‹ L'enfant du divorceChapitre 73 sur 88 · CONSEILS D AMI · texte numérisé non relu

CONSEILS D AMI

Rendant que la marquise recevait la viste du rusé coquin, l'abbé 'Ulc^ Julien et Be'coulet cherchaient à se remémorer cette physionomie qui ne leur était pas inconnue.

Le prêtre se rappelait l'avoir rencontré à Souvigny. Le juge de paix se souvenait d'avoir aperçu cette tête chafouine à l'étude de AP Ducormier.

Ils attribuèrent tout d'abord cette visite à une démarche officieuse du marquis, sans doute pour le règlement défmitif des questions d'intérêt entre lui et sa femme.

Néanmoins, Bécoulet était soucieux et ne pouvait concilier cette démarche avec le prétexte de divorce invoqué par le marquis.

— Il me paraît bien admissible, fit-il, que M. de Fleurance qui doit croire sa femme en prison, et qui a un puissant intérêt à paraître ignorer l'endroit oii elle se trouve, ail pris Tinitiative maladroite de lui déléguer ce représentant.

— Ce raisonnement me semble logique, répondit l'abbé, cependant l'attitude mystérieuse de cet homme m'aurait fait supposer qu'il venait parler de chose graves à la marquise...

Il l'a déclaré lui-même, d'ailleurs; or quelle autre chose que son divorce peut intéresser la pauvre femme en c& moment?

— Peut-être, après tout, vient-il de son autorité privée.

— Peut-être, d'autant qu'il connaît la marquise et qu'il l'a vue aux Migettes.

— Vous comprenez fort bien, mon cher ami, que je m'inquiète de celte visite, non pas, mû par un simple sentiment de curiosité, mais uniquement par intérêt pour cette malheureuse victime de la plus monstrueuse des iniquités.

— D'accord, mon cher Bécoulet, je pense comme vous; celte pauvre enfant a été réellement trop éprouvée et il conviendrait de lui éviter à l'avenir de trop vives émotions.

Le juge eut un geste désespéré.

— Mon Dieu, oui! mais comment agir? Nous avons encore tant

d'aveux douloureux à lui faire.... sans compter qu'il lui sera bien difficile de voir sa fille... et bientôt... Tout de suite même... vous n'en doutez pas, monsieur l'abbé?

— Hélas! cette perspective me désole... La situation est inextricable.

— Elle est grave, en tout cas , et il ne faut pas se le dissimuler.

Il y eut un silence ; chacun de ces braves gens cherchait à part un moyen de parer aux événements.

— Dites-moi, Bécoulet? fit soudain le prêtre, n'êtes-vous pas inquiet?

— De l'avenir?... Oh! certes!

— Non, de cette visite qui se prolonge... qu'est-ce que cet homme après tout?

— Je le connais très peu... cependant, je n'ai nulle raison de m'en méfier... il est employé chez un officier ministériel, c'est une garantie de moralité...

— Je ne dis pas... mais comment se fait-il qu'il soit venu trouver la marquise dans cet hôtel où nous sommes descendus?

— Pure coïncidence. Il vous cherchait, puisque c'est à vous qu'il voulait s'adresser tout d'abord... Il a dû aller à Souvigny où on lui à appris votre départ pour Paris... Le but de sa visite était urgent, a-t-il dit... Il a donc fait le voyage.

— J'admets tout cela, mais il ne connaissait pas mon adresse à Paris...

Bécoulet réfléchit un instant.

Le curé qui n'ignorait pas l'innocente prétention de son ami de nôtre embarrassé par aucune question, jouissait intérieurement de sa perplexité.

— Voulez-vous que je vous dise, l'abbé, fit le juge après une pause.

— Je vous écoute, mon bon ami, répondit celui-ci malicieusement.

— Eh bien! vous êtes trop curieux... demandez-lui ce renseignement qui vous intéresse; quant à moi, je n'y comprends rien.

— C'est ce que je voulais vous faire dire, fit le prêtre d'un air bonhomme.

L'arrivée de Geneviève qui venait prier ses amis de repasser dans la pièce voisine, vint couper court à une conversation qui, selon la louable habitude des deux incorrigibles discuteurs, allait dégénérer en discussion.

— Mes chers amis, leur dit-elle dès qu'ils parurent, je vous présente M. Lebon, caissier de Maître Ducormier, notaire, qui spontanément est

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venu à moi, pour m'apprendre les tristes événements qui se passaient à Tours pendant mon...

— Pendant votre absence, interrompit vivement M. Bécoulet qui craignait que la marquise ne dît la vérité.

— M. Lebon, reprit-elle me cherchait à Paris, avec un dévouement dont je lui sais gré et que je vous prie instamment de reconnaître comme moi... Il venait m'apporter des preuves de l'infâme conduite de ceux qui m'ont dépouillé de mon honneur et me donner l'assurance qu'il fallait sans retard faire opposition.

— Monsieur a raison, fit Bécoulet. Je le remercie au nom de l'intérêt que vous témoigne sa démarche et le prie de croire à ma reconnaissance.

— Votre conduite est celle d'un honnête homme, ajouta le prêtre, recevez tous mes remerciements.

Les yeux du louche personnage brillèrent d'un éclair vite éteint. Il s'inclina et murmura hypocritement :

— Je suis profondément touché, messieurs, de vos remerciements, mais c'est trop, vraiment! L'homme de bien n'a pas besoin d'autres témoignage que celui de sa conscience.

— C'est là un noble langage, dit l'abbé Julien. Dieu vous récompensera.

Lebon leva les yeux au ciel avec une pause extatique.

— Je ne suis qu'un pauvre pêcheur, que le ciel ait pitié de moi! Ces manières agaçaient un tantinet M. Bécoulet dont la franchise un

peu rude s'accommodait mal avec les manières patelines du misérable.

— Quelles nouvelles alors, monsieur? fit-il brusquement.

— Rien de bien particulier, si ce n'est l'urgente nécessité pour madame la marquise de faire opposition à ce jugement.

D'ailleurs, reprit-il doucereux, c'est un conseil que, dans votre sagesse, vous avez déjà dû dicter à madame.

— En effet, nous nous occupions justement de cela, lorsque vous T'tes venu nous... nous...

— Nous interrompre, compléta Lebon qui devina la pensée du juge. Celui-ci un peu confus, se hâta de rectifier :

— Nous apporter le concours de vos lumières.

Le fourbe fit une grimace qui avait la prétention d'être un aimable sourire.

— Madame la marquise ne peut xester sous le coup de ce divorce, l'assignation du tribunal n'a pu la toucher avant le prononcé du jugement c'est fort bien... Nous étions donc dans notre tort... Il faut maintenant

reprendre une offensive rigoureuse et montrer au marquis que le grief qu'il a invoqué était faux, archi-faux...

M. Bécoulet qui vit oii Lebon allait en venir, lui fit des signes désespérés pour l'obliger à s'arrêter ; mais soit qu'il ne les remarquât pas, soit qu'il voulut passer outre, il continua :

— C'était une plaisanterie vraiment que de venir soutenir devant un tribunal qu'il y avait eu abandon du domicile conjugal...

— Moi! j'ai abandonné le domicile conjugal? jeta Geneviève dans un cri effrayant de douleur.

Elle regarda tour à tour l'abbé Julien, Bécoulet et Lebon...

— C'est là le grief invoqué par mon mari?...

Elle eut un rire strident, nerveux, qui impressionna péniblement le vieux prêtre,

— • Ah! voilà le prétexte de ce divorce!... voilà donc ce qu'a imaginé mon mari poussé par sa maîtresse!... qu'en pensez-vous, messieurs?

Vous ne répondez pas? fit-elle étonnée. Yous avez donc bien peur de donner votre avis?... c'est dommage, vraiment! car j'eusse voulu savoir ce que vous pensiez de ce gentilhomme qui me déshonore ainsi à l'instigation d'une fille sans doute sans cœur ni entrailles.

Hors d'elle-même, la lèvre dédaigneuse, la tête rejetée en arrière superbe d'indignation contenue, elle parlait, laissant déborder enfin tout le mépris qu'elle éprouvait :

— C'est là mon crime' Pourquoi donc aviez-vous si peur de me le dire... vous attendiez peut-être que ce fût ma fille qui me jetât à la face, cette phrase apprise par cœur.

Je suis la femme qu'on montre du doigt!... je suis celle qui, pour suivre un amant sans doute, a fait litière de ses devoirs et abandonné son mari et son enfant!

Mais cette femme me hait donc bien ?

Mon mari a donc perdu tout sentiment de dignité personnelle !

Son exaltation croissait, rien ne pouvait plus l'arrêter dans l'expression de son écœurement.

— Cette action est plus que lâche, plus que vile!... Elle n'est ni triste, ni odieuse, ni épouvantable.

Je ne puis môme concevoir de mépris pour mes bourreaux, je n'ai plus pour eux qu'une immense pitié.

Comprenez-vous cela, monsieur le curé, vous qui m'avez connue enfant et qui connaissez ma vie presque heure par heure?

Pensiez-vous qu'un jour viendrait oii l'on m'accuserait de cette chose monstrueuse?

Le concierge aux majestueux favoris voulut absolument s'opposer à ce que cet individu montât... (P. 686.)

86» LIV. — HECTOR DB MO.NTPERREUX. — L'ENFANT DU DIVORCE. — J. ROUFP KT C'<>, ÉDIT. 86' LIV.

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Son amour pour son mari était tombé si bas qu'elle eût voulu arracher jusqu'à son souvenir de son cœur.

La pensée de recommencer la vie commune avec l'homme qui l'avait si odieusement offensée lui vint soudain, elle s'écria :

— Faire opposition à ce jugement!... A quoi bon? — Croyez-vous donc qu'il me serait possible désormais de reprendre ma place à ce foyer dont on m'a chassée d'une manière si misérable ?

Je veux me retirer au loin, dans un coin perdu ou solitaire avec ma fille, loin de ce monde que je hais et qui m'a fait tant souffrir... Que m'importe à moi le jugement qu'on portera sur moi s'il me reste l'amour de ma fille et l'estime de mes vrais amis... Non, non, c'est inutile, ne m" parlez plus de recommencer cette procédure.

Bécoulet sourit tristement en hochant la tête.

— Je ne vous ai pas interrompue, madame, dit-il, tant que vous laissiez déborder de votre cœur une indignation que je conçois et que j'éprouve moi-môme; mais je vous arrête maintenant que je vous vois verser sur une pente fatale.

Cette explication sera la dernière, il faut l'espérer, que nous aurons sur un sujet aussi douloureux, mais elle est indispensable.

Il faut mettre d'un côté les avantages d'une situation et de l'autre ses désavantages.

Envisagez donc les choses avec tout le sang-froid dont vous serez capable.

Croyez même qu'il s'agit d'une autre que vous et répondez-moi en connaissance de cause, après m'avoir entendu.

Le ton froidement résolu, la gravité du préambule du juge de paix, eurent pour effet de calmer presque subitement la surexcitation nerveuse de Geneviève.

Subitement radoucie, elle écouta en silence.

— Vous pouvez ne pas faire opposition à ce jugement si tel est votre désir, continua M. Bécoulet. Il vous sera facile alors de vous créer une nouvelle famille, mais il faudra renoncer complètement à celle que vous vous étiez précédemment faite et agir comme si vous recommenciez votre vie. '

11 va sans dire, reprit-il avec une bonté affectée, que vous abandonnez également vos droits sur votre fille, car le jugement qui vous a condamné donne la garde de l'enfant au père.

La marquise allait parler; d'un geste plein d'aulorité, auquel elle se soumit aussi docilement qu'une enfant, le juge de paix lui fit signe d'attendre.

— Voici un côté de la question, dit-il, voyons l'autre.

Si au contraire vous faites opposition et vous le pouvez encore, puisque vous êtes dans le délais légaux, vous reprenez la place qui vous a été volée et nul n'a le droit de vous disputer l'amour de votre fille; enfin, vous pouvez à votre tour, vous basant sur des griefs que les juges admettront sans peine, intenter une action reconventionnelle et obtenir le divorce à votre profit, en ayant pour vous seule la garde de votre petite Diane.

J'ai posé nettement la question, madame la marquise, maintenant, choisissez :

— Ma fille! s'écria Geneviève en un sublime élan d'amour maternel, ma fille! c'est elle que je veux!... Je passerai par tout, tout ce que l'on voudra, mais qu'on me laisse mon enfant !...

Profondément ému, le juge de paix lui tendit la main.

— Je savais bien, dit-il, que vous n'hésiteriez pas. Il ajouta en souriant tristement :

— Avouez que j'eusse fait un habile avocat d'affaires et que mes arguments pour être brefs, n'en sont pas moins sans réplique.

D'ailleurs, reprit-il, M. Lebon peut corroborer mes assertions.

— Les affirmations de M. Bécoulet sont exactes de point en point, confirma celui-ci; la sagesse même, madame, est de ne pas perdre de temps.

— Eh bien, messieurs, qu'il soit fait à la volonté de Dieu, s'écria la marquise, et rendez-moi ma fille.

Lentement, le curé se rapprocha du juge de paix et lui pressa énergiquement la main.

— Bravo! dit-il, tous mes compliments!

— Merci, répondit celui-ci en lui rendant son étreinte; je suis donc moins bête que vous le pensiez.

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