CHAPITRE LXVI
HDBERT ET GENEVIEVE
^^^5&)ems, depuis son retour d'Étampes et la décision qu'il avait prise de T 1^1 retrouver les traces de la marquise, n'avait pas voulu se mettre
I Cijw
Q^^ en campagne avant d'avoir longuement mûri son plan.
Beaucoup trop' habile pour rien livrer au hasard, il attendait qu'une occasion propice se présentât qui lui permît de partir à coup sur sans compromettre sa situation.
Sa haine perspicace l'avait bien servi jusqu'à ce jour, il fallait continuer à. manœuvrer avec adresse au milieu de cet imbroglio dont il ne tenait pas encore le fil.
Possesseur de ce point initial, il pouvait utiliser, à sa guise, tous les comparses qui gravitaient autour de cette ténébreuse affaire, en connaissant exactement le mobile qui les faisaient agir et en flattant leurs passions.
Il entendait, d'ailleurs, rester maître de la situation.
C'est pourquoi il ne voulait pas s'embarquera l'aveuglette dans une aventure dont il ne prévoyait pas Fissue.
La force de ce coquin résidait principalement dans son sang-froid et dans la ténacité qu'il apportait à la réalisation de ses désirs.
Il faisait tout concourir à la fois, au succès de l'entreprise qu'il poursuivait.
Aucun obstacle ne le rebutait.
Mais il ne se sentait réellement libre de ses mouvements que lorsqu'il percevait en même temps le but à atteindre, les difficultés qu'il y avait à éviter.
Or, quoiqu'il fût convaincu depuis son voyage que c'était la vérité sur l'histoire du vol qui lui donnerait la clef du mystère qu'il cherchait à élucider, cette histoire lui paraissait si peu claire qu'il en arrivait à douter de son authenticité.
C'était donc par simple prudence qu'il s'était abstenu jusqu'à ce jour.
Il ne pouvait, en effet, se mettre à l'œuvre, pour être d'accord avec les
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théories, qu'il avait constamment pratiquées, qu'après avoir l'entière certitude de ne pas partir sur une fausse piste.
Ce qui lui semblait le plus curieux dans ce vol ; c'était, cette femme qu'on disait ne pas connaître et dont personne ne pouvait percer l'incognito.
Un esprit aussi pratique que le sien attachait peu de créance à cette donnée un peu romanesque.
Et plus il réiléchissait, plus il arrivait à se convaincre qu'il n'y avait pas eu vol précisément, mais quelque chose d'analogue qu'il ne pouvait encore définir.
Sa logique serrée le servait bien, quand au début de l'aventure ; mais le faisait légèrement dévoyer par la suite.
Il s'appliquait trop, en effet, à ne voir dîins les choses que le résultat d'actions naturelles sans vouloir y faire entrer le surnaturel qui pourtant joue un grand rôle dans la vie.
Boileau a dit quelque part :
« Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. »
Le valet de chambre peu frotté en littérature ignorait sans doute cette citation connue, ou en tout cas, en tenait rarement compte.
Il n'y avait pas eu vol, selon lui.
La marquise venue à Paris pour emprunter de l'argent avait parfaitement pu réussir, trouver la somme qu'elle cherchait et cacher la vérité à son mari.
Cette histoire du vol ne serait donc qu'un trompe l'œil destiné à donner le change aux nombreux curieux avides de renseignements.
Dans quel but?
Denis ne s'embarrassait pas pour si peu et trouvait une conclusion qui ne manquait pas de vraisemblance.
Le marquis ne sachant ce que sa femme était devenue et croyant à son déshonneur, avait imaginé cette histoire de vol pour sauver les apparences.
Il ne voulait pas qu'on sût que la marquise était partie en emportant tous ses bijoux et craignait que cette singulière histoire ne donnât lieu à des suppositions malveillantes.
Il avait donc inventé de toutes pièces cette voleuse imaginaire, cette arrestation et cette absence d'identité qui expliquait suffisamment les lenteurs de la procédure et lui permettait d'user de la patience des gens qui voulaient savoir.
Dans cette hypothèse alors, la marquise aurait de l'argent et se cacherait à Paris comme il en avait la conviction.
Résolu à éclaircir ce point et à savoir si réellement il y avait eu vol ou simulation, Denis qui pensait enfm avoir élucidé la partie la plus embrouillée de la mystérieuse disparition, songea qu'il y avait un moyen assez simple et peu compromettant de se renseigner.
Il causerait à un huissier du palais de justice et saurait bien s'il le fallait, en traînant une journée dans les couloirs s'il y avait eu arrestation pour l'affaire du vol des bijoux de la marquise de Fleurance.
C'est en se prélassant dans son cabinet, pièce où nous l'avons déjà vu recevoir le baron Loriol, que Denis Féroux se tenait ces raisonnement'-.
La réflexion lui vint qu'il pourrait se renseigner tout de suite et comme il n'avait pas l'habitude de se gêner le moins du monde, il prit son chapeau et se prépara à sortir.
Il se rappela à cet instant qu'Hubert était dans son cabinet et pouvait avoir besoin de lui.
Une courte hésitation suivit cette pensée.
■ — Bah ! se dit-il, autant lui demander la permission. Il n'osera pas me la refuser et n'aura aucun prétexte pour se prétendre le gentilhomme le plus mal servi de France et de Navarre.
Un sourire imperceptible plissa ses lèvres minces au souvenir des services qu'il avait déjà rendus au duc.
Un éclair de méchanceté brilla dans ses petits yeux fauves et avec un haussement d'épaules significatif, il frappa à la porte de son jeune maître.
— Entrez! fit le sportsman d'assez mauvaise humeur.
Sa physionomie se rassénéra à la vue de son serviteur modèle.
— Que veux-tu ? interrogea-t-il .
— Demander à monsieur le duc la permission de sortir; j'ai une course urgente à faire pour madame !
— Ah ! diable ! va vite alors, dit-il avec enjouement, car les courses de Fernande ne souffrent aucun retard... Elle m'a fait une scène l'autre jour parce qu'elle avait besoin de toi et que tu n'étais pas là...
— Je ne suis qu'au service de monsieur, répondit Denis avec di2;nité.
— Je le sais, mon brave ami ! et je n'oublie pas que nul n'existe an monde pour toi que ton maître; mais enfin pour avoir la paix... il faut faire des sacrifices...
Il poussa un soupir.
— Prends exemple sur moi, ajouta-t-il, et subis sans murmurer les caprices de Fernande...
L'KNFANT DU DIVORCE
A la vue de sa sœur accompagnée de ses lidèles amis, Hubert poussa un véritable en de joie et la prenant dans ses bras... (P. 715.)
■ — Si monsieur le duc l'ordonne, reprit le domestique en s'inclinant d'un air de respectueuse soumission.
— Non! je t'en prie, voilà tout : on n'ordonne pas à des gens qui ont ton dévouement, car ce sont des amis plutôt que des serviteurs.
Le gredin s'inclina à nouveau et se prépara à sortir.
— Attends une minute encore, fit le duc, je vais te donner pour la poste cette lettre que j'écris à mon entraîneur...
90» UV. — L'ii.MA.M- DU DIVORCK. 90» UV.
Il griffonna à la hâte quelques lignes et cacheta :
— Là, voilà qui est fait... En voilà encore un, ajouta-t-il mélancoliquement, qui me fait faire des cheveux.
Je ne sais vraiment qui me coûte le plus cher de lui ou de Fernande.
— Tom Brook est très fort, dit-on, répondit Denis d'un air cauteleux.
— Oui, très fort pour me soutirer des chèques... Oh! il s'y entend le gaillard et insolent avec cela, insolent! Tiens, presque autant que... Fernande, conclut le jeune homme qui cherchait un point de comparaison qui indiquât clairement le maximum de l'insolence.
— Mais monsieur le duc doit prochainement gagner un steeple-chase,
— Tu crois cela, toi!... Ah! tu te figures que c'est moi qui vais gagner un steeple-chase ! répondit Hubert avec une comique exaltation. Eh bien! détrompe-toi, mon ami...
il ajouta avec force :
— C'est Tom Brook qui le gagnera, car il fora son coup un jour que je n'en saurai rien... il ramassera la forte somme, car il aura parié gros, le malin, et moi, un prix insignifiant et les injures de la foule... Très heureux encore, si les journaux le lendemain ne m'accusent pas de voler.
— Pourquoi continuez-vous, alors? interrogea le valet de chambre. Quoiqu'il connût les affaires de son maître, il voulait avoir l'air de les ignorer et de ne savoir que ce que le duc voulait bien lui expliquer.
Cette question cependant parut si monstrueuse au clubman, qu'il bondit sur son fauteuil de cuir et s'écria :
— Pourquoi je continue?... Mais tu es fou, ma parole!... Pourquoi je continue?.,.
Il ajouta enfin comme la réponse la plus naturelle du monde à une grotesque interrogation :
— Je continue parce que ça fait plaisir à Fernande, voilà tout.
— Ah !... lit simplement Denis fixé depuis longtemps, d'ailleurs, sur l'influence énorme qu'avait acquise sa fille sur l'esprit du duc.
— Enfin, soupira le jeune homme, porte tout de même cette lettre à la poste, c'est très pressé, fais attention... Ce sont des ordres pour Tom Brook... Il ne veut rien faire d'important sans ordres...
— C'est vrai, murmura le valet tandis qu'il s'en allait, il oublie de dire que c'est Fernande qui les lui dicte...
A peine Deiiis se préparait-il à franchir le seuil de la porte donnant sur la rue, qu'une voiture s'arrêtait au numéro 11, et qu'à son profond
L'IiNFANT DU DIVOUCB 7l5
ébahissemcni il en voyait descendre l'abbé Julien, Bécoulet et... Geneviève.
Saisi de stupeur, il restait immobile, n'osant en croire ses yeux.
— Madame la marquise! s'écria-t-il enfin. Oh! comme M. le duc va être heureux de vous revoir, madame.
Il ajouta hypocritement avec la familiarité respectueuse qu'on tolérait chez ce vieux serviteur :
— Cela me fait aussi grand plaisir à moi.
— Eh bien! mon ami, fit Bécoulet, il faut prévenir votre maître sur-le-champ, car M""' la marquise a des choses de la plus haute importance à lui communiquer.
— Cela, je m'en doute bien, pensa le traître qui flairait enlin l'explication du fameux mystère qui lui tenait à cœur.
Il répondit avec une complète soumission :
— Je remonte ; si madame la marquise et ces messieurs veulent bien me suivre...
Geneviève eut une seconde d'hésitation.
— Mon frère est seul, au moins? interrogea-t-elle.
— Oui, madame la marquise, fit le valet, il n'y a pas de visite. Les trois personnes le suivirent dans l'escalier.
Denis qui voulait jouir de la surprise de son maître, introduisit les visiteurs sans les annoncer,
A la vue de sa sœur accompagnée de ses fidèles amis, Hubert poussa un véritable cri de joie et la prenant dans ses bras la couvrit de baisers fous, ainsi qu'il avait eu l'habitude de le faire lorsque, plus jeune, il la lutinait de ses caresses pour en obtenir quelque chose...
— Ma pauvre Geneviève, que tu es maigrie!... comme tu es changée!... dit-il.
Elle sourit tristement.
— Que t'cst-il donc arrivé, mon Dieu?
Il s'aperçut encore qu'il n'avait rien dit aux deux vieillards qui se tenaient discrètement à l'écart.
Se tournant vivement vers eux, il s'excusa :
— Je vous demande mille pardons, monsieur le curé, et à vous également, monsieur Bécoulet; l'émotion, la joie de revoir ma sœur m'ont fait oublier pour un instant deux vieux amis que je suis heureux de revoir.
11 leur lendit les mains.
— Madame votre sœur a, en effet, cruellement souffert, dit Bécoulet en répondant à l'étreinte du jeune homme.
— Nous venons à vous, comme vers un sauveur, reprit le curé.
— Qu'y a-t-il donc?... s'écria Hubert. Le divorce, n'est-ce pas?... Mais il y a autre chose encore?... Oui, je le vois à vos regards, il y a un malheur?... Et puis, qu'étais-tu donc devenue, sœurette?
L'angoisse peinte sur les traits de Geneviève, l'air sombre des deux hommes effrayèrent le duc.
— Voyons, Geneviève, parle, toi!... dis-moi qui te chagrine?... Tu sais, n'est-ce pas vrai, que tu peux compter sur moi?... fit-il anxieux.
Bécoulet jeta furtivement les yeux sur Denis et sembla indiquer à Hubert la présence de ce témoin gênant.
Le domestique qui avait bien vu, resta néanmoins en place, feignant d'attendre un ordre qui ne venait pas.
— Ma lettre, Denis!... dit alors le sportsman d'un ton impératif.
— J'y vais, monsieur le duc... J'attendais seulement pour savoir si monsieur le duc n'aurait pas d'ordre à me donner concernant madame la marquise.
— Non, rien, mon ami, fit le jeune homme radouci par cette explication. — Tu peux te retirer.
Denis salua et disparut.
— Pauvre imbécile, dit le traître à mi-voix dans le couloir; alors, vrai ! tu te figures que je vais m'en aller comme cela avant de connaître les secrets de ta mijaurée de sœur.
Et cet autre, ajouta-t-il en pensant à Bécoulet, qui me regardait comme s'il eut voulu m'avaler.
Et le curé !... en faisaient-ils des têtes...
Mais mon bon maître, continua-t-il en persillant, on ne met pas Denis à la porte comme cela, car alors, il rentrerait par la fenêtre... Ta lettre partira quand j'aurai le temps, mais bibi va rester...
Bibi, c'est moi, ajouta-t-il en manière d'explication, et il est curieux omme une femme...
Il entra avec assurance dans une petite pièce contiguë au cabinet de M. de Glamondans et referma soigneusement la porte à clef.
— Là, voilà qui est fait! dit-il en enlevant ses bottines... Maintenant, voyons si notre observatoire fonctionne toujours.
Il se dirigea sur la pointe des pieds vers la cloison qui le séparait du cabinet de son maître et monta sur une chaise.
Il appuya son œil sur le mur, regarda un instant à la faveur d'un petit trou imperceptible, percé depuis longtemps déjà, et fit claquer sa langue contre son palais en signe de satisfaction.
Il colla ensuite son oreille, un peu plus bas, contre un mince morceau
de papier artistement posé, à la place de la maçonnerie absente, et i* ne parut pas trop mécontent de cette nouvelle inspection.
— Parfait!... murmura-t-il. Il n'y a rien de tel que les gens curieux pour être pratiques... J'en ai mis des observatoires dans toutes les pièces, et ils fonctionnent admirablement... comme cela, on n'est jamais surpris...
Et maintenant, regardons et écoutons.
Convaincue que son frère n'avait pu commettre de faux, mais avait été la victime de la frivolité de son caractère et d'une tentative de chantage, Geneviève fit le récit de son long martyre, sans en indiquer le motif.
Eût-il été coupable d'ailleurs, qu'elle eût agi de môme, car, avec son exquise délicatesse, elle se fût bien gardée de réveiller un souvenir pénible pour quelqu'un des siens.
Elle parla donc d'un urgent besoin d'argent qu'elle ne pouvait confier à son mari, prit le curé à témoin de la nécessité où elle s'était trouvée de conserver le secret de sa démarche.
Son arrestation, les confrontations, les humiliantes formalités judiciaires, auxquelles elle avait été soumise, ses interrogatoires jusqu'au jour de sa maladie arrachèrent des exclamations de colère à son frère.
Elle entra ensuite dans la période la plus douloureuse de sa navrante histoire.
D'une voix entrecoupée par les sanglots, elle parla de son violent désespoir à l'idée d'être séparée de sa fille.
Elle revécut le passé dans ce récit que ses auditeurs écoutaient en proie à la plus violente irritation.
Elle retraça ses longues nuits d'insomnie.
Des jours plus calmes cependant succédèrent à la lamentable odyssée.
Ce fut quand un ange de bonté, une jeune sœur, au cœur brisé à un âge trop tendre, lui tendit enfin une main secourable.
Les douces paroles de consolation que lui prodigua la surveillante de Saint-Lazare, les luttes qu'elle soutint contre elle, partagée qu'elle était entre son violent amour pour Diane et le souci de l'honneur de son nom, la suprême résolution qu'elle prit enfin à l'instigation de cette âme si noble, poignèrent le jeune duc qui ne pouvait concevoir tant de souffrances et qui. d'un regard anxieux, suivait les sentiments si tristes qui s'y refiétaienl.
Elle en vint à la visite de l'abbé et refit ce récit avec une telle
chaleur, une si ardente conviction, mettant en lumière si ingénieusement l'humble dévouement, les délicatesses de cœur de ce pauvre desservant de village, que touché jusqu'aux larmes, Hubert se précipita dans les bras du bon vieux prêtre dont le naïf et doux visage paraissait ne rien comprendre à ces remerciements exagérés.
Enfin, Geneviève raconta simplement sa mise en liberté et son arrivée à l'hôtel de la Croix-Rouge où elle s'était placée sous la protection des deux plus nobles caractères qui fussent sur terre.
Bécoulet et l'abbé Julien avaient écouté sans mot dire ; ils surveillaient cependant attentivement leur « bonne marquise » , craignant, qu'une soudaine faiblesse n'eût raison de son indomptable énergie et ne la rejetât dans une de ces crises dont la fréquence compromettait gravement sa santé.
Quant à Hubert, son indignation et son désespoir touchaient à l'exaltation. Le jeune homme, dont la tendresse pour Geneviève avait toujours été très grande, souffrait péniblement au récit des malheurs dont la seule nomenclature eût agi sur un cœur moins prévenu que le sien.
Plusieurs fois déjà, il avait pris Geneviève dans ses bras, en essuyant ses larmes lorsque son chagrin était trop violent.
Lorqu'elle se fut arrêtée un instant pour reprendre haleine il s'écria :
— Mais c'est donc un monstre que mon beau-frère.
— Attendez un peu, monsieur le duc, fit Bécoulet, car ce n'est pas tout, il vous reste encore des choses plus navrantes à apprendre.
— Que peut-il y avoir de plus encore? s'écria-t-il. Geneviève garda le silence.
Le curé leva les bras au ciel.
D'un ton amer, le juge de paix poursuivit :
— n y a, que par suite d'une infernale machination, on a voulu déshonorer votre sœur et que cette femme si pure, si noble, se trouve privée de l'affection qui lui est la plus chère au monde, par suite d'actes que je ne me permettrai pas de juger, de crainte d'aller trop loin dans mes appréciations.
— Déshonorer ma sœur!... fit le duc avec éclat... Halte-là .. J'ai le droit de tout savoir, il faut que je sache tout, entendez-vous?... car je suis le chef de la famille des Glamondans et la défense de l'honneur de ce nom m'appartient.
La tête haute, l'œil étincelant d'une noble fierté, le jeune homme promenait ses regards autour de lui et réellement beau dans son attitude
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si pleine d'une si mâle énergie, il ressemblait peu au piteux sportsman que Fernande traînait à sa remorque sur les champs de courses
— Attention, ça va chaulTcr !... pensa Denis du haut de sou observatoire... Glamondans contre Fleurance, gare laçasse!
Et une expression de joie diabolique alluma ses yeux.
Comme bien on pense, le traître n'avait pas perdu un mot du récit de Geneviève.
Avec anxiété, il avait saisi jusqu'aux moindres phases de cette histoire, et les soulFrances de la maliieureuse femme l'avaient fait tressaillir d'aise.
Sa haine était telle, en effet, que son cœur était resté sourd à la voix de la pilié durant le temps que la marquise avait dévoilé les mystérieuses raisons de sa disparition.
Denis était enfin satisfait de connaître la vérité dans toute son étendue.
Il voyait bien qu'il avait eu raison de ne pas croire à la culpabilité de la sœur de son maître et il s'expliquait peu l'extraordinaire aveuglement de M. de Fleurance.
Il se réservait plus tard de se livrer à une enquête personnelle pour contrôler l'exactitude du récit de la marquise, mais il n'avait pas lieu de juger jusqu'à présent d'être mécontent puisque tout s'était passé conformément aux désirs qu'il eût pu exprimer.
Le marquis était divorcé et Geneviève était malheureuse : que pouvait-il demander de plus?
Il lui restait cependant à apprendre certaines choses plus douloureuses encore.
Et l'oreille collée, l'œil aux aguets, il se prépara à ne rien perdre de ce régal nouveau pour la haine monstrueuse qu'il nourrissait contre une famille qui l'avait comblé de bienfaits.
— Vous savez que M"* la marquise est divorcée, poursuivit Bécoulet, mais vous ignorez peut-être le motif infamant invoqué par M. de Fleurance?
— C'est vrai, répondit le jeune homme avec franchise, je n'ai vu Guy qu'une fois, depuis ce triste événement et nous avons cherché tous deux à éviter d'amener la conversation sur ce terrain attristant.
— Comment, tu as vu Guy et tu n'as pas parlé de moi?... s'écria Geneviève... C'était pendant ma détention et rien n'est venu trahir ce cœur de bronze!... Oh! décidément, fit-elle, j'avais raison... il ne m'aimait pas...
Hubert courba la tête.
>. Il lui répugnait d'avouer maintenant qu'avec une insouciance par trop junévile il avait consenti à converser, non seulement avec le marquis, mais avec sa maîtresse.
Des remords l'e'treignaient à la pensée que ce jour-là peut-être, sa sœur avait souffert plus cruellement ou avait été exposée à de nouvelles humiliations.
Ce détail n'échappa pas à Denis qui murmura :
— Sois tranquille, mon bon maître, je me charge de raconter un jour ou l'autre à la marquise les amabilités dont tu accableç M°" Gradlgnan... Ta sœur jugera de l'étendue de ton affection par l'empressement que tu as mis à courir après elle... C'est absurde aussi de voir une famille si unie.
— Je vous écoute, M. Bécoulet, fit gravement le duc, et s'il est des choses douloureuses pour mon amour-propre que je désire vivement entendre, n'hésitez pas à les dire, car il est de mon devoir aujourd'hui de tout connaître; je me dois tout entier à ma sœur et au triomphe de la vérité,
— A moins que Fernande exige le contraire, et on verra à la rendre exigeante, se dit à nouveau le valet de chambre.
— Eh bien! monsieur le duc, reprit le juge de paix, en appuyant légèrement sur ses paroles, voici le prétexte du divorce invoqué par votre beau-frère : M"* la marquise est accusée d'avoir abandonné le domicile conjugal...
— Mais c'est odieux !... s'écria Hubert.
— Le divorce a été prononcé contre elle de ce chef, et la garde de l'enfant, de cette chère petite Diane a été confiée à M. de Fleurance, à l'exclusion de sa femme.
— Oui, ma fille!... ma fille m'a été enlevée, dit en frémissant la pauvre mère. Je suis allée aujourd'hui pour l'embrasser et j'ai eu la douleur de me voir refuser l'autorisation de la voir et l'humiliation de m'en entendre dire le motif.
— C'est trop fort ! fit le duc sous le coup d'une indignation profonde. — Je verrai Fleurance... il faudra bien...
— Inutile, interrompit Geneviève. — Je ne veux aucune démarche...
Mon mari a cru à ma culpabilité, qu'on le laisse en repos et qu'on n'aille pas par des démarches inconsidérées, ajouter de nouvelles humiliations à celles que j'ai déjà subies.
— Mais vous n'y songez pas, ma chère enfant! répliqua le curé...
Tout e„ se rend.n. à la poste pour -, débarrasser d'abord de la commission don.
l'avait chargé son maître, il marchait lentement. .. {i". i-o.;
918 uV. — HECTOR DE MONTPERUEUX. — L'eXF.VNT DU DIVORCE.
— J. ROUFF 8T G'», ÉDIT. 91" U^'
Il faut que cette démarche se fasse, au contraire, et que le marquis connaisse toute l'immensité de la perte qu'il a faite, en cherchant à rompre les liens indissolubles qui l'attachaient à la plus dévouée des créatures.
— Oui, reprit avec force Bécoulet, il faut lutter, mon cher monsieur de Glamondans, et il est nécessaire, madame la marquise, que vous vous joignez à nous... Vous ne pouvez rester sous le coup de cette épouvantable injustice.
— De cette calomnie! ajouta le prêtre.
— Je suis également de cet avis... dit Hubert. Fleurance doit reconnaître ses torts et s'il ne les comprend pas...
— A quoi bon, mon ami? fit douloureusement Geneviève. Qu'ai-je besoin aujourd'hui d'un retour d'affection qu'on ne me rendrait que par charité...
— Quoi!... tu voudrais...
— Le marquis a une maîtresse, dit la malheureuse, qu'il la garde
et qu'il me laisse... Je ne demande qu'une chose, ma fille, ma petite
t Diane.
— Eh! par Dieu, riposta Bécoulet qui commençait à se monter, c'est justement pour cela, madame, qu'il faut lutter!... C'est dans l'intérêt de votre enfant qu'il faut que M. de Fleurance connaisse toute l'étendue et l'infamie de sa conduite et revienne sur un divorce dont les motifs sont une atteinte au bon droit... Non pas, madame, vous écouterez de vieux amis et vous plaiderez, si la voix de la raison ne suffit pas pour convaincre le marquis.
— C'est évident, s'écria le jeune homme qui dans son ardeur aiguillonnée par un rémords latent, ne pouvait rester en place, il faut agir tout de suite.
— Ils sont enragés, grogna Denis... Oh! oh! mais il faut que je mette ordre à cela, sinon, ça va se gâter... Ils sont fous, ma parole, ils sont absolument fous!... Puisqu'elle se trouve bien ainsi, pourquoi ne la laissent -ils?
Bécoulet, si paisible habituellement, était doucement arrivé | sortir de son caractère.
La colère lui communiquait une exaltation telle que le curé le regardait avec un réel étonnement, ne pouvant croire qu'il avait devant les yeux le bon et brave ami des longues après-midi du dimanche.
— Je vous le répète, madame la marquise, affirmait l'excellent juge de paix, cela ne peut se passer ainsi et j'en prends monsieur votre frère à témoin.
Comment, on aura cherché à vous déshonorer... Les bruits les plus infamants auront circulé sur votre compte... On vous aura laissée enfermée dans une prison dont ne seriez sortie que par les bancs de la correctionnelle sans la fortuite intervention de sœur Agathe... Votre fille aura été arrachée à votre affection maternelle... Bafouée dans votre orgueil d'épouse par la présence d'une maîtresse au foyer conjugal... humiliée dans vos sentiments les plus intimes... vous consentiriez en un mot à ce que tout bonheur soit perdu, votre amour maternel détruit, votre honneur compromis!...
Tout, tout, aura été contre vous, sans que vous cherchiez à prendre , votre revanche ou seulement à vous défendre et à vous justifier!... Eh bien, non! cela ne sera pas, car moi, Bécoulet, je protesterai et je crierai si fort, madame, que ma voix finira bien par parvenir aux oreilles du marquis et par réveiller en lui les sentiments d'honneur qui ne peuvent l'avoir abandonné...
— Fort bien! M. Bécoulet, vous êtes dans le vrai, s'écria M. de Glamondans en lui serrant la main... Conseillez-moi !... Aidez-moi dans votre expérience et j'agirai Conformément à l'honneur...
— Voilà mon ex-petit paroissien qui se montre à son tour, fit le prûtrc enchanté de la tournure que prenaient les choses... Laissons-les faire, madame la marquise, car ils sont partis pour accomplir des miracles et, Dieu aidant, je les crois capables de vous rendre sous peu votre petite Diane.
Geneviève gagnée à son tour, poussée surtout par son amour maternel, ne fit plus de résistance.
— Je cède, fit-elle, mais pour ma fille seulement, car le ciel est témoin que, sans elle, je n'eusse même pas cherché à obtenir une réhabilitation qui m'importe peu, une justification dont ma dignité souffrira, car j'ai la conscience tranquille.
— Vraiment, dit Hubert je n ose croire à une si inconcevable conduite de la part de mon beau-frère... Il faut qu'il ait été trompé par quelque mensonge infâme, car je l'ai connu loyal et brave gentilhomme... Savoir sa femme en prison et feindre pour divorcer un abandon du domicile conjugal, c'est là un acte si abominable que, s'il n'était le père de Diane, j'irai sur l'heure lui demander compte de sa conduite et lui couper la gorge...
— Calmez-vous un peu, mon fils, répondit l'abbé Julien. — 11 faut au contraire procéder avec beaucoup de patience, car nous aurons besoin de toutes nos facultés et de toute notre expérience pour mener à bien
l'entropriso que nous poursuivons... Ne semons pas les obstacles sous nos pas, n'ajoutons pas de tliificultés nouvelles; mais évitons-les au contraire avec soin.
— Et vous avez raison, fit mentalement Denis en descendant de son observatoire, car je me propose bien d'en l'aire naître quelques-uns sur votre route.
Ah! vous croyez comme cela pouvoir tomber à trois sur le marquis sans crier gare!... Halte-là, mes petits!... je suis là et je compte, moi, vous verrez !
Oh! ce n'est pas que je tienne beaucoup au marquis, mais je ne veux pas que cette marquise de malheur retrouve son petit train de vie...
Non! non! s'écria-t-il rageusement, voilà une Glamondans à terre, qu'elle y reste !
Oui, mes amis, je vais vous mettre des bâtons dans les roues, et de fameux encore...
Et Loriol, vous n'y pensez pas à ce pauvre baron, eh bien moi j'y songe, et cela suffit.
Allons! allons! reprit le misérable en remettant tout en ordre dans la pièce et en glissant furtivement dehors, il est temps daller mettre ma lettre à la poste et de courir chez Loriol qui sera enchanté de me revoir, son bon Denis!... son bon ami comme il m'appelle dans ses moments d'effusion.