‹ L'enfant du divorceChapitre 83 sur 88 · SUGGESTION · texte numérisé non relu

SUGGESTION

'olle!...

Depuis deux jours que Marion ruminait cette pensée de la folie '^<j}>^ supposée de Geneviève, pensée suggérée par l'exjlamation de M. de Fleurance, elle commençait à lui paraître plus vraisemblable.

Faire passer la marquise pour folle aux yeux de son mari et aux yeux du monde, arriver à faire enfermer la malheureuse femme dans une maison de santé ou un asile d'aliénés, cette idée monstrueuse avait germé dans l'âme gangrenée de M""' Gradignan.

Elle y avait, aidée par sa terrible logique, poussé des racines profondes.

Car cela coupait court à tout, cette solution triomphante.

Cela aplanissait toutes les difficultés.

Les incertitudes d'un procès, les remords et les doutes de Guy, la réprobation du monde s'évanouissaient comm.e un mauvais rêve.

Rien ne s'opposait plus à son mariage avec le marquis.

Geneviève folle, c'était l'absolution, la réhabilitation de leur conduite à tous deux.

— Oui, se répétait Marion, il faut que cette idée lui entre dans la tête; c'est à cela qu'il faut que j'arrive; il faut absolument que dans le plus court délai, Guy soit convaincu de la folie de sa femme!

Mais il fallait attendre un prétexte, guetter, saisir l'occasion»

Ce fut le marquis qui la lui fournit le soir même.

Il rentrait furieux.

Il venait de rencontrer Loriol montant en voiture à la porte du duc de Glamondans.

Nul doute que le baron ne sortît de chez la marquise!

Il s'en était fallu de peu que Guy ne sautât sur ce fat ridicule pour le châtier!

Il s'était fort heureusement rappelé à temps qu'il n'avait plus le droit de s'immiscer dans les affaires de cœur de M™* de Fleurance et il avait laissé partir le drôle.

Mais dans quelle aberration cette femme était-elle tombée :... Quelle rage la poussait à afficher ainsi son déshonneur en recevant aussi effrontément son amant!

Il passait donc sa vie auprès d'elle, ce Loriol! Marion avait pris un air de commisération :

— Moi, vois-tu, dit-elle en secouant sa jolie tête d'un air de pitié, plus j'y réfléchis, plus je suis persuadée que la marquise est un peu folle, un peu détraquée.

Comment expliquer sans cela un si grand changement dans son caractère.

Puis elle ajouta en prenant un temps, voyant que M. de Fleurance la regardait avec intérêt :

— M. Cordurier, le juge d'instruction, ne t'a-t-il pas dit qu'elle avait eu... là-bas... une fièvre cérébrale...

Sûrement il lui en est resté quelque chose

Du reste, pour moi, dès son départ des Migettes, M"" de Fleurance était déjà sous le coup d'un dérangement cérébral.

La pauvre femme me paraît plus à plaindre qu'à blâmer, ajouta hypocritement M™° Gradignan.

Guy hocha la tête d'un air de tacite approbation.

Cette pensée lui était aussi venue quelquefois, que Geneviève avait agi sous le coup de quelque névrose; son orgueil blessé y avait même trouvé un certain soulagement.

Certes, le gentilhomme eût préféré cent fois voir sa femme folle que coupable.

Depuis que M™' Gradignan lui avait révélé la conduite scandaleuse de la marquise, M. de Fleurance s'était dit qu'il était impossible que Geneviève n'agît pas sous l'influence de quelque surexcitation maladive.

De la névrose à la folie, le pas est vite franchi.

La perfide Marion travaillait donc sur un terrain tout préparé.

— Réfléchis encore, continua-t-elle, atout ce qui s'est passé. Ce mystère dont la marquise s'entoure...

Ce départ pour Paris... Ces bijoux que la malheureuse femme va porter au Mont-de-Piété pour faire un emprunt, comme s'il n'était pas plus simple d'écrire à son notaire de lui envoyer de l'argent.

— Mais songez que cet argent était destiné à son amant, fit amèrement M. de Fleurance.

— Qui le prouve? riposta chaleureusement Marion ; après tout la chose n'a jamais été approfondie.

— C'est vrai, confirma le marquis rêveur : cependant... Loriol ?

L'ENFAxNT DU DIVORCE

— Loriol a certainement pu être la cause déterminante de ce commencement de folie de la marquise.

Pourtant, ajouta audacieusement la jeune femme, a-t-il jamais été bien prouvé que ce fût pour le baron que ta femme venait à Paris?...

— MaiS;, alors... fit le marquis en frémissant.

— Alors, cela prouve tout simplement que M°* de Fleurance est bien réellement folle, continua la belle Marion sans se démonter.

D'ailleurs, de ce qu'il n'a jamais été prouvé que la marquise venait à Paris « cette fois là » pour Loriol il ne s'ensuit pas pour cela que ta femme n'ait jamais eu de faiblesses pour le baron, insinua la méchante femme avec assez de logique.

— C'est juste, fit M. de Fleurance avec uue rage contenue.

— La conduite actuelle de la marquise et du beau Loriol prouve même le contraire, à défaut des lettres du baron ajouta M"* Gradignan.

— P^videmment, il faut que cette femme soit folle, interrompit violemment le marquis en serrant les poings.

— D'autant plus sûrement, mon pauvre ami, que c'est au moment où elle songe à réclamer contre le jugement qui a prononcé son divorce, qu'elle s'affiche avec cette impudeur, conclut triomphalement la belle Marion qui avait gardé pour la fin cet argument décisif.

— Mais alors, que faire, exclama le marquis anxieux?

Cette malheureuse peut commettre les extravagances les plus déshonorantes, traîner mon nom dans la boue, sans que je puisse rien faire pour l'en empêcher !

— Comment?... Que faire!... s'écria Marion en bondissant. Mais ton devoir est de la faire enfermer. On ne sait pas ce dont une folle est capable... A quel scandale ne t'exposerait pas une faiblesse déplacée !

— Faire enfermer Geneviève ! murmura Guy avec un frisson.

— Mais pour elle-même, mon chéri, pour ta fille aussi, continua M"" Gradignan se faisant maternelle ; crois-tu qu'il ne vaut pas mille fois mieux éviter à la marquise la honte d'une existence scandaleuse dont le oontre-coup rejaillirait infailliblement sur sa fille...

Puis, qui sait... ajouta l'astucieuse femme : la folie de M™" de Fleurance peut n'être pas incurable ; Diane ne te reprocherait-elle pas un jour d'avoir négligé de faire donner à sa malheureuse mère des soins qui eussent pu amener sa guérison ?

Dis, n'est-ce pas ton avis, Guy? Ne serait-ce pas manquer de cœur que de refuser pour l'avenir cette consolation à la pauvre enfant !

— Tu as toujours raison, ma chère Marion, murmura le marquis attendri en attirant sa maîtresse dans ses bras.

Avoue pourtant que c'est une terrible extrémité ajouta-t-il avec accablement.

— Terrible... en apparence surtout, mon ami, insinua habilement Marion.

Car enfin c'est pour le bien de ta femme, n'est-ce pas? que nous complotons, ajouta-t-elle avec un effroyable cynisme. Et comme le marquis baissait la tête sans répondre.

— Et nous!... je ne te parle pas de nous, mon Guy! mais as-tu pensé pourtant au bonheur qui en résulterait, pour nous, si cette chose pouvait se faire, poursuivit l'impitoyable séductrice en enveloppant son amant d'un de ces langoureux regards devant lesquels le malheureux se trouvait sans résistance.

Ta femme n'est-elle pas le seul obstacle à notre union?... Je pourrais être à toi, porter ton nom, moi qui t'ai tout sacrifié !... Oh ! ce jour-là, je mourrai certainement de joie et de fierté, soupira la jolie femme.

— Chère adorée, fit Guy, incapable de résister au charme ensorcelant de sa maîtresse.

Ma jolie petite marquise, murmura-t-il dans un souffle, en couvrant de baisers fous la jolie tête de Marion.

— Tais-toi, tais-toi, mon aimé, fit la jeune femme comme suffoquée... Ne me berce pas d'un espoir dont la perte me tuerait... dune irréalisable illusion.

— Mais ce n'est pas une illusion, ma chérie, reprit le marquis en la serrant dans ses bras, c'est une réalité ; cela sera : il faut que cela soit, ajouta-t-il énergiquement.

M"^ Gradignan secoua mélancoliquement la tête.

— Tu verras que nous perdrons cet affreux procès, soupira-t-elle.

— Ce procès, mon amour, mais il n'aura pas lieu, fit le mari de Geneviève.

]\£me ^Q Fleurance est folle et je le prouverai... en la faisant enfermer s'il le faut, ajouta le marquis avec résolution.

— Tu le promets? fit la jolie et perfide créature avec un reconnaissant sourire.

— Je le promets, répéta Guy complètement affolé.

— Tu le jures, Guy! supplia-t-elle en l'enlaçant.

Pour toute réponse le marquis appuya ses lèvres sur les lèvres voluptueuses de Marion...

Le lendemain matin en se réveillant, ce fut M. de Fleurance lui-même qui remit la question sur le tapis.

Son exaltation calmée, il entrevoyait les difficultés qu'allait présenter l'accomplissement du projet qu'il avait formé la veille avec sa maîtresse.

Cependant, plus que jamais convaincu de la folie de la marquise et de la nécessité de la faire enfermer, grisé par les affolantes caresses de son amante, le mari de Geneviève ne voyait déjà plus dans cet acte monstrueux que l'accomplissement d'un devoir pénible, mais nécessaire.

Si la conscience de M. de Fleurance parlait encore, c'était pour lui dire que de cette façon l'honneur serait sauf ; que la folie de la marquise une fois constatée, expliquerait les débordements de la malheureuse, et couperait court à tout scandale.

Seulement, par quel moyen arriver à ce résultat?

De ce que lui et M"' Gradignan n'avaient plus aucun doute sur l'état d'esprit de M""' de Fleurance, cela n'était pas suffisant pour faire entrer dans l'âme des juges et des amis de la marquise, la conviction de la folie de Geneviève.

Gomment le monde prendrait-il la chose ! . — Cela ne sera pas facile ! résuma M. de Fleurance, tandis que de son côté la belle Marion réfléchissait la tête sur l'oreiller.

— Nous y arriverons, mon Guy, dit enfin la jolie femme ; laisse-moi faire, je me charge de trouver un moyen.

Lequel? je ne sais pas encore ; seulement c'est mon bonheur qui est en jeu ! Ce moyen, je le trouverai, j'en réponds.

N'ai-je pas déjà réussi lorsqu'il s'est agi de cette question de divorce ; et ne serions-nous pas heureux si les imbéciles conseillers de M°^ de Fleurance ne s'étaient avisés de nous mettre des bâtons dans les roues?

Sois tranquille, compte sur moi. Je ne veux pas que tu aies à cause de cela aucun ennui, ajouta la belle M°*' Gradignan en embrassant son amant.

Ce que Marion ne disait pas, c'est qu'elle était presque sûre d'avoir trouvé ce moyen que Guy cherchait en vain depuis le matin.

La maîtresse de M. de Fleurance avait déjà toute arrêtée dans sa tête la ligne de conduite qu'elle allait suivre.

Moins encore que son amant elle ne se faisait illusion sur les obstacles qu'elle allait rencontrer, car elle connaissait le mal fondé de l'accusation de folie portée contre la marquise.

Toute seule, serait-elle assez forte pour les surmonter?

Marion sentait bien que son amant ne serait pour elle dans cette délicate affaire qu'un complaisant, momentanément aveuglé par la passion.

Voici des arrhes, dit-elle avec un gracieux sourire en tendant le billet à l.ebon... (P. '3û.j

Pour réussir, elle avait besoin d'un complice, et elle avait pensé à Lebon.

Oui, l'agent d'affaires seul était capable de mener à bien, sous sa direction, cette mission difficile.

Mais y consentirait-il?... Voudrait-il être ce complice indispensable?...

100« Liv. — l'kmfant dd divorck. 100» uv.

L'ENFANT DU DIVOKGE

M"" Gradignan savait que l'ancien clerc de M* Ducormier s'était chargé de défendre les intérêts de M™* de Fleurance ; si canaille qu'il fût, accepterait-il de tromper la confiance de la marquise.

— Bah ! cela me coûtera peut-être un peu plus cher, conclut cyniquement la jolie femme ; mais Lebon est intelligent ; il ne refusera pas de marcher avec moi. Je suis trop au courant de ses petites affaires

Du reste, amie ou ennemie.

Il choisira.

Nul doute qu'il ne se décide pour le parti le plus sage... et le plus avantageux I

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