‹ L'enfant du divorceChapitre 70 sur 88 · LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

LA VÉRITÉ

'abbé Julien quitta la prison en proie à une agitation extrême.

La scène douloureuse à laquelle il venait d'assister, l'avait Y^ brisé.

Un vieillard de son âge ne passe pas inpunément par des épreuves aussi violentes, sans en ressentir une grande fatigue morale et physique, qui rendait plus chancelante encore la démarche du bon prêtre et voûtait davantage ses épaules.

Il avait hâte maintenant d'arriver au palais de justice et de dire au juge d'instruction ce nom qu'il voulait tant connaître.

Il héla une voiture.

Une voiture !

Jamais il ne se fût passé une fantaisie aussi coûteuse s'il ne s'agissait de la marquise de Fleurance. •

Il eût voulu l'emmener lui-même.

Il souffrait à l'idée de la laisser, ne fût-ce que quelques minutes encore, dans cette infâme prison.

Pauvre femme, par quelles humiliations n'avait-elle pas passé?

Son arrestation ! la fouille ! les interrogatoires successifs, les constatations judiciaires et par- dessus tout la dégradante promiscuité avec les malfaiteurs de toutes natures.

Quelle épouvantable série pour une femme de ce monde et de cette éducation.

Quelle énergie il lui avait fallu pour résister à tant de malheurs.

Et ses souffrances?

Pour une mère comme Geneviève, quelle douleur que d'être aussi violemment séparée de sa fille !

Hubert ne saurait témoigner assez de reconnaissance à cette sœur adorable pour la remercier de son héroïque dévouement.

Le bon prêtre ne pouvait songer à toutes ces choses sans en être très impressionné.

Et dans sa voiture, ce vieillard ordinairement si calme, ne se tenait plus d'impatience.

— Pauvre marquise, se disait-il, ses tribulations ne sont pas encore finies. Il lui reste à apprendre ce divorce.

Comment supportera-t-elle cette atroce nouvelle?

M. Cordurier savait bien que l'abbé Julien viendrait le voir en sortant de Saint-Lazare.

Il avait en conséquence, donné des' ordres pour qu'on l'introduisît immédiatement.

A la vue du visage bouleversé du prêtre, il comprit que quelque chose de grave s'était passé.

Enfin, il tenait ses révélations.

— Eh bien, dcmanda-t-il anxieusement, vous avez réussi?... Elle avoue... qui est-ce?...

Le curé de Souvigny le regarda avec surprise.

— Oui, monsieur le juge! elle avoue son nom, répondit-il d'un ton amer. C'est la marquise de Fleurance elle-même!

La foudre fût tombée aux pieds de M. Cordurier que sa stupeur n'eût pas été plus grande.

Il venait de recevoir en pleine figure un coup de massue dont il était encore tout étourdi.

Il bégaya, comme anéanti, la tête basse :

— La marquise de Fleurance?

Le prêtre complètement abattu par cette journée mouvementée, contemplait en silence l'effarement du juge.

Le coup de théâtre avait pour un instant paralysé les facultés du magistrat qui, cherchant à rassembler ses esprits, murmurait intérieurement :

— La marquise de Fleurance.

Il voulut des explications et releva la tête.

— Parlez monsieur l'abbé?... Il y a en cette affaire un mystère que vous devez connaître maintenant. Il importe que la justice soit complètement renseignée.

— Hélas! fit le curé, ce n'est que trop vrai. Cette pauvre femme dont les malheurs ont fini par éveiller les sympathies de son entourage, dont l'attitude courageuse et résignée vous a frappé vous-même, monsieur le juge d'instruction, cette prévenue soumise à toutes les humiliantes formalités ordinairement réservées aux seuls coupables, cette inconnue si isolée, touchée dans ses affections les plus chères et qui n'échappa que par miracle au mal qui l'avait jeté prostrée sur un lit d'hôpital, n'est autre que M"" la marquise de Fleurance.

— Vraiment, dit le juge, ma surprise est grande et il faut toute la confiance que j'ai en vous, monsieur le curé, pour ne pas croire que vous avez été la dupe d'une intrigante! Ce n'est pas la marquise de Fleurance.

Le prêtre eut un sourire triste.

— N'ayez pas de ces idées, monsieur le juge... voici douze ans que je suis curé de Souvigny et voici par conséquent douze ans que je vois tous les jours, quelquefois plusieurs fois par jour, la marquise... Les bonnes œuvres nous ont rapprochés... l'éducation religieuse de sa fille Diane rendait encore plus fréquentes mes visites au château... J'ai voué, monsieur le juge, un véritable culte à cette femme si charitable,' si admirable de dévouement... J'ai vu les trésors d'infinie bonté qu'il y avait dans cette âme et vous voudriez que j'aie été trompé !...

Le visage ridé du vieux curé, entouré d'une auréole de neige, se crispa douloureusement.

— Allons donc! reprit-il, on ne trompe que les indifférents, mais le cœur a des perspicacités contre lesquelles ne peuvent aucune tentative de duperie... Je vous le répète, monsieur le juge, la prévenue injustement détenue à Saint-Lazare est bien la femme du marquis de Fleurance.

« Injustement » eut le don de chatouiller désagréablement l'épiderme de M. Cordurier, qui fit une grimace significative et répartit vivement :

— Pourquoi, la marquise, qui d'un mot pouvait prouver son innocence, n'a-t-elle rien dit?... Il lui était si simple pourtant de parler.

Je regrette vivement sa détention prolongée, mais je suis forcé de reconnaître qu'il y a de sa faute et plus encore de celle de son mari...

— Que voulez-vous, fit le curé... Elle a perdu la tète en se voyant arrêtée, elle, marquise de Fleurance... Elle cherchait à se procurer de l'argent dans un but qu'elle voulait à tout prix tenir caché à son mari... mais je vous le garantis, moi... Le motif qui la faisait agir ainsi est aussi noble, aussi pur que l'âme de cette vaillante créature...

Mise dans l'obligation de dire son nom, accusée d'un vol qu'elle ne pouvait avoir commis puisqu'il s'agissait de ses propres bijoux, elle a craint que l'histoire n'arrivât aux oreilles de son mari qui, trompé luimême par la disparition inexplicable des bijoux, avait porté plainte contre une voleuse imaginaire...

M™* de Fleurance s'est eft'rayée alors de l'obligation où elle se trouvait de dévoiler au marquis un secret qu'elle voulait conserver... Il aurait exigé qu'elle lui donnât les raisons de ce singulier besoin d'argent et c'est ce qu'elle voulait éviter à tout prix.

... Elle tendit ses doigts au magistrat. (P. 656.)

Alors, une terreur folle s'est emparée d'elle. Elle a pensé qu'elle éviterait cette complication qu'elle appréhendait si fort en cachant son identité à la justice... l'idée ne lui vint même pas à l'esprit qu'elle pourrait être sérieusement « accusée de vol »...

Le prêtre s'arrêta pour juger de l'impression de son récit sur iM. Cordurier.

82e nv. l'KHKAM DD DIVOBCl

82» LIY.

D'un geste, celui-ci l'invita à continuer, ajoutant :

— Je vous écoute avec le plus grand intérêt, monsieur l'abbé, et je commence à entrevoir clairement la vérité.

— On l'interrogea... poursuivit le vieillard et lorsqu'elle vit que réellement on la croyait coupable, elle perdit contenance... Avouer son nom après ces humiliations!... Non, cela n'était pas possible... La malheureuse espérait toujours que quelque chose viendrait faire éclater son innocence et qu'elle sortirait des mains de la justice, sans y laisser une parcelle de l'honneur de ce nom...

C'est alors que vous eûtes l'idée de la confronter avec le marquis et que celui-ci refusa de la reconnaître, la laissant désespérée à jamais et pour toujours décidée à garder au fond de son cœur le secret de son nom, celui du mobile qui l'avait déterminée à faire argent de ses bijoux.

Qu'a dû penser le marquis en se trouvant en présence de sa femme, au lieu de rencontrer l'inconnue qu'il croyait être la coupable du vol pour lequel il avait porté plainte? Je ne puis préjuger... Je ne puis vous dire que le but poursuivi par la marquise était avouable et honorable et qu'il importait cependant que M. de Fleurance, plus que tout autre, n'en eût pas connaissance.

Gravement, le juge prit la parole.

— La vérité tout entière m'apparait, dit-il, en ce qui concerne cette confrontation.

Trompé par quelque fausse preuve, ne comprenant rien au besoin d'argent de sa femme, plus surpris encore de la retrouver tremblante devant lui, ainsi qu'une coupable, le marquis a cru à son déshonneur conjugal... Il n'a pas voulu faire la justice confidente de ce qu'il croyait être la constatation certaine d'un drame d'amour... Il a respecté l'incognito de la marquise.

— Cela doit être ainsi, dit l'abbé Julien.

— Oh ! je n'ai aucun doute, maintenant, affirma M. Cordurier, j'ai été trompé par cette confrontation... j'ai été la dupe de deux énergies égales qui se sont heurtées devant moi.

J'ai pris les tressaillements de la marquise à la vue de son mari pour la crainte, le remords d'une coupable .. l'altitude hautaine de ce fier gentilhomme ne m'a pas alors frappé... J'ai pensé que suprêmement indifférent, il n'attachait aucune importance à l'identité de la prévenue...

Il se frappa le front et s'écria :

— Je revois cette scène maintenant, et je me l'explique

Je ressaisis des intonations de voix qui m'avaient surpris sur le moment et que je n'avais pas cherché à analyser, tant j'étais à cent lieues

de supposer que l'énergique jeune femme, que je torturai par mes interrogations, n'était autre que la marquise de Fleurance.

Ma perspicacité professionnelle était en défaut et j'aurais dû comprendre...

Il fit une pause et reprit avec force :

— Oui, j'aurais dû comprendre que cette affaire n'était pas ordinaire... Les faits matériels mêmes me crevaient les yeux... Il n'est pas jusqu'à l'attitude si calme et si digne de celle que je prenais pour une prévenue ordinaire et jusqu'aux sympathies qu'elle s'attirait de toutes parts, qui n'eussent dues me dessiller la vue.

Au fond de lui, le juge était désolé de cette erreur et eût donné beaucoup pour ne pas l'avoir commise.

Il en voulait néanmoins un peu au marquis de l'avoir induit en cette erreur, dans sa confrontation. Il trouvait môme mauvais qu'il se fût ainsi même moqué de la justice. D'ailleurs, pourquoi M. de Fleurance laissait-il si longtemps sa femme en prison?

C'était son droit évidemment de ne faire connaître aucune confidence à la justice ; mais n'y avait-il pas cruauté de sa part à souffrir qu'une femme, quelque coupable qu'elle fût, demeurât sous les verrous victime de son orgueil de race.

Il fit part de ses observations au curé et, avec une certaine brutalité de langage qu'il savait prendre lorsqu'il traitait d'un sujet qui le tenait à cœur, il lui dit :

— Mais enfin, monsieur l'abbé, la conduite du marquis est inqualifiable!... Pourquoi n'a-t-il pas éclairé la justice?... on eût relâché sa femme.

— Quelque douloureux qu'il me soit de répondre à cette question, monsieur le juge, répondit le prêtre, la vérité m'oblige cependant à déclarer que M. de Fleurance avait un intérêt à laisser sa femme le plus longtemps possible dans l'ignorance de ses actes.

— Je ne comprends pas, dit le juge.

— M°* la marquise de Fleurance est encore plus malheureuse que vous ne le supposez, monsieur le juge, ajouta l'abbé Julien, car son mari profitait de son internement pour obtenir le divorce en invoquant l'abandon du domicile conjugal.

— Oh! s'écria M. Gorduiier outré, mais c'est odieux!

— Odieux ou non, reprit le curé, il ne nous appartient pas de porter un jugement aussi sévère sur les actions qu'entraînent les passions humaines. M. le marquis de Fleurance est à plaindre simplement.. Aveuglé par la jalousie, il a cru à la culpabilité de sa femme et n'a pas

hésité à profiter des moyens qu'une loi inhumaine a mis à sa disposition pour rompre des liens sacrés de la famille.

— Ainsi ce divorce est prononcé? demanda le juge.

— Malheureusement ! Le temps que la marquise a passé en prison a suffi pour qu'un tribunal vint briser deux existences.

— Voilà donc la raison de cette étrange attitude du marquis! murmura M. Cordurier.

— Et maintenant, qu'allez-vous faire, monsieur le juge?

— Faire remettre en liberté M°' la marquise de Fleurance

— Quand cela?

— Mais tout de suite! La pauvre femme a vraiment trop souffert pour que la justice n'ait pas hâte de réparer une erreur dont elle n'est pas réellement coupable cependant.

— Que le ciel soit loué!... Ainsi M°^ de Fleurance sera libre ce soir?

— Non pas ce soir, mais à l'instant même... Tenez, monsieur l'abbé, venez avec moi... je présiderai à toutes les formalités de levée d'écrou et vous pourrez emmener la marquise avec vous...

— Ah ! de grand cœur ! s'écria le curé avec élan... je n'osais vous le demander, monsieur le juge, et cependant il importe que cette pauvre femme ne se trouve pas isolée lorsqu'elle apprendra le coup terrible qui la frappe.

— Gomment ! demanda M. Cordurier, vous ne lui avez pas appris qu'elle était divorcée.

— Hélas! non; j'avais trop de choses pénibles à lui apprendre, pour ne pas reculer devant cet aveu qui brutalement aurait pu la tuer.

Plusieurs fois j'ai essayé d'amener la conversation sur ce terrain, mais, au dernier moment, le courage m'a manqué.

— Et peut-être avez-vous raison ! fit le juge. Oui, un tel aveu eût porté, un coup terrible à une femme déjà minée par les plus affreux chagrins... Son énergie est factice maintenant, les nerfs seuls la soutiennent, mais ses yeux pleins d'un éclat fiévreux dénotent une âme brisée... J'ignorais alors que j'avais affaire à M™' la marquise de Fleurance dont l'innocence ne peut être discutable... J'avais la conviction que je tenais la vraie coupable, l'auteur du vol, et cependant je me prenais à être saisi d'une immense pitié pour la malheureuse...

Le prêtre, impatient de partir, l'interrrompit :

— Je suis à votre disposition, monsieur le juge. Celui-ci comprit et sourit :

— Allons, partons... Passez le premier, monsieur l'abbé, je vous suis...

L'KiNFANT DU DIVORCE 653

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