.
Que penserait-il de sa « bonne marquise » en l'apercevant, ainsi transformée, humiliée, ravalée au rang le plus infâme?
La fierté native de Geneviève se révoltait au souvenir des dégradantes tortures qu'elle avait dû subir depuis son entrée en prison.
Elle les avait supportées avec dignité parce que, sûre de son incognito, elle savait que son nom ne pouvait être compromis.
Mais il en était autrement, cette fois.
C'était bien la marquise de Fleurance, une Glamondans qui serait reconnue dans cette demeure infâme et le rouge de la honte lentement lui montait aux joues.
Un instant, elle fut sur le point de persister dans son mutisme et de se refuser à voir le prêtre que pourtant elle avait fait demander.
D'autre part, son amour maternel souffrait, à la perspective de laisser ainsi échapper, la seule occasion qu'elle eût d'avoir des nouvelles de sa fille.
Un violent combat se livrait entre un orgueil bien légitime, orgueil de race, fruit de son éducation de patricienne et l'amour qu'elle portait à sa fille chérie.
Cependant, elle connaissait bien le curé de Souvigny, elle n'ignorait pas la simplicité d'âme pleine de grandeur de ce modeste serviteur de Dieu.
Elle savait qu'aucun soupçon injurieux ne viendrait à son esprit et que son premier cri serait une exclamation de pitié.
Néanmoins, elle hésitait encore.
Enfin, l'amour maternel finit par l'emporter.
— Merci, dit-elle.
D'une voix douce, cette fois, avec la plus complète soumission, elle murmura :
— Je vous suis, ma sœur, oii faut-il me rendre?
La religieuse avait vaguement compris les sentiments qui agitaient l'inculpée.
Elle ne voulut pas la questionner sur ses hésitations de crainte de réveiller en elle de pénibles souvenirs.
— Venez au parloir ! se borna-t-elle à répondre, je vous laisserai seule avec M. l'abbé.
Un regard de reconnaissance de Geneviève la remercia de cette délicate attention.
Plus forte alors, à l'idée que cette rencontre n'aurait pas de témoins, la détenue suivit son guide.
Avec une discrétion faite de bonté et de noblesse de sentiments, sœur Agathe s'effaça, en entrebaillant la porte du parloir et laissant passer sa protégée, la referma aussitôt.
Le curé très occupé par la lecture d'un ancien plan de la prison se retourna vivement.
Un court silence, moins d'une seconde, régna.
Geneviève immobile contre la porte, respirant à peine, la tête baissée, les yeux attachés au sol, attendait.
Pétrifié par la surprise, l'abbé Julien la regardait sans mot dire.
Enfin, il fit un pas en avant.
— Vous, madame la marquise?... comment c'est vous, s'écria-t-il. La pauvre femme s'efforça de sourire.
— Oui, mon bon monsieur le curé, reprit-elle d'une voix brisée, c'est moi!...
L'infortunée se cacha la tète entre les mains... (P. 638.)
— Oh! vraiment! répéta le prêtre, je n'ose en croire mes yeux... C'est vous madame la mar([uihe ?...
L'émotion avait été trop forte pour la victime de Marion, de grosses larmes traçaient des sillons sur ses joues amaigries.
— Pauvre enfant I ma pauvre enfant ! murmura le digne liomme, en proie lui-même à un profond sentiment de compassion.
80e Liv. — l'enfant du divorce. 80» uv.
Il lui prit les mains et doucement chercha à l'interroger.
— Mais que s'est-il donc passé?... Pourquoi êtes- vous dans cette prison?... Vous, madame la marquise de Fleurance?
D'une voix entrecoupée par les sanglots qui l'étouffaient Geneviève répondit :
— Oui, je vais vous expliquer... Je vais tout vous dire... mais parlezmoi, d'abord de Diane... Ma fille que devient-elle?
Il ne lui est rien arrivé, aucun malheur, n'est-ce pas?
— Rassurez-vous, madame la marquise ! Non, rien ! Elle va bien.
Le bon cure ne savait que penser, ne soupçonnant rien du drame intime qui s'était passé et il se perdait en conjectures en contemplant douloureusement le visage de la malheureuse mère.
— Ma chère Diane!... Alors elle est en bonne santé, monsieur le curé, vous êtes sûr!... vous la voyez souvent!... Elle me demande?... Pauvre petite !... Et mon mari?
Ses interrogations se faisaient pressées.
Enfermée pendant de longs mois sans nouvelles du dehors, ia malheureuse avait hâte de savoir.
Anxieusement, elle regardait le bon prêtre et suspendue à ses lèvres, elle attendait avec une fébrile impatience les nouvelles qui devaient rassurer son cœur de mère...
— Je vous en prie, répondez-moi 1... Vous avez l'air gêné... Il y a quelque chose que vous voulez me cacher... Diane est malade?... Oh! parlez!... Ce n'est pas grave... dites-moi tout, je veux savoir!...
« Son mari ! »
Le prêtre avait retenu ces mots « mon mari ! »
Alors elle ne savait rien?...
Il faudrait donc qu'il lui apprît une nouvelle qui lui briserait le cœur !
Il ne s'en sentait pas le courage.
Et sa fille, il ne pouvait cependant pas lui parler de Diane.
Un cri plus délicat de Geneviève le tira de ses pensées qui confuses se heurtaient dans son cerveau.
— Mon bon monsieur le curé ! je vous en supplie ! oii est Diane?... Qu'ya-t-il?...
— Calmez-vous, mon enfant, fit le prêtre qui perdait la tête... Diane est en bonne santé .. très bonne... J'ai eu de ses nouvelles...
— Comment, de ses nouvelles?... Elle n'est plus là-bas? Est-ce possible, ma fille n'est plus aux Migettes?...
— Mais elle va bien, madame la marquise, je vous assure... Ces dames en sont très contentes.
— Ces dames?... reprit-elle, qu'est-ce que cela veut dire?... Ces dames ?...
Le brave ami de M. Bécoulet eût voulu être à cent pieds sous terre.
L'esprit à la torture, il ne savait que faire.
L'exaltation de la marquise, l'effrayait.
Qu'allait-il lui dire ?
La pauvre femme, c'était évident, ignorait le divorce prononcé contre elle.
La situation était terriblement embarrassante.
Il fallait cependant se décider à faire *des réponses catégoriques, car les questions très précises de Geneviève ne pouvaient prêter à des ambiguïtés.
Il résolut tout d'abord de calmer ses alarmes sur le sort de sa fille, espérant qu'elle saurait, pour le reste, se contenter de vagues renseignements.
— M"* Diane, dit-il, est à Paris, au couvent des Dames de l'Assomption où M. le marquis l'a mise, ne voulant pas la confier à des mains mercenaires... Rassurez-vous complètement, mon enfant, la santé de votre chère fille ne laisse rien à désirer... Elle est en un mot et sous tous les rapports, très bien dans cette maison.
— Oh ! merci, monsieur le curé, merci pour ces bonnes nouvelles... Ses yeux à nouveau s'emplirent de larmes.
— La pauvre petite, soupira-t-elle... Comme elle doit s'ennuyer... comme elle doit pleurer... comme je voudrais l'embrasser!
Le prêtre la voyant un peu plus calme, lui fit à son tour des questions.
Il voulait savoir en vertu de quels événements, la marquise de Fleurance, avait pu être accusée de vol et enfermée, ne fût-ce qu'un jour, en l'infamante compagnie des voleuses et des filles perdues. ^
— Mais enfin, mon enfant ! renseignez-moi à mon tour..- Dites -moi comment il peut se faire que vous soyez ici. .. il est nécessaire que je sache tout, car il ne faut pas que vous restiez une minute de plus dans cette demeure.
C'était une longue et douloureuse confession qu'on lui demandait là; mais il n'y avait guère moyen pour elle, de se dérober plus longtemps. Le curé de Souvigny était en droit d'être renseigné. N'était-il pas son confesseur et de plus un vieil ami?
Son caractère sacré et son dévouement méritaient qu'elle fit pour lui ce qu'elle s'était refusée à faire jusqu'ici.
Elle lui expliquerait donc tout.
Il était inutile, néanmoins que le curé apprît la tentative de chantage dont la marquise avait été l'objet.
C'était une complication qui rendait plus grave encore la culpabilité de son frère.
Il fallait qu'il crût à une fredaine du jeune homme, à une fredaine grave, mais rien de plus.
Elle commença donc son récit en rappelant au bon prêtre la date de son départ.
— Vous vous souvenez, lui dit-elle, c'était en juillet... Je vous ai rencontré... Je sortais de chez M. Bécoulet... il me fallait trente mille francs.
Le curé fit un geste de surprise.
— Oui, trente mille francs, reprit-elle, parlant d'abondance ayant hâte de finir.
C'était pour Hubert... Le malheureux avait fait une folie. — Il s'était compromis... Il lui fallait cet argent tout de suite.
Or, pour rien au monde je n'aurais demandé cette somme à mon mari. L'honneur du nom de mon frère était engagé, il était inutile que Guy apprit la vérité... C'était à une Glamondans d'ailleurs, reprit-elle avec fierté, de venir au secours de l'honneur d'un autre Glamondans.
Vous connaissez, n'est-ce pas? toute l'étendue de mon affection pour Hubert?... C'est un cerveau brûlé, mais un bon cœur; il est capable d'une folie, mais il ne commettrait pas une mauvaise action, froidement raisonnée... Il est faible de caractère... Il lui a toujours fallu un guide dans la vie et comme il a perdu sa mère à un âge très tendre, comme je suis de beaucoup son aînée, j'ai voulu essayer de remplacer pour lui notre mère... Je dois veiller sur mon frère, en toutes circonstances, c'est ainsi que je comprends mon rôle vis-à-vis de lui.
— Je le sais, vous étiez son ange gardien. Elle secoua la tête.
— J'aurais voulu ne jamais l'abandonner, le mettre en garde contre toutes les tentations... Malheureusement, l'époque est arrivée où, cédant à d'autre conseils que les miens, il s'est mis à jouer et à s'amuser.
Dès lors, sans le perdre de vue cependant, je savais moins ce qu'il faisait. Mon influence diminuait de jour en jour.
J'appris enfin qu'une folie plus grave que les autres rendait cette
L'ENFAiNT DU DIVORCE 637
somme indispensable... Il la fallait immédiatement dans les vingt-quatre heures.
— Mais pourquoi n'avoir pas consulté M. Bécoulet, il vous eût tiré d'embarras.
— Je l'ai vu, répondit-elle, mais je n'ai pu insister auprès de lui, quand j'ai compris avant qu'il ne sût le but réel de ma démarche, qu'il ne possédait pas un tel capital.
J'ai aussitôt pensé à mes bijoux. .. J'ai fait un choix. Je ne voulais pas que ceux qui venaient de mon mari servissent à sauver Hubert. J'ai pris des bijoux de famille. Ce qui appartenait en propre à Glamondans servait à Glamondans.
Je suis venue à Paris décidée de faire argent de tout ce qui était bien à moi. Paris me souriait, car je craignais en province les indiscrétions qui eussent pu parvenir aux oreilles de mon mari.
Malheureuse inspiration que ce voyage ; il devait être le commencement de mes peines.
Elle reprit haleine un instant sous le regard plein de commisération du curé et poursuivit :
— J'ignorais les difficultés que l'on avait à se procurer de l'argent. Ayant entendu vaguement parler dans ma vie du Mont-de-Piété, c'est lu que je me suis adressée.
C'est alors qu'on m'a demandé des papiers.
— Des papiers? dit le prêtre, aussi ignorant en cela que la marquise elle-même.
— Est-ce que je savais ce que cela signifiait des papiers. Je ne voulais pas dire mon nom, voilà tout. Il était inutile qu'on sût que la marquise de Fleurance avait des embarras d'argent.
Voyant l'insistance que l'on mettait à me réclamer des papiers, je résolus de me procurer les trente mille francs par un autre moyen. Je demandais à reprendre mes bijoux, mais l'on s'y opposa.
On insista alors pour savoir d'où me venaient ces bijoux. Je répondis naturellement qu'ils étaient à moi, pensant qu'on aurait confiance en ma parole... On me rit au nez... La malechance me poursuivit.
Passant rapidement sur la rencontre qu'elle fit de son mari et sur les incidents divers qui le déterminèrent à porter plainte, Geneviève continua :
— ■ Devant cette erreur de mon mari, je n'osais le dissuader. Je pensais que puisqu'il n'y avait pas eu vol, l'afTaire s'arrangerait très rapidement. Dautre part comment lui avouer que j'avais voulu engager ces bijoux?... Quel prétexte aurais-je pu invoquer sans compromettre mon pauvre Hubert? Je fis donc un mensonge par mon muet acquiescement... Je ne
pris aucune part aux démarches, je me contentais de garder le plus complet mutisme.
Je retournai au Mont-de-Piété... L'opposition avait déjà été faite... Je fus arrêtée dès que je me présentai...
L'histoire paraissait très claire jusque-là.
Hochant la tête d'un air approbateur, le vieux prêtre écoutait.
Une objection toute naturelle vint alors à son esprit.
— Et votre mari? questionna-t-il ; comment se fait-il que M. le marquis ait assisté impassible à une arrestation qui le touchait de si près ?
Geneviève eut un geste douloureux.
— C'est ici, dit-elle, que je commence à ne plus rien comprendre... Je pensais que l'on me relâcherait immédiatement, mais un juge d'instruction me demanda mon nom... Je refusai de le donner... Je ne voulais pas que le nom que je porte fût souillé au contact des choses de justice... II me pressa de questions embarrassantes... Perdant un peu la tête, craignant le scandale, le deshonneur, que sais-je encore, je n'eus pas confiance dans ce magistrat qui m'interrogeait et au lieu de lui confier la vérité, sous le sceau du secret, je m'obstinai dans le silence fatal qui devait me coûter mon bonheur.
On me confronta avec mon mari... tremblant de tous mes membres, je n'osais lever les yeux... Lui, au contraire me regarda froidement, presque durement et d'une voix que je n'oublierai jamais, il répondit au juge :
— Non, je ne connais pas cette femme !
L'infortunée se cacha la tête entre les mains, abîmée en une muette douleur, contre laquelle aucune consolation ne pouvait rien.
L'abbé Julien, à quelques pas d'elle, obsédé par de pénibles pensées, lui aussi, attendait en silence que la marquise reprît assez d'énergie pour continuer sa triste narration.
Elle leva au ciel ses beaux yeux, que son visage ravagé par les souffrances faisait paraître plus grands encore.
— Qu'a-t-il pensé en ce moment?... reprit-elle. Qu'a-t-il pu croire?... Bien souvent j'y ai réfléchi.
Je n"ai pas trouvé de réponse.
Et cependant, je le sens, il a cru à quelque chose d'épouvantable... J'ai compris cela à sa voix devenue rauque, inexorable... Un déchirement s'est fait en moi... Je me suis trouvée sans forces, sans volonté, lorsque, avec cet accent hautain, il s'est écrié :
« Non, je ne connais pas cette femme. »
— Oh! pourquoi ne suis-je pas morte quelques minutes plus tôt?... Ce souvenir me tue, voyez-vous, mon bon monsieur le curé!... je ne
sais que concevoir et je n'ai même plus, dans ma douleur, comme consolation les caresses de ma fille...
D'une voix suppliante qui fit frissonner le vieillard, elle reprit :
— Que s'est-il passé à ce moment chez mon mari?... Quelle idée s'est-il faite en me voyant tout à coup, en me trouvant arrêtée, accusée moi-même de ce vol qui, il l'a bien compris à l'instant, n'existait pas?.. Comment s'est-il expliqué que j'avais ainsi besoin d'une somme de l'importance de celle qu'on devait me prêter sur mes bijoux?... à quoi a-t-il pu attribuer cette nécessité d'argent que je lui avais cachée si soigneusement?...
Il s'est certainement passé en lui quelque chose d'horrible, d'épouvantable, pour qu'il me méconnaisse et me renie de la sorte.
J'ai peur de comprendre... Je ne sais que croire... mais vous... vous, monsieur l'abbé, vous qui l'avez vu, vous savez sans doute ce qu'il a cru...
Oh! dites... Expliquez-moi, je vous en prie... Je souffre trop...
Le curé de Souvigny au courant de ce qui s'était passé, comprenait maintenant la vérité.
Le marquis de Fleurance devait avoir cru sa femme coupable.
Yoilà la cause réelle de ce divorce, dont l'abandon du domicile conjugal n'était que le prétexte apparent.
Mais elle, la malheureuse, elle ignorait!
Geneviève continua :
^- J'ai été malade, très malade... j'ai failli mourir et nul des êtres qui me sont chers, n'était à mon chevet.
Personne! ni ma fille, ni mon mari... mon frère lui-même, m'avait oubliée...
Oh! s'écria-t-elle avec une expression déchirante... j'ai failli mourir sans embrasser mon enfant...
Ses traits prirent cette expression hagarde qui avait maintes fois inquiété les docteurs, et d'une voix presque dure elle poursuivit :
— Dieu, vraiment, ne m'a pas épargnée! et que lui ai-je fait? j'ai été charitable; il m'a puni en me mettant dans l'impossibilité de rendre un service d'argent à mon frère... j'ai fondé un orphelinat, je suis venue au secours des mères qui ne pouvaient subvenir aux besoins de leurs enfants; il me prive de Diane et permet qu'on l'enlève à mon affection... J'ai doté des jeunes filles, par mon intermédiaire de jeunes ménages se sont établis; aujourd'hui, mon mari ne veut plus me reconnaître... Ah! voyez-vous, mon père. Dieu est cruel, car je l'ai prié de me rendre
ces affections sans lesquelles je ne saurais vivre et il est demeuré sourd à ma voix... que veut-il donc que je devienne ? que puis-je faire maintenant que je n'ai même plus la consolation de me réfugier dans la prière?... Doucement le prêtre l'interrompit :
— Mon enfant! mon enfant! ne blasphémez pas... Ce n'est qu'un temps d'épreuves à passer... Ayez confiance en votre vieux curé, écoutez sa voix et ne vous laissez pas aller ainsi à de mauvaises pensées qui ne peuvent qu'amollir votre courage dont vous allez avoir tant besoin.
Raidissez- vous dans la souffrance, levez la tête au lieu de vous laisser abattre, et regardez au contraire pleine de confiance, le ciel lumineux en lequel vous devez placer toutes vos espérances.
J'ai pitié de vous, car vos souffrances sont réelles, je gémis avec vous comme homme, mais comme prêtre je vous demande de prier... votre orgueil seul a été humilié et l'orgueil est un péché... Votre fille pense toujours à vous ; j'ai d'elle une lettre empreinte de si tendres sentiments pour vous que la lecture vous en ferait verser de douces larmes... Votre frère ne peut vous avoir oubliée; sait-il, d'ailleurs, oii vous êtes? et qui vous dit qu'il ne vous recherche pas... Quant à votre mari il vous reste un devoir à remplir... vis-à-vis de lui... vous devez le ramener à vous et lui faire regretter ses imprudentes paroles.
La voix du curé se fit plus douce encore, il secoua sa vieille tête blanche et murmura :
— Et le juge Bécoulet, et l'abbé Julien... deux vieux radoteurs ceux-là, n'est-ce pas?
Et vous pensiez, ajouta-t-il avec attendrissement que nous pouvions oublier notre « bonne marquise »... Nous sommes des ingrats, dites-le tout de suite... Nous ne parlions plus de vous... Il semblait même que vous n'ayez jamais existé...
Ah! madame la marquise, reprit-il sérieusement, certes, vous êtes malheureuse ! mais prenez courage, car on n'a pas le droit de désespérer de l'avenir lorsqu'on est entouré de telles affections... vous disposez de trop de dévouement pour ne pas croire...
Geneviève courba la tête.
— Pardon ! mon bon monsieur le curé, oui, je le sais j'ai tort... Il y a trop de braves gens sur cette terre pour douter de la Providence... Mais que voulez-vous? cette horrible accusation que Guy, pourtant si bon, a laissé peser sur ma tête m'a aigri le caractère... Que peut-il penser?...
L'abbé Julien avait débrouillé une partie de la vérité pendant le récit de la jeune femme.
La foudre fût tombée aux pieds de M. Cordurier que sa stupeur n"eùt pas été plus grande. (P. 647.)
81« UV. — HECTOR DE JIONTPEUHEUX. — LEKIWNT DU DIVOUCE. — J. ROUFF ET C'", ÉDIT. 81* UV.
Il avait compris que le marquis stupéfait de rencontrer sa femme dans le cabinet de M. Gordurier, alors qu'il la croyait aux Migettes, avait éprouvé une profonde irritation.
M. de Fleurance s'était demandé évidemment pourquoi Geneviève cherchait à se procurer de l'argent, à son insu, et en était arrivé, trompé par les apparences, à la croire coupable.
Le bon curé, cependant, n'osait expliquer toute la vérité à la malheureuse.
Il ne se sentait pas la force de lui annoncer brutalement que le divorce avait été prononcé contre elle.
Ce jugement n'était pas définitif ainsi que l'avait expliqué Bécoulet en voyage ; il y avait donc intérêt réel à ce que la marquise sortît immédiatement de prison.
Peut-être était-il encore temps de tout empêcher ou du moins de réparer une partie du mal déjà fait.
Une fois dehors, on lui expliquerait plus à l'aise ce qui s'était passé.
Elle serait d'ailleurs entourée de bonnes et solides amitiés qui lui permettraient de supporter vaillamment le malheur qui la frappait.
Mais il ne fallait pas songer à lui porter un nouveau coup alors qu'elle était encore en prison.
Le prêtre se borna donc à insister tout particulièrement pour que la marquise se fit connaître et obtînt son élargissement.
— Vous ne pouvez rester davantage dans cette prison, répétait-il voyant qu'elle hésitait. Il faut sortir, mon enfant. . Allons, un peu de force de caractère, dites la vérité au juge d'instruction.
L'entêtement de Geneviève l'inquiétait.
Il lui parla plus sérieusement encore.
— Voyons, dit-il, vous avez confiance en moi?... Elle répondit affirmativement.
— Eh bien, si je vous disais qu'il y a un intérêt majeur, supérieur à ne rien cacher à M. Gordurier pour obtenir votre mise en liberté, est-ce que vous me croiriez?
Inquiète, la marquise demanda :
— Que se passe-t-il donc?
— Ne vous obstinez pas, mon enfant ! répondit-il. Ecoutez la voix de l'expérience, cédez à votre bon curé... Parlez au juge;... il vous gardera le secret, vous ne pouvez en avoir de doutes à cet égard... Faites-moi cette promesse? Ne me laissez pas partir avec la désolante perspective de vous savoir sous ces horribles verrous, sans que je ne puisse rien pour vous, obligé que je suis de ne rien dévoiler de notre conversation.
Elle hésita un instant, puis résolument se buta.
— Eh bien! non! mon père, je ne le puis... D'ailleurs, pourquoi cette insistance... Renseignez-moi tout au moins, qu'y a-t-il?
L'abbé Julien eût bien voulu ne pas parler; mal à l'aise, il cherchait à éluder une réponse trop directe.
Enfin, poussé par la nécessité, ne voulant pas au surplus que Geneviève fût la victime inconsciente d'un entêtement qu'il comprenait un peu, il prit la résolution de lui dire une partie de la vérité pour l'exciter dans son inquiétude et la décider à quitter sa cellule.
— Ma pauvre enfant, que vous me faites de la peine, fit-il mélancoliquement... vous voulez me forcer la main... Il faut, n'est-ce pas, que je vous dise une chose qui va vous briser le cœur?... Ah! madame la marquise, vous n'avez pas pitié de vos amis.
— Oui ! je vous en prie ! parlez. . . s'écria Geneviève pleine d'angoisses. Pourquoi faut-il que je sorte?
• — Pourquoi?... parce que votre mari vous croit coupable. Elle sursauta.
— Lui!... s'écria-t-elle avec une expression d'admirable énergie, c'est impossible!
Le vieillard reprit gravement :
■ — Je vous répète, ma chère enfant! dussé-je vous faire mourir de chagrin et de honte, que la chose n'est malheureusement que trop exacte. M. le marquis de Fleurance trompé, sans doute par de funestes apparences, vous croit coupable.
— Coupable?... et de quoi? demanda-t-elle avec une intonation poignante dans sa simplicité.
Le curé, mis dans l'obligation ou de mentir ou de continuer à torturer cette âme si noble et si droite, coupa court à de nouvelles interrogations en s'expliquant plus nettement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors.
— C'est inutile, mon enfan', ne me questionnez pas I Je ne puis aujourd'hui vous en dire davantage; qu'il vous suffise de savoir que c'est un prêtre qui vous parle ; que puisque M. le marquis de Fleurance se croit trahi de ses affections les plus chères, votre place est dehors... vous avez votre réputation à sauvegarder... Croyez-moi, ne perdez pas une minute, avouez la vérité au juge; il est peut-être temps encore d'éviter d'irréparables malheurs...
Geneviève eut un cri d'indignation sublime.
— Puisqu'il en est ainsi s'écria-t-elle, soit, je parlerai... Puisque mon mari me croit coupable... puisque cet odieux soupçon peut effleurer les oreilles de ma fille... je dirai la vérité... Tout à l'heure le juge saura
tout... Mais cela est abominable, monsieur le curé... Voyez-vous, je pouvais tout supposer, mais pas cela...
Elle se frappa la poitrine.
— Moi! coupable! continua-t-elle avec déchirement que peut-i' croire, mon Dieu? que j'aie trahi mes devoirs? Il me connaît trop pour s'arrêter un seul instant à cette pensée... Alors quoi?... Mais quoi? .. fitelle en se tordant les mains.
Puis, après une pause douloureuse.
Et Diane? on ne lui a rien dit, n'est-ce pas? demanda-t-elle alarmée. Son âme d'enfant est aussi pure qu'autrefois?... Ah! c'est que je la connais ma Diane chéxie, il ne faudrait pas qu'on vînt mal lui parler' de sa mère...
La marquise se redressa alors et avec un air de suprême hauteur elle poursuivit :
— Mais j'espère bien que nul ne s'est permis de dire à cette enfant quelque chose qui pût entacher l'honneur de sa mère... Qui donc et de quel droit se permettrait, d'ailleurs, de déshonorer la marquise de Fleurance?
Vous avez raison, monsieur le curé, et merci de votre visite. Il est nécessaire que je sorte d'ici... Il faut que sur l'heure j'aille retrouver mon mari...
— Oh! rassurez-vous, fit-elle en arrêtant d'un geste le curé qui avait un moment d'efFroi. Je ne ferai rien... Pas de scandale... Je suis une Glamondans!... Je dirai simplement à mon mari :
« Vous m'avez cru coupable ! regardez-moi en face et voyez si mes yeux sont menteurs...
Il rougira de ces soupçons, et peut-être alors lui pardonnerais-je.
Allez, monsieur le curé, allez... Dites à M. Cordurier qu'il me fasse mander aussitôt... je vais me faire connaître.