CHAPITRE LXXI
L INFLDENCE DE FERNANDE
^-^C>^EMS, en domestique modèle, était à son poste avant l'arrivée du
^::>rt=D Comme Hubert vivait en garçon et prenait les trois quarts du temps ses repas hors de chez lui, il n'avait pas jugé utile de monter sa maison et de s'embarrasser d'un maître d'hôtel et d'une cuisinière.
Geneviève n'avait voulu rien changer aux habitudes de son frère ; elle avait seulement pris une femme pour son service et Denis avait été chargé de faire apporter les repas du grand hôtel d'où ils arrivaient dans dos étuves avec tout le soin et le confort désirables.
Le- valet de chambre n'eut donc en arrivant qu'à dresser le couvert, soin qu'il ne confiait à personne et dont il s'acquittait avec l'intelligence et le goût d'un serviteur bien stylé.
Il achevait sans se presser son délicat office, quand Hubert rentra exaspéré.
Ses chevaux avaient fourni un travail exécrable.
— Pas de jambes!... Ni vitesse ni fond!... des rosses ! bonnes pour l'équarrisseur !
Et ce Tom Brook!
Le jeune duc, il faut le dire, avait trouvé l'Anglais de fort méchante humeur.
On sait que cette perle des entraîneurs n'aimait pas à être dérangé dans ses petites affaires, ni à voir rôder son patron autour du champ d'entraînement.
Aussi Tom avait-il accueilli Hubert avec son habituelle gracieuseté.
— Aoh ! que venait faire ici M. le diouke?
Il serait bien mieux à son place dans les salons du club.
Sa présence était bien inioulile à Bagatelle; que si M. le diouke il voulait en savoir plus que lui, Tom Brook, alors il n'avait plus besoin de ses services.
Ainsi rabroué, le duc avait tourné le dos en haussant les épaules,
mais en se gardant bien de rien répliquer, de peur d'être lâché par l'irascible petit homme.
Mais au retour il s'était de nouveau monté la tète contre son entraîneur et il arrivait furieux.
Un voleur, ce Tom Brook!... un coquin, qui le ruinait et qui pardessus le marché avait encore l'air de se moquer de lui! . ..
— Mais j'en ai assez, j'en ai assez, vociférait le duc qui était entré dans la salle à manger et piétinait autour de la table en gesticulant.
J'en ai assez, vois-tu, Denis, et je m'en vais flanquer tout le monde dehors et envoyer mon écurie à tous les diables.
Fernande dira ce qu'elle voudra, mais je ne veux plus me laisser berner par ces canailles d'Anglais qui te volent mes prix, mangent mon foin et ont l'air de me prendre pour un imbécile.
J'en ai assez de me laisser tondre la laine sur le dos.
Naturellement, Denis avait fait chorus avec son maître, trop heureux de constater le degré d'exaspération oii celui-ci était monté.
Le duc entrait de lui-même dans la voie où Denis voulait le conduire; c'était le terrain tout préparé pour Fernande.
Au déjeuner, les doléances d'Hubert avaient recommencé avec une légère variante pour Geneviève.
Pour être moins violente, son irritation ne s'en était pas moins répandue en un flot d'invectives amères à l'adresse de ce voleur de Tom Brook, de ses carcans de chevaux qui ne marchaient pas, de la malencontreuse idée qu'il avait eue de monter cette écurie qui le ruinait sans lui donner aucune satisfaction.
Puis, s'apercevant tout à coup de l'inattention involontaire delà jeune femme :
— Mais pardon, petite sœur, s'écria Hubert avec cet élan de cœur qui de tout temps avait fait oublier à Geneviève l'égoïsme et la légèreté de son frère, pardon, je ne suis qu'un maladroit, j'oublie tes chagrins au milieu de toutes ces sottes histoires.
Avoue aussi que c'est enrageant! Voyons, parlons de toi... qu'as-tu décidé?... Qu'est-ce que nous allons faire?... Veux-tu que je te conduise aujourd'hui chez mon avoué ?
Depuis le départ de ses deux amis, depuis que Bécoulet et l'abbé JuUien n'étaient plus là pour la soutenir et lui donner du courage, (:eneviève était retombée dans ses incertitudes.
La jeune femme frémissait à la pensée qu'elle pourrait être obligée de se retrouver en face de son mari.
L'KNFANT D l? DIVORCE
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Et agenouillé auprès de la belle fille... (P. 776.1
Non qu'elle sentît encore dans son cœur aucun trouble d'amour pour celui qu'elle avait tant aimé ; non, l'indigne conduite de M. de Fleurancc n'avait laissé dans l'âme de la marquise, après les premières affres du désespoir, qu'écœurement et mépris.
Mais il répugnait à sa dignité de remuer de nouveau toute celte
fange.
97e Liv. — l'enfant du divorck.
97« uv.
Une lâcheté la prenait en y pensant.
Hélas ! que ne pouvait-elle revoir sa fille sans faire cet odieux procès.
Hubert, pour des raisons d'un tout autre ordre que celle de la marquise de Fleurance et que le jeune homme ne s'avouait pas, n'était pas loin de partager les répugnances de sa sœur.
Après le premier emportement causé par le récit de l'indigne conduite de son beau-frère, la première et violente impression du désespoir de Geneviève, l'accoutumance lui était venue peu à peu de ce doux visage, jadis si rayonnant, maintenant ravagé par la douleur, et Tégoïsme naturel du petit duc avait insensiblement repris le dessus.
Hubert pensait malgré lui que ce procès allait être bien absorbant.
Si la présence de Geneviève auprès de lui lui était douce, le duc cependant ne pouvait s'empêcher de songer qu'elle était bien aussi, parbleu ! un peu gênante.
Il pensait à ses chevaux, à Fernande qu'il n'avait pas vue depuis quelques jours, à cette canaille de Tom Brook qui, — pendant qu'il serait occupé à accompagner la marquise chez son avoué, — allait lui en faire voir de toutes les couleurs.
Cela faisait faire à Hubert les réflexions les plus moroses.
Maintenant, le déjeuner achevé, installé dans le petit salon auprès de Geneviève, le duc ne combattait plus guère que pour la forme et peut-être par un sentiment confus de son devoir, l'indécision de la jeune femme.
Tandis que Geneviève aurait eu si grand besoin d'être encouragée et soutenue dans cette dernière révolte de sa di2:nité de femme en lutte avec l'amour maternel, Hubert, cédant à son inconscient égoïsme, allait se rendre à des raisons qui ne demandaient qu'à être combattues, lorsque le baron Loriol se fit annoncer.
On devine la joie de Denis lorsqu'il avait vu arriver celui que ses combinaisons avaient marqué comme un des principaux agents de sa haine contre la famille de Glamondans.
Certes, il n'avait pas perdu de temps, le baron, et comme s'il avait lu entre les lignes de la lettre de ce cher ami, devinant que la chose était pressée, il était accouru dare dare, musqué, pommadé, portant beau, le monocle à l'œil, plein des intentions les plus conquérantes à l'égard de M"* de Fleurance.
Son entrée fit diversion aux moroses préoccupations du jeune duc.
La légèreté d'Hubert, quelle que fût sa tendresse pour sa sœur, s'accommodait mal de la tristesse d'un long tête-à-tête avec Geneviève.
Aussi courut-il à Loriol les mains tendues.
— Ce cher baron !... quelle bonne, quelle excellente idée!...
L'ENKANT DU DIVORCE 771
Venez vite que je vous fasse une surprise.
Et il avait conduit le baron à Geneviève.
Tandis que le baron Loriol, feignant le plus profond étonnement, s'inclinait devant la marquise en se félicitant de sa bonne fortune, le petit duc avait continué sans remarquer la vive contrariété qui s'était peinte sur le doux et mélancolique visage de M"" de Fleurance.
Justement, on ne pouvait arriver plus à propos que le baron et il allait leur donner son avis au sujet du procès qu'ils étaient décidés à faire pour demander la revision du jugement en divorce prononcé contre la marquise.
— Car ce cher baron est un homme de fort bon conseil, tu sais, petite sœur.
Lancé sur cette piste, Hubert, qui continuait à ne pas voir les protestations discrètes de Geneviève, avait pris le baron à témoin de l'indigne conduite de M. de Fleurance vis-à-vis de sa femme, des souffrances endurées par la marquise, de la justesse de ses revendications.
Tout à son rôle nouveau, le jeune duc se montait, oubliait ses hésitations de tout à l'heure.
La colère le reprenait à parcourir ainsi devant un auditeur compatissant et attendri le calvaire douloureux de sa chère Geneviève.
— Oui certes, les conseils de Bécoulet et de l'abbé Jullien étaient les bons.
Il fallait plaider, faire casser ce jugement inique.
Et cela sans plus tarder.
On n'avait déjà que trop attendu.
Il fallait prouver au marquis de Fleurance qu'on ne jouait pas ainsi avec l'honneur des Glamondans,
N'était-ce pas l'avis du baron?
Mais Loriol s'était dérobé.
Bien qu'il crût prudent de ne pas démasquer ses batteries, le cher ami de Denis Féroux ne s'était cependant pas senti le courage de battre carrément en brèche ses intérêts les plus chers.
Certes, devant la froideur de Geneviève, il en était réduit à louvoyer, et arrivé avec des allures conquérantes, il était décidé maintenant à procéder en douceur.
Mais peu lui importaient les moyens, pourvu qu'il arrivât au but.
Et ce but était d'épouser la marquise de Fleurance.
Comme on le pense, l'amour n'entrait que pour une part très minime dans les aspirations conjugales du baron.
Mais il avait une revanche à prendre contre le marquis.
772 L'ENFANT DU DIVOKCE
Et cette revanche il ne la trouverait complète que lorsqu'il serait le mari de Geneviève.
Puis aussi, pour lui, Loriol, décavé, déconsidéré, sans crédit, disqualifié par l'humiliant affront infligé par le marquis de Fleurance, n'était-ce pas faire peau neuve que d'épouser la riche descendante des Glamondans?
Quel regain nouveau de considération en rejaillirait sur lui!
Il ne s'agissait donc pas de faire de maladresses et d'effrayer la jeune femme, déjà sur ses gardes, par une manifestation trop évidente de ses sentiments.
Il s'attacha donc pendant cette première entrevue à rassurer M°" de Fleurance sur ses intentions et à se poser en ami dévoué et désintéressé.
— Mon avis, mon cher duc, puisque vous me faites l'honneur de me considérer comme assez de vos amis pour me le demander, dit-il à Hubert, est que, dans cette grave circonstance, le mieux est de suivre l'impulsion de M*"^ de Fleurance.
C'est ici plus qu'une question de droit, c'est une question toute de sentiments, et quelque bonnes que me paraissent vos raisons, mon cher Glamondans, bien que mon appréciation personnelle penche, je vous l'avoue, du côté du procès, j'estime que le cœur seul de madame la marquise peut décider en pareille matière.
Je vois que madame de Fleurance hésite encore,. et comme l'urgence ne me parait pas immédiate, peut-être vaudrait-il mieux attendre avant de faire une démarche définitive.
Queique adroite que fût la réponse de Loriol, puisque tout en ne le compromettant pas, elle lui laissait quelques jours qu'il se prumettait bien de mettre à profit, le baron n'en obtint pas le succès qu'il en attendait.
Geneviève se contenta d'incliner la tête sans rien dire.
Quant à Hubert, maintenant tout à cette idée de faire cesser le plus promptement possible la situation équivoque de sa sœur, rien ne put le faire démordre d'entamer à l'instant même les hostilités.
Les conseils n'étant demandés que pour ne pas être suivis, il fut donc décidé, au grand désapointement du baron, qu'Hubert et sa sœur iraient dans la journée même chez l'avoué du duc de Glamondans, lequel serait immédiatement mis en relations avec l'homme d'affaires de Geneviève.
Ce fut dans la soirée de ce même jour que Fernande se présenta rue Meyerbeer pour tenir la promesse qu'elle avait faite à son père.
Toute la^'ournée, la fille de Denis Féroux s'était monté la tête à l'idée de cette démarche audacieuse.
LIiNFANT DU DIVORCE 773
Certes il ne fallait pas moins que les inquiétudes que la conversation de Denis avait fait naître en elle, pour que la jolie fille se décidât à relancer son amant jusque sous le toit qui abritait la marquise de Fleurance.
Mais Fernande tenait à sa situation et elle se disait fort justement, que si jolie et si bien lancée qu'elle fût, elle trouverait difficilement un amant aussi généreux qu'Hubert.
II fallait donc veiller à ce que cette fortune dont le duc faisait à son profit un si agréable emploi, ne fut pas escamotée par cet insolent de Tom.
Pour cela il fallait surveiller de près les agissements de l'entraîneur.
Aussi était-elle bien décidée à enlever Hubert pour aller s'installer avec lui à Maisons-Laffite.
Bien qu'elle fût sûre de ses charmes et de son influence sur le frère de Geneviève, Fernande fit une toilette savante.
Elle ne voulait rien laisser au hasard.
Elle essaya et rejeta vingt robes, se décida pour la plus simple, un fourreau de satin prune dont le corsage décolleté à cru sur la blancheur de la peau faisait ressortir le velouté triomphant de sa beauté rousse.
Fernande compléta sa toilette par une minuscule capote de jais piquée d'épingles d'or, s'enveloppa dans une magnifique pelisse et, sa voiture au mois étant prête, elle se fit conduire rue Meycrbeer.
Hubert causait dans son cabinet avec Geneviève de la visite qu'ils avaient faite à l'avoué après le départ du baron Loriol et prenait quelques notes que lui avait demandées l'homme de loi, lorsque Denis entra d'un air mystérieux.
— Qu'y a-t-il, Denis? fit le duc sans se déranger.
— Monsieur le duc, fit le valet de chambre faisant ostensiblement à son maître des signes d'intelligence, c'est une dame qui demande à parler à monsieur le duc.
— Une dame! fit Hubert d'un air étonné. Quelle dame? Pourquoi ne donne-t-elle pas son nom?
— Pardon, monsieur le duc, elle l'a donné, répondit sournoisement Denis continuant son manège, cherchant à attirer l'attention de la marquise.
— Alors?... interrogea le jeune duc, étonné de ce manque de correction de son valet de chambre.
— C'est que..., continua le domestique semblant hésiter.
— Eh bien? fit sévèrement Hubert de plus en plus étonné, h cent
lieues de penser à Fernande et ne voulant décidément pas voir les jeux de physionomie de son fidèle serviteur.
— C'est M"* Fernande Maurin, annonça enfin Denis comme poussé à bout en jetant à la dérobée un regard sur M™^ de Fleurance dont le blanc visage s'était légèrement rosé, et en levant les bras comme pour protester contre l'inconvenance que l'étourderie et l'inattention de son maître venait de l'obliger à commettre.
— Fernande!... exclama Hubert en faisant un involontaire mouvement pour courir au-devant de sa maîtresse.
Un geste repectueux de Denis lui montrant la marquise l'arrêta. Le jeune duc se rassit un peu penaud.
— Dites à cette dame, fit-il enfin avec une certaine hésitation, que je ne puis pas la recevoir, que j'irai chez elle... que je regrette beaucoup...
Mais Geneviève s'était levée en souriant.
M°" de Fleurance n'ignorait pas les relations de son frère avec la jolie fille.
Insoucieux comme tous les amoureux de son âge, Hubert s'était trop affiché avec sa maîtresse pour qu'elle n'eût pas été aperçue avec lui, soit à une réunion de courses, soit à quelque représentation de gala où le grand et le demi-monde se coudoient sous le couvert de la charité ou de Fart.
Elle s'approcha de son frère et l'embrassant
— Ne te gêne pas à cause de moi, mon cher Hubert ; reçois cette dame, puisqu'elle a besoin de te voir... et que cela te fait plaisir.
Je ne veux pas que ma présence ici te soit une gène.
Aussi bien, ajouta la marquise en souriant mélancoliquement, je suis fatiguée après toutes les émotions de cette journée et je me rej)0serai avec plaisir.
— Vrai... petite sœur? dit le duc câlin et un peu honteux. Cela ne te contrarie pas trop?
— A demain, Hubert, ajouta M""' de Fleurance pour toute réponse en serrant la main de son frère.
— Mais ces notes que l'avoué a demandées?
— Je les achèverai avant de me coucher, dit Geneviève en les emportant.
La lourde portière était à peine retombée derrière la marquise de Fleurance, qu'entrée par la porte opposée, Fernande se précipitait au cou d'Hubert.
— Mon chéri!... Mon gros chien!... embrassez vite votre petite Nanande.
Et lui fermant la bouche par un loni,^ baiser :
— Fi! le vilain! qui laisse mourir d'ennui sa petite femme!
Un peu inquiète sur la réception qui lui serait faite par Hubert malgré l'empire qu'elle savait avoir sur lui, Fernande, dont l'intention était d'abord d'user de rigueur et d'exiger de son amant une soumission entière à son caprice, s'était tout à coup décidée à jouer l'attendrissement.
La jolie fille n'ignorait pas toute l'inopportunité de ses exigences, et elle s'était dit qu'elle n'aurait pas trop de toutes ses séductions pour décider le jeune duc à abandonner sa sœur au moment de son procès pour aller s'installer avec sa maîtresse dans son cottage de Maisons-Laffite.
Sa pelisse et sa capote jetées sur un meuble, Fernande s'était installée sur les genoux d'Hubert, ses blanches épaules offertes dans le déshabillé du corsage.
— Méchant! méchant! répétait-elle, les yeux languissamment noyés dans ceux de son amant.
— Voyons, Fernande, dit le jeune duc se remettant debout et essayant de lutter contre le charme de l'ensorceleuse ; que signifie cette scène? Je n'aime pas à te voir ici, tu le sais bien... Comment se fait-il que tu y sois venue sans ma permission?
— Parce que tu m'abandonnes, méchant, dit la jeune femme grondeuse; parce que je ne sais pas ce que tu deviens; parce voilà trois jours que je ne t'ai pas vu et que je m'ennuie loin de mon petit homme chéri, ajouta Fernande amoureusement essayant d'attirer à portée de ses lèvres la tête de son amant.
— C'est ça!... je suis un esclave... interrompit Hubert en se montant, mais au fond très fier de l'amour qu'il avait su inspirer à la jolie fille, je n'ai plus le droit maintenant de rester trois jours sans te voip, si cela me fait plaisir ! . . .
C'est ridicule, tu sais.
Fernande s'effondra sur un canapé et éclata en sanglots.
— Tu ne m'aimes plus!... gémit-elle, sa blonde tète ébouriffée enfouie dans une pile de coussins.
C'est fini... tu ne m'aimes plus... je le savais bien... C'est fini!... fini!
— Voyons, bête, fit Hubert inquiet et prenant au sérieux le désespoir de sa maîtresse; voyons, ma petite Fernande : c'est pour rire, n'est-ce pas? Ce n'est pas sérieux?
Et agenouillé auprès de la belle fille, il essayait en vain de dégager et d'attirer à lui la blonde tête de Fernande.
— Allons, vilain tyran adoré, faites risette tout de suite à votre petit duc, ajouta le jeune homme en chatouillant de la pointe effilée de sa moustache le joli cou de sa maîtresse.
— Barbare! soupira Fernande en laissant glisser sa petite main crispée dans la main du duc de Glamondans.
— C'est toi qui es méchante, méchante, chuchota Hubert profitant de ce commencement de capitulation pour s'asseoir sur le canapé à côté de sa maîtresse, et à moitié grisé par le parfum capiteux qui émanait d'elle.
Faisons la paix, dis, ma petite Fernande, implora-t-il en passant son bras autour des épaules frissonnantes de la jeune femme,
La fille de Denis Féroux redressa sa taille souple dont la ligne serpentine glissa et s'échappa des mains amoureuses d'Hubert.
— La paix!... répéta-t-elle d'une voix encore pleine de rancune en regardant le jeune homme de ses grands yeux bruns restés sérieux et tout rouges encore du séjour prolongé que 'la tête de Fernande avait fait dans les coussins.
— Hé! oui, la paix, vilaine méchante, dit le duc de Glamondans cherchant à rattraper sa maîtresse, et plein de remords à la vue de sa figure bouleversée.
Voyons, mon bébé, c'est donc bien grave, ajouta le jeune duc moitié riant, moitié penaud, ses lèvres cherchant celles de la jeune femme.
J'ai eu tort, je te demande pardon; dis que tu ne m'en veux plus et enterrons ce gros chagrin, veux tu ?
— Tu m'aimes toujours alors? questionna la belle fille en essuyant ses yeux et se laissant aller dans les bras de son amant.
— Bébête, va, fit Hubert en riant.
— Alors il ne suffit pas de me le dire, il faut me le prouver, ajouta la provoquante fille en renversant sa jolie tête sur l'épaule de son amant,
— Ça, ça n'est pas difficile, fit le petit duc gaiement. Attention, je commence... ajouta en riant le jeune homme couvrant de baisers fous les cheveux blonds de Fernande Maurin.
Mais la belle fille se dégagea.
— Il faut me le prouver, dit-elle câline en rapprochant sa bouche rouge de l'oreille d'Hubert, en promettant à sa petite femme chérie de faire ce qu'elle va te demander.
Tiens, madame Gradignan, fit le valet de chambre dun air étonné. (P. 783.)
— Aïe!... fit le jeune duc d'un air de comique désespoir, en faisant mine de s'arracher les cheveux. Vas-y, mais ne sois pas trop exigeante, ma petite Fernande, car tu sais que cette canaille de Tom Brook m'a complètement nettoyé.
Entre nous j'ai rudement besoin de me remettre au vert.
— Justement, mon gros chou, fit la fille de Denis Féroux frappant
l'une contre l'autre ses mains blanches chargées de bagues. Ça se trouve bien! Je t'enlève!...
— Tu m'enlèves!... questionna en riant Hubert étonné d'en être quitte à si bon compte.
Et où allons-nous, mon bébé?... Au Moulin-Rouge? Aux Ambassadeurs?
Fernande Maurin secoua la tête d'un air boudeur.
— Souper chez Voisin?... continua le jeune homme; entendre les Tziganes à Armenonville?... applaudir Paulus à la Scala?
— Non, fit la jolie fille en plongeant ses yeux pleins de promesses' dans ceux de son amant.
— Nous allons... chez toi, rue de Ghâteaudun, interrogea le jeune duc avec un frissonnement amoureux?
Fernande se rapprocha d'Hubert et lui passant les bras autour du cou ;
— Il a deviné... presque, le gros chéri. Seulement ce n'est pas chez moi que nous irons ; mais chez nous , à Achères, dans notre cottage passer quinze jours en tête à tête comme deux amoureux.
Ce serait si gentil et je t'aimerais tant! ajouta-t-elle en se serrant contre lui.
— Tu veux partir ce soir, comme cela, tout de suite, pour aller passer quinze jours à Achères?... Tu plaisantes, n'est-ce pas, ma petite Fernande? s'exclama Hubert, fort contrarié de l'intempestive fantaisie de la jolie fille.
Mais tu y mourrais d'ennui dès le second jour, ajouta en riant le 'jeune homme décidé à tourner en plaisanterie l'idée saugrenue de sa maîtresse.
— Non seulement je ne mourrai pas d'ennui, mon chat chéri, mais je serai la plus heureuse des petites femmes, insista la fille de Denis Féroux frottant sa jolie tête aux yeux implorants contre l'épaule du petit duc. Dis que tu veux bien, dis... Je serais si heureuse!
— Mais, mon pauvre bébé, c'est impossible, je ne peux pas m'éloigner maintenant, fit le jeune homme déjà fortement ébranlé.
— Tous les deux, tout seuls, continua Fernande, feignant de ne pas avoir entendu la timide protestation de son amant.
Tu verras comme ce sera gentil.
Nous nous promènerons toute la journée, nous ferons la dînette dans les fermes, nous irons voir tes chevaux, tes écuries; nous surveillerons tes comptes...
C'est Tom Brook qui en fera une tête! exclama la jolie fille en
partant d'un éclat de rire perlé et communicatif qui mit en gaieté le cœur de son amoureux.
— Le fait est que ce serait pas mal à ce point de vue, fit-il à moitié décidé.
— Sans compter, tu sais, mon petit, que tu es volé comme dans un bois et que cela te ferait faire de rudes économies, insinua Fernande qui voyait bien que la partie était gagnée.
— Ça, pour sûr, fit Hubert encore hésitant. Seulement...
— Seulement?
— Non, rien, répondit le frère de Geneviève qui ne voulut pas faire connaître la pensée qui venait de traverser son esprit.
Après tout, pensa le jeune homme, — qui malgré sa légèreté ne voulait pas mêler sa maîtresse à ses affaires de famille, — Geneviève sera très bien soignée ici par Denis. Je puis donc bien m'absenter pendant quelques jours et donner à cette pauvre Fernande cette petite satisfaction.
Elle a raison, tout de même, et ma présence ne sera pas inutile làbas pour enrayer les dilapidations de monsieur Tom.
Geneviève doit être couchée.
Je vais lui écrire un mot.
Au fond, je préfère partir tout de suite, sans la voir. Son procès ne sortira pas encore de quelque temps, et d'ici là, Fernande aura de la campagne par-dessus la tête.
Tout à fait décidé, Hubert se mit aussitôt à son bureau pour écrire à sa sœur tandis que la digne fille de Denis Féroux, tout en paraissant fort occupée à se recoiffer devant la glace, lisait par-dessus l'épaule de sou amant.
H écrivit r
« Ma bonne petite Geneviève,
« Je suis obligé de partir pour quelques jours. Je regrette de le faire sans t'cmbrasser, mais la dépêche qui m'appelle est pressante.
« Je suis obligé d'aller passer quelques jours à Achères où mes intérêts se trouvent gravement compromis.
« Ne t'inquiète pas surtout; je serai de retour et près de toi pour le procès.
« En attendant, vois l'avoué et envoie lui les notes, mais ne précipitez rien avant mon arrivée.
« S'il survenait quelque chose d'urgent, si tu avais besoin immédiat
de ma présence, écris-moi sans hésiter. Denis te dira comment il faut adresser la lettre.
« Je t'embrasse mille fois, ma petite sœur chérie.
« Ton
« Hubert. »
« P. S. — Je te laisse Denis, c'est te dire combien je pars tranquille, sûr des soins dont tu seras entourée par le modèle des serviteurs. »
Le duc ferma la lettre , écrivit sur l'enveloppe le nom de M"" de Fleurance, et se tournant vers sa maîtresse :
— Eh bien! es-tu prête, mon petit tyran?
— C'est oui, alors? nous partons tout de suite?... Oh! que tu es gentil ! exclama la belle fille en se jetant au cou de son amant.
— Vite, vite, sauvons-nous, dit le petit duc qui, malgré tout, n'avait pas la conscience bien tranquille, et à qui il tardait maintenant d'être parti.
Il trouverait Denis dans l'antichambre pour lui remettre la lettre pour la marquise et charger ce modèle des serviteurs de leur faire parvenir à Achères le linge et les effets dont lui et Fernande pourraient avoir besoin.
— Surtout, mon bon Denis, recommanda le jeune duc, soigne bien M°" la marquise ; je compte sur toi pour me remplacer.
Et préviens-moi immédiatement s'il y avait quelque chose de nouveau, ajouta le jeune homme, malgré lui un peu honteux.
— Monsieur le duc peut être tranquille et partir sans inquiétude, répondit le valet de chambre respectueusement.
Il a raison d'avoir confiance en moi; M""' la marquise est en bonnes mains.
Et ayant ouvert la porte aux deux amoureux, il les regarda s'éloigner avec un sinistre sourire après avoir échangé furtivement un signe d'intelligence avec Fernande