VRAISEMBLANCE FUNESTE
(x^^^^^UELQc'uN qui n'était pas tranquille depuis la mise en liberté de /]T^^(^V la marquise de Fleurance, c'était la belle Marion. ^^;^) Depuis la dernière entrevue de son amant avec M. Cordurier, M™* Gradignan était sur des épines, ne tenait pas en place.
Toujours en quête de quelque nouvelle concernant les projets de la châtelaine des Migettes, la maîtresse de M. de Fleurance était dans un état de surexcitation continuelle.
Elle avait appris avec la plus profonde inquiétude la présence de Bécoulet et du curé de Souvigny auprès de Geneviève.
M™* Gradignan connaissait le dévouement des deux hommes pour la marquise, et sentait bien qu'elle avait tout à redouter de leur influence sur l'esprit de M™° de Fleurance.
Leurs conseils devaient peser de tout le poids d'une amitié aussi clairvoyante que sincère sur les déterminations de la jeune femme.
Ainsi entourée et soutenue qu'allait faire Geneviève?
Evidemment, la marquise n'accepterait pas sans essayer de se défendre la pénible et humiliante situation qui lui était faite.
Son orgueil se révolterait sous cette condamnation; et, à défaut de l'orgueil, le cœur si maternel de M°" de Fleurance en appellerait, sans aucun doute, d'un jugement qui mettait une infranchissable barrière entre la mère et l'enfant sorti de ses entrailles.
Geneviève en liberté, c'était la sécurité perdue pour la jolie maîtresse du marquis de Fleurance; c'était surtout, si près du but. retomber dans toutes les incertitudes et les humiliants compromis d'une situation équivoque.
Aussi Marion avait-elle tremblé lorsqu'elle avait su que, conseillée par ses fidèles amis, Geneviève s'était enfin décidée à réclamer l'annulation du jugement rendu contre elle.
Quelles seraient les conséquences de ce procès?
Malgré l'épais bandeau que la dangereuse sirène avait attaché sur les yeux énamourés de M. de Fleurance, l'innocence de la marquise n'allaitelle pas éclater si évidente, que le mari lui-même ne pourrait plus
conserver aucun doute sur les menées perfides où s'étaient échafaudée l'accusation qui avait flétri la malheureuse femme.
Alors que devenaient les espérances de M™^ Gradignan?
Etait-elle donc condamnée à traîner toute sa vie ce nom plébéien.
Marion ne s'était un peu rassurée qu'en apprenant le départ inespéré du juge de paix et de l'abbé Jullien.
Elle savait qu'eux seuls étaient à craindre parmi les rares amis demeurés fidèles à la marquise de Fleurance.
L'installation même de Geneviève auprès du duc de Glamondans n'était plus pour inquiéter la fine mouche.
Guy n'était pas pour la belle M""* Gradignan un adversaire bien redoutable.
Cependant, toujours à l'affût des nouvelles, et impatiente de connaître le résultat des démarches de la marquise, Marion rôdait depuis le matin aux alentours de la rue Meyerbeer.
Elle espérait bien d'une façon ou de l'autre, trouver le moyen de faire parler les gens du duc de Glamondans.
C'était le matin qui suivait le départ du petit duc.
Geneviève, après avoir pris connaissance de la lettre de son frère, s'était retirée chez elle pour écrire à l'abbé Jullien.
La jeune femme était d'une tristesse mortelle.
Le départ ou plutôt la défection de Guy venait de mettre un comble à la mesure d'amertume qui était en elle.
Car Geneviève, malgré sa tendresse aveugle pour son frère, n'avait pas été dupe un seul instant du prétexte invoqué par le jeune duc, et la légèreté égoïste de cet enfant tant aimé éveillait pour la première fois dans son cœur si indulgent, un sentiment d'indignation et de révolte.
Sous le coup de cette surexcitation passagère, la jeune femme ouvrait son cœur au curé de Souvigny.
Elle jetait à ce saint confident un appel désespéré.
A bout de forces, lui seul et son vieil ami Bécoulet pouvaient la sauver encore de son découragement profond.
Avec quelle fiévreuse impatience elle allait attendre une de leurs bonnes lettres.
De la fenêtre du salon où le valet de chambre s'occupait à tout remettre en ordre, Denis avait vu passer et repasser M""* Gradignan.
Son manège ne lui avait pas échappé.
Evidemment, la maîtresse du marquis ne se promenait avec tant d'insistance aux alentours de la maison habitée par M™' de Fleurance que pour tâcher d'obtenir quelques renseignements sur sa rivale.
Denis, qui cherchait vainement depuis le matin le moyen de communiquer avec la marquise sans se compromettre et de découvrir son jeu, comprit tout de suite tout le parti qu'il pouvait tirer de l'impatience de la belle Marion.
L'astucieuse femme serait pour lui une merveilleuse interprète.
Tout en croyant travailler pour elle, M""* Gradignan ferait les affaires de Denis, mieux que Denis n'aurait pu les faire lui-même.
Son plan s'était conçu en une seconde.
Le valet de chambre s'assura que la maîtresse de M. de Fleurance ne pouvait manquer de l'apercevoir, et prétextant une commission, il sortit de la maison d'un air affairé, et s'arrangea pour se trouver sur la route de M"^' Gradignan.
Effectivement, comme le fm renard l'avait espéré, ce fut la belle Marion qui l'arrêta.
La jeune femme le voyait venir de loin et n'aurait eu garde de le laisser passer.
— Hé! Denis, fit-elle en appuyant le bout de ses doigts finement gantés sur le bras du domestique, je suis contente de vous rencontrer. Donnez-moi donc des nouvelles de votre maître. Comment va-t-il? que devient-il? On ne le voit plus,
— Tiens, madame Gradignan. fit le valet de chambre d'un air étonne.
Denis mettant sa casquette à la main :
— Mais, je remercie madame; M. le duc va bien, je le suppose du moins, car M. le duc est absent depuis quelques jours.
— Absent! exclama M"* Gradignan, réellement surprise. Mais je croyais que la marquise... que... que sa sœur, M°" Geneviève habitait avec le duc, maintenant :
— M""" la marquise habite effectivement auprès de M. le duc, affirma le valet de chambre.
— Et Guy est absent !
— Oh! M. le duc est dans son cottage d'Achères.
■ — Et, en bon petit frère, il laisse sa sœur toute seule à la maison !
— Mon Dieu, M™^ la marquise est seule,... sans être seule, insinua perfidement Denis; c'est-à-dire que... ou plutôt... enfin, M. le baron Loriol vient souvent pour lui tenir compagnie.
— Le baron! exclama la maîtresse du marquis, ne pouvant contenir la joie que lui causait cette nouvelle ; le baron fréquente chez M°" de Fleurance pendant que Glamondans se promène à la campagne !
784 L'EiNFAiNT DU DIVORCE
— Oh! en tout bien tout honneur, madame peut me croire, fit hypocritement le valet de chambre, prenant un air scandalisé. M"^ la marquise est une sainte ! . . .
Mais, pensez donc, continua le drôle avec componction : ce procès commencé... M. le duc obligé de partir avec M"* Fernande qui est venue lui faire une scène l'autre jour à la maison... M""" la marquise restait seule! M. le baron s'est offert de s'occuper des affaires de M""' la marquise pendant l'absence de M. le duc... M""' la marquise ne pouvait pas refuser de recevoir M. le baron; madame le comprend bien, n'est-ce pas, ajouta le valet de chambre d'un air niais.
— Oui, je comprends très bien, mon bon Denis, dit M"" Gradignan.
La maîtresse du duc reçue chez M°" de Fleurance, ce baron installé chez la marquise pendant l'absence de Glamondans... C'est tout à fait charmant et très curieux, ajouta la belle Marion.
Le valet de chambre leva les bras au ciel en signe de protestation.
— Allons, adieu, Denis, ajouta la maîtresse du marquis qui en savait maintenant plus qu'elle n'avait espéré. Adieu, et dites bien au duc de Glamondans, quand il reviendra, que malgré le procès, — vous comprenez, — je serai toujours enchantée d'avoir de ses nouvelles.
Et M"* Gradignan s'envola, impatiente de porter au marquis les ébouriffantes nouvelles qu'elle croyait avoir arrachées à la naïveté du valet de chambre du duc.
— Vipère, grommela Denis en la regardant s'éloigner : si tu ne servais pas les intérêts de ma haine, comme j'aurais plaisir à te démasquer.
Puis haussant les épaules :
— Tout de même, une fameuse alliée que j'ai là.
En quittant le vaiet de chambre du duc de Glamondans, Marion s'était précipitée dans la première voiture qu'elle avait rencontrée en donnant au cocher l'adresse de la rue François I".
Ce qu'elle avait appris valait la peine de faire diligence.
Elle se faisait une joie d'être la première à instruire le marquis de la conduite scandaleuse de Geneviève.
La belle M™^ Gradignan ne pardonnait pas au monde sa déchéance.
Evidemment, il faut que cette femme soit folle, interrompit violemment le marquis en serrant les poings. (P. 190.)
Si la brutale et sommaire exe'cution de M. Gradignan n'avait eu d'autre résultat que de faire hausser les épaules à la jolie femme, par contre, elle s'en prenait à l'univers entier de la situation équivoque qu'elle s'était faite.
' La vertu des autres avait le don de l'exaspérer.
Elle eût voulu voir toutes les femmes à son niveau.
99« uv. — l'enfant du divorcb.
99» Liv.
Aussi triomphait- elle de savoir enfin tombée de son piédestal l'inattaquable Geneviève,
Cependant, même déchue, l'épouse divorcée du marquis de Fieurance l'inquiétait encore.
Que ne pouvait-elle la faire disparaître!... la faire renfermer dans cette prison d'oiî elle était si inopportunément sortie!...
Impatiente d'arriver, la belle Marion tambourinait sur les vitres.
Enfin la voiture s'arrêta.
La jeune femme gravit l'escalier d'un pas leste.
Ainsi qu'elle l'avait espéré, M""* Gradignan trouva le marquis qui l'attendait.
— Hé bien! j'en sais de belles!... lui cria-t-elle sans préambule, prenant à peine le temps d'enlever son chapean et sa pelisse.
Elles vont bien vos femmes du monde; c'est du propre !
— Qu'est-ce qu'il y a encore, ma chère amie, interrogea indifféremment et en souriant M. de Fieurance, en aidant sa maîtresse à se dévêtir.
— Il y a que j'en ai appris de fortes, ce matin, d'abracadabrantes, de renversantes, fit la belle Marion en arrangeant ses cheveux devant une glace.
— Sur une femme du monde, naturellement, dit le marquis qui connaissait la marotte de sa maîtresse?
— Et du plus huppé... Quel scandale! exclama la femme de M. Gradignan ; ces saintes nitouches quand elles s'en mêlent !
— Et de qui est-il question, cette fois-ci? fit M. de Fieurance avec une certaine hésitation.
— De qui... sinon à' elle, siffla vipérinement la maîtresse du marquis.
— De Geneviève ! murmura Guy d'une voix changée.
— Oui, de votre femme, mon cher, jeta triomphalement la belle Marion; de votre femme qui s'affiche et s'acoquine avec la maîtresse de Glamondans, et qui se console de son veuvage forcé en filant le parfait amour avec cet imbécile de Loriol !
— Qui t'a dit cela? exclama le marquis furieux.
— Qui le dit... Mais tout le monde le dira bientôt, ricana perfidement la maîtresse de M. de Fieurance. Soyez tranquille, ils ne se cachent pas... Puis, il n'est pas homme à ne pas crier son bonheur aux quatre coins de Paris, ce cher baron... Oh! vous ne tarderez pas à être renseigné!
— Geneviève... la marquise, oublier à ce point toute pudeur... s'afficher ainsi... c'est impossible, fit le marquis de Fieurance encore incrédule, — car tout en croyant sa femme coupable, il ne pouvait
s'empêcher de se rappeler la dignité de sa vie et la délicatesse exquise de ses sentiments.
— Ce qui est impossible, mon cher, c'est votre bêtise! exclama ironiquement la belle Marion.
Ce qu'il y a de certain, c'est que M""' de Fleurance passe ses journées en tête à tête avec le baron, tandis que son frère, pour ne pas être gênant, est allé s'installer à Maisons-Laffitte avec sa maîtresse.
On n'est pas plus complaisant, n'est-ce pas, ajouta M"" Gradignan avec un venimeux sourire?
— Mais enfin, d'oii tiens-tu tout cela, interrogea fiévreusement Guy?
— De cet imbécile de Denis à qui j'ai tiré les vers du nez et qui s'est laissé faire le plus naïvement du monde. Le benêt n'y voit que du feu... il a la plus complète vénération pour sa maîtresse... c'est trop drôle'....
Cette femme! faut-il qu'elle soit hypocrite, ajouta rageusement la maîtresse de Guy.
— C'est une misérable ! murmura enfin le marquis comme malgré lui.
Une détraquée... une folle!...
— Une folle, oui, répéta machinalement la maîtresse de M. de Fleurance, tandis que son amant, courbant la tête, se laissait absorber par ses pensées.
Puis soudain, se frappant le front :
— Tiens!... quelle idée, s'il voulait!... murmura la jolie femme en regardant longuement le marquis. Folle!... Ne serait-ce pas le salut?...