LA TERRIBLE KOL'VELLE
4^^ E curé de Souvigny avait gardé sa voiture, il y fit monter le juge, Lllr^ tout heureux d'avoir si bien réussi dans l'accomplissement de la %^^^ mission qu'il s'était donnée.
De son côté, M. Cordurier qui ne pouvait se pardonner son manque de discernement, pourtant involontaire, avait hâte de revoir Geneviève et de ramener par quelques paroles généreuses, dictées par le cœur, le calme si nécessaire à la pauvre femme qui allait avoir à affronter tant de luttes nouvelles.
Il fallait qu'aucun souvenir fâcheux ne lui restât de son séjour en prison et qu'elle fût assurée de la discrétion parfaite du magistrat.
Les révélations du curé avaient fait une profonde impression sur son esprit.
Il savait maintenant qu'autour de cette affaire de vol, si simple en apparence, s'était greffé un drame intime dont les conséquences étaient navrantes.
Pendant que la marquise agonisait, son mari lui avait repris son nom, sans éprouver pour la créature qu'il abandonnait ainsi l'ombre d'un sentiment de pitié.
Il songeait avec effroi que si la malheureuse était morte à l'IIùtel- Dieu, on l'eût enterrée dans un coin quelconque du cimetière et qu'une croix de bois noir eût seule marqué la place où la marquise de Fleurance aurait dormi de son dernier sommeil.
Personne n'eût suivi ses funérailles. Cette femme, victime anonyme du sort, eût été ensevelie ainsi qu'une criminelle, l'affaire des bijoux eût été classée et la marquise de Fleurance portée comme disparue.
Qui sait même si son corps n'eût pas servi pour des expériences?
Les sujets manquent dans les hôpitaux et les internes se seraient emparés avec joie de ce corps que personne ne venait réclamer.
Involontairement, ce souvenir fit frissonner le juge, car il songeait à la responsabilité de sa haute fonction.
Les juges d'instruction disposent d'un pouvoir discrétionnaire dont ils ne doivent cependant user qu'avec une certaine circonspection.
Jamais jusqu'ici, dans sa longue carrière, il n'avait été la cause de la moindre erreur judiciaire?
Il ne se souvenait pas d'avoir, une seule fois, traité une affaire à la légère.
Il avait au contraire concentré tous ses efforts et apporté toute son expérience à l'examen approfondi des dossiers qu'il avait eu à étudier.
Gela signifiait-il qu'il n'avait livré que des coupables à la justice?
Non pas!
Pourquoi ne se serait-il pas trompé?
Il doutait de lui maintenant.
Il avait sous les yeux, en ce moment, un exemple qui lui donnait à réfléchir.
Pourtant, il n'avait eu aucun doute sur la culpabilité de cette victime qu'il allait remettre en liberté, avec des excuses, et cependant il avait aujourd'hui la preuve évidente, éclatante de son innocence.
Assombri par ces idées,. M. Cordurier parla fort peu pendant \p trajet.
Accoté dans un coin de la voiture, il se livrait à de philosophiques réflexions que l'abbé Julien ne venait pas troubler étant de son côté trop occupé par d'amères pensées.
Geneviève attendait avec confiance le résultat de la démarche du bon curé.
Elle savait bien que le juge la ferait mander aussitôt qu'il apprendrait la vérité.
Elle était maintenant formellement résolue à ne pas rester plus longtemps enfermée puisque, comme le lui avait dit son vieil ami, la défense de son honneur exigeait qu'elle sortit immédiatement.
Elle pensait cependant que ce serait au bureau de M. Cordurier qu'aurait lieu cette entrevue.
Peu au courant des formalités en usage pour la mise en liberté, la marquise ne fut donc nullement frappée lorsqu'une surveillante vint la chercher pour la conduire auprès du directeur.
Elle crut simplement que cette démarche était nécessaire avant qu'on ne la menât au palais de justice.
Aussi, sa surprise fut-elle grande lorsque, introduite dans le bureau directorial, elle se trouva en présence de ce personnage, de M. Cordurier et de l'abbé Julien vers lequel se porta son premier regard, plein d'une affectueuse reconnaissance.
A sa vue, le juge vint au-devant d'elle et lui désignant un fauteuil, lui dit:
— Veuillez vous asseoir, madame. J'ai quelques mots à échanger avec M. le directeur et je suis à vous immédiatement.
Celui-ci qui sentit peser sur lui avec insistance les regards des acteurs de cette scène, mù par un sentiment de louable discrétion, comprit que sa présence était gênante.
Il s'adressa au magistrat.
— Je me retire, monsieur le juge, fit-il, et je vous laisse avec madame.
Il s'inclina respectueusement devant celle que, quelques minutes auparavant, il n'eût pas daigné honorer d'une attention quelconque.
— Si cependant vous aviez besoin de moi, ajouta-t-il, je me tiens à votre disposition.
A peine eût-il refermé la porte de son cabinet que M. Cordurier d'une voix visiblement émue, prononça ces paroles :
— Vous êtes libre, madame la marquise.
Elle eût un geste de remerciement.
— Je ne puis, madame, reprit-il, que vous apporter l'expression de mes regrets les plus sincères pour la fatale erreur dont vous avez été la victime.
— Ne vous excusez pas, monsieur, répondit-elle, si vous avez cru à ma culpabilité, il y a un peu de ma faute et cette obstination que vous me reprochiez si souvent a seule contribué à prolonger mon séjour dans cette prison.
Reconnaissant de la noble spontanéité avec laquelle elle cherchait à alléger le poids de ses regrets, le juge reprit :
— Certes, madame, il n'eût tenu qu'à vous... Un mot et vous étiez libre... Cependant, M. l'abbé que voici, a bien voulu me donner l'cxplicalion de votre silence et je n'ai qu'à m^incliner devant un secret que je n'ai pas cherché à connaître puisqu'il n'intéresse en rien l'action judiciaire... Le vol n'existe pas...
— J'ai été saisie d'une telle terreur, monsieur, en me voyant compromise par suite de mon ignorance de certaines formalités indispensables lorsqu'il s'agit de contracter un prêt, que je n'ai pas eu assez de confiance en vous... Je ne voyais qu'une chose : mon nom traîné en justice, et cette perspective me rendait folle... Alors j'ai persisté dans ce silence qui vous paraissait inexplicable et j'ai été mon propre bourreau.
— Ne réveillez pas ce souvenir, madame, fit le juge, souvenir presque aussi pénible pour moi que pour vous...
Je donnerais tout pour que vous voulussiez bien me couvrir de votre indulgence et me donner la main en signe, non pas d'oubli, car il est des
choses dont on se souvient éternellement, mais de pardon pour mes duretés... professionnelles.
Elle se leva et d'un geste empreint d'une fierté pleine de bonté, elle tendit ses doigts au magistrat.
— J'ai tout oublié, monsieur, dit-elle, j'aurais mauvaise grâce, d'ailleurs à vous garder rancune d'avoir obéi à votre devoir et à votre conscience... Je veux cependant vous savoir gré de la démarche que vous faites auprès de moi aujourd'hui et des paroles délicates que vous m'exprimez.
Elle ajouta en souriant tristement :
— Je souhaite même que mon retour dans le monde et les tristes choses que j'aurai à y apprendre ne me fassent pas regretter les heures que j'ai passées ici et pendant lesquelles du moins je ne pouvais m'en prendre qu'à mon imagination des sombres pensées qui m'assaillaient.
— Mon enfant! fit le prêtre d'un ton de reproche.
— Oh ! pardonnez-moi, mon bon monsieur le curé, si, au moment de de franchir le seuil de cette prison, je me sens envahie de douloureux sentiments... Je devrais être joyeuse, n'est-il pas vrai? et cependant j'ai le cœur serré d'une inexprimable appréhension... Seule la perspective prochaine d'embrasser mon enfant soutient mon courage.
Geneviève secoua la tête, pour chasser ses pensées et revenant à l'affaire qui avait amené son incarcération, elle crut devoir donner quelques explications au juge sur sa confrontation avec le marquis.
— Vous avez dû être étonné, dit-elle, de l'attitude de mon mari... Il importe cependant que je ne vous laisse pas une opinion trop désavantageuse de votre prisonnière et qu'avant de sortir, je vous donne quelques renseignements qui pourront vous édifier...
Elle s'arrêta, embarrassée.
— C'est inutile, madame, reprit vivement M. Cordurier... Oui, je sais... Ne dites rien... Je veux respecter, je vous le répète, les secrets qui ne sont pas les miens et vous assurer néanmoins que j'éprouve pour votre infortune la plus respectueuse sympathie.
Il ajouta en s'inclinant :
— Madame la marquise de Fleurance, vous êtes libre!... Je vous laisse avec M. le curé... vous avez besoin de l'entendre, il a des choses graves à vous dire, peut-être de mauvaises nouvelles... vous avez besoin de suivre ses conseils.
Elle eut un cri :
— Mon enfant !
L'abbé Julien intervint.
Il se dissimula aussitôt dans l'encognure d'une porte et chercha à dévisager la marquise... (P. 660.)
— Non! madame la marquise! je vous l'ai déjà dit, rassurez -vous complètement sur le sort de Diane...
— Oui, je devine... c'est de lui qu'il s'agit, n'est-ce pas?...
Elle courba la tête en voyant les regards du prêtre et ceux du magistrat se croiser en signe d'intelligence.
— Enfin! j'aurai du courage, dit-elle en poussant un profond soupir.
83" UV. — l" ENFANT DU DlVOnCR . 83« LIV.
Monsieur le juge, j'ai une grâce à vous demander, reprit-elle...
— Je suis à votre disposition, madame...
— Il y a une sœur ici... Sœur Agathe, dont la sollicitude pour moi m'a profondément touchée... sans savoir qui j'étais, pensant certainement qu'elle avait affaire à une de ces malheureuses coupables qui peuplent cette prison, elle m'a témoigné une sympathie dont je voudrais la remercier... Je ne la reverrai peut-être jamais, je ne voudrais pas qu'elle crût un seul instant que ses bons offices n'ont servi qu'à obliger une ingrate.
M. Gordurier griffonna à la hâte quelques mots sur un morceau de papier et appuya sur un timbre.
Il le remit à l'employé qui parut en lui donnant l'ordre d'exécuter sa mission avec toute la diligence possible.
■ — Dans quelques minutes, madame, dit le magistrat, sœur Agathe sera ici... Permettez que je me retire pour signer différentes pièces relatives à votre mise en liberté immédiate.
Avec gravité il s'inclina une dernière fois devant Geneviève, qui fixant sur lui ses beaux yeux, le remercia d'un éloquent regard.
L'abbé Julien se préparait également à sortir.
Elle le retint par la main.
— ■ Restez, mon père, lui dit-elle d'un ton de doux reproche... Je n'ai rien de caché pour vous... Je désire que vous écoutiez les oaroles que j'ai à adresser à cette fille de Dieu.
^ Sœur Agathe, tout émue, se présenta bientôt.
Son pâle et doux visage ascétique reflétait un tel air de bonté ingénue, sa blanche cornette encadrait un front et des yeux si purs qu'on se sentait instinctivement attiré vers cette suave créature dont l'ensemble de la physionomie portait cependant, pour un œil exercé, les marques indélébiles d'un grand chagrin terrestre.
— Je suis libre, ma sœur, s'écria Geneviève en l'apercevant... Mon innocence est reconnue et je n'ai pas voulu quitter cette sombre demeure sans vous exprimer mon éternelle reconnaissance pour votre touchante bonté.
• — Je le sentais bien, moi, que vous n'étiez pas coupable, répondit la religieuse avec un accent de conviction impossible à rendre.
— Vous êtes venue à moi, reprit la jeune femme, alors qu'abandonnée de tous je pleurais en silence, sans espoir... soyez bénie pour votre charité... sans vous, je serais peut-être encore ici... Je vous pris comme exemple. J'ai compris ce que votre jeunesse décelait de tristesses passées et de désillusions... votre force d'âme, vos paroles pleines de pitié m'ont
redonné un courage que je m'ignorais et je me suis décidée à faire venir un aveu qui cependant coûtait à mon orgueil.
— Ma fille, interrompit sœur Agathe comme honteuse de ces compliments.
• — Ce nom que j'ai voulu cacher à tous pour le préserver de rinianiie de la prison, je vous le disais à vous seule... comme on le dit à un confesseur... Je suis la marquise de Fleurance, ma sœur! Je tiens à vous dire ce nom que j'espérais ne plus prononcer ici, parce qu'il importe que vous sachiez à qui vous avez tendu la main... Les hasards de la vie nous poussent chacune vers la vie que nous nous sommes choisies, je me dois à l'éducation de ma fille, vous avez consacré vos jours au relèvement et au soulagement des âmes déchues, des malheureuses meurtries au contact de la société; toujours cependant, votre image sera présente à ma mémoire et j'apprendrai à une enfant à ne jamais oublier dans ses prières le nom d'une humble servante du Seigneur...
L'émotion brisait sa voix, elle acheva plus bas :
— Adieu, ma sœur, c'est une mère qui vous bénit.
Debout, plus pâle encore que de coutume, sœur Agathe écoutait ces paroles nouvelles pour elle et son visage reflétait les sentiments qui l'agitaient...
Trop jeune pour observer scrupuleusement la règle de l'ordre qui voulait qu'aucune émotion mondaine ne vint faire battre un cœur désormais voué au Christ, elle faisait de violents efforts pour se dominer.
Elle voulut parler.
Alors ainsi qu'une automate elle s'inclina, mais avant qu'elle n'eût disparu, Geneviève put remarquer que son visage était inondé de larmes.
Les diverses formalités précédant la levée de l'écrou accomplies, l'abbé Julien fit monter la marquise dans la voiture qui stationnait à la porte de la prison et donna au cocher l'adresse de l'hùtel de la Croix- Rouge.
La marquise ne pouvait songer à aller demander l'hospitalité à son frère, avant qu'elle ne sût exactement ce qui s'était passé durant sa captivité.
Il était donc plus convenable qu'elle restât quelques jours à cet hôtel, sous la sauvegarde de Bécoulet et du curé, avant qu'on ne prit une déiision à son égard.
Le prêtre comptait beaucoup sur le juge de paix pour donner dos conseils à cette malheureuse.
Quant à lui, prétextant une somnolence invincible, il cherchait à rejeter sur le compte du sommeil le mutisme qu'il voulait conserver pendant le trajet.
Il n'osait lui avouer seul, toute l'étendue de son malheur et préférait ne lui rien raconter avant qu'il se sentît soutenu par la parole sympathique de Bécoulet.
Elle supporterait d'ailleurs, plus courageusement cette nouvelle épreuve en se voyant entourée de deux solides amitiés.
Les explications éclairées du juge suffiraient peut-être aussi à calmer ses chagrins en lui laissant entrevoir la possibilité de faire opposition au jugement du divorce.
A peine le fiacre s'était-il arrêté devant la porte de l'hôtel pour déposer les voyageurs, qu'un homme de louche apparence, qui passait à ce moment, poussa un cri étouffé et revint rapidement sur ses pas.
Il se dissimula aussitôt dans l'encognure d'une porte et chercha à dévisager la marquise, dont le visage était recouvert d'une épaisse voilette.
Ce manège avait échappé à l'œil peu perspicace du bon prêtre et Geneviève, trop pleine de pensées qui l'obsédaient, n'avait rien remarqué.
Rapidement elle entra dans l'hôtel et attendit un instant que Tabbé Julien eût parlé au bureau de la maison.
M. Bécoulet était rentré.
Ce fut avec une vive satisfaction que le curé lui apprit cette nouvelle qu'elle accueillît elle-même avec plaisir.
— Ce pauvre Bécoulet, dit le prêtre, en la précédant dans les escaliers pour lui montrer le chemin, comme il va être heureux et surpris de vous voir!
Hier, pendant tout le voyage, il n'a cessé de me parler de vous.
Inquiet de la longue absence de son ami, le juge de paix se promenait de long en large dans l'appartement en commun qu'ils avaient retenu, en monologuant à perte de vue.
— Que peut-il lui être arrivé? se disait-il. Il est si distrait... Il doit être à l'heure qu'il est dans un omnibus quelconque, en train de gravir la rue des Martyrs ou de le mener dans des quartiers inconnus pour lui : Passy, Ménilmontant, Montrouge, que sais-je... Aussi, cela m'apprendra à le laisser seul.
Et le plus fort, c'est qu'il cherchera à me prouver qu'il avait raison lorsqu'il m'arrivera à neuf ou dix heures, exténué de fatigue!
Il n'aura même pas eu l'idée de prendre une voiture! et ses pauvres
L'EiNFANT DU DIVORCE 661
jambes!... Merci! il en pousserait des cris s'il apprenait quej'ai fait toutes mes courses aujourd'hui complètement installé dans une « Urbaine » en fumant un excellent cigare.
Mais il peut être tranquille, je vais lui frotter la tête d'importance... Il ne recommencera pas de sitôt,
Un bruit de pas dans l'escalier attira l'attention du juge.
— Je parie que le voilà, s'écria-t-il.
Il écouta encore.
— Mais otii, c'est lui, je reconnais son pas... Il n'est même pas seul... évidemment, il a fait connaissance de quelqu'un en route... Un bohème quelconque qui lui a raconté une histoire à fendre les pierres et qu'il amène pour dîner... Je suis même certain que cet animal-là a son portemonnaie dans sa poche; mais attend, mon bonhomme, tu vas être reçu par le père Bécoulet et tu en auras des nouvelles.
Dans son impatience, il ouvrit la porte et vint dans le corridor.
— Ah! c'est vous, monsieur l'abbé, cria-t-il ironiquement en apercevant la soutane du prêtre à travers la cage de l'escalier... Ah! vous vous entendez à faire attendre les gens... nous avons à causer tous les deux... Mais qui donc est avec vous?. . Un nouvel ami, sans...
Il s'arrêta stupéfait et recula de deux pas...
— Mais c'est !... Mais c'est!... madame la marquise de Fleurancc, fit-il enfin avec une explosion de joie si brillante que l'abbé Julien dut le prier de faire moins de bruit.
— Oui, mon bon ami! dit la marquise touchée de cette marque d'affection... c'est moi qui viens à vous pour vous demander des conseils et des consolations, c'est moi qui désespérerais de la vie si je n'avais pas d'amis comme vous.
Elle tendit les mains aux deux hommes si émus qu'ils ne voyaient pas que quelques voyageurs avaient ouvert leur porte pour se rendre compte des éclats de voix qu'ils venaient d'entendre.
L'abbé Julien, plus calme que Bécoulet, s'en aperçut enfin.
— Entrons, dit-il, ne restons pas ainsi à causer dans le corridor, d'autant que M™* la marquise doit éprouver le besoin de s'asseoir.
— Comment, c'est vous, madame? ne cessait de répéter Bécoulet, en proie à un ravissement inexprimable... oh ! quel bonheur !
Il fallut le mettre au courant des événements passés et de ceux de cette journée mémorable.
11 ne se laissait pas interroger, témoignant son indignation par des exclamations ; approuvant par de petits grognements.
Parfois aussi, il regardait Geneviève à la dérobée et ne pouvait
s'empêcher de s'attendrir à la vue de ce fin profil, ravagé par la douleur.
Enfin, on arriva à l'étrange attitude du marquis.
L'abbé expliqua le demi-aveu qu'il avait fait à sa pénitente et fit comprendre à son ami qu'il allait avoir besoin de son ministère pour édifier complètement la marquise sur la suite des événements qu'elle ignorait.
— J'ai dit à cette pauvre enfant, ajouta-t-il, que nous avions de graves nouvelles à lui annoncer... Je ne lui ai pas caché que son mari la croyait coupable... Il nous reste maintenant à poursuivre notre tâche jusqu'au bout... Elle m'a promis d'être courageuse.
N'est-ce pas? fit-il en se tournant vers la douce créature.
— Oui ! dit-elle, j'ai promis et je tiendrai ma promesse, mais de grâce, dites-moi tout., ce que j'ai le droit de savoir... Ne craignez pas de me torturer en m'apprenant ce qui est, car je ne connais rien de plus pénible que l'incertitude.
Bécoulet prit la parole.
— C'est une triste mission que nous avons à remplir auprès de vous; cependant, nous saurons faire notre devoir d'amis.
Anxieuse, elle attendit.
— Oui, poursuivit le juge de paix, votre mari vous a crue coupable. Il n'a pas trouvé, dans ses souvenirs, assez de volonté pour résister à des insinuations calomnieuses et, pensant que vous aviez trahi vos devoirs, il n'a pas hésité à se séparer de vous.
D'une voix calme, en apparence, Geneviève demanda des renseignements :
— Qu'entendez-vous par se séparer de moi?... Quoi, mon mari aurait renoncé complètement à moi !... Il oublierait les années de bonheur passées? Ma vue, mes explications ne suffiraient pas à dissiper d'injustes soupçons qui ne peuvent être que le résultat d'une jalousie maladroite, mais non d'un manque de cœur.
— Hélas! ma pauvre enfant, vous vous leurrez en ce moment! fit l'abbé Julien... le fossé qui vous sépare de votre mari est presque infranchissable... Il n'est plus rien pour vous, désormais.
— Plus rien, répondit-elle?... N'est-il donc pas le père de ma fille? Un lien indissoluble ne nous attache-t-il pas éternellement l'un à l'autre.
— Ne soj^ez pas aussi affirmative, madame, reprit solennellement le juge de paix ; car il est une loi nouvelle, abominable, odieuse, que je repousse de toutes mes forces et que vous semblez ignorer... Il est une loi dis-je, qui fait que de deux êtres, qui se sont aimés, qui se sont juré une
foi éternelle, peuvent devenir parjures du jour au lendemain... cette loi oublieuse de l'avenir des enfants nés d'une union légitime, sème sous ses pas la destruction des familles... Elle est aussi antisociale qu'antichrétienne...
Haletante, Geneviève écoutait.
Elle éclata soudain.
— Que voulez-vous dire?... s'écria-t-elle avec angoisse. — Vraiment, j'ai peur de comprendre !... Qu'est-ce que cette loi dont vous me parlez avec tant de réticences?... serait-ce... mais non, je me trompe...
Elle courut à M. Bécoulet et, lui secouant la main, le regarda en face.
— Mon bon monsieur Bécoulet, achevez !... fit-elle d'une voix suppliante. Parlez, je vous en conjure... ce n'est pas ce que je crois, n'estce pas?... ce n'est pas cette loi nouvelle à laquelle vous faites allusion... mais ce n'est pas possible, personne ne m'en a parlé.
L'expression de compassion du juge de paix lui fit peur, elle acheva comme hors d'elle-même, la voix étranglée :
— Ce n'est pas le divorce, n'est-ce pas?
Sans répondre, M. Bécoulet lui prit les mains, l'abbé Julien se rapprocha d'elle et fit un signe de tête affirmatif, si imperceptible, que Geneviève le comprit plutôt qu'elle ne le vit.
— Le divorce! fit-elle avec l'explosion d''une douleur inexprimable. Il n'est plus mon mari?... Mais alors, il m'a cru réellement coupable... à quelle abominable suggestion a-t-il donc obéi?...
L'infortunée se pressa le front entre ses deux mains, pour comprimer les battements de son cerveau en ébullition.
— Vous ne vous trompez-vous pas, vous-même? interrogea-t-elle, évidemment, en espérant encore en quelque vague miracle.
Geneviève poussa un cri déchirant.
• — Alors c'est fini... Il ne m'aime plus... Oh! que c'est lâche... pendant que je me mourais, il entamait cette odieuse procédure.
N'est-ce pas, mes amis, que c'est mal!... vous ne croyez pas, vous, à ces accusations... C'est donc si facile de divorcer...
Comme une enfant qui souffre, elle eut des plaintes naïves qui arrachaient le cœur des deux pauvres gens impuissants à calmer cette grande et légitime douleur.
— Guy, murmurait-elle, tu m'as abandonnée... Guy, je t'aime toujours... Je n'ai pas cessé une minute de songer à toi... Il ne s'est plus rappelé, voyez- vous, du jour de notre mariage... Il ne faut pas lui en vouloir, car il est si bon... il me reviendra.
Elle se laissa tomber dans un fauteuil et elle éclata en sanglots.
— C'est mal! oh! que c'est mal!... répétait-elle à voix basse ne trouvant rien autre à dire pour rendre la douleur qui l'engourdissait.
Des soubresauts nerveux l'agitaient.
Prostrée, la face convulsée, la fixité de son regard faisait peur. On voyait qu'elle était étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle.
Ses lèvres maintenant remuaient, proférant des sons inarticulés, toujours les mêmes.
Le curé de Souvigny eut peur que l'intelligence de la malheureuse sombrât; le pauvre vieux prêtre faisait peine à voir.
Il regardait d'un œil désolé, la victime du plus épouvantable malheur qui peut atteindre la vie d'une honnête femme, et hochait la tête d'un air désespéré.
Bécoulet, les sourcils froncés, cherchait évidemment en son esprit, si plein de ressources, une consolation ou une parole qui pût tirer la marquise de son inquiétante prostration.
Il pensa à Diane.
Le souvenir de la chère enfant lui vint avec force.
Il connaissait l'ardent amour maternel de M""* de Fleurance.
Il résolut, en désespoir de cause, de faire vibrer cette corde et d'essayer, par l'évocation de cette image, de changer le cours des idées de la sœur d'Hubert.
— Et Diane ? fit-il, en s'emparant des mains inertes de Geneviève, votre fille, madame la marquise, vous n'y songez pas ?
Elle le regarda sans paraître comprendre.
— Revenez à vous, madame^ je vous en supplie!... Je vous parle de Diane ! votre fille... Pauvre petite, elle vous aime toujours... N'est-ce pas, monsieur l'abbé, qu'il faut que madame la marquise fasse un effort... et qu'elle se doit à son enfant?
— Oh ! oui, répondit celui-ci qui ne savait même ce qu'on lui demandait et dont l'air piteusement ahuri eût prêté à rire dans un autre moment.
— Ce sont vos deux amis de Souvigny qui vous parlent, madame ! Ecoutez-les, pour l'amour du ciel ! au nom de Diane, je vous en conjure, revenez à vous.
— Oui ! il le faut, reprit le curé qui, nonchalamment, répétait les paroles de Bécoulet, avec la confiance d'une âme simple.
Un soupir gonfla le cœur de la malheureuse mère, ses yeux perdirent de leur égarement.
Bécoulet et l'abbé Julien observaient le bossu... (P. 669.)
Le nom de Diane, compris cette fois, produisit l'effet qu'en attendait le juge de paix.
— Ma mie!... fit- elle.
— Il faut songer à l'avenir, madame, dit le juge ; vous êtes mère et vous n'avez pas le droit de vous laisser abattre ainsi... Allons! allons! du courage, relevez la tête et faites ce que le devoir vous commande.
îi'^ I.IV. — L'iiNFAM DU DIVORCE.
S4e I.IV.
— Pour ma fille, oui! vous avez raison, répondit Geneviève revenant graduellement à elle... Il faut que je vive, il faut que je lutte pour Diane.
— Vous ne vous appartenez plus, madame, reprit d'un air grave le magistrat! Cette vie n'est faite que de devoirs, mais le vôtre est le plus sacré de tous, et vous n'avez pas le droit de vous y soustraire.
Ces énergiques paroles, la noble conviction avec laquelle elles fureiîl lancées, allèrent droit au cœur de la marquise.
— Merci! monsieur Bécoulet ! dit-elle, vous me rendez un peu de mon énergie et j'en ai besoin en ce moment... cette nouvelle, si atroce, si inattendue, m'a brisé le cœur...
Soyez sans crainte, désormais je serai forte.
— J'aime, madame, à vous voir dans ces dispositions;.. D'ailleurs notre dévouement vous est acquis, vous le savez... Nous vous suivrons dans cette lutte que vous allez entreprendre... Il est des points sur lesquels vous pouvez vous appuyer pour faire infirmer le jugement qui vous a injustement condamnée... Je suis un vieux routier, rapportezvous-en à moi. Je vous expliquerai tout cela plus tard... Ne songeons pour l'instant qu'à votre fille, à notre chère Diane.
— J'ai eu un instant de faiblesse, répondit la mère de Diane, avec un navrant sourire... Pardonnez-le-moi, car c'est fini maintenant.
Une rapide et sombre pensée frappa son esprit.
• — Mais, dites-moi, fit-elle, n'a-t-on pas déjà cherché à me ravir l'affection de ma fille?... que doit-elle penser de sa mère, la pauvre enfant, si de coupables paroles ont été prononcées devant elle ?
Bécoulet secoua la tête.
— Chassez ces idées, madame ! Je n'ai pas revu votre fille depuis son départ des Migettes, et cependant je crois pouvoir vous affirmer qu'il ne s'est trouvé personne au monde d'assez vil, d'assez lâche pour laisser de semblables calomnies pénétrer dans l'esprit d'une enfant.
— Oh ! oui, n'est-ce pas, cela n'est pas possible? s'écria Geneviève avec véhémence. On ne voudrait pas mettre une mère dans la nécessité d'avoir à se justifier devant sa fille.
L'abbé Julien, remis de son trouble, voulut la rassurer.
— Ne vous inquiétez pas, ma chère enfant ! dit-il, votre fille vous aime... Je le sais... J'en ai les preuves...
D'ailleurs, reprit-il, avec une emphase qui étonna Bécoulet luimôme, une enfant ne se constitue jamais le juge de sa mère.
— Merci encore, cher ami, de ces consolations, répondit Geneviève...
L'KNFANT DU DIVORCE 667
J'en avais besoin et vous avez bien fait appel, ce matin, monsieur le curé, à toute ma raison.
Je m'en remets entre vos mains... A vous de décider de mon avenir et de me dicter la conduite à suivre...
N'oubliez pas que je suis prête à tous les sacrifices dans l'intérêt de mon enfant et que s'il le faut même, immoler mon honneur pour la rendre heureuse, je ne saurais hésiter.
— Heureusement, madame, fit Bécoulet, que les sacrifices que nous aurons à vous demander n'iront pas jusque-là... Remettons, je vous le dis, ces conversations à demain et cherchez pour aujourd'hui à prendre un repos qui vous sera nécessaire pour retrouver votre libre disposition d'esprit lorsque nous y ferons appel.
Geneviève fit un effort pour sourire à cet ami dévoué et ne put y parvenir, mais elle eut dans ses yeux un regard de reconnaissance, et le cœur du vieux magistrat tressaillit d'espérance
La bonne marquise était sauvée.