L E B 0 N INTERVIENT
peine la marquise et le curé étaient-ils rentrés dans le couloir de ç£*^u l'hôtel, que le personnage qui s'était arrêté subitement à leur
^^^ vue, entra résolument derrière eux, non sans leur avoir laissé le
temps matériel de monter.
Il s'adressa au bureau de Thôtel et, dune voix assurée, demanda : Pardon! je ne me trompe pas? la dame que je viens de voir
entrer avec un prêtre est bien la marquise de Fleurance?
La personne à laquelle il avait adressé la parole le dévisagea dun air
soupçonneux et jeta sur sa toilette négligée un regard dont la signification
était claire.
Après un semblant d'hésitation, elle crut devoir répondre :
Nous ne savons pas, ce prêtre est un voyageur arrivé d'hier.
Le louche visiteur comprit qu'il n'inspirait pas grande confiance et
que ses interrogations courraient risque de rester sans réponse.
— Oui, je sais, fit-il, c'est l'abbé Julien, curé de Souvigny.
— Parfaitement, répondit la dame d'un air presque gracieux, il est descendu avec un juge de paix.
— M. Bécoulet.
Cette fois, la glace était rompue.
Il venait de démontrer péremptoirement que les voyageurs ne lui étaient pas inconnus.
Alors la marquise de Fleurance n'habite pas ici? interrogea-t-il à
nouveau.
— Comment, cette danie qui vient d'entrer est une marquise? s'écria la dame de bureau, curieuse de savoir à son tour.
— Oui! parfaitement... Ohl je la connais bien, fit-il avec assurance... Elle sera même très heureuse de me revoir, car je lui apporte des nouvelles du plus haut intérêt pour elle.
— Mais elle n'habite pas ici, objecta la préposée aux renseignements... Ces messieurs, d'ailleurs, pourront vous en dire davantage.
Elle chercha une indication sur une pancarte.
Ils hcabitent au deuxième étage, appartement numéro 2, ajouta-t-elle.
— Merci, répondit le visiteur, et il monta.
Lorsque Lebon arriva à la porte de l'appartement, la douloureuse conversation que nous venons de narrer plus haut, venait de prendre fin.
Très abattue, Geneviève était assise sur un divan, pendant que les deux amis, un peu à l'écart, parlaient à voix basse.
liécoulet se faisait expliquer par l'abbé sa visite chez le juge d'instruction.
Un coup discret, frappé à la porte, les dérangea
— Entrez, fit nonchalamment le prêtre qui n'attendant personne, croyait à l'arrivée de quelque domestique.
La porte s'ouvrit doucement, et dans l'encadrement on put distinguer la physionomie de M° Lebon.
A cette vue, la marquise de Fleurance avait levé les yeux pour voir qui entrait, elle tressaillit de tous ses membres et eut un geste de vive répulsion.
Elle s'attendait si peu à la venue de Tbomme qui avait été la cause principale de tous ses malheurs, qu'elle resta un instant sans voix.
L'arrivée de ce misérable^ quelques heures au plus après sa sortie de prison, lui paraissait de mauvaise augure.
Allait-il donc la poursuivre dans sa tentative de chantage, sans lui laisser un répit?
Aurai t-ill'audace de formuler ses exigences devant des témoins?
Une pénible angoisse se lisait sur ses traits.
Le fourbe, beaucoup trop malin pour ne pas se rendre compte de ce qui se passait dans Tesprit de sa victime, eût hâte de la rassurer.
— Je vous demande pardon de vous déranger, dit-il en jetant un regard circulaire, mais j'ai appris que M"" la marquise était ici...
Il loucha dans sa direction.
— Je désirais seulement parler à monsieur le curé de Souvigny... puisque cependant^, madame la marquise est là, je voudrais bien lui faire une communication urgente.
Bécoulet et l'abbé Julien observaient le bossu qu'ils reconnaissaient vaguement tous deux, Bécoulet surtout, qui avait particulièrement eu parfois à faire à l'étude de M* Ducormier...
Le maître-chanteur crut devoir insister sur l'urgence de sa démarche.
— Il a longtemps, reprit-il, que je cherche M"" la marquise, il y va de son intérêt immédiat.
Courbé en deux devant elle, en une attitude d'une basse obséquiosité, il attendait l'effet de ses paroles.
Le silence qui accueillit l'explication du but de sa visite le gênait un peu.
Sans se laisser démonter néanmoins, avec l'impudence d'un coquin, il recommença à parler et cette fois, s'expliqua plus nettement.
— Je n'espérais pas avoir l'honneur de rencontrer M°* la marquise, mais puisque cet heureux hasard me met en sa présence, je vous serais très obligé de me laisser un instant seul avec elle.
Il fixa ses yeux chassieux sur les deux hommes et ajouta d^une voix sifflante :
— J'ai à lui causer en particulier...
Surpris, le juge de paix et le curé regardaient la marquise qui comprit leur muette interrogation.
— • Je suis très souffrante, monsieur, dit-elle au bossu, je ne veux cependant pas vous refuser l'entretien que vous sollicitez.
Youlez-vous, mes chers amis, me faire l'amitié de me laisser quelques instants seule? ajouta-t-elle en se tournant vers le prêtre et le magistrat.
Eux n'avaient qu'à s'incliner devant ce désir de Geneviève.
Ils se retirèrent dans une pièce voisine.
Lebon suivait ce départ.
Dès qu'il se fut assuré qu'il n'y avait plus à craindre d'oreilles indiscrètes, il prit une attitude mélodramatique et sur un ton empathique, commença le discours qu'il avait préparé.
Debout, hautaine, l'œil méprisant, la marquise attendait que le misérable renouvelât ses demandes d'argent.
— Ne vous méprenez pas, madame, sur le but de ma visite, s'écriat-il aussitôt... Je ne suis pas ce que vous croyez... Non, pour cela, rassurez-vous...
Elle parut étonnée et ne répondit pas encore.
— Je vous prie, s'écria-t-il avec un accent qui sonna faux, ne me gardez pas rancune d'une erreur passée... oubliez ma démarche des Migettes... Je ne vous aurais jamais ennuyé pour cela, d'ailleurs...
— Pardonnez-moi, monsieur, interrompit-elle, mais alors, je ne comprends pas beaucoup le but de votre visite...
— Je le vois, madame, et cela fait mon désespoir ! — Oh ! vraiment, serëz-vous cruelle au point de ne pas avoir pitié d'un moment d'égarement... Certes, j'ai failli manquer à l'honneur... mais je m'en repends
très humblement... que ne donnerais-je pas pour effacer cette tache douloureuse de mon existence?
Il se fit suppliant, plus hypocrite et s'efforça de simuler une indignation qui laissait bien calmes les battements de son cœur et ne faisait guère circuler plus vivement le sang dans ses veines.
— Que pourrais-je dire pour vous convaincre?... Cependant, écoutez-moi, madame la marquise, et daignez m'accorder un peu de cette pitié que, toujours miséricordieuse, vous distribuiez jadis à profusion à ceux qui vous entouraient.
Oui, j'ai voulu commettre une action vile, mais vous le voyez, je le regrette... J'ai brûlé d'ailleurs ce chèque... jamais je n'aurais pu m'en servir... n'est-ce pas, madame... comprenez bien!. . j'étais pauvre et j'avais déboursé dix-huit mille francs... J'ai vu l'occasion de donner un peu d'aisance à ma famille... Je n'ai pu résister à la tentation...
Voilà ma seule faute, mon crime... c'était pour les miens... puis j'ai vu clair eniin...
La bassesse de mon action m'est apparue et je l'ai pleurée amèrement.
Geneviève, émue à la vue de ce touchant repentir, si admirablement joué, l'écoutait d'un air plein d'une affectueuse considération.
Le fourbe s'en aperçut et redoubla d'efforts.
— Je vous ai cherchée, pour solliciter mon pardon, mais nul ne pouvait me donner un renseignement; vous aviez disparue, disait-on. et c'est tout ce qu'on pouvait obtenir.
— Alors je suis venu à Paris, je me suis résolument mis à votre recherche... Il fallait à tout prix que je vous visse.
Il le fallait d'autant mieux, reprit-il, comme emporté par l'ardeur des sentiments, que dans l'intervalle j'apprenais des choses horribles qui touchent votre honneur...
Une action infâme se tramait autour de vous, contre vous, et impuissant, je ne pouvais rien pour vous sauver, si je ne parvenais à vous rencontrer. *
Que m'importait alors ma situation?... J'envoyai tout promener, décidé à remuer ciel et terre pour vous retrouver... confiant en la divine Providence pour m'aider dans l'accomplissement de la tâche que je m'étais imposée...
Il s'arrêta oppressé, la voix semblait lui manquer.
— Pauvre homme 1 murmura la marquise.
— Oui, bien à plaindre, madame la marquise! car poursuivi par le remords j'aurais voulu au moins rendre un signalé service à la sainte
créature que j'avais poussée vers rabîme... et mes efforts et ma persévérance n'arrivaient en rien...
Vous voilà enfin! et ce m'est une joie profonde, une suprême consolation de penser qu'il n'est pas trop tard et que les services que je viens vous apporter pourront permettre à madame la marquise de Fleurance de reprendre la place à laquelle elle a droit dans le monde.
L'air convaincu, les chaudes paroles de Lebon gagnaient de plus en plus la marquise.
Le malheur rend les âmes généreuses plus accessibles à la pitié et à la soudaine sympathie que lui exprimait cet homme, pourtant autrefois, son bourreau, lui touchait le cœur.
Ignorante de la duplicité humaine, elle ne pouvait supposer que son repentir fut feint.
Sa confiante candeur la faisait tomber dans le piège que lui tendait le hideux personnage.
Pourquoi d'ailleurs eût-il cherché à la tromper?
Il est des machiavéliques combinaisons dont les ténébreux dédales ne peuvent être soupçonnés par les caractères droits.
En dépit de son repoussant aspect, Lebon était arrivé à ses fins, plus facilement même qu'il ne l'eût cru.
La marquise chassait de son esprit rinstinctif effroi que lui inspirait l'air cauteleux et soumis du misérable, pour ne plus voir que les sentiments exprimés qui dénotaient une nature aussi loyale, revenue d'une erreur qu'elle déplorait avec l'éloquence du cœur.
Elle tendit sa main au faux licencié en droit, qui se jeta à genoux s'écriant dans un élan de reconnaissance.
— Vous pardonnez, madame!... oh! merci! vous n'aurez pas désormais d'ami plus sincère, plus dévoué que moi... Je veux consacrer ma vie à vous servir et ma seule récompense sera un remerciement de votre bouche miséricordieuse.
Il se releva et ajouta avec force :
— Ayez pleine et entière confiance en moi, madame la marquise, je voudrais vous rendre le bonheur perdu, aidé des deux nobles amis qui étaient ici tout à l'heure. Je ne doute plus maintenant du succès... je le vois, je le sens, le ciel est avec nous.
Par son adroite flatterie à l'adresse de M. Bécoulet et de l'abbé Julien, Lebon pénétrait encore plus avant dans le cœur de la noble femme.
Gomment douter en effet d'un homme qui rendait ainsi justice au mérite des deux seuls amis qui lui restaient et qui s'offrait aussi spontanément pour faire cause commune avec eux?
... Elle parlait, laissant déborder enfin tout le mépris qu'elle éprouvîilt. (P. 680.)
— Que le passé soit oublié, monsieur, dit-elle de sa voix haineuse et douce, je ne veux plus me souvenir à l'avenir que du dévouement que vous m'apportez si généreusement... Aussi, pour commencer, me permettrais-je une question.
Le bossu attendit, la voyant venir au-devant de ses désirs.
— Vous venez de parler du service que vous étiez venu me rendre... De quelle nature est-il donc?
85« LIV. — L'K^FA^T DU DIVOUCB. 85« LIY.
— Hélas! répondit le fourbe, je venais vous apporter de mauvaises nouvelles, bien mauvaises... Je regrette d'être un messager de malheur, mais il faut bien que vous connaissiez votre infortune...
— Je devine ce que vous venez m'annoncer, fit-elle, douloureusement émue par le réveil de ce souvenir qui avivait une plaie encore plus béante... Mon divorce, n'est-ce pas? ,
— Oui, madame, votre divorce! j'étais à Tours, pendant le procès et j'ai tout appris...
Il poussa un profond soupir.
J'ai assisté à des scènes qui m'ont révolté. Je savais que vous étiez une épouse irréprochable... Les calomnies qu'on n'a pas hésité à répandre pour vous perdre ont soulevé de dégoût mon cœur d'honnête homme.
— Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, qu'a-t-on pu dire? Lebon eut un geste de colère.
— Que n'a-t-on pas dit... Ah! cette femme est une bien misérable créature... Elle est le mauvais génie de M. le marquis; sans elle, il n'eût certainement pas toléré qu'on portât de telles accusations contre vous?
— Cette femme?... s'écria Geneviève confondue, que signifie cela. De qui parlez-vous ?
Lebon parut hésiter à répondre.
— Je ne voudrais pas être cause de vos tourments, dit-il enfin, et cependant je dois vous parler de cette perverse créature, il le faut bien!... Soyez forte, madame, montrez que votre âme est à la hauteur des terribles malheurs qui vous frappent et écoutez-moi...
— J'ai trop souffert déjà, répondit la marquise, pour ne pas être prête à tout entendre... j'ai désormais perdu tout espoir d'être jamais heureuse à nouveau... Ma vie est brisée et je ne tiens plus à l'existence qu'à cause de ma fille...
Sa physionomie si pure reflétait une telle douleur et une si admirable énergie que le misérable ne put s'empêcher d'en être frappé.
Elle reprit avec une voix pleine d'émotion, presque effrayante de calme.
— Yous pouvez tout me dire, monsieur ! si je devais mourir de chagrin, la chose serait faite déjà...
Mon mari a une maîtresse, n'est-ce pas?... c'est cet aveu qui vous fait hésiter... Allez donc, parlez, vous dis-je, que m'importe ce que vous allez me raconter... vous pouvez marcher sur mon cœur en toute assurance, je ne me plaindrai plus.
Lebon la contempla étonné, jamais dans ses instincts vils et bas, il n'avait soupçonné une telle grandeur de sentiments.
Son âme, faite de boue, ne pouvait atteindre cette sublime hauteur. Il ne comprit pas et poursuivit imperturbablement son récit.
— Yous l'avez dit, madame.
M. le marquis a une maîtresse nommée Marion, mariée à un M. Gradi gnan qu'elle a abandonné pour vivre avec lui... C'est certes cette femme qui a dû pousser M. le marquis à demander son divorce et qui a certainement forgé toutes les histoires qui ont décidé le tribunal à le prononcer contre vous.
M. le marquis est aveuglé par cette créature, ajouta-t-il; elle lui fait faire tout ce qu'elle veut : vous ne pouvez donc songer à obtenir quoique ce soit d'une façon amiable.
Il vous reste une ressource, M. Bécoulet vous l'expliquera comme moi.
Le jugement, en effet, n'est pas définitif, il ne le sera qu'à la fin de mars...
Il faut donc faire opposition, madame, et le faire sans retard. C'est le conseil que je venais vous donner. C'est pour vous mettre en garde contre les embûches que cette femme ne saurait manquer de vous tendre que je suis venu vous trouver...
Je m'excuse néanmoins du chagrin que je vous cause, mais il était nécessaire que vous fussiez prévenue.
Avec une dignité qui en imposa à l'homme d'affaires, la marquise répondit :
— Merci, encore une fois, monsieur, de votre bonne volonté que j'accepte, mais il ne me plaît pas d'entrer plus avant dans ces histoires scandaleuses...
M. le marquis de Fleurance sait ce qu'il a à faire; je ne juge pas sa conduite et je ne veux pas me mêler des choses qui ne me regardent plus désormais et qui n'ont pour moi aucun intérêt.
Soit ! je plaiderai puisqu'il le faut pour ma fille et pour mou honneur, mais faites-moi grâce à l'avenir des récits de ce genre que je n'écouterai plus.
Lebon se mordit les lèvres.
— Cependant, fit-il, il fallait bien vous renseigner sur ces faits qui ont une réelle importance au point de vue du procès que vous allez entamer.
— Aussi, n'est-ce pas un reproche que je vous adresse ; c'est une prière. Je suis fixée dès maintenant, je sais que M. de Fleurance a une
maîtresse, cela me suffit... Je vous arrête à cet aveu, le reste regarde mon avoué, il se débrouillera dans toute cette boue.
Quant à moi, j'attendrai, retirée à l'écart, que la justice se soit prononcée, voulant éviter autant qu'il me sera possible toute éclaboussure nouvelle au nom que j'ai l'honneur de porter.
— Vous avez raison, madame la marquise, se hâta d'opiner le fourb»* qui comptait bien jouer un rôle important en tout ce procès. Laissez la parole aux hommes d'affaires.
Elle ajouta, pour effacer la mauvaise impression que sa déclaration très nette aurait pu produire sur l'esprit de celui qu'elle considérait comme un brave homme.
— Je compte sur votre concours ; cependant il est nécessaire que je parle de vous à M. Bécoulet... Il sera certainement très heureux de se savoir votre précieux collaborateur,
— C'est mon plus vif désir, madame, s'écria Lebon, enchanté de ce résultat... Je tiens M. Bécoulet pour un homme très fort en jurisprudence et je me considérerai comme très honoré de m'inspirer de ses conseils pour la défense de vos intérêts.
La marquise eut la force de sourire.
— Allons, tout est pour le mieux. Je vais vous présenter à ces messieurs auxquels vous voudrez bien faire connaître ce que vous savez de cette triste affaire; pour la dernière fois, je l'espère j'assisterai à ces pénibles discussions, puis je vous laisserai prendre telles dispositions que vous voudrez et que vous jugerez convenables, m'en remettant entre vos mains de la défense de mon honneur.
Elle ajouta mélancoliquement :
— Mais auparavant, monsieur, laissez-moi vous témoigner ma profonde reconnaissance pour le service que vous venez de me rendre .