M A N OE U V R E S HABILES
-J^.N coup de foudre venait de troubler le calme relatif dans lequel vivaient maintenant la marquise de Fleurance et ses deux amis dévoués Bécoulet et l'abbé Julien.
Au milieu des occupations occasionnées par les démarches indispensables pour arriver à obtenir la revision du jugement établissant le divorce du marquis et de la marquise de Fleurance, une lettre arrivée de Souvigny avait subitement rappelé le bon curé au milieu de ses ouailles.
Une de ses meilleures paroissiennes, la femme Bernard, était tombée dangereusement malade et réclamait les secours de son ministère.
L'abbé Julien n'avait pas l'habitude de discuter avec ses devoirs.
Il n'hésita pas un seul instant et se décida à réintégrer sa cure dans le plus bref délai.
11 écrivit à Souvigny qu'il arrivait.
Quel que fût le dévouement du vieux prêtre pour la marquise de Fleurance, il ne pouvait laisser partir ainsi une des brebis de son troupeau sans se trouver à son poste pour lui ouvrir les portes du paradis.
— Je vous laisse Bécoulet, ma chère enfant, avait-il dit à la désolée Geneviève; ses avis vous sont plus précieux que les miens, et je cours réjoindre mes paroissiens que j'ai trop longtemps abandonnés.
Soyez sûre, cependant, que je ne vous oublierai pas et que tous les jours je prierai Dieu afin qu'il épargne à votre cœur déjà si meurtri, de nouvelles épreuves.
Ecrivez-moi pour me tenir au courant des résultats obtenus par mon vieil ami.
Au surplus, il s'entend mieux que moi à toutes ces procédures et ses conseils expérimentés suppléeront avec avantagea ceux que j'aurais pu vous donner.
C'est un autre moi-même, ajouta eu souriant l'excellent prêtre cachant sous une apparence de gaieté le chagrin très vif qu'il éprouvait de ce départ imprévu; mais il a de plus que moi une grande finesse naturelle et l'expérience de la vie.
748 L'E.NFANT DU DIVORCE
Il VOUS est tout acquis et n'a pas charge d'âme comme votre vieux curé ; son appui ne vous fera donc pas défaut comme le mien. Venu à Paris pour faire régler sa retraite, Dieu sait quand il aura des nouvelles du ministère, ces questions ayant l'habitude de traîner dans tous les bureaux.
Je pars donc tranquille et vous laisse en bonnes mains.
Quoique désespérée de la résolution de l'abbé Julien Geneviève avait dû se résigner.
Après une nouvelle lettre de Souvigny disant que bien qu'il n'y eût plus d'espoir de la sauver, un léger mieux s'était déclaré dans l'état de la malade, il fut décidé que l'abbé Julien partirait seulement le surlendemain laissant la marquise à son vieil ami.
Malheureusement, comme par un fait exprès, le matin même où cela fut résolu, le juge de paix reçut un avis l'invitant à se rendre immédiatement au ministère de la justice pour affaires le concernant.
Bécoulet partit sans inquiétude supposant qu'on l'appelait pour quelque question de détail, car il connaissait l'ordinaire nonchalance de l'administration en général et de celle des ministères en particulier
Mais au bureau oii il se présenta avec sa lettre d'avis, on lui remit immédiatement toutes les pièces relatives à la liquidation de sa retraite.
On lui apprit de plus la nomination et le nom de son successeur.
C'était un certain Morillon, suppléant du juge de paix d'Amboise.
Son neveu sur lequel il avait compté pour le remplacer, était nommé substitut à Tours.
Tout cela s'était fait en quelques jours.
Gela tombait au plus mal, car il était indispensable que Bécoulet allât procéder par lui-même à l'installation de son successeur et le mît au courant de ses nouvelles fonctions.
Pendant ce temps, que deviendrait la marquise?
Le pauvre homme était donc rentré fort perplexe à l'hôtel de la Groix-Rouge, désolé à la pensée du coup qu'il allait porter à ses deux amis.
Il trouva l'abbé Jullien en train de faire ses préparatifs de départ en compagnie de Geneviève.
Bécoulet avait un visage tellement désespéré, que la marquise se précipita au-devant de lui.
— Qu'avez-vous, mon Dieu, mon vieil ami? s'écria-t-elle en serrant avec angoisse les mains du brave garçon.
Quant à l'abbé qui, à l'arrivée du juge de paix, était en train de
boucler sa valise, il s'était arrêté net un genou en terre, troublé par la figure décomposée de son ami.
Devant la peine à faire à M"' de Fleurance, Bécoulet ne se sentait pas la force de parler.
Il tira de sa poche les papiers du ministère et les passa à l'abbé sans rien dire.
Il fallait bien cependant en expliquer l'urgence.
— Comprend-t-on cela, s'écria-t-il enfin en levant les bras au ciel! C'est un fait inouï, inexplicable !
Jamais une nomination n'a été aussi précipitée.
Et ordre a été donné à mon successeur de se rendre à son poste immédiatement !
C'est à n'y rien comprendre!
Geneviève avait laissé tomber ses bras le long de son corps, et toute pâle, anéantie par ces coups successifs, n'avait môme plus la force de se révolter contre la marâtre providence qui s'acharnait contre elle.
— Quel malheur! quel malheur! répétait seulement l'abbé Jullicn qui perdait tout à fait la tête devant cette nouvelle complication.
Comment ! ils étaient maintenant forcés de partir tous les deux, d'abandonner de nouveau à ses propres forces, sans appui, sans conseils, cette pauvre martyre!
Et cela au moment oij elle se préparait à une lu [te héroïque et suprême, pour sauver sa dignité et son amour maternel!
Quant à Hubert, ils savaient qu'il n'y fallait pas trop compter malgré sa tendresse pour sa sœur.
L'abbé connaissait sa légèreté et son égoïsme.
Il connaissait aussi, bien qu'il eût toujours évité d'en parler, la folle liaison dont les insatiables caprices savaient si victorieusement détourner le jeune duc de ses plus chers devoirs.
Il ne fallait donc pas se le dissimuler, c'était donc bien, pour la malheureuse Geneviève, un nouvel et complet abandon.
Cela navrait le cœur dévoué et compatissant du saint homme.
— Pauvre femme, murmurait-il, incapable de trouver autre chose, n'ayant que la vision de Geneviève de nouveau livrée à son désespoir.
Machinalement Bécoulet avait tiré un des tiroirs de la commode et pour se donner une contenance, commençait à en sortir ses papiers, ses livres.
Ni lui ni l'abbé n'osaient regarder Geneviève, dont les grands yeux noyés par les larmes, brisaient le cœur de ses vieux amis.
7o0 L'ENFANT DU DIVORCE
Ces deux hommes, énergiques cependant, étaient profondément découragés.
Ils ne voyaient aucune issue à cette triste occurrence.
Ce fut à ce moment que Lebon se fit annoncer.
Il demandait si la marquise de Fleurance voulait bien lui faire l'honneur d'un instant d'entretien.
— Recevez-le, madame, dirent en même temps Bécoulet et l'abbé Jullien qui avaient eu tous les deux la même pensée.
N'était-ce pas la Providence qui envoyait si à point nommé l'homme d'affaires pour les sortir d'embarras?
Ils se rappelaient les protestations de dévouement de cet homme, bien qu'il ne leur eût pas plu au premier abord ; ils se sentaient tout disposés à le juger, — après plus ample examen toutefois, — d'une façon plus impartiale.
— Il faut le recevoir, madame la marquise, insista l'abbé.
— A quoi bon, monsieur le curé, répondit Geneviève en haussant douloureusement les épaules.
Mais se ravisant en voyant la figure contristée de ses vieux amis :
— 0 pardon, pardon, monsieur le curé, mon cher Bécoulet, dit-elle en tendant aux deux hommes, d'un geste gracieux qui n'appartenait qu'à elle, ses belles mains longues et fines *. pardon, je ne suis pas digne de votre affection si dévouée.
Puis se tournant vers le domestique de l'hôtel qui attendait la réponse :
— Dites à ce monsieur que je vais le recevoir, ajouta M™^ de Fleurance et que je l'attends.
Comme on l'a deviné, Lebon n'était pas étranger aux événements qui venaient de bouleverser d'une façon si inattendue, les espérances que la marquise de Fleurance pouvait avoir fondées sur l'appui et les conseils éclairés de ses vieux amis.
Aussitôt le projet formé de se débarrasser de Bécoulet et de l'abbé Jullien dont fa perspicacité et la prudence gênaient le rapace successeur de M. Hippolyte, l'agent d'affaires n'était pas resté inactif.
Le plus important à son avis, mais aussi le plus difficile, était d'abord d'éloigner le juge de paix dans lequel Lebon pressentait un redoutable adversaire.
Quant au bon curé, le petit bossu espérait bien que ses délicates fonctions ne lui permettraient pas un trop long séjour dans la capitale, et que, d'un moment à l'autre, il serait rappelé auprès de ses paroissiens pour y reprendre l'exercice de son pieux ministère.
L'ENFANT DU DIVORCE 7oI
On voit que les événements devaient réaliser les prévisions de l'altiicieux co({uin.
Resté en relations avec quelques habitants de Souvigny qui, à l'exemple des propriétaires du château, avaient confié leurs intérêts à M" Ducormier, Lebon en se renseignant adroitement avait appris la maladie de la femme Bernard.
C'était plus qu'il n'espérait, et l'ancien clerc de M" Ducormier suivit les progrès de cette maladie avec une satisfaction évidente.
11 encouragea fortemout le mari, — lequel hésitait malgré les instances de sa femme à déranger le vénérable ecclésiastique, — à ne pas attendre davantage pour informer le pasteur de l'état alarmant de sa pénitente.
L'homme d'affaires était donc à peu près tranquille de ce côté.
Mais du côté du juge de paix, la chose paraissait bien autrement délicate.
Seulement, M° Lebon était un homme de ressources et ses instincts rapaces une fois en éveil, il n'était pas facile de faire lâcher prise au successeur de M. Hippolyte.
Les difficultés, loin de le rebuter, fouettaient son tempérament bilieux.
Comme on le verra, le hasard aussi se mit dans son jeu.
Lebon savait que M. Bécoulet était venu à Paris dans le but de s'occuper de sa mise à la retraite, et le petit bossu avait d'abord cherché à se renseigner le plus discrètement possible au ministère de la justice, afin de savoir à quel point en étaient les démarches faites par le juge de paix de Souvigny
Cela n'avait pas été difficile pour l'ancien clerc de M* Ducormier.
Cauteleux, rampant, habile à se faufiler dans tous les bureaux, qiiesâonnant celui-ci, faisant causer celui-là, Lebon n'avait pas tardé à se convaincre que celui dont il cherchait à se débarrasser n'était guère plus avancé que le premier jour et que le dossier de M. Bécoulet dormait tranquillement, avec beaucoup d'autres, dans les cartons du ministère.
On comprend que la chose ne faisait aucunement l'affaire de l'ancien clerc qui se livrait dans son impuissance aux combinaisons les plus contradictoires, lorsqu'il apprit par le plus grand des hasards, qu'un de ses clients venait d'être nommé chef de cabinet du nouveau ministre de la justice.
Incorrigible viveur, toujours à court d'argent, ce fils de famille avait eu à plusieurs reprises, recours aux bons offices de l'agence Hippolyte — Lebon successeur, — laquelle lui avait escompté sa signature à un taux fort rémunérateur.
La chance favorable aux coquins voulut que les billets souscrits par le nouveau secrétaire du ministre arrivassent à échéance juste à l'époq.ue oiî Lebon cherchait inutilement le moyen de faire aboutir dans le délai le plus bref les démarches du juge de paix de Souvigny.
Dès lors, la chose ne traîna pas en longueur.
Très bien en cour, le fils de famille auquel l'agent d'affaires mit sans hésiter le couteau sous la gorge, obtint en quelques jours du ministre toutes les signatures nécessaires au règlement de retraite de M. Bécoulet.
C'est alors que le juge de paix de Souvigny fut appelé au ministère de la justice.
C'est ce moment aussi que Lebon avait choisi pour faire une nouvelle apparition à l'hôtel de la Croix-Rouge, et il se présenta comme le sauveur indiqué à la marquise et à ses amis encore sous le coup de la mauvaise nouvelle rapportée du ministère par Bécoulet.
En pénétrant auprès de M"* de Fleurance l'agent d'affaires ne comptait cependant pas avoir aussi complètement réussi dans ses desseins.
Absorbé par ses dernières démarches au ministère de la justice, il n'avait pas eu le temps de s'occuper de ce qui se passait à Souvigny.
Il ignorait donc l'état désespéré de la femme Bernard et l'appel pressant fait au curé par son mari.
Cependant, dès son entrée, le petit bossu sentit bien qu'il arrivait ainsi qu'il l'avait espéré, au moment psychologique.
Sortant de la réserve méfiante d'une première entrevue, Bécoulet et l'abbé Julien s'étaient avancés à sa rencontre la main tendue
La marquise elle-même, soucieuse d'éviter à ses amis un nouveau chagrin, l'avait fort cordialement accueilli.
Geneviève du reste, dans son exquise bonté, ne doutait aucunement du repentir de l'hypocrite personnage, et ajoutait foi aux protestations de dévouement dont il l'accablait.
Le malheur n'avait pu déflorer cette âme angélique.
La marquise de Fleurance se refusait à croire au mal.
Son cœur était incapable de méfiance.
Décidée à réagir contre son profond découragement la vaillante femme, à l'exemple de Bécoulet et de l'abbé Julien, n'était pas éloignée de considérer comme un secours de la Providence l'arrivée inattendue de l'agent d'affaires et de remettre entre ses mains ses intérêts les plus précieux.
Aussi répondit-elle aux offres de service de Lebon et à ses humbles protestations par la plus entière confiance.
... Une feuille de papier â lettre devant lui, Denis ruminait tous ses noirs projets. (P. 158.^
— Je veux croire, monsieur, dit-elle avec son triste sourire, que c'est la Providence qui, lasse enfin de me persécuter, vous envoie
aujourd'hui.
J'accepte l'offre de votre dévouement et je vais remettre mes intérêts les plus chers, les droits de mon amour maternel, entre vos mains.
Mes deux amis dévoués, ajouta la marquise avec un regard de regret
95« LIV. — l'BNFANT du DIVOR'K
affectueux à l'adresse du curé de Souvigny et du juge de paix, sont obligés de me quitter.
Je vais donc me trouver sans conseil.
Vous connaissez la cause sacrée que je défends en ce moment ; il n'est pas possible que des juges maintiennent l'arrêt inique qui arrache une fille à sa mère, surtout quand cette mère n'a rien fait pour démériter de ses droits maternels.
Vous savez, ajouta la malheureuse femme posant sur l'infâme petit bossu son doux et fier regard qui eût attendri une àme moins vile que celle de l'ancien clerc, vous savez que je puis marcher la tête droite, le cœur haut.
— Oui, c'est une noble cause que vous aurez à défendre, monsieur, intervint l'abbé tandis qu'une rougeur fugitive passait sur le visage ordinairement si pâle de Geneviève.
Nous ne nou§ consolerions pas de quitter ainsi M""* de Fleurance, continua le bon curé, si votre dévouement n'arrivait si juste à point pour nous tirer d'embarras.
Il est vrai que vous êtes presque pour nous un inconnu; mais les circonstances nous pressent, ajouta le vieux prêtre.
Puis vous êtes au courant de toutes les pénibles circonstances qui ont marqué le martyre enduré par M"'^ la marquise de Fleurance.
La délicatesse de notre noble amie souffrirait encore d'avoir à initier un nouveau venu à cette lamentable histoire.
Tout nous engage donc à avoir recours à vous.
Cependant, ajouta le pasteur d'une voix grave, ne nous en veuillez pas si, avant de remettre entre vos mains des intérêts qui nous sont si chers, nous réclamons de vous la promesse de pas démériter de la confiance que vous témoigne cette admirable et malheureuse mère.
— Tiens, tiens, pensait Lebon qui jubilait, tandis que sa physionomtë chafouine prenait des airs d'hypocrite composition.
Tiens, mais tu pars donc aussi, toi, monsieur le curé; elle s'est donc enfin décidée à se préparer pour le grand voyage cette chère M"* Bernard... l'aimable femme...
Et l'agent d'affaires essuyant du revers de ses doigts graisseux une larme qui était sensée s'échapper de dessous les verres bleus de ses lunettes étendit solennellement la main pour prendre le ciel à témoin de son futur zèle.
— Soyez convaincu, maître Lebon, dit à son tour le juge de paix qui jusque-là n'avait pas pris part à la conversation, se contentant d'observer le louche petit homme, soyez convaincu que M"** la marquise reconnaîtra
L'ENFANT DU DIVORCE 7oo
avec la plus grande générosité vos soins et votre dévouement dans cette affaire.
Il est donc de votre intérêt d'en hâter la réussite le plus possible.
Les droits de M"° de Flcurance, du reste, ne font aucun doute... C'est donc une cause gagnée d'avance, et dont vous aurez en même temps honneur et profit, termina le juge de paix d'un ton de mauvaise humeur où l'hostilité perçait encore.
Un éclair de rage haineuse passa dans les yeux chassieux du petit bossu.
Il comprit qu'une méfiance subsistait encore dans l'esprit subtil de M. Bécoulet.
Cependant, tout en se félicitant intérieurement de l'heureuse chance qui l'avait aidé à se débarrasser d'un adversaire aussi perspicace, il crut imprudent de forcer la note et évitant de répondre directement à Bécoulet.
— Je m'efforcerai, dit-il avec onction en posant la main sur son cœur, de me rendre digne en tous points de la confiance que me témoigne ]\I"* la marquise.
Tant mieux si la chose est facile, mais eût-elle paru impossible, que le dévouement et l'admiration que m'inspirent le noble caractère et les malheurs de M"' de Fleurance m'eussent donné, je le sens, la force d'accomplir des miracles. .
Cette tirade supérieurement débitée, l'air de conviction du maître coquin, son admiration pour M"° de Fleurance éteignirent enfin le doute dans resj)rit méfiant du juge de paix.
Il ajouta :
D'ailleurs, je l'espère, pour faire opposition à un jugement de défaut rendu par le tribunal de première instance le ministère d'un avoué est nécessaire.
Il faudra également à M°' la marquise un avocat pour défendre sa cause.
Je me charge de lui procurer l'un et l'autre, deux maîtres incontestés, l'élite du barreau et de la compagnie des avoués, et ce sera ainsi pour ce procès auquel je m'intéresse si vivement une double garantie et un double concours de talent et de dévouement qui s'ajouterait à mon zèle.
— Faites tout ce qui sera nécessaire, monsieur, dit la mère de Diane, je m'en remets à vous.
La confiance que la marquise de Fleurance témoignait à l'homme d'atïaires gagnait ses deux amis.
Du reste, l'intérêt de Lebon semblait répondre de sa bonne foi.
Décidés à partir ensemble le lendemain, Bécoulet et l'abbé Julien quitteraient donc Geneviève un peu rassurés puisqu'ils lui laissaient un conseil dont l'intelligence ne pouvait être mise en doute et qui était au courant presque aussi bien qu'eux de la situation et des droits de M°" de Fleurance.
Il ne leur restait plus avant leur départ, qu'à avertir le duc de Glamondans du changement apporté dans leurs projets par les événements de ces derniers jours et de la solitude dans laquelle allait subitement se trouver Geneviève.
Accompagnés de la marquise, les deux amis se rendirent donc en toute hâte rue Meyerbeer.
Ce fut Denis qui introduisit les trois visiteurs auprès de son jeune maître.
Très intrigué, car la marquise venait rarement chez son frère, le valet de chambre du duc de Glamondans, après avoir soigneusement refermé la porte sur eux, plus curieux que jamais se précipita à son observatoire
Hubert, après avoir tendrement embrassé sa sœur, s'informait du motif de sa visite.
Toute émue, Geneviève lui raconta ses nouvelles tribulations et comment l'abbé et Bécoulet allaient être forcés de rentrer immédiatement à Souvigny.
Dès que le jeune duc eut appris que la marquise allait être seule, il ne voulut plus entendre parler de la voir rentrer à l'hôtel de la Croix-Rouge.
Il venait justement d'avoir le matin môme avec Fernande une querelle d'amoureux; la tendresse de sa sœur lui sembla précieuse.
— Tu n'y penses pas, sœurette chérie, dit-il en la câlinant, connaissant l'influence de ces tendresses d'enfant sur l'âme maternelle de Geneviève ; puisque ce malheureux départ ne peut être évité, et que nos bons amis t'abandonnent, tu n'as plus aucun prétexte pour te refuser à reprendre auprès de moi tes fonctions de petite maman.
D'ailleurs, une Glamondans ne peut ainsi rester seule à Paris, dans un hôtel !
C'est convenu, n'est-ce pas, grande sœur, fit le jeune duc en embrassant les cheveux blonds de Geneviève?
Cette décision ravit d'aise Bécoulet et le vieux curé, qui partaient navrés d'abandonner la marquise de Fleurance à la solitude de ses souvenirs.
Elle était d'ailleurs fort naturelle, et Geneviève dut se laisser convaincre.
Hubert donna des ordres pour que les bagages de la marquise fussent apportés rue Meyerbeer et Denis, — qui, voyant venir la fin de la conversation, avait adroitement quitté son poste d'observation, — fut chargé par le jeune duc de préparer le plus promptement et le plus confortablement possible, les deux pièces qu'il destinait à sa sœur.
La nouvelle du départ imprévu de Bécoulet et de l'abbé Jullien avait rempli de joie le cœur de Denis Féroux.
Le valet de chambre d'Hubert savait depuis longtemps que le juge de paix, après avoir procédé à Souvignyà l'installation de son successeur, devait se retirer à Glamondans, dans les Vosges.
C'était donc pour celui-là, un départ définitif.
Quant au vieux curé, une fois réintégré dans sa cure, c'était bien le diable s'il se décidait de nouveau à la quitter.
L'acquiescement de la marquise au désir de son frère, mit le comble k la satisfaction du traître.
Le ciel, décidément, travaillait pour lui.
Geneviève chez le duc de Glamondans, Geneviève sous le même toit que Denis Féroux, c'était l'agneau venant se jeter dans la gueule du loup.
— Maintenant mieux que jamais je vais pouvoir te surveiller, madame la marquise de Fleurance, répétait sardoniquement le père de Fernande.
Sois tranquille, tu ne m'échapperas pas
Je connaîtrai en même temps que toi tous vos projets, à toi et à mon jeune maître, et je saurai bien faire échouer ceux qui voudraient se mettre au travers de la haine que Denis Féroux a vouée à toi et aux liens!