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CHAPITRE LXXIV

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^OM.ME il n'y avait pas de temps à perdre, Marion se décida à aller trouver et à pressentir l'agent d'affaires le jour même.

Elle s'habilla après déjeuner, refusa de sortir avec le marquis sous prétexte d'emplettes à faire dans les magasins et se fit conduire rue de Franche-Comté.

Lebon ne fut pas peu étonné de voir arriver chez lui la maîtresse de M. de Fleurance.

Depuis sa dernière entrevue avec le marquis, l'ancien clerc de M* Ducormier avait tout lieu de concevoir de sérieux doutes sur les dispositions bienveillantes de M"* Gradignan à son endroit.

Aussi M* Lebon résolut-il de se tenir sur la défensive, en attendant que la belle Marion lui eût expliqué le motif de sa visite.

Celle-ci du reste n'hésita pas à parler avec la plus entière franchise.

Sûre de tenir et de faire marcher l'agent d'affaires, auquel on se le rappelle elle avait acheté le chèque portant la fausse signature du duc de Glamondans, la maîtresse de Guy ne prit aucun détour pour faire comprendre à l'ignoble petit bossu ce qu'elle attendait de lui.

Et comme Lebon, encore indécis et qui désirait garder ses réserves, se tretranchait derrière la promesse qu'il avait faite à la marquise et arguait de sa conscience d'honnête homme :

— Il ne s'agit pas de cela entre nous, voyons, mon cher monsieur Lebon, dit Marion coupant court à la tirade hypocrite de l'ancien clerc ; il s'agit de marcher, oui ou non, avec nous.

Quoi que vous disiez, je vous connais trop pour que vous arriviez à me faire croire que l'engagement que vous avez pris vis-à-vis de M°* de Fleurance vous gêne beaucoup, ajouta la femme de M. Gradignan avec un sourire sceptique.

D'ailleurs cet engagement tombe de lui-même devant la folie de la marquise, tranquillisez-vous donc sur ce point.

Quant à votre conscience, continua d'un air railleur la belle Marion, voyons, à combien l'estimez-vous?

Le successeur de M. Ilippolyte leva les bras au ciel d'un air indigné.

— Calmez- vous et écoutez-moi, fit tranquillement la maîtresse de Guy. Comprenez bien que, dans tout ceci, je n'agis pas pour mon propre

compte, mais poussée par mon amour pour M. de Fleurance, pour lui éviter les ennuis de cette triste affaire.

Il a été le premier, le seul que j'aie aimé, soupira la jolie M"* Gradignan en baissant les yeux; n'est-il pas naturel que je me dévoue pour son bonheur?

Or le marquis désire couper court au scandale causé par la folie de sa femme en la faisant enfermer.

Pour cela il a besoin de votre concours et il le payera sans marchander, ajouta la belle Marion.

Yous connaissez sa générosité.

Faites votre prix.

Est-ce dix... vingt mille francs qu'il vous faut?

Lebon eut un éblouissement.

Le coquin se rendait justice : jamais il n'eût estimé aussi cher ce que dans les grandes circonstances il appelait « sa conscience d'honnête homme ».

Cependant, par habitude, le digne successeur de M. Hippolyte essaya encore de tirer sur la corde, et prenant un air désespéré :

— Mais songez donc à ce que vous me demandez, s'écria-t-il!

Non seulement d'agir contre ma conscience en violant des engagements sacrés, mais encore, ajouta-t-il d'une voix émue, à m'employer contre mes inclinations personnelles les plus chères !

Car, je dois l'avouer, continua l'ignoble et chassieux petit homme en posant la main sur son cœur, entre le marquis et sa femme j'ai toujours eu un faible pour cette admirable mère!

Et vous voulez, que pour vingt mille francs?...

Mais M™* Gradignan ne le laissa pas achever et sèchement :

— C'est inutile, mon cher monsieur Lebon; c'est vingt mille francs, pas un sou de plus.

Voyez si cela suffit à compenser le préjudice causé à vos « inclinations personnelles », ajouta railleusement la maîtresse du marquis avec un méprisant sourire.

L'agent d'affaires jugea imprudent d'insister.

— Yous savez bien que vous me faites faire tout ce que vous voulez, dit-il avec un soupir.

— Yoyons, dit M"^ Gradignan pressée d'en finir et de resserrer les mailles de sa trame infernale autour de la malheureuse Geneviève,

puisque vous voilà raisonnable, mon cher Lebon, parlons sérieusement. Avez-vous idée du moyen que l'on pourrait employer pour arriver à fournir la preuve de la folie de M""" de Fleurancc?

— Hum! fit l'agent d'affaires en réfléchissant. Cela n'est pas facile... Parbleu! s'il ne s'agissait que de ma conviction personnelle, je puis bien avouer maintenant que la chose n'offrirait pas de difficulté ; il y a déjà longtemps que j'avais remarqué chez la marquise de Fleurance cette... surexcitation, cet... état d'énervement maladif que vous me signalez.

Il est certain qu'elle n'était pas toujours d'humeur égale, surtout depuis sa sortie de prison; qu'elle passait par des alternatives d'exaltation et de découragement, indices notoires d'un dérangement cérébral.

Mais voilà!... Allez convaincre avec ces preuves le médecin, le préfet de police... un tas de gens fort incrédules de leur état.

Ils ne consentiront à constater que dans un cas de folie furieuse... et je ne vois pas...

M™* Gradignan se rapprocha de Lebon et baissant instinctivement la voix :

— Si, dit-elle, il y aurait peut-être un moyen : Avec sa fille... Diane malheureuse ou en danger, la marquise serait capable de

tout.-.

Ne pensez-vous pas que c'est une idée? ajouta l'impitoyable rivale de M"'' de Fleurance.

Quelque endurci que fût le cœur de l'agent d'affaires, Lebon eut un involontaire mouvement de recul.

— Oui, dit-il enfin. Effectivement, il y a là une idée à creuser... C'est même très fort, ajouta le successeur de M. Hippolyte tout à fait remis, en jetant par-dessous ses lunettes un regard d'admiration à M"* Gradignan.

Très fort, répéta-t-il .

Evidemment, c'est par là que nous devons agir. Seulement, ajouta le complice de la belle Marion, êtes-vous sûre que le marquis soit consentant?...

— Si ce n'est que cela, vous pouvez marcher, mon cher Lebon, dit la maîtresse de M. de Fleurance. J'ai carte blanche.

— A merveille, alors, je vais me mettre en campagne, dit l'homme d'affaires en s'inclinant.

Et... la petite somme? interrogea- l-il timidement.

— La petite somme? fit Marion.

— Oui, les vingt mille francs qui doivent m'ètre versés, ajouta avec plus d'assurance le petit bossu.

— Mais ils vous seront remis après réussite de l'affaire, naturellement, répondit froidement la maîtresse du marquis.

— Hum! c'est juste, c'est juste, fit l'ancien clerc de M* Ducormier pris dune petite toux nerveuse.

Mais ne pourriez-vous pas, en attendant... un simple petit papier...

Je suis un sot, mettons que je n'aie rien dit, s'empressa d'ajouter l'agent d'affaires, inquiet du regard irrité de M""* Gradignan.

Je vais marcher dès aujourd'hui et je vous tiendrai au courant de mes démarches, vous serez satisfaite de moi.

— A la bonne heure, fit la belle Marion d'un air radouci.

Et prenant dans son portefeuille un billet de cinq cents francs :

• — Yoici des arrhes, dit-elle avec un gracieux sourire en tendant le

billet à Lebon; ceci est mon petit cadeau et servira à vous couvrir de vos

dépenses.

— Je suis votre serviteur très humble, madame, fit l'ignoble petit homme en serrant dans sa poche le précieux papier et en s'inciinant profondément devant la maîtresse de M. de Fleurance.

Lebon avait décidé de se mettre immédiatement en rapport avec le valet de chambre du duc de Glamondans,

Nous avons déjà vu que l'agent d'affaires avait plus d'une fois regretté de n'avoir pas répondu plus ouvertement aux avances que lui avait faites l'homme de confiance d'Hubert.

Dans les circonstances présentes, le concours de Denis lui devenait indispensable.

Lui seul, par sa situation auprès de la marquise, pouvait aider l'agent d'affaires à surveiller Loriol, à l'écarter au besoin si la présence du baron devenait gênante.

11 n'y avait donc pas à hésiter, et le premier soin de Lebon devait être de renouer une alliance qu'une méfiance irraisonnée de sa part avait une première fois empêché d'aboutir.

Seulement, dans les nouvelles dispositions où il se trouvait, l'allié de M™* Gradignan ne se souciait plus de se présenter chez le duc de Glamondans.

Il aurait trop craint d'être aperçu par la marquise.

Il préférait de beaucoup attendre Denis dans la rue, guetter sa sortie, ou tâcher en passant et repassant en face de la maison, d'attirer l'attention du valet de chambre d'Hubert.

Il était à peine quatre heures; en partant tout de suite l'agent d'affaires arriverait encore dans l'intervalle du service peu compliqué de Denis.

C'était une probabilité de plus de ne pas attendre trop longtemps celui qu'il cherchait.

Effectivement, il n'y avait pas dix minutes que l'allié de M"' Gradignan se promenait en long et en large aux alentours de la maison habitée par le duc de Glamondans, lorsque Denis, qui flânait à la fenêtre du cabinet de son maître, l'aperçut à travers les rideaux.

Fort curieux de son naturel mais particulièrement intéressé dans cette circonstance par les faits et gestes du défenseur de la marquise de Fleurance, le père de Fernande Maurin entr'ouvrit doucement la croisée pour suivre plus à son aise le manège du petit homme.

Mais comme s'il n'attendait que cela, Lebon s'était arrêté au bruit de l'espagnolette, et, par une pantomime expressive, faisait signe au valet de chambre de venir le rejoindre.

— Pourquoi diable ne monte-t-il pas, pensa Denis fort intrigué? C'est parbleu bien à moi qu'il en veut !

Que peut-il bien avoir à me dire?...

Ma foi! ajouta le père de Fernande, tant pis si l'on a besoin de moi pendant mon absence, mais il faut que j'éclaircisse cette affaire-là.

Et ayant prévenu à l'office qu'il sortait pour une course pressée, le valet de chambre se hâta d'aller rejoindre l'agent d'affaires.

Quand les deux hommes furent installés à la terrasse d'un marchand de vins presque à l'angle de la rue Halévy et de la rue Meyerbeer, et que le successeur de M. Hippolyte eut fait verser deux vermouth par le garçon :

— Enfin, me direz-vous pourquoi tout ce mystère, mon cher monsieur Lebon? questionna Denis qui cherchait vainement à comprendre la conduite du petit bossu.

Pourquoi vous m'avez fait venir ici au lieu de monter à la maison, si vous aviez une communication à faire à M""* la marquise?

Pourquoi tout en cherchant à me prévenir, — puisque c'est décidément à moi que vous aviez affaire, — vous paraissiez si désireux de ne pas trop attirer l'attention des autres peî'so?mes habitant l'appartement? souligna le domestique d'Hubert.

— Mais il n'y a pas de mystère du tout, mon cher monsieur Denis, fit l'ancien clerc de M' Ducormier qui cherchait de quelle manière il allait aborder l'entretien.

Je n'avais aucunement besoin de voir M""" la marquise de Fleurance.

Vous étiez venu à mon cabinet l'autre jour... je me suis dit tout simplement en sortant du bureau :

« Tiens, je n'ai rien à faire, ce soir, si j'allais offrir quelque chose à ce bon monsieur Denis ».

— Allons donc, compère, exclama le valet de chambre voyant qu'il n'en finirait pas avec les circonlocutions de l'agent d'affaires.

Vous n'avez pas, entre nous, la prétention de me faire croire que vous vous êtes dérangé tout bonnement pour me procurer le plaisir de prendre un vermouth dans votre compagnie.

Vous avez quelque chose à m'offrir ou à me proposer...

Ce qui ne fait pas de doute, c'est que vous avez besoin de moi, ajouta nettement Denis.

Ne tirons pas au plus fin...

Jouons cartes sur table.

Si ce que vous avez à me proposer est avantageux, je ne vois pas pourquoi nous ne nous entendrions pas, ajouta le père de Fernande Maurin.

— Ma foi, dit l'ancien clerc de M^ Ducormier, vous avez raison; j'aime mieux cela, moi aussi ; à quoi ça nous servirait-il de finasser.

Voici l'affaire en deux mots -

Mais d'abord, interrogea l'ignoble petit bossu, dans le procès du marquis et de la marquise de Fleurance, de quel côté êtes-vous? Pour M. de Fleurance ou pour sa femme?

— Moi, fit le père de Fernande Maurin en éteignant l'éclair fauve qui passa dans ses petits yeux.

Mettons que je suis neutre, mon cher Lebon, continua-t-il, ne jugeant pas nécessaire de pousser la franchise jusqu'à instruire le successeur de M. Hippolyte de la haine féroce qu'il nourrissait contre Geneviève et Hubert de Glamondans.

— Alors, fit l'homme d'affaires avec joie, vous ne verriez aucun inconvénient à vous tourner du côté qui vous offrirait le plus d'avantages?

— Aucun, répondit carrément le valet de chambre.

— Ni à servir le marquis contre sa femme, insista l'homme de confiance de M""* de Fleurance?

— Si le marquis paye bien, dit Denis.

— Bon!... Voici alors ce dont il s'agit, continua le complice de la belle Marion, en assujettissant d'un petit coup nerveux ses lunettes contre ses yeux louches.

Topez, Toilà qui est convenu, ajouta-t-il tout haut en tendant sa main sèche au complice de M-"» Gradignan. (P. 803.)

m* UV. - BBCTOR DE MONTPERREUX. - L'ENFA.^! DU DIVORCE. - J. ROUF? Kl G»». liOIT. 101» UT.

M. de Fleurance, effrayé de la conduite scandaleuse de la marquise et craignant les conséquences que cette conduite pourrait avoir sur l'avenir de sa fille, a décidé de la faire enfermer comme folle... Vous comprenez?

— Fort bien... dit Denis qui avait eu peine à réprimer un mouvement de joie.

Pas mal réussi, son tour avec la Gradignan... Elle était vraiment intelligente, la coquine! il y avait plaisir à la lancer sur une piste.

— Seulement, continua l'agent d'affaires, pour arriver à cela, il faut pouvoir prouver la folie de la marquise... Or, M"' de Fleurance n'a pas encore donné publiquement de preuves suffisantes de son état mental!

On a donc pensé à moi, ajouta l'ignoble drôle, connaissant la confiance que voulait bien me témoigner la marquise, pour... hum!... provoquer au besoin en public une... crise suffisante pour justifier la mesure rigoureuse demandée par M. de Fleurance dans l'intérêt de sa fille.

— Une fameuse gredinerie, entre nous, fit Denis en riant. Et c'est du marquis que vient cette triomphante idée?

— Ma foi, répondit l'agent d'affaires en montrant ses dents jaunes, encouragé à la confiance par la franchise cynique du valet de chambre du duc de Glamondans, je crois bien qu'elle lui a été soufflée par sa maîtresse, la jolie M™' Gradignan. Vous savez qu'elle meurt d'envie de se faire épouser par son amant.

— Reste à savoir maintenant si cela nous conviendra, ricana Denis en pinçant ses lèvres minces.

En attendant qu'est-ce qu'elle offre pour qu'on la débarrasse de sa rivale, la belle maîtresse du marquis?

— Mon Dieu, fit Lebon après un imperceptible mouvement d'hésitation, vous savez combien les affaires sont difficiles; bien que la chose valût davantage vu les risques qu'elle présente, j'ai cru pouvoir accepter dix mille francs... que nous partagerons comme de juste puisque nous sommes d'accord, ajouta le petit bossu en clignant ses yeux chassieux.

Imbécile, pensa le père de Fernande Maurin qui avait parfaitement remarqué l'hésitation de l'agent d'affaires. Crois-tu que Denis Féroux se laisserait voler aussi facilement si tu ne faisais pas ses affaires sans t'en douter! C'est du double au moins que tu me filoutes!

— Topez, voilà qui est convenu, ajouta-t-il tout haut en tendant sa main sèche au complice de M"" Gradignan.

Ça me va, je marche avec vous. Maintenant, quel est le plan?

— Mais, sans avoir encore rien de bien arrêté, nous pensons agir sur

M""' de Fleurance par le moyen de sa fille, la petite Diane, fit modestement l'agent d'affaires.

— Ah! parfait, exclama Denis.

— Seulement, continua Lebon, le plus pressé est de nous débarrasser du baron Loriol.

Sa présence ne peut être que gênante.

Avec les intentions que nous lui connaissons sur la marquise, il serait capable de crier comme un paon et de faire du scandale.

— Celui-là, je m'en charge, fit le valet de chambre d'Hubert en riant de son rire faux.

Je l'enverrai faire un tour à Achères auprès de mon maître. — Cela distraira M"^ Fernande Maurin — , ajouta le drôle en aparté.

— Dans ce cas, tout va bien, conclut le successeur de M. Hippolyte. De mon côté, je vais mûrir mon plan et préparer mes batteries.

En attendant, tâchez, par un moyen quelconque, de décider M""" de Fleurance à tenter, pour voir sa fille, une nouvelle démarche auprès des Dames de l'Assomption. Cela avancera beaucoup nos petites affaires.

— Convenu... fit le valet de chambre en s'éloignant.

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