EXPLICATION
^^j^ E juge d'instruction, après avoir terminé les diflérentes iormalités exigées par la loi, pour la mise en liberté de Geneviève, revint d'assez mauvaise humeur à son cabinet.
Il admettait peu que le marquis se fût joué de la loi.
L'erreur grossière où il avait failli tomber était uniquement due à l'attitude du gentilhomme lors de sa confrontation avec sa femme.
En dehors même de l'irritation personnelle qu'il pouvait ressentir, il existait une autre raison, très grave celle-là, qui l'obligait à faire mander M. de Fleurance au palais de justice.
La loi était au-dessus de toutes les considérations particulières, il était inadmissible de tolérer qu'un homme, quelle que fût sa situation, en prît à son aise avec la justice.
Le juge investi d'une mission aussi solennelle que de livrer des coupables aux rigueurs du code, avait le droit d'exiger l'entière vérité de ceux dont le témoignage pouvait affirmer une culpabilité ou innocenter un prévenu.
Nul n'a le droit de se dérober aux investigations de la justice, encore moins de chercher à l'induire en erreur par une fausse déclaration.
Il existe des peines pour les personnes qui se livrent à cette manœuvre.
Sans vouloir aller jusqu'à cette fâcheuse extrémité, eu égard à la qualité et à la haute honorabilité du marquis, M. Cordurier était décidé à l'admonester sévèrement, et à lui faire comprendre toute l'inconvenance de son acte.
La pitié qu'il éprouvait maintenant pour les souffrances que la marquise avaient endurées pendant sa détention entrait également pour une part dans son juste mécontentement.
Quelle épouvantable situation, en effet, pour une femme habituée à tout le confort, à tout le luxe de la vie, que d'être brusquement soumise au régime humiliant des prisons !
Une âme aussi noble que celle de la marquise avait dû endurer
d'intolérables tortures à l'idée de passer par toutes les formalités imposées aux voleurs-
Un contact prolongé avec les criminelles qu'on lui donnait comme compagnes, offrait quelque chose de si avilissant, qu'il avait fallu à la jeune femme une force d'âme inouïe pour y résister.
Il n'était pas jusqu'au régime si déprimant du secret, qu'elle n'eût supporté courageusement.
Le juge, enfin, avait le droit de connaître le mobile qui avait dicté l'étrange conduite du marquis.
Il chargea donc un de ces nombreux agents, qui sont à la disposition des juges d'instruction pour aller chercher des renseignements de petite importance, de se rendre au domicile du marquis de Fleurance, porteur d'une invitation très précise, en termes laconiques, d'avoir à se présenter à son bureau dans la matinée du lendemain.
L'agent alla tout d'abord boulevard Malesherbes où il fut reçu par Bénévent peu disposé à donner des indications sur l'endroit où se trouvait son maître, à la vue de la redingote râpée et du chapeau usé du visiteur.
Cependant ce dernier insista et prit à la fin un tel air d'autorité, que le valet de chambre comprenant vaguement qu'il s'agissait d'une chose d'importance, se décida à donner l'adresse de la rue François I".
Là encore, répétition de la même scène.
Le concierge aux majestueux favoris voulut absolument s'opposer à ce que cet individu montât, et ce n'est que de guerre lasse qu'il consentit à lui indiquer, d'un doigt méprisant, l'escalier de service.
Le marquis éprouva une violente contrariété à la lecture de la lettre de convocation de M. Cordurier.
Les termes trop secs de cette lettre étaient autant de présages d'une aventure ennuyeuse.
Il s'était passé, évidemment, quelque chose d'anormal.
Le pot aux roses était découvert.
Guy s'ouvrit de ses inquiétudes à Marion, aussitôt après le départ du policier.
Celle-ci partagea sa façon de voir.
Nul doute, tout était découvert.
Elle pâlit de rage.
— Nous voilà bien! s'écria-t-elle; c'est évidemment ce prêtre qui a dû parler.
— Et Lebon aussi, reprit-il.
— Que faire dans cette alternative?
— C'est bien embarrassant! Je ne puis cependant me dispenser de me rendre au cabinet de M. Gordurier où, je n'en doute .pas, des surprises désagréables me sont réservées.
— Pourvu qu'on ne t'apprenne pas la mise en liberté de cette femme! fit-elle avec colère.
Le marquis eut un geste de découragement.
— C'est bien ce que je crains, fit-il, car si le curé a été confronté avec la marquise et l'a reconnue, le juge n'a plus de raisons de la maintenir en prison.
Mieux encore, reprit-il, il a dû la mettre en liberté immédiatement en lui faisant force excuses.
— Et il n'existe aucun moyen de la maintenir à Saint-Lazare, si elle y est encore?
— Il n'y a qu'à s'incliner devant un événement que nous ne prévoyions pas, répondit Guy avec accablement.
— C'est un scandale, alors?
— J'en ai bien peur. J'ai un espoir, cependant, je connais assez Geneviève pour la savoir incapable d'aucune action de nature à compromettre le nom qu'elle porte, si elle n'y est poussée par des conseils étrangers.
— Qui ne lui manqueront pas, fit la perverse créature.
Elle poursuivit, avec l'expression de la haine qu'elle ne pouvait contenir :
— Tu m'as l'air de bien peu connaître les femmes, si tu peux croire celle-là susceptible d'un bon sentiment... Tu seras donc toujours dupe de sa douceur hypocrite?... Sois tranquille, va, son premier soin sera de chercher à se venger de nous... Une femme pardonne rarement un froissement d'amour-propre, et ta Geneviève que tu défends à tout propos, et qui te déteste, voudra te faire payer les humiliations qu'elle a subies...
— Nous verrons bien, dit-il, les sourcils contractés.
— A ton aise, si tu espères encore! Quant à moi, je t'ai prévenu, je veux défendre mon bonheur, et je me tiendrai sur mes gardes.
Le marquis ne répondit pas, mais l'air implacable qu'exprimèrent ses traits, rassura complètement Marion sur l'heureux effet produit par les insinuations perfides qu'elle ne manquait jamais de lancer, quand l'occasion s'en présentait.
C'est avec une vive appréhension que M. de Fleurance fit passer sa carte au juge d'instruction.
Il ne se sentait qu'à moitié rassuré sur les conséquences du mensonge qu'il avait fait.
Quoiqu'il crût à son déshonneur conjugal et qu'il eût l'intime conviction d'avoir agi avec toute la rigueur d'un mari outragé, il ne savait si le magistrat accepterait cette excuse.
Introduit aussitôt, il vit à l'aspect glacial de M. Gordurier, que celui-ci était peu disposé en sa faveur.
Il résolut cependant de faire bonne contenance et c'est sur un ton poli, mais froid, qu'il demanda :
— Vous m'avez fait l'honneur de me convoquer, monsieur le juge, à quel motif dois-je attribuer cette mesure?
— Vous me le demandez, fit le magistrat légèrement surpris, veuillez vous asseoir, je vais vous renseigner immédiatement.
Il fixa ses yeux perçants sur le gentilhomme qui soutint son regard, sans broncher, ajusta son binocle et reprit sèchement, sans autres préambules.
— Comment se fait-il, monsieur, que vous ayez laissé la justice se fourvoyer dans une erreur aussi grossière, et que vous l'ayez même encouragée par votre étrange attitude à se tromper plus grossièrement encore?
Le marquis tressaillit.
Cette brutale attaque lui prouvait que le magistrat savait tout.
Il ne crut donc pas de sa dignité de chercher à feindre la surprise, ni d'ergoter longuement afin de gagner du temps.
Il accepta^ avec la résolution de son caractère altier, le fait accompli, et répondit gravement :
— Il y a, monsieur le juge, des drames de famille, qui expliquent bien des actions incompréhensibles en apparence...
Le juge l'interrompit :
— Je sais, monsieur,... et je vous prie de croire que je ne veux nullement chercher à approfondir des choses aussi délicates; cependant, permettez-moi de vous le dire, un homme de votre éducation, de votre monde, aurait dû comprendre qu'on doit avoir confiance en la discrétion d'un magistrat et ne pas être la cause d'une prévention injuste.
Cette observation, débitée d'un ton incisif et glacial, fut extrêmemeut sensible à Guy, qui voulut répondre.
Le juge l'en empêcha.
,. Et se leva le regard plein de haine, le geste bref, la voix saccadée. (P. 693.)
Les conséquences de votre action... blâmable, continua-t-il,
auraient pu être des plus graves, car M""' de Fleurance, épouvantablement frappée par son arrestation, a failli mourir à l'hôpital des suites d'une fièvre cérébrale... enfm, sans une fortuite circonstance, la sympathie d'une surveillante, qui la détermina à demander le curé de Souvigny, elle eût été la victime d'une injuste condamnation. . . Je regrette vivement, monsieur, que ces graves considérations n'aient pas influé sur votre décision.
8T« HV. — L't.NFANT DU DIVOliCB.
87* Liv.
Piqué au vif, le marquis sécria :
— Vos reproches, monsieur le juge d'instruction, me sont particulièrement pe'nibles ; je veux espérer cependant que vous consentirez à écouter mes explications, avant de vous former une opinion sur ma conduite.
M. Cordurier, sans se départir de sa froide réserve, répondit :
— Parlez, monsieur, si vous pensez que votre attitude peut être justifiée.
— ■ En effet, je dois vous donner des explications très nettes et très franches, après vos dernières paroles. Ce n'est donc pas au juge que je m'adresserai, mais à l'homme privé.
Il importe maintenant que vous connaissiez les raisons qui ont dicté ma conduite d'apparence si répréhensiblc ; je ne vous demande en échange, monsieur, que de me conserver un secret qui touche mon honneur.
Visiblement radouci par ces paroles, et par les espérances qu'il faisait concevoir, le juge parut se rasséréner.
— Vous pouvez parler en toute assurance, monsieur le marquis, dit-il. Je connais trop les obligations professionnelles de la fonction que j'occupe pour ne pas vous affirmer que votre secret ne franchira pas le seuil de cette porte.
Voyez, ajouta-t-il, en désignant la place vide de M. Daumas, prévoyant ce qui allait se passer entre nous, j'avais déjà prié mon greffier 4e me laisser seul... Je ne vous demande pas, d'ailleurs de me faire pénétrer plus avant qu'il ne convient dans une histoire de famille que je devine douloureuse. Vous ne me direz que ce que vous jugerez convenable pour éclaircir ma conscience et me convaincre de la nécessité de votre refus de reconnaître M"" la marquise de Fleurance.
Encouragé par cette attitude plus conciliante, l'amant de Marion aborda sans hésitation un sujet qui, étant donné sa conviction de l'inconduite de Geneviève, était pourtant pénible pour son amour-propre d'époux.
— Mon mariage fut un mariage d'amour, fit-il avec amertume, les qualités de cœur et d'esprit et la grâce de celle qui devait être ma femme me firent demander la main de M'^^ Geneviève de Glamondans.
Ma fiancée répondait à mon amour, elle avait refusé les prétentions d'un baron Loriol qui la poursuivait de ses assiduités et s'était vu, du reste, congédié par le duc de Glamondans.
Une fille ne tarda pas à naître de notre union venant ainsi combler mes vœux les plus chers.
L'F.MWNT DU DIVOllCE GOl
Je VOUS laisse à juger, monsieur le juge, avec quels transports de joie fut accueilli cet heureux événement, ce gage vivant de notre mutuelle tendresse.
Compatissante pour tous ceux qui l'entouraient, bonne et dévouée pour sa fille, ainsi que la plus admirable des mères. M"* de Fleurance me témoignait une affection si passionnée que les seuls nuages qui jamais existèrent entre nous, provenaient de l'excès même de ce sentiment.
Son extrême sensibilité la rendait parfois ombrageuse au point de vouloir régner sans partage non seulement sur mon cœur, mais encore sur mes pensées.
Son esprit inquiet lui faisait sans cesse entrevoir une rivalité à combattre et l'unique but de sa vie paraissait être de me sentir si complètement à elle que rien autre au monde que son image n'eût d'attrait pour moi.
Devinant une muette question à l'expression du visage de 31. Cordurier, le marquis se hâta d'ajouter :
— Pardonnez-moi, monsieur le juge, d'insister un peu plus qu'il ne convient sur les particularités de mon mariage, mais les points que je fais ressortir sont nécessaires pour votre complète édification.
Le magistrat eut un geste d'assentiment.
— Pendant douze ans, je vécus de cette vie, reprit l'amant de Marion, fier de la compagne que je m'étais choisie et de l'affection que j'avais su lui inspirer, bercé dans une douce et enivrante sécurité, trompé par le pur regard, par le front candide de cette femme, mille fois plus infâme que la dernière des créatures.
Ce masque angélique était trompeur cependant, ces yeux si chastes qui ne se baissaient pas devant les miens étaient menteurs...
Il se passa la main sur le front comme pour en chasser un souvenir douloureux
— Oui, reprit-il avec force, sous cette divine et chaste enveloppe se dissimulait l'âme la plus vile qu'on pût rêver.
L'ange était un démon.
Son amour, duperie ! — son dévouement, hypocrisie ! — ses protestations, comédie !
La vie de cette femme perverse était double. Pas un jour, pas une heure, pas une minute où elle ne jouât un rôle odieux.
Pendant que confiant, je me laissais aller à écouter sa voix harmonieuse aux inflexions caressantes, ne me lassant pas de l'entendre sans cesse répéter que j'étais le seul homme qui eut fait vibrer son cœur, elle me trompait
Il se prit à rire d'un rire contraint.
— Jamais un soupçon ne fût venu effleurer mon esprit, car il est des natures d'élite qu'on ne saurait soupçonner et j'estimais ma femme très fort au-dessus des autres femmes.
Un jour alors, que j'avais tout lieu de la croire aux Migettes, je la rencontrai à Paris, les explications embrouillées qu'elle me donna à ce moment ne me frappèrent pas et j'acceptai tout naturellement son histoire assez simple.
Elle était inquiète de son frère dont elle n'avait pas de nouvelles, disait-elle, et voulait connaître la raison de son silence, elle était arrivée à Paris.
D'ailleurs son intention était ensuite de venir me surprendre à mon domicile.
J'acceptai cette explication. Pourquoi aurais-je douté ? et nous revînmes ensemble boulevard Malesherbes.
Guy fit une pause.
L'idée d'aborder un sujet si pénible pour son amour-propre le faisait cruellement souffrir. Il lui répugnait fort de se voir, lui marquis de Fleurance, étaler ainsi sa misère sous l'œil inquisitorial d'un étranger.
Impassible, jouant négligemment avec son coupe-papier, M. Cordurier attendait qu'il voulût bien continuer.
— C'est chez moi, poursuivit-il, qu'une domestique s'aperçut de la disparition des bijoux que ma femme avait apportés.
J'étais aveugle au point de ne pas être frappé outre mesure de ce fait singulier, de cette idée extraordinaire de la marquise qui, pour un déplacement de quelques jours, apportait avec elle presque tous ses bijoux.
Je portai plainte et j'attendis à Paris, les résultats des premières investigations judiciaires, pendant que ma femme retournait auprès de sa fille.
Vous savez le reste, monsieur le juge d'instruction, vous savez dans quelles circonstances, fut arrêtée la prétendue voleuse.
Je n'ai plus maintenant qu'à vous expliquer ce qui se passa en moi lorsqu'au lieu de rencontrer une femme quelconque, je me trouvai cd • présence de la marquise de Fleurance.
Je n'osais en croire mes yeux et cependant, il fallait se rendre à la réalité.
J'étais la dupe dune infâme machination.
Ma femme avait menti... Mais pourquoi?
Stupéfait, je la regardai et je vis son regard fuir le mien. Je voulus lire la vérité sous ce front que Je croyais si pur, mais la tête courbée vers
le sol, la malheureuse, par son attitude, si piteuse, semblait avoir commis quelque horrible méfait.
Alors le voile qui obscurcissait ma vue se déchira, mon aveuglemcul soudain cessa et brutalement l'efFroyable vérité m'apparut.
Je compris en un instant que sa visite à son frère n'était qu'un prétexte.
La misérable me trompait, j'en étais sûr, je le sentais.
Elle voulait se procurer de l'argent.
Or, si ce besoin d'argent inexplicable eût été avouable, eût-elle hésité à s'adresser à moi ?
Quel motif puissant la décidait donc à engager ses bijoux?
Il faut avoir vécu un tel moment pour se rendre compte de la multiplicité et de la rapidité des pensées qui vous envahissent.
Je revis en un instant toute notre vie commune et un accablement profond, une effroyable stupeur s'empara de moi.
Ainsi celle que je vénérais à l'égal d'une sainte, la créature dont j'admirais la pureté, que je parais de toutes les vertus, que j'idéalisais au point de la supposer incapable d'une défaillance si petite fût-elle, s'était jouée de mon incrédulité et me trompait d'autant plus odieusement que ma confiance était plus grande- Car je ne pouvais plus avoir de doute, cet argent était pour fuir avec son amant, son inexplicable visite à Paris en était l'évidente preuve.
Jamais la marquise ne quittait les Migettes, jamais elle n'eût songé à laisser sa fille une seule minute abandonnée.
Comment se faisait-il alors qu'elle fût venue à mon insu, se dissimulant au point de se cacher dans un hôtel de modeste apparence et de taire jusqu'à son nom?
La réponse, hélas ! n'était que trop facile.
La marquise avait un amant et était accourue pour le rejoindre.
Je ne sais vraiment si je soutTris plus dans mon amour déçu, que dans le sentiment de ma dignité amoindrie, foulée aux pieds par une créature sans pudeur ; mais la rougeur de la honte me monta au front. Je contemplai ce visage dont les yeux toujours baissés n'osaient se lever vers les miens et je compris avec certitude mon malheur dans toute son étendue.
Il reprit haleine à cet instant, et se leva le regard plein de haine, le geste bref, la voix saccadée.
D'autres faits, d'ailleurs, s'écria-t-il, certaines réticences, des
mensonges qui tout d'abord ne m'avaient pas frappé me revinrent à l'esprit.
Chacun de ces points pris séparément ne signifiait pas grand chose, réunis en faisceaux ils constituaient le réquisitoire le plus accablant, les témoignages les plus écrasants...
C'est alors qu'un immense dégoût me monta du cœur aux lèvres.
Je fus sur le point de lui jeter à la face son infamie, mais j'en fus retenu par le souci de l'honneur de mon nom.
Je ne voulus plus rien avoir de commun avec elle; il me tardait d'être sorti pour ne plus contempler ses traits qui m'avaient séduit, pour ne plus entendre cette voix qui m'avait enchanté.
Et puis elle-même se rendait justice, puisque par un dernier sentiment de dignité elle avait compris qu'il ne fallait pas que le nom de Fleurance fût prononcé dans l'enceinte où elle était venue échouer, je pris également la même résolution.
Ma voix était ferme, mais mon cœur battait à tout rompre lorsque je répondis à votre interrogation :
— « Non, je ne connais pas cette femme. »
A nouveau le marquis s'arrêta en proie à une violente émotion; lentement, il reprit ensuite :
— Mes doutes n'étaient que trop fondés, elle avait un amant. Il eut un rire amer.
— C'était un bohème, un chevalier d'industrie, ce Loriol qu'elle s'était bien gardée d'épouser, car son titre douteux, sa fortune hypothétique. n'était guère faits pour tenter la fière héritière des ducs de Glamondans.
J'acquis un peu plus tard la complète conviction de son infamie.
Une lettre et d'autres preuves encore, me désillèrent complètement les yeux.
Pendant douze ans, cette créature avait été maîtresse d'elle-même pour feindre, et avec quel art, des sentiments qu'elle n'éprouvait pas.
J'aurais peut-être pardonné, continua le gentilhomme, une erreur d'un moment, une de ces soudaines faiblesses auxquelles sont sujettes les femmes victimes de leur manque de pondération; mais je fus anéanti du coup terrible qui m'atteignait.
Avoir été durant douze années la dupe naïve d'un homme taré. et d'une épouse sans foi me mit hors de moi.
La pensée que la sincérité de mon affection avait pu servir de sujet
de raillerie h un drôle sans honneur et à une coquine, me communiqua des idées de vengeance.
Mon nom avait servi d'enseigne pour couvrir les amours scandaleuses de ces deux âmes de boue.
Il fallait une exécution rapide, claire et nette, digne du mépris qu'ils m'inspiraient.
Je voulus me débarrasser de cette misérable et chasser loin de moi, son souvenir dont mon être était plein.
Le divorce m'offrait ce moyen, j'en acceptai l'idée avec transport résolu à brusquer les choses...
Le juge l'interrompit.
— Pardon, fit-il, mais avant de commencer votre procédure, votre devoir eût été, sitôt votre première émotion calmée et la réflexion aidant, de venir me faire un aveu qui eût été votre excuse.
— Sans doute, riposta Guy avec feu, mais je ne songeai qu'à éviter le scandale... j'avais rayé cette femme de mon existence. Peu m'importait donc qu'elle passât ses jours en prévention ou qu'elle vint échouer sur les bancs de la correctionnelle... Je ne poursuivais plus qu'un but : enlever à cette créature le nom qu'elle déshonorait depuis douze ans, et pour cela je ne craignais pas de laisser la justice dans l'erreur.
Profitant, en effet, de sa détention, je pouvais immédiatement engager la procédure et me basant sur l'abandon du domicile conjugal, prétexte que j'invoquai, il m'était loisible d'activer la marche de mon affaire et d'empêcher que le bruit de ma triste mésaventure ne fit le tour du monde, ce qui n'eût pas manqué si ma femme eût été libre d'agir et de plaider contre moi.
— Ce sont là des raisons toutes personnelles dans lesquelles la justice ne saurait entrer, répondit M. Cordurier, et quels qu'aient été les torts de votre femme, votre action n'en est pas moins blâmable.
— Aussi, n'est-ce pas au magistrat que je fais cette confession, mais à l'homme privé qui voudra comprendre toutes les tortures d'un cœur indignement exploité et reconnaître qu'il est des circonstances atténuantes pour le mensonge que j'ai commis.
D'ailleurs, reprit le marquis, vous n'avez pas été sans observer mon air préoccupé lors de la dernière visite que je vous fis; c'est là une suffisante indication du trouble qui m'agitait.*
Je ne me sentais pas la conscience tranquille et cependant je ne pouvais me décider à vous dire l'entière vérité.
Le juge parut enfin gagné par ces explications et ne souleva plus d'objections.
Il lui était difficile de ne pas croire à la bonne foi du marquis qui avait comme répondant tout un passé d'honneur et de loyauté.
Dans cette alternative, son cas comportait des excuses.
L'énigmatique attitude de la marquise pendant sa détention prêtait bien un peu aussi à des suppositions singulières.
Certes, il ne pouvait admettre, sans contrôle, que le récit du gentilhomme fût d'une parfaite exactitude, mais outre qu'il n'avait pas à s'immiscer dans un drame intime, il ne lui convenait pas de se faire l'avocat d'une cause qui, quoi qu'on pût lui dire, possédait encore ses sympathies.
Néanmoins, il répondit à Guy d'une voix plus cordiale :
— Vous avez bien fait, monsieur, de compter sur ma discrétion, et le juge d'instruction se rend aux raisons exposées à M. Corduricr et classera l'affaire.
— Mais, objecta le marquis, si je comprends bien, celle qui fut M°* de Fleurance, a été remise en liberté?
— Hier, monsieur, le curé de Souvigny m'a révélé sa véritable identité. Je n'avais plus qu'à m'incliner et signer la levée d'écrou.
L'amant de Marion, qui cependant s'attendait à cette déclaration, frissonna des pieds à la tête.
— Vous êtes divorcé, mais votre divorce n'est pas définitif, le saviez-vous, monsieur? fit le magistrat.
— Je ne l'ignorai pas, mais je replaiderai si cela est nécessaire!... répondit le marquis d'une voix brève.
Il ajouta sur un ton de prière :
— Avant tout, il faut que je défende mon honneur, c'est pour ma fille qui m'est confiée et pour moi-même. Je vous supplie instamment, monsieur le juge d'instruction, de faire en sorte que rien de cette scandaleuse affaire ne s'ébruite du palais.
M. Cordurier répondit solennellement :
— Je vous en donne ma parole, monsieur, l'affaire est désormais classée définitivement; j'en ferai disparaître jusqu'à la moindre trace, jusqu'aux photographies à la destruction desquelles je veillerai personnellement.
— Un mot encore, si vous voulez bien me le permettre, dit Guy après une courte hésitation, au moment de franchir le seuil du cabinet de M. Cordurier. Pouvez-vous me dire où s'est retirée M™* de Fleurance?
El mit sa main sur le bouton de la porte. — De grâce, madame la marquise ! s'écria encore une fois Bécoulet. (P. 703.)
— Je me suis contente de signer sa mise en liberté', répondit le juge avec une certaine hauteur; mon rôlp se bornait là, je n'ai pas cru devoir l'interroger.
Le rouge au front, le marquis de Flcurance salua le magistrat, et sortit sous le coup de la leçon qu'il venait de recevoir.
}a Lîv. — l'enfant du divorce.
5« uv.
L'ENFANT DU DIVOUCE