CHAPITRE LXV
LE CRI DE Là MERE
ES souffrances physiques et morales endurées par Geneviève, 1*5^^ durant sa détention préventive, dépassaient la limite de ce que pouvait supporter une créature humaine.
Les événements semblaient s'être conjurés pour accabler la malheureuse femme qui, victime innocente du hasard et de la pluà odieuse de? machinations, ne vivait plus que soutenue par un seul espoir, sa fille.
Cependant, alors qu'il lui paraissait impossible que de plus grands malheurs vinssent l'atteindre, elle était coup sur coup frappée en plein cœur dans le juste orgueil de son impeccable honnêteté et dans la sincère affection qu'elle avait vouée à son mari.
Elle devait boire le calice jusqu'à la lie et s'entendre accuser, elle la douce épouse, la mère admirable, d'avoir abandonné le domicile conjugal, c'«st-à-dire d'avoir failli à ses devoirs conjugaux et maternels.
Après le pénible aveu que le bon curé s'était vu dans l'obligation de lui faire, il lui avait fallu apprendre non seulement qu'elle était divorcée, mais encore connaître les motifs infamants qui avaient servi de prétexte à la rupture de son mariage.
Si la nouvelle de son divorce l'avait douloureusement peinée, la brutale vérité entièrement dévoilée par Lebon l'avait anéantie.
Reniée par son mari, abandonnée peut-être par son frère, éloignée de sa fille qu'une loi barbare lui enlevait, que lui restait-il?
En vain l'abbé Julien avait voulu empêcher l'homme d'affaires de parler, celui-ci, avec une froide cruauté, sûr de l'effet qu'il allait produire, avait continué son récit.
11 entrait, en effet, dans ses vues de se rendre utile et il avait pensé fort logiquement que le seul moyen pratique de se faire considérer comme indispensable était de faire toucher du doigt, par la marquise, l'effroyable isolement en lequel elle se trouvait et l'incontestable appui qu'il pouvait lui apporter en l'aidant de ses lumières et des rense* gnements que seul il prétendait posséder.
M. Bécoulet et le curé beaucoup trop bons et loyaux pour croire à
tant de duplicité, s'étaient purement imaginé que le fourbe, emballé par un zèle intempestif avait commis une simple maladresse.
Ils en déploraient néanmoins les résultats et n'étaient pas sans appréhensions sur les conséquences dç cette indiscrétion.
La marquise, beaucoup trop fière pour se laisser aller à la moindre défaillance devant un étranger, avait dû faire d'héroïques efforts pour ne point faiblir.
Son indignation passée, une réaction s'était produite et la subite pâleur de son teint, le cercle bistré qui s'était formé autour de ses yeux, le pincement révélateur de ses narines étaient les seuls indices qui indiquassent l'intensité de son émotion.
Elle ne s'était pas évanouie et ses yeux brûlés de fièvre étaient restés secs, tant que Lebon avait été présent, mais à peine avait-il franchi le seuil de la porte qu'elle poussa un long gémissement et s'abîma dans une effroyable douleur.
De profonds soupirs secouaient sa poitrine, sa voix murmurait de faibles appels, de touchantes prières lui montaient du cœur aux lèvres.
Son infortune était telle, l'injustice du sort qui accablait ainsi cette âme si noble était si criante, que les deux amis visiblement attendris se lançaient de muets regards et n.'osaient même troubler ce navrant désespoir.
Geneviève eût voulu pouvoir jeter son cœur à la face, de ses tourmenteurs et leuF'crier :
— J'étais heureuse et vous avez brisé ma vie! Pourtant, jamais l'ombre d'une pensée mauvaise ne me traversa l'esprit.
J'avais voué un éternel amour à mon mari, le bonheur de mon enfant était mon unique rôve, pourquoi donc faut-il que vous soyez ainsi acharnés après moi?
Ce cœur que vous avez torturé sans merci était cependant accessible au pardon, il ne connaissait pas encore la méchanceté humaine.
Vous n'avez pas eu pitié de l'épouse, le désespoir de la mère vous a laissés implacables.
Avec une froide cruauté, vous vous êtes complu à m'enlever jusqu'à l'illusion d'un bonheur passé ; avec un lent raffinement, vous avez déchiré mon âme.
Les consolations de la prière me sont maintenant refusées, car je ne crois plus en la bonté divine qui laisse se perpétuer d'aussi abominables injustices!...
Pourquoi tant de soutTrances? Pourquoi cet acharnement?
Je n'ai rien pourtant à me faire pardonner, n'ayant jamais failli, et
700 L'KNFANT DU DIVORCE
l'aumône d'une pitié que vous n'oseriez dénier à une coupable, vous l'avez refusée à une innocente.
J'aimais et je croyais être aimée ; vivre et mourir entourée des miens, était ma seule pensée. Tout cela est fini, désormais!
Je n'ai plus que ma fille pour m'aider à souffrir dans mon isolement et cette suprême consolation m'est peut-être refusée, car la loi inhumaine vous a laissé la garde de cette enfant ! . . .
Que voulez- vous donc que je devienne?...
Elle sanglotait éperdumcnt.
Sourde aux voix amies qui essayaient de la calmer, elle proférait de vagues paroles qui dans leur incohérence attestaient le trouble de sa pauvre âme désolée.
Sa douleur était si poignante, sa situation si navrante, que des consolations qu'elles quelles fussent, ne pouvaient que paraître banales.
Il fallait que sa crise de larmes passât, c'était une réaction salutaire qui devait détendre ses nerfs et empêcher les plus funestes conséquences cérébrales.
Bécoulet et l'abbé le comprirent et la laissant à son affliction se retirèrent un peu à l'écart, en la surveillant avec sollicitude.
Lorsqu'elle revint à elle après une longue prostration, ses regards se portèrent vers ses amis, comme vers des protecteurs naturels, les seuls qui lui restassent, et ses yeux suppliants parurent enfin solliciter quelques encouragements .
— Vous devez bien souffrir, ma pauvre enfant, dit le curé avec douceur; pleurez si les larmes vous soulagent, car l'épreuve que le ciel vous envoie est bien lourde pour d'aussi frêles épaules.
Elle le regarda avec angoisse, et murmura d'une voix brisée :
— Je souffre !...
— Nous vous plaignons, mais ayez confiance. Dieu ne permettra pas qu'une pareille injustice se consomme jusqu'au bout, il ne voudra pas priver une mère telle que vous des caresses de son enfant.
— J'ai mal, dit-elle, et ses mains se portèrent sur son cœur.
— Madame la marquise, s'écria à son tour Bécoulet, il faut espérer: je verrai M. de Fleurance et je lui parlerai.
Vous êtes la victime d'une méprise épouvantable. Les apparences sont contre vous. Une explication est nécessaire, nous l'aurons.
— Oh! oui! n'est-ce pas?... fit-elle avec une expression déchirante sauvez-moi du désespoir!... Rendez-moi ma Diane chérie!...
L'ENKANT DU DIVORCE 701
— Voyez-vous, mon ciifunt, reprit l'ubbc Julien, votre mari a été trompé et a obéi à de mauvais conseils qu'il regrettera lorsqu'il vous aura vue... Il n'a rien compris à cette affaire de bijoux qui évidemiiient devait lui paraître incompréhensible et au lieu de vous demander une explication que vous n'auriez pu lui refuser, il s'est laissé guider par la colère, toujours mauvaise conseillère.
— Il aurait dû avoir confiance en moi, répondit Geneviève avec iierté. Il devait me savoir incapable d'aucune action vile ou lâche.
— Vous avez raison, en principe, madame, fit vivement le juge de paix, mais le marquis est violent, vous ne l'ignorez pas. Vos hésitations, votre trouble, vous ont été préjudiciables et vous ne pouvez savoir dans votre candeur, les ravages que le doute peut accomplir dans une âme naturellement défiante.
— Hélas! ce n'est que trop vrai, opina le curé, la calomnie est une arme terrible ; elle corrode tout ce qu'elle touche.
— Vous voyez bien alors, qu'il n'y a plus rien à faire!... soupira la marquise.
— Au contraire, et c'est le moment d'avoir du courage s'écria Bécoulet. Votre mari est sous l'influence d'une mauvaise créature; nous l'en détacherons, nous lutterons, et il faudra bien qu'il voie clair.
— Et puis, ma pauvre enfant, reprit le vieux prêtre, laissez-moi vous dire que vous êtes aussi un peu coupable dans tout cela; vous n'auriez jamais dû laisser le marquis aussi souvent seul. Paris est un lieu de tentations. C'était une grave imprudence de rester aux Migettes, pendant qu'il venait boulevard Malesherbes; votre place était près de lui, vous expiez aujourd'hui bien cruellement, il est vrai, les conséquences de votre résignation.
— J'avais confiance en Guy, répondit simplement la jeune femme, je n'aurais pas voulu avoir l'air de surveiller mon mari.
Le curé secoua la tête.
— Les hommes même les meilleurs sont faibles, afiirma-t-il, croyez ma vieille expérience; l'isolement ne leur vaut rien.
Il n'a pas compris votre tranquilité d'âme et a pu supposer que votre affection pour lui s'était ralentie...
— Non, mon père, ce n'est pas cela, s*écria la pauvre divorcée. Il no devait pas douter de mon cœur, et si la calomnie a pu quelque chose contre moi, c'est qu'il ne m'aimait pas assez, voilà tout.
Cette explication si touchante, remua Bécoulet qui en effet gardait une profonde rancune au marquis de la facilité avec laquelle il s'était séparée de sa femme.
Il ne voulut pas néanmoins montrer à l'infortunée créature qu'il partageait sa façon de voir et conclut :
— M. de Fleurance cependant est un loyal gentilhomme. Il ne peut oublier aussi vite douze ans de vie commune. Il se doit également à sa fille et à cause d'elle, madame, en souvenir du passé, il vous reviendra...
Comptez sur l'abbé et sur moi, fit-il avec feu; nous lui ferons demander la renonciation à son divorce.
— Non, dit-elle, avec un froid sourire, reflet de l'état de son âme qui n'espérait plus, c'est inutile!... Il m'a crue coupable, une barrière infranchissable nous sépare désormais.
Oh! mais, s'écria-t-elle avec une sombre énergie, en voyant le regard qu'échangeaient les deux amis, ne croyez pas que j'abandonne la lutte, néanmoins... Non pas, car iJ me faut ma fille...
Elle reprit impétueusement :
— Oui, ma fille ! je veux la voir, savoir ce qu'on lui a dit de sa mère et la ravir à ce milieu dans lequel elle doit apprendre à me méconnaître.
— Diane est avec des filles de Dieu, fit presque sévèrement l'abbé Julien; vous ne pouvez, ma chère enfant, parler ainsi.
— Que m'importe!... riposta-t-elle avec violence. Vous ne comprenez donc pas ma douleur, vous ne voyez donc pas mon exaltation, vous ne devinez pas que je préférerais la mort à ce que j'endure... Je veux ma fille, vous dis-je!... Diane, Diane, ma pauvre enfant!...
Elle se tordit les mains et implora :
— Je n'ai plus qu'elle au monde, je ne vis que par son souvenir... Ah! vraiment, je ne croyais pas qu'on pût tant soufi'rir !...
Oh! que je suis malheureuse! s'écria-t-elle en éclatant avec une expression de douleur.
— Votre fille est au couvent des Dames de l'Assomption, à Auteuil, fit Bécoulet, vous la verrez prochainement, mais calmez-vous de grâce.
A travers ses larmes, elle balbutia :
— Tout de suite ! . . . Je veux tout de suite ! . . .
— Alors, je vous accompagnerai, fit le curé, car il ne serait pas prudent de vous laisser aller seule.
— Oh! non, dit-elle d'une voix suppliante, je veux la voir seule... Elle me parlera bien à moi, et je saurais si on a dit du mal de sa mère... Je vous en prie, mes chers amis, seule, n'est-ce pas?... ma petite Diane, elle sera si contente.
Oh! comme je vais l'embrasser... quel bonheur, je vais revoir ma fille!
Gourant fébrilement dans la pièce, cherchant son manteau qu'elle
agrafa les mains tremblantes en s'écriant avec une volubilité nerveuse :
— Là, vous voyez, je suis très calme... Je vous promets d'être calme... mais vous allez me laisser partir... Je ne serai pas longue... Le temps de la presser sur nfon cœur... Oh! quel bonheur vous ne pouvez savoir, vous!... Ma fille!
Bécoulet essaya de la retenir encore.
— Réfléchissez, madame, quelle imprudence. Malade comme vous l'êtes. Remettez cette visite à demain ou soufTrez que l'on vous accompagne.
— Non! non!... fit-elle, je ne veux pas... Ne vous opposez pas à ma prière, monsieur Bécoulet, et laissez-moi partir... puisque je vous répète que je serais calme !
En hâte, elle posa son chapeau et mit sa main sur le bouton de la porte.
— De grâce, madame la marquise!... s'écria encore une fois Bécoulet.
— A tout à l'heure ! cette visite, c'est ma vie , ne la retardez pas!...
— Mon enfant!... implora le vieux curé.
— Ne m'enlevez pas mon courage, dit-elle, car j'en ai grand besoin... Qui sait même si on me laissera entrer?...
Une larme perla au bord de ses cils.
Anxieuse elle interrogea.
• — Je pourrai l'embrasser, n'est ce pas? rien qu'une minute!...
Aucun de ses deux hommes n'eut la force de lui dire la vérité, mais leurs regards étaient d'une triste éloquence.
Elle chancela un instant sous le coup de l'émotion qui l'étreignait.
Se raffermissant enfin par un effort de suprême volonté, elle murmura en courbant la tête pendant qu'une expression indéfinissable assombrissait ses traits.
— Je comprends!... Là-bas! aussi, on me croit coupable.
— Eh bien! fit-elle résolument, j'irai quand même!...
Puis d'une voix si basse qu'à peine put-on saisir le sens de ses paroles, elle ajouta :
— Ce n'est pas possible... on n'osera pas!
Elle sortit lentement, mais son regard désespéré indiquait bien qu'elle n'avait plus d'espoir.
— Pauvre mère! s'écria l'abbé Julien dès qu'il n'entendit plus le bruit de ses pas, que Dieu ait pitié d'elle!...
Pendant le long trajet qui séparait l'hôtel de la Croix-Rouge du souvent d'Auteuil, Geneviève se livra à mille conjectures.
Que pourrait-elle dire pour se faire ouvrir les portes de cette maison religieuse aux règles strictes qu'elle devinait? f
Prendrait-elle un nom d'emprunt? mais alors, elle courrait risque de se voir refuser l'entrée, sans pouvoir revenir sur un mensonge.
Un mensonge, d'ailleurs, répugnait à son caractère loyal.
Dirait-elle son nom, au contraire? c'était peut-être s'exposer à un refus plus humiliant.
Puis d'autres pensées l'assaillaient.
Elle craignait par moments que le marquis n'eût retiré Diane de ce pensionnat, pour la mettre dans quelque maison d'éducation de province où il lui serait impossible de la retrouver.
Elle s'imaginait aussi que Diane à laquelle on aurait fait la leçon, la recevrait avec froideur; mais le souvenir des affectueuses caresses de jadis lui faisait chasser loin d'elle ces sombres pressentiments.
Elle ne pouvait tenir en place dans la voiture qui la conduisait, trouvant le temps bien long, quoiqu'elle se sentît le cœur serré aux approches de ce qu'elle devinait être Auteuil, à cause des voies larges et pleines d'une luxuriante végétation que suivait maintenant le modeste équipage.
Enfin, la voiture s'arrêta, la marquise en descendit et, d'une main que l'émotion faisait trembler, fit vibrer la sonnette dont le tintement clair fit battre plus vivement son cœur.
Quelques minutes encore, et son sort allait se décider.
Jamais condamné à mort n'éprouva plus d'angoisses à la vue de l'échafaud.
Ses genoux qui se dérobaient pouvaient à peine la porter, tandis qu'elle suivait la sœur portière.
Ses lèvres étaient décolorées, ses yeux respiraient la plus vive anxiété; comme une somnambule, elle marchait ne pensant plus, si cruelles étaient ses appréhensions.
D'une voix faible elle déclina ses titres pendant qu'on l'introduisait dans le parloir où elle se laissa tomber épuisée sur la chaise qu'on lui tendit.
Elle commençait à se rendre compte de la témérité de sa démarche, et eût souhaité à cette heure que le curé l'eût accompagnée.
Au moins, il eût pu intercéder en sa faveur et obtenir, grâce à son caractère, l'autorisation qu'elle venait solliciter.
En traversant le jaidin pour regagner la grille elle se retouriKi une dernière fois... (P. 703.)
Elle craignait des explications dont la délicatesse eiïarouchait son orgueil et sentait vaguement l'humiliante réception qui allait lui être faite.
Des pas légers se firent entendre dans le couloir.
On venait.
La marquise fît appel à toute son énergie et se raidit, le sourire sur
89* uv. — l'enfant du divorck. 89» liv.
les lèvres, le deuil dans le cœur, pour répondre au premier choc maintenant imminent.
Une seconde, un siècle et la porte s'ouvrit pour livrer passage à la supérieure du couvent.
Geneviève se leva, salua avec la grâce respectueuse d'une femme du monde qui s'incline devant une religieuse que son âge revêtait d'une plus grande autorité morale encore et fixant enfin les yeux sur son interlocutrice, attendit.
La religieuse répondit par un salut correctement, mais froidement poli et désignant un siège à la malheureuse mère l'invita à s'asseoir.
L'air d'extrême réserve de la supérieure, dont la physionomie desséchée par la pratique monastique respirait la résolution, n'était guère fait pour encourager Geneviève.
Elle se sentait observée par ce regard sévère dont nulle expression encourageante ne venait tempérer l'éclat et cet accueil ne lui prédisait que trop le résultat de sa visite.
Néanmoins elle ne voulut pas faiblir, l'idée qu'on pouvait la prendre pour une épouse coupable lui redonna du courage, elle s'enhardit indignée de l'insultante froideur de cette réception et dit enfin :
— Je suis la marquise de Fleurance, madame, et je viens solliciter de votre bienveillance l'autorisation d'embrasser ma fille, Diane de Fleurance.
— Je regrette madame, de ne pouvoir accéder à votre désir, répondit la supérieure, mais ce n'est pas aujourd'hui le jour de visite.
— Mais les parents n'ont-ils pas toujours le droit de voir leurs enfants? interrogea bravement Geneviève qui voulait être fixée sur les motifs de ce refus déguisé.
— - Sans doute, madame, vous voudrez bien m'excuser néanmoins si je persiste dans une règle immuable de cet établissement. Nous nous conformons à certaines volontés et M'" de Fleurance, mise ici par son père, ne peut recevoir, sans autorisation spéciale de sa part, d'autres personnes que son oncle, M. le duc de Glamondans.
La marquise sentit le coup qui la frappait; elle insista cependant.
— Ne vous ai-je pas dit que j'étais sa mère?
— Aussi, croyez bien, madame, à tous mes regrets de ce que je n'ai pas eu l'honneur de vous connaître plus tôt, répliqua assez sèchement la supérieure.
La riposte, cette fois, était trop claire. La politesse de la forme ne pouvait excuser l'insultant refus qui lui était opposé.
— Cependant, madame, vous ne pouvez mettre en doute ma parole, lorsque je viens affirmer que je me nomme M"' la marquise de Fleurance et que c'est ma fille qui est dans votre établissement.
— Loin de moi cette pensée, fit sœur Béatrice, aussi me voyez- vous désolée de votre insistance, car je ne saurais enfreindre les instructions que j'ai reçues sans encourir de graves responsabilités.
— Ces instructions me visent donc particulièrement?... s'écria la malheureuse mère, presque hors d'elle-même.
La supérieure ne répondit point.
— Cela n'est pas possible! interrogea à nouveau Geneviève, nul n'a le droit d'empêcher une mère de communiquer avec sa fille et je vous répète ma question : qui donc a osé vous donner d'aussi barbares instructions ?
La religieuse, que cette insistance impatientait visiblement et qui considérait d'ailleurs la visiteuse comme une femme ayant trahi ses devoirs, ne crut pas devoir garder plus longtemps le silence et répondit enfin :
— M. le marquis de Fleurance.
Un instant, la pauvre femme fut sur le point d'éclater, mais voyant qu'elle ne pourrait rien obtenir par la menace et sentant à quel point cet ordre était formel, elle résolut d'arriver par la prière à la réalisation de son plus cher désir.
Elle changea de ton et suppliante, demanda :
— Mais enfin, madame, cela est odieux. De quel droit m'empêcheraiton d'embrasser ma fille que je n'ai vue depuis si longtemps?.. . Je vous en prie, faites-la venir au parloir, ne serait-ce que pour une minute, et en votre présence.
— 11 me serait très pénible, et comprenez-le, madame, de vous donner des explication que je ne me suis pas cru autorisée à demander... Votre insistance me peine, mais encore une fois je ne puis consentir à votre désir.
— C'est donc bien vrai?... alors s'écria douloureusement Geneviève, ma fille est ici et je ne puis lui prodiguer mes caresses !... JJ existe donc des lois pour admettre de semblables monstruosités!.,. Oh! mon Dieu! mon Dieu!...
Une lueur d'espérance brilla soudain dans ses yeux.
— Mais au moins, pourrai-je lui écrire?... interrogea-t-elle.
— Hélas! madame, pas davantage, répondit la supérieure, vous devriez connaître les règles de la maison Les lettres que reçoivent au
qu'écrivent nos jeunes filles sont soumises à un visa préalable et, dans ce cas encore, je ne puis rien vous promettre.
Trop fière pour montrer toute la violence de son désespoir, Geneviève n'essaya plus de lutter, elle courba la tête et dit tristement :
— Je vois qu'il serait inutile de chercher à enfreindre une consigne aussi sévère.
Je me retire donc avec le regret de voir que rien ne saurait la faire fléchir et que les supplications d'une mère éplorée n'ont aucun effet sur votre cœur.
Ce court dialogue l'avait épuisée.
Elle se sentait impuissante contre la volonté supérieure du marquis et voyait bien d'ailleurs que la religieuse, croyait, elle aussi à sa culpabilité.
Lentement, elle s'inclina devant la supérieure qui s'effaça pour la laisser passer.
En traversant le jardin pour regagner la grille elle se retourna une dernière fois, jeta un long regard plein d'une infinie tendresse et d'une inconcevable tristesse dans la direction des salles d'étude et, abaissant sa voilette pour dissimuler les larmes qui lui jaillissaient des yeux, elle eut à peine la force de donner son adresse au cocher.
Bécoulet et l'abbé Julien l'attendaient anxieusement.
A la vue de son visage bouleversé, ils n'eurent pas le courage de l'interroger.
C'eût été trop de cruauté, vraiment que d'exiger qu'elle fit le récit de sa pénible entrevue.
Ils se doutaient bien, d'ailleurs, qu'elle n'avait pas été reçue.
La marquise se laissa tomber sur un fauteuil.'
La force qu'elle avait opposée à sa douleur céda tout à coup et elle éclata en sanglots.
Sa douleur était épouvantable.
— Pauvre enfant, vous auriez dû vous laisser accompagner, au moins,- lui dit le curé.... Refuserez- vous désormais d'écouter les cqnseils de vos amis?
Elle fit signe que non.
— Il vous reste une chose, un seul espoir, maintenant, un défenseur sur lequel vous devez vous appuyer, reprit à son tour Bécoulet... Votre frère est tout désigné pour vous faire rendre justice et prendre votre cause en mains...
Allons chez lui.
— J'allais vous le demander, dit-elle... Mon frère peut me sauver. Il me rendra ma fille, lui!
— Hubert est un brave et loyal garçon, s'écria le curé sur un ton qu'il s'efforça de rendre enjoué, pour redonner un peu de courage à la malheureuse mère. Mais allons lui raconter vos peines et il nous mènera taiibour battant.
— C'est évident, opina Bécoulet en se frottant les mains... Ah ! ils veulent des procès!... Eh bien! nous allons voir!... Nous leur déclarerons la guerre, hein! l'abbé?...
-- Sans quartier, sans trêve ni merci! répliqua héroïquement le bon prêtre, qui en se moment eut pourfendu le monde entier pour amener un éclair de contentement dans les yeux de sa bonne marquise.
Geneviève sourit aux deux braves gens qui suffisamment récompensés par cette marque d'amitié, prirent leurs chapeaux et brandissant leurs bâtons destinés à soutenir leurs pas chancelants, partirent en guerre en descendant l'escalier avec mille précautions.