‹ L'enfant du divorceChapitre 80 sur 88 · CE QD ON VOIT DANS LES CARTES · texte numérisé non relu

CE QD ON VOIT DANS LES CARTES

)l ne s'agissait plus de tergiverser.

Maintenant que la marquise, séparée de ses deux vieux amis,, était installée auprès de son frère, Denis se disait que le moment était venu pour lui d'agir avec énergie,«rapidité et précision.

Oui, s'il voulait empêcher M""" de Fleurance de se rattacher au bonheur et à la vie dans la compensation de l'amour maternel, il n'était que temps d'agir.

Et ce but auquel tendait l'âme haineuse du père de Fernande Maurin, il voulait l'atteindre à tout prix; pour y arriver, il se sentait prêt à toutes les basses besognes.

La beauté, la résignation de Geneviève, loin de calmer sa haine, attisaient tous ses mauvais instincts.

La grandeur d'âme de la marquise de Fleurance faisait déborder le fiel dont le cœur du coquin était rempli contre cette famille de Glamondans qui l'avait comblé de ses bienfaits,

La confiance sereine que la sœur d'Hubert témoignait au vieux et fidèle serviteur de son frère le faisait bouillir de rage tant il se sentait petit et peu de chose pour cette noble dame.

Certes, il allait agir; et il se réjouissait de son humilité, de son infime situation.

Il mordrait en rampant et la blessure n'en serait que plus cruelle; de l'ombre où il était, il saperait l'honneur et la fortune des Glamondans!

Installé devant une table dans le petit bureau que le valet de chambre d'Hubert s'était réservé chez son maître, et oii nous l'avons déjà vu recevoir le baron Loriol, une feuille de papier à lettre devant lui, Denis ruminait tous ses noirs projets.

— Tu fais la fière, Glamondans ; tu chantes sur les toits ton honneur, ta vertu, que sais-je, moi, toutes ces balivernes que vous avez toujours à la bouche, vous autres, les maîtres... Ah! ah ! ah ! ta vertu!... Tu vas voir comme ton bon Denis, comme tu daignes l'appeler quelquefois avec tant de mansuétude, se charge d'en prendre soin, madame la marquise !

Et il s'occupe aussi de tes petites distractions, ce cher Denis; car il ne faut pas que tu puisses t'ennuyer auprès de ton cher frère.

Et pour cela, il écrit à ce bon ami Loriol.

Pauvre baron ! il doit avoir été désolé, s'il s'est présenté à l'hôtel de la Croix-Rouge, d'avoir trouvé l'oiseau déniché. L'oiseau d'or!... Car il te connaît bien, ton bon ami Denis, mon gentilhomme.

Il serait vraiment cruel de ma part de te laisser te désespérer tout à fait.

Et prenant le papier placé devant lui, Denis traça de sa plus belle écriture.

« Mon cher monsieur le baron,

« Nous sommes très heureux ; M. Hubert a enfin décidé M°" la marquise à quitter l'hôtel qu'elle habitait au carrefour de la Croix-Rouge, et à venir s'installer auprès de lui.

(( Aussi va-t-on, maintenant, malgré le départ de M. le curé et de M. Bécoulet, qui sont rentrés à Souvigny, s'occuper activement de faire opposition au jugement qui a prononcé le divorce de M°" Geneviève.

« On va même, paraît-il, pousser les choses très vigoureusement, tant M"* la marquise a hâte de revoir M"* Diane.

« Nous ne doutons pas du succès.

« Je vous écris confidentiellement tout cela sachant tout l'intérêt que vous prenez à madame.

« Veuillez croire, monsieur le baron, à tout mon respectueux dévouement.

« Dems. »

Après avoir soigneusement plié et fermé sa lettre, le domestique du duc de Glamondans écrivit sur l'enveloppe l'adresse du baron Loriol et, pinçant ses lèvres minces dans un sourire, il se prépara à aller porter sa lettre à la poste.

Le raisonnement du coquin faisait, dans sa terrible simplicité, honneur à la logique du père de Fernande.

Oui, il était maintenant plus urgent que jamais de compromettre irrémissiblement la marquise aux yeux de M. de Fleurance.

Car, qui sait si quelque levain de tendresse ne dormait pas encore dans le cœur du mari pour sa malheureuse femme...

Qui sait si cette question de divorce de nouveau remuée n'allait pas, avec d'anciens souvenirs encore vivaces, éveiller le remords dans l'âme du marquis...

11 est vrai qu'il y avait contre une telle hypothèse, l'influence de M"" Gradignan.

Denis sentait bien que son meilleur auxiliaire était encore la belle Marion.

Il y avait longtemps qu'il avait démêlé le but auquel tendait la jeune femme.

— Pardi, cela n'est pas bien malin!... se disait-il, elle veut arriver auconjungo.

A cela, le père de Pernande ne voyait aucun inconvénient.

— Elle veut épouser, qu'elle épouse... l'essentiel pour moi est qu'elle ' joue dans mon jeu, se disait Denis.

Avec elle et avec Loriol, je tiens le marquis.

La présence auprès de sa femme de cet amoureux compromettant suffirait à éteindre les velléités de regret de M. de Fleurance ; M""" Gradignan ferait le reste.

Mais pour arriver à rendre vraisemblable pour le marquis la confirmation des relations adultères de sa femme avec le baron Loriol, encore fallait-il que les entrevues de M""* de Fleurance et du baron eussent une apparence de tete-à-tête.

Pour cela il fallait à toute force éloigner Hubert dont la présence auprès de sa sœur était une garantie morale inattaquable.

Le père de Fernande allait s'y employer résolument dès le lendemain.

Pour y arriver, il comptait sur sa fille.

Il la savait adroite et connaissait son influence sur son amant.

Le lendemain, justement, le jeune duc passerait toute la matinée à Achcres pour voir entraîner ses chevaux.

Denis en profiterait pour aller chez Fernande et pour lui faire la leçon au sujet de l'aide qu'il en attendait.

En effet, libre ainsi qu'il y comptait, le domestique du duc de Glamondans, revêtu de sa plus belle livrée, sonnait le lendemain vers dix heures au 43 de la rue de Châteaudun.

Depuis une heure déjà, par extraordinaire, Fernande était dans son cabinet de toilette.

La jeune femme s'était levée d'assez méchante humeur.

Elle avait, la veille au soir, vainement attendu son amant qui devait la conduire dans un lieu de plaisir et qui avait été retenu auprès de la piarquise, et elle s'était couchée de bonne heure, fort dépitée.

Elle s'était réveillée avec le jour et avait sonné Armandine qui, assise sur le lit, lui avait expliqué ses songes.

L'ENFANT DU DIVOKCE

Denis, le chapeau A la main, s'inclinait resprctiieiremcnt devnnt la nnîtrosse d'Hubert de Gîamondaiis. (P. 764.)

9C« LIV. — HECTOR DE MON TPEIiUKrX. — LEMANT OU inVOnCE. — J. ROUKK ET C*». ÉDIT. 96' UV.

L'ENFaM du divorce 763

Après quoi Fernande était passée dans son cabinet de toilette et s'était nonchalamment abandonnée aux soins de sa femme de chambre.

Après s'être livrée aux douceurs de la douche et de la friction^ paresseusement étendue sur la chaise longue drapée comme toute la pièce de satin de Chine aux grandes fleurs chimériques, elle avait l'un après l'autre livré aux soins d'Armandine, ses pieds un peu grands mais admirablement soignés, ses petites mains blanches et fines où seul un amateur trop difficile eût pu reprocher à la rondeur un peu épaisse du poignet d'accuser son origine plébéienne.

Puis fraîche, reposée, remise en belle humeur par la beauté de sa jeunesse victorieuse dont les miroirs, retenus par des dragons de bronze aux ailes dorées lui renvoyaient l'image des quatre angles de la petite pièce, elle s'était mise à bavarder pendant qu'Armandine servait le déjeuner du matin.

Maintenant, allongée à plat ventre sur les coussins de la chaise longue, les coudes appuyés sur la petite table de laque où étaient encore à moitié pleines les deux tasses de vermeil qui avaient servi au déjeuner de Fernande et de sa camériste, — car la jeune femme avait horreur de la solitude, — la fille de Denis Féroux se faisait tirer les cartes par Armandine.

Le menton appuyé sur la paume des mains elle paraissait très absorbée par l'opération.

— C'est rigolo, tout de même. Ce roi de trèfle toujours à côté du roi de cœur, de mon petit Hubert ! fit tout à coup Fernande réellement intriguée.

Et c'est de l'argent, beaucoup d'argent, tu es sûre, insista la jeune femme d'un air de convoitise, en découvrant dans un demi-sourire, deux rangées de petites dents avides, bien capables de dévorer tous les millions des Glamondans.

Une personne qui me touche de près!... qui me cherche!... qui vient ici!...

— Tiens, pardi! La voilà!... elle est bien bonne, exclama Fernande Maurin en voyant dans l'embrasure de la porte la silhouette de Denis que le petit groom, — qui avait vainement frappé sans obtenir de réponse, — s'était décidé à annoncer :

— Le valet de chambre de M. le duc de Glamondans. Fernande s'était arrêtée court en se mordant les lèvres.

Le secret de sa parenté avec Denis avait toujours été soigneusement gardé entre le père et la fille.

764 L'KNFANT DU DIVORCE

Denis, le chapeau à la main, s'inclinait respectueusement devant la maîtresse d'Hubert de Glamondans.

— Malheureusement je ne viens pas pour annoncer. M. le duc, j'apporte seulement à madame un mot de sa part, fît le valet de chambre qui avait assisté à la fin de l'horoscope et qui réparait avec le sang-froid qui ne l'abandonnait jamais, la bévue de Fernande.

Et le valet de chambre du duc de Glamondans présenta à la jeune femme une enveloppe armoriée qu'il avait préparée à tout hasard.

— C'est bon, donne, mon vieux, fit la maîtresse d'Hubert avec la familiarité de ses pareilles vis-à-vis de la domesticité.

— J'ai aussi une commission à faire à madame de la part de M. le duc, ajouta le valet, qui accentua sa phrase d'un clignement d'yeux significatif à l'adresse d'Armandine.

— Eh bien! on le dit... Qu'est-ce que c'est encore?... Laisse-nous, ma bonne, dit Fernande en s'adressant à sa camériste.

Puis, lorsqu'elle se fut assurée que la porte était bien refermée derrière la femme de chambre, la jeune femme poussa un verrou afin de ne pas être dérangée, et revint s'asseoir sur la chaise longue, tandis que Denis s'installait familièrement dans un fauteuil.

— Qu'est-ce qu'il y a? interrogea aussitôt et à demi voix la fille de Denis Féroux... Hein! ajouta- t-elle en riant, me suis-je assez coupée tout à l'heure.

— Je t'ai toujours dit, fit sentencieusement le domestique du duc de Glamondans, de te méfier de l'exubérance de ta nature ; cela ne mène à rien, vois-tu, qu'à faire des bêtises.

Mais, ajouta le valet, je ne suis pas venu ici pour en dire; es-tu libre ce matin, et pouvons-nous causer un moment tranquilles?

— Libre comme l'air, puisque Hubert est occupé toute sa matinée avec ce voleur de Tom Broock ; tu peux donc me dire ta petite affaire tout à ton aise, dit Fernande en s'étendant commodément sur la chaise longue et en allumant une cigarette.

Puis tendant l'étui de vermeil à son père.

— Tu peux fumer, tu sais, fit-elle.

— Ecoute, fit Denis en rapprochant son fauteuil ; il faut à toute force que tu amènes pour quelque temps le peti^ duc dans son cottage d'Achères et que tu l'y gardes.

— Tiens, pourquoi donc ça? fit curieusement la jeune femme; ce n'est pas amusant, tu sais, d'aller s'enterrer à la campagne à ce moment-ci.

— Je le sais, mais il le faut, insista Denis.

— Mais pour quelle raison, enfin, s'écria Fernande que cette perspective d'un tôte-à-tôte trop prolongé avec son amant était loin de charmer.

Denis vit qu'il ne s'en tirerait pas sans donner à sa fille un semblant d'explication.

— Par la raison de ce, que tu disais fort bien tout à l'heure, fit-il ; lu sais comme moi que Tom Brook vole le duc comme dans un bois.

Et bien, à Achères, tout va à l'avenant.

Depuis l'entraîneur jusqu'aux garçons d'écurie tout le monde pille à poche que veux-tu, et fait sa petite pelote.

Si nous n'y mettons bon ordre et si ça continue à marcher de ce train là, ce qui restera dans quelque temps de la fortune du jeune duc ne vaudra pas la peine qu'on se baisse pour le prendre.

A toi de voir si tu préfères laisser aller les choses et perdre de gaieté de cœur la petite position que ton père t'a faite avec tant de mal.

— Mais crois-tu vraiment que les choses en soient arrivées à ce point, interrompit Fernande effrayée?

— Pire, ma fille, pire encore! amplifia Denis. Le duc est aux abois.

Sans compter que tu lui coûtes les yeux de la tête, ajouta le père de Fernande en regardant sa fille avec complaisance.

— Oh ça!... fit la jolie blonde, et elle compléta sa phrase par un geste qui voulait dire que sous ce rapport-là son amant n'en dépenserait jamais assez.

— Alors, tu décides? questionna Denis.

— Je décide que tu as raison et qu'il faut surveiller tout cela de près, répondit la digne fille de Denis. Compte sur moi pour cela.

Seulement, comment décider Hubert, maintenant que la marquise de Fleurance est auprès de lui, à se séparer de sa sœur pour aller sinstaller à la campagne.

— Ça, fit Denis en se levant, c'est ton affaire, ma petite; je n'ai pas de conseils à te donner à ce sujet. — Je croyais que tu faisais de ton amant tout ce que tu voulais ajouta cyniquement le drôle.

— Quant à ça, oui, fit la belle fille en regardant dans la glace sa jolie silhouette de poupée parisienne. Avoue que ta fille te fait honneur ; ce qu'elle t'a un galbe, hein, papa?

— Surtout habillée avec un toilette de chez Doucet, n'oublie pas ça, ma petite.

— Puisqu'il est convenu que j'amène le duc, fit Fernande.

— Tout de suite, insista Denis.

La jolie fille eut un geste d'acquiescement.

— ■ Seulement pour cela, il faudrait le voir, dit-elle, et avec cette marquise de malheur, c'est le diable maintenant. Puis-je savoir s'il sera libre aujourd'hui?

• — Pourquoi ne viens-tu pas le chercher rue Meyerbeer, insinua le valet de chambre. N'est-il pas naturel que tu t'ennuies d'être ainsi abandonnée.

— Mais la marquise... dit Fernande avec hésitation.

— Bête... N'es-tu pas censée ignorer qu'elle habite avec son frère? Est-ce qu'il t'a fait des confidences, le petit duc?...

— Mais, insista la jolie fille réellement troublée à l'idée de se trouver sous le même toit que la sœur du duc de Glamondans, tu sais bien qu'Hubert n'aime pas à me voir aller rue Meyerbeer.

— Fais comme lu voudras; te voilà avertie, maintenant attends si tu veux, fit Denis en haussant les épaules.

Seulement arrange-toi pour ne pas laisser entamer le procès de la marquise, car alors M. Hubert n'osera plus quitter sa sœur.

Et adieu panier... Tu m'as compris, n'est-ce pas, ma petite; tu l'auras voulu.

— Eh bien! c'est entendu, j'irai, dit soudainement Fernande; ce serait trop bête après tout de nous laisser dévaliser.

Et sois tranquille, nous partagerons.

— A la bonne heure, et maintenant je me sauve, fit Denis en embrassant sa fille tandis que Fernande sonnait pour qu'on reconduisît le domestique de M. le duc.

Et comme Armandine accourut pour lui ouvrir la porte :

— Je vais remettre tout de suite votre réponse à M. le duc, madame, fit le valet en s'inclinant respectueusement.

— Oui, va vite, ajouta Fernande.

En descendant l'escalier, Denis se frottait les mains.

— Ça marche, ça marche, pensait le gredin.

Hé! hé! je crois que je n'ai pas fait ce matin de la mauvaise besogne...

Fernande et M"^ Geneviève chez M, le duc, ce cher baron qui ne va pas manquer de rappliquer... Je crois que cela s'appelle soigner la réputation de M"^ la marquise de Fleurance... ou je ne m'y connais pas... Et si le marquis n'est pas content!...

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